XI
JOIE ET FESTINS
La rue de la Cerisaie, dont le nom indique assez l'origine, aboutissait d'une part à la rue du Petit-Musc, de l'autre à une fausse porte de l'arsenal, et, parallèle à la rue Saint-Antoine, se trouvait couper à angle droit la petite rue de Lesdiguières, dans laquelle Zamet, le riche financier, s'était bâti un hôtel d'une magnificence alors célèbre.
Ce quartier, presque perdu aujourd'hui, gardait, en 1594, des restes de splendeur et de vie. Ce n'était pas encore le beau temps de la place Royale, bâtie seulement dix ans après, mais on s'y souvenait du palais des Tournelles, si longtemps habité par Catherine de Médicis, et bon nombre de riches hôtels de la noblesse peuplaient encore les rues Saint-Paul, Saint-Antoine et les environs de la Bastille.
Il était donc parfaitement raisonnable qu'un seigneur opulent choisît ce quartier pour s'y construire une demeure. Les jardins par là étaient nombreux, vastes et plantés de vieux arbres. Air pur, silence et solitude à deux pas du mouvement de la ville, voies assainies, larges pour le temps, étaient de brillants avantages à une époque où les rues s'effondraient souvent sous les pieds du passant, où le coin du mur se changeait plusieurs fois par nuit en coupe-gorge, où bien souvent le piéton était forcé de monter sur la borne pour éviter d'être écrasé par une mule.
Espérance, en pénétrant avec Crillon dans la rue de la Cerisaie, n'y aperçut que deux maisons assez modestes dans le bout qui touchait au Petit-Musc. Ces habitations, déjà vieilles, furent dédaignées par les deux visiteurs.
Mais bientôt, à l'extrémité d'un mur construit en belles pierres et surmonté d'arbres couverts d'une neige brillante, ils virent au fond d'une vaste cour s'élever un palais de style florentin, dont les fines sculptures et les merveilleuses fenêtres à petits vitraux de cristal faisaient l'admiration de quelques passants arrêtés devant ce nouveau chef-d'oeuvre.
L'édifice était relié à la rue par deux ailes formant pavillons avec des balcons de pierre niellée et des balustres de fer forgé dont l'industrieux travail figurait des corbeilles de fruits et de fleurs.
Une porte de chêne massif sculpté dans son épaisseur, et dont chaque panneau à facettes comme celles d'un diamant, était armé d'un clou d'acier poli, porte à l'épreuve du boulet, défendait et ornait l'entrée sous sa niche de pierre à colonnes torses. C'était d'un aspect rassurant et séduisant à la fois.
Crillon et Espérance s'arrêtèrent comme les curieux, et cherchant des yeux aux environs, ne virent plus d'autres maisons dans la rue.
—Si la lettre du vieillard aux vingt mille écus n'est pas une plaisanterie, dit Crillon, ceci est votre château.
Et il se disposait à frapper. Espérance l'arrêta.
—Monsieur, dit-il, voilà le doute qui me prend, cette maison dont parle mon gouverneur, mon homme d'affaires, a été achetée, dit-il, avec les économies de trois mois, soit six mille écus; est-ce que vous pensez qu'on puisse se procurer une habitation pareille pour une pareille somme?
—La porte seule et son cadre ont dû coûter cela, répliqua Crillon. Mais qu'importe, entrons toujours.
—Permettez, dit Espérance, que nous questionnions les honnêtes gens qui contemplent l'édifice.
—Vous avez raison. Holà! monsieur mon ami, à qui appartient cette maison, je vous prie?
—On ne sait pas, monsieur, répondit le bourgeois, cependant nous sommes du quartier.
—Cela va bien, dit tout bas Espérance à Crillon, qui lui poussa le coude.
—Comment ne sait-on pas? continua le chevalier; un pareil monument honore tout un quartier. Il ne s'est point bâti tout seul, que diable!
—Oh! non, dit un autre bourgeois d'un air fin; mais quand bien même on saurait, si l'on ne peut dire ce qu'on sait, n'est-ce pas équivalent?
-Bah! si vous savez, dites toujours, mon cher monsieur, interrompit
Crillon; je suis bon homme, incapable de vous faire tort.
—Vous en avez l'air, monsieur; et d'ailleurs une supposition peut s'émettre sans crime de lèse-majesté.
