X

COMMENT ESPÉRANCE EUT PIGNON SUR RUE

Espérance, en arrivant à l'Arsenal, apprit que M. de Crillon n'était pas encore de retour d'une inspection qu'il avait dû passer de troupes nouvelles. Mais des ordres étaient donnés pour qu'on préparât une chambre à la personne qui se réclamerait de lui.

Le jeune homme vit par là que Crillon ne l'avait pas oublié. Il entra dans la vieille chambre gothique où brûlait un feu d'arbres sciés par la moitié. Son valet bassina les draps, servit le souper auquel il fit fête lui-même après que le maître, harassé de fatigue, se fut mis au lit avec cent chances de bien dormir.

Espérance ne se demanda pas pourquoi Crillon logeait à l'Arsenal. Le lendemain, il était à peine réveillé et s'habillait quand le chevalier entra dans sa chambre les bras ouverts, avec tous les signes d'une joie affectueuse.

—Eh bien, coureur, enfant perdu, ingrat, vous voilà donc, s'écria le héros en embrassant Espérance pour la deuxième fois. C'est donc une rage qui vous tient de fuir ceux qui vous aiment? Comment! vous annoncez un petit voyage de quinze jours, vous nous quittez au milieu des fêtes de l'entrée à Paris, et vous restez dix mois absent? Tenez, mon ami, c'est vouloir nous persuader que vous manquez de coeur et de mémoire, car enfin on vous traitait bien ici.

Espérance, attendri par ces témoignages d'affection et ces reproches trop vrais, essaya d'abord de répondre en faux-fuyants. Il cherchait à maîtriser ou tout au moins à dissimuler son émotion réelle.

—Monsieur, répliqua-t-il, vous savez ce que c'est que le voyage: on se promet de faire cent pas, on en fait mille. La route a des attraits mystérieux, les arbres semblent vous tendre les bras et vous appeler, de sorte que de l'un à l'autre on va très-loin sans s'en apercevoir.

—Je ne vous connaissais pas ce goût pour la pérégrination, vous aimiez vos aises.

—Je les aime, monsieur, mais partout où je les trouve.

—Les avez-vous donc si bien trouvées? Il me semble que votre visage est pâli; vous avez maigri même.

—La chaleur.

—Il gèle à fendre les pierres.

—En France, mais non d'où je viens.

—D'où venez-vous donc? de Chine?

—Comment M. le chevalier, dit Espérance surpris, vous ignorez d'où je viens?

—Puisque je vous le dis.

—Mais, vous m'avez écrit où j'étais.

—J'ai écrit, assurément, mais sans savoir où j'écrirais. Vous avez donc reçu ma lettre?

—Voilà qui est bizarre, s'écria Espérance; vous m