—Pardieu!
—Où veut-il en venir avec sa majesté lésée? grommela Espérance.
—Eh bien, messieurs, poursuivit le digne bourgeois, qui brûlait de semer sa petite nouvelle, on dit, on prétend, je n'affirme rien, mais on assure que cette maison…
—Vous me faites frire à petit feu, mon brave homme.
—Que cette maison est bâtie pat le roi.
—Aïe! fit Crillon en regardant Espérance.
—Mais le roi a son Louvre, hasarda celui-ci.
—Pas pour y loger ses maîtresses, monsieur, dit le bourgeois, tandis qu'ici, à deux pas de chez M. Zamet, son ami, son compère, son….
—Oui, interrompit Crillon, son compère Zamet.
—Cela va mal, dit-il bas à Espérance.
—Vous comprenez, monsieur, continua le narrateur enchanté d'avoir ébranlé la conviction de son auditoire, le roi entre par la rue de Lesdiguières chez M. Zamet, c'est tout naturel. On croit qu'il va chez M. Zamet, n'est-ce pas, en tout bien tout honneur?
—Eh bien, après….
—Eh bien, il va chez la dame de la rue de la Cerisaie; l'honneur est sauf.
—Mais Mme la marquise de Monceaux loge rue du Doyenné, près du Louvre, s'écria Crillon, quand elle ne loge pas au Louvre même. Vous voyez bien que pour aller chez elle, le roi n'a pas besoin de bâtir rue de la Cerisaie.
—Aussi ne parlé-je pas de la belle Gabrielle, riposta le bourgeois en clignant l'oeil avec malice. Le roi est un vert galant; le roi s'amuse, le cher sire; le roi est capable de se bâtir dix maisons pareilles et de les occuper toutes.
—Si l'on frottait les oreilles à cet imbécile, dit Crillon à Espérance, que cette conversation mettait au supplice.
Mais pendant le colloque, qui avait amené devant la maison comme un rassemblement inusité dans ce tranquille quartier, un homme de haute taille, une sorte de gardien bien vêtu et bien armé, avait ouvert le guichet de la porte et regardait.
A la vue d'Espérance, il poussa un cri de surprise, et sortant précipitamment, vint saluer le jeune homme avec toutes les marques d'un empressement plein de respect.
—Que faites-vous? demanda Espérance?
—J'ouvre à monseigneur, répondit cet homme.
—Pourquoi? balbutia Crillon.
—Pour que monseigneur n'attende pas devant la porte au lieu d'entrer chez lui.
A ce nom, monseigneur, à ce mot _chez lui, les gens groupés se dispersèrent effarés de surprise et de peur, redoutant d'avoir avancé tant de suppositions compromettantes en présence du seigneur propriétaire de la maison.
Crillon et Espérance suivirent le gardien qui, après les avoir introduits, ferma sur eux la porte. Ils se regardaient l'un l'autre, hésitant toujours.
—Ah çà, dit Espérance au gardien, qui suis-je?
—Monseigneur Espérance, notre maître.
—Fort bien; mais, comment me connaissez-vous, je ne vous connais pas.
—Je reconnais monseigneur, parce qu'il ressemble, comme on nous l'a dit, à son portrait.
—Quel portrait?
—Le portrait de monseigneur qui est dans la chambre de monseigneur.
Espérance faisait claquer nerveusement ses doigts l'un contre l'autre, signe précurseur de ses colères.
—Vous êtes bien sûr, dit-il, que vous ne raillez pas?
Le visage du gardien passa du sourire à l'effroi.
—Moi, railler! pourquoi donc?… parce que je prétends reconnaître monseigneur? mais monseigneur va voir si toute sa maison ne le reconnaîtra pas comme moi.
En disant ces mots, il agita une cloche qui fit de tous les points du palais accourir sous le vestibule immense une nuée de serviteurs du plus beau choix et de la plus riche livrée.
Le gardien leur montrant Espérance:
—Monseigneur! s'écrièrent-ils d'une seule voix en saluant et se découvrant.
—Allons, dit Crillon, il n'y a plus à en douter.
—Qu'on me montre ce portrait, demanda Espérance.
Après une montée de vingt marches taillées dans le marbre et couvertes d'un tapis de Perse, il se trouva dans une admirable chambre d'honneur, où son portrait fidèle, irréprochable, vivant, apparaissait au-dessus de la cheminée, dans un cadre à feuillages dorés.
—Je comprends, dit-il, que tous ces gens me connaissent.
—Et moi aussi, ajouta Crillon en extase devant le chef-d'oeuvre.
—Mais ce que je ne devine pas, dit Espérance, c'est qu'on m'ait peint à mon insu. Où, quand, comment le peintre m'a-t-il saisi?
Crillon s'approchant pour examiner la signature:
«François Porbus, lut-il. Venise, 1594.»
—Ah! s'écria Espérance, m'y voici! Un jour, adossé à l'un des piliers de la nef, paresseusement assis sur un banc, j'étais resté plusieurs heures dans Saint-Marc à rêver, à prier. Un peintre, entouré de spectateurs respectueux, dessinait en face de moi. Je crus qu'il peignait le baptistère et j'entendis prononcer par des Vénitiens le nom illustre de Porbus.
—Il faisait votre portrait, dit Crillon. Mais tandis que les valets se sont retirés discrètement à la porte, n'oubliez pas ce que dit la lettre.
—Quoi donc?
—Nous sommes dans votre chambre. Les titres de la propriété doivent se trouver sur la cheminée, dans un coffre, avec vos clés.
Espérance s'approcha en souriant. La petite clé du billet ouvrait le coffre.
Là, Crillon et son ami recueillirent une liasse de parchemins en règle, qui établissaient authentiquement la possession du terrain et des bâtiments.
Sous les parchemins était un trousseau de clés portant chacune son étiquette. Le mot coffre-fort sauta d'abord aux yeux d'Espérance.
—Ce doit être ce bahut en bois de rose, cerclé de fer, dit Crillon.
—Justement, répondit Espérance qui venait d'y appliquer la clé.
Le coffre contenait des sacs couverts de cette inscription: Dix mille écus.
—Harnibieu! s'écria le chevalier dans un transport d'admiration, si le roi en avait autant!
Espérance ne disait pas un mot. Tout cela le suffoquait. Il sortit de la chambre et parcourut avec le chevalier les galeries, la bibliothèque, les salles, les cabinets où tout respirait la splendeur et le haut goût d'un luxe de prince.
Un valet de chambre guidait les deux amis dans leur exploration. Après la maison et ses détails, après la revue des cristaux et de l'argenterie, on passa aux écuries où huit chevaux croquaient le foin et l'avoine sans honorer d'un regard leur maître futur dont sans doute on ne leur avait pas montré le portrait. Sous une remise voisine se prélassait un carrosse doré tapissé de velours. Ce dernier trait de magnificence arracha un cri au chevalier.
—Un carrosse! et le roi n'en a pas! dit-il. Le chevalier d'Aumale avait le seul qui fût dans tout Paris.
Harnais, équipages, chiens au chenil, armes aux crocs et vins à la cave, rien ne manquait; le dîner cuisait sur les immenses fourneaux de la cuisine.
—Passons aux jardins, dit Crillon.
L'hiver n'en avait confisqué qu'une partie. Des lauriers, des pins, des lierres, des buissons de rhododendrons avaient secoué le givre et poli leur feuillage vigoureux comme pour récréer par un aspect printanier les regards du maître. Une longue serre fermée en plaques de verre, coûteuse prodigalité à cette époque, enfermait une allée de citronniers et d'orangers odorants. Le soleil riait sur tout cela; il versait à la cime des grands marronniers des feux qui changeaient les glaçons en opales ou les fondaient en diamants lumineux. Des merles s'échappaient, avec leur cri guttural, des massifs dont ils secouaient la neige; le sable, fraîchement versé sur les allées, offrait partout une moelleuse promenade. Ce jardin, immense d'ailleurs, promettait un paradis au printemps.
Les deux amis étaient arrivés à l'extrémité. Ils virent que la clôture était une haute muraille dont un pan tout entier s'était écroulé sous la morsure de la gelée et le poids des lierres séculaires qui s'y étaient accrochés. Il y avait là une brèche que des ouvriers s'apprêtaient à réparer.
Espérance ayant témoigné son étonnement.
—Monseigneur, dit le jardinier, ce mur menaçait ruine depuis longtemps, mais on le respectait à cause des beaux lierres. Il s'est écroulé il y a deux jours seulement. Pour le réparer, il eût fallu entrer chez M. Zamet, qui habite de l'autre côté, Or, M. Zamet est absent, et ses gens, un peu jaloux de la maison de monseigneur, n'ont pas permis l'entrée à nos ouvriers. Mais on attend, disent-ils, M. Zamet, qui revient ce matin avec le roi, et sans doute il permettra.
—Je me charge d'obtenir sa permission, dit Crillon, et la brèche sera fermée demain. Dans tous les cas, une communication avec Zamet n'est pas bien dangereuse. Il craint les voleurs autant que nous.
—Oh! monsieur! répliqua le jardinier, on le dit bien riche, mais il ne peut pas l'être autant que monseigneur.
—Bon, murmura Espérance en revenant vers la maison, voilà que je vais détrôner l'homme aux dix-sept cent mille écus.
—Mon cher ami, lui dit Crillon, peut-être y a-t-il plus d'écus chez Zamet. Mais ici, cela sent la jeunesse, l'amour et l'art. La maison de Zamet est un coffre-fort, soit; la vôtre est un écrin. Quand vous voudrez séduire une femme, faites-lui voir cette maison-là; jamais on n'aura vu ce que vous réunissez ici… Ah! interrompit-il j'ai vu, moi, autrefois, une certaine chambre…
—Plus belle que celles-ci? demanda naïvement Espérance.
Crillon répondit par un coup d'oeil et un silencieux sourire.
Ils passaient à ce moment devant l'aile du rez-de-chaussée, longue et haute galerie dont toutes les fenêtres et les volets étaient soigneusement fermés. Espérance y attacha machinalement sa vue rassasiée de tant de merveilles.
Un valet parut et offrit au jeune homme une clé nouvelle sur un bassin d'argent doré.
—Qu'est-ce encore? dit Espérance.
—Monseigneur voudra certainement visiter son cabinet de méditation, répliqua le serviteur en indiquant une porte de citronnier incrustée d'ébène.
—Nous n'avons pas vu de ce côté, dit Crillon.
Espérance mit la clé dans la serrure.
Le serviteur salua et disparut.
A peine la porte était-elle ouverte, qu'un délicieux parfum d'aloès envahit jusqu'au vestibule où s'étaient arrêtés les deux amis. Espérance souleva une portière, et ne put retenir un cri de surprise.
Il voyait une vaste salle à boiseries et à colonnettes de cèdre, meublée de fauteuils en frêne sculpté d'un travail bizarre et prodigieux; un lustre de cristal de Murano, à fleurs de verre rose, bleu, jaune et blanc, où brûlaient des cires de pareilles couleurs, des tapisseries inestimables, des tableaux de Bellini, de Giorgion et de Palma le Vieux, des tables d'ébène incrustées d'ivoire, un dressoir garni d'aiguières et de plats d'or ciselé. Toute cette féerie illuminée avait ravi Espérance, qui rayonnait de joie et d'admiration. Mais lorsqu'il voulut faire partager ces sentiments à Crillon, il le vit pâle et tremblant tomber sur un fauteuil, les yeux dilatés, fixes, la sueur au front, comme s'il s'attendait à voir la muraille s'ouvrir en face de lui pour donner passage à une ombre.
—Qu'avez-vous, chevalier? s'écria-t-il; est-ce donc cette admirable Diane au bain, signée Giorgion? est-ce cette Madone de Jean Bellini, ou cette Suzanne de Palma qui vous écrasent?
Crillon respirait à peine et ne répondait pas.
—Vous avez vu, disiez-vous, une belle chambre. Valait-elle ceci?
Crillon se leva, promena un regard enivré sur tout ce qu'il voyait. Un soupir pareil à un sanglot s'échappa de sa poitrine en la déchirant.
—Dans celle que j'ai vue, murmura-t-il, était un trésor qui n'est pas ici et qui ne se retrouvera pas sur la terre! Sortons, sortons d'ici!
En disant ces mots d'une voix entrecoupée, il s'acheminait à grands pas vers la porte. Soudain, se retournant dans un brusque élan du coeur, il saisit Espérance entre ses bras et l'étreignit avec une tendresse passionnée.
—Adieu, dit-il, l'heure a passé. Le roi doit être de retour. Il m'attend.
Adieu.
—Vous reviendrez, j'espère?
—Oh! oui, je reviendrai, balbutia Crillon, qui s'enfuit dans un trouble inexprimable, car il n'avait pu sans frissonner et trembler comme un enfant retrouver vivant dans les meubles de cette chambre son poétique souvenir de Venise.
Espérance, demeuré seul, s'étendit sur les coussins, cacha son front dans ses mains et se demanda si tout cela n'était pas un rêve. Le feu pétillait dans l'âtre, les bougies se consumaient dans leurs girandoles, et quelques heures délicieuses, heures de mémoire et d'oubli tout à la fois, étaient tombées goutte à goutte sur son coeur blessé. Il repassait ainsi sa vie avec la douleur de n'y trouver que dégoût et ténèbres, lorsqu'une voix joyeuse, perçante, accompagnée d'un bruit d'éperons, retentit dans le vestibule. Cette voix appelait Espérance; elle sonnait, comme une fanfare, la déroute de la mélancolie et de l'ennui.
—Ah! s'écria Espérance, c'est Pontis!
Et il s'élança hors du cabinet pour embrasser son ami qui, en l'apercevant, fit voler son chapeau à vingt pieds en l'air.
A peine Espérance était-il rendu à la lumière du jour, aux étreintes jeunes et chaleureuses de son turbulent compagnon, qu'il crut renaître; les yeux pétillants du garde venaient de rallumer la cendre de son coeur.
—Sambioux! tu es donc prince, dit Pontis, embrassons-nous encore.
—D'où viens-tu?
—De partout.
—Comment de partout?
—Oui, j'ai vu les chambres, les corridors, les écuries, le jardin, la cave.
—Quoi tu as déjà….
—M. de Crillon m'a expédié tout de suite après la cérémonie; j'arrive ici, on me répond que tu es dans tes méditations, je ne promène en t'attendant. Je vois, je vois… ô mon ami! le Louvre est bien peu de chose près de ton château.
—Dis près de notre château, car tu en auras ta part,
—Vrai!
—Tu as été un bon ami pour moi, je te serai un ami meilleur.
—J'aurai des chevaux?
—Certes.
—Une de ces chambres?
—Choisis.
—Quelques-uns de ces écus?
—Puise.
Pontis se jeta au cou d'Espérance.
—Tu es un vrai seigneur, dit-il, et Dieu a bien placé ses grâces. On mangera ici, n'est-ce pas?
—Mettons-nous à table, si tu veux.
—Monseigneur est servi, dit le maître d'hôtel à Espérance.
—Marchons, Pontis.
—Tout de suite, et tu me raconteras ce beau voyage où tu as fait fortune.
C'est par héritage, n'est-ce pas!
—Oui, par héritage.
—Je m'en doutais. Sambioux! que la belle Entragues se mordra les lèvres d'avoir perdu un si riche parti.
—A propos, qu'est-elle devenue?
—Elle tend ses gluaux pour prendre une belle proie.
—Peine inutile, n'est-ce pas?
—Eh! eh!… le gros gibier a l'aile téméraire. Si tu avais vu les yeux qu'elle faisait aujourd'hui au roi pendant le baptême c'était scandaleux!
—Tu as vu le baptême?
—J'étais de garde devant les fonts. L'enfant est gros comme un mouton. À propos, tu auras des dragées.
—Es-tu fou?
—Est-ce que l'accouchée n'est pas notre amie? est-ce que la marquise de
Monceaux peut nous faire oublier notre charmante Gabrielle des Génovéfains?
—Tais-toi, tais-toi.
—Fais le dédaigneux tant que tu voudras, mais moi je veux mes dragées, et je les aurai, dussé-je m'adresser à M. de Liancourt. Il en a bien gagné sa part, lui qui a tant manqué d'être le père de l'enfant.
Espérance se mit à rire. Pontis, tout en riant, dévorait un excellent dîner.
—Égaye-moi, dit Espérance, car j'ai le coeur malade.
—Allons donc! avec tous ces trésors, avec ce vin-là?
—Je ne bois pas. Et tant de trésors ne servent de rien à un homme seul.
—Nous sommes deux, et si tu veux que nous soyons trois, tu n'as qu'à parler. Mon cher, j'ai vu aujourd'hui toute la cour. Il y a des femmes superbes! des femmes, vois-tu, à vous faire rêver tout éveillé. Toutes ces femmes-là, tu peux les épouser si tu veux.
—Toutes?
—Tu choisirais au besoin. Oh! quelle gaieté! quel festin perpétuel! quelles promenades! Mon ami, tu as des chevaux étonnants.
—Vraiment?
—Les femmes adorent les chevaux; montre vite tes chevaux aux femmes. Avec une figure comme la tienne, je ne voudrais pas en laisser respirer librement une seule, je voudrais en voir des bataillons s'égorger tous les jours à ma porte. De temps en temps tu inviterais des hommes en l'honneur du vin, on illuminerait la maison, il y aurait bals, mascarades. Ah! dieux! si j'étais à ta place, Espérance, ma maison serait si divertissante, que, dès demain, la belle Gabrielle quitterait pour moi le roi de France.
Espérance se leva tout pâle.
—Malheureux, dit-il d'une voix sombre, tais-toi, tu es ivre.
Pontis stupéfait laissa tomber sa main et son verre.
—Oui, répéta Espérance, vous avez beaucoup trop bu, Pontis. C'est votre défaut, et quand la tête est prise on parle à tort et à travers. Il ne convient pas qu'un garde du roi parle irrévérencieusement de son maître et des personnes qui lui sont chères. J'ai ici des valets qui peuvent vous entendre.
—C'est vrai, balbutia Pontis naïvement, mais je t'assure que je ne suis pas ivre.
—N'en aie donc pas les apparences.
—La preuve que je suis de sang-froid, c'est que je vais achever cette bouteille.
—Non, je t'en prie; M. de Crillon me disait ce matin encore de te surveiller, de t'empêcher de boire.
—Eh, sambioux!…
—Écoute. J'ai besoin de toi: sois raisonnable. Tu sais que nous avons un secret à garder; tu sais que ce secret a failli me coûter la vie et a causé la mort d'un homme.
—Ah! dit Pontis à Espérance, tu veux parler de la Ramée. Il est mort, le beau malheur!
—Enfin, c'était une âme dont nous rendrons compte à Dieu.
—Il n'avait pas d'âme.
—Sois sérieux. Il reste ce billet, tu sais, le billet d'Henriette, la seule arme que j'aie gardée contre cette ennemie mortelle. Voilà dix mois que j'en suis embarrassé de ce billet. Je n'ai pas voulu t'en charger tant que tu tenais la campagne, tu pouvais être tué, on l'eût trouvé sur ton corps. Mais aujourd'hui tu vas le reprendre à ton tour, car aussitôt qu'Henriette me saura revenu, son premier soin sera de me faire voler sa lettre.
—Donne, dit Pontis, je ne suis pas de ceux qu'on vole.
—Tu vois, je l'ai fait enfermer dans cette petite boîte plate comme un reliquaire; c'est commode à porter, à cacher; et la lettre y est restée fraîche comme si elle eût été écrite hier.
—Joli bijou qui parera au besoin les coups d'épée que Mlle d'Entragues nous fera donner. Je les attends, et la boîte sera en sûreté sur ma poitrine, je te le jure. Maintenant, pour achever de te prouver ma raison, je te rappellerai que je suis de garde ce soir, et, tandis que tu resteras bien chaudement en face de ce brasier joyeux, fais-moi reconduire au poste.
—Volontiers.
—Oh! mais en cérémonie! dans le carrosse! Sambioux! je veux aller en carrosse au Louvre. Étrennons le carrosse, mon prince. Et des flambeaux, s'il vous plaît!
—Va pour l'étrenne, dit Espérance rendu à toute sa belle humeur par cette fougue communicative. Va pour les flambeaux.
—Vous entendez! cria Pontis à un valet. Et demain, monseigneur, nous établirons un programme de fêtes qui fera danser hors de terre tous les pavés de Paris.
—Va pour les fêtes et la danse des pavés.
Un quart d'heure après, maître Pontis roulait en carrosse vers le Louvre, au milieu d'un grand concours de populaire, qui, à l'aspect de cette nouveauté, poussait des acclamations comme sur le passage d'un empereur.
Espérance, pour se dégourdir, endossa une pelisse fourrée et se mit à arpenter ses belles allées, au clair de lune.
À ce moment, une litière remonta la rue de la Cerisaie jusqu'au passage de l'Arsenal, et s'alla mystérieusement ensevelir dans l'ombre, à vingt pas de la maison d'Espérance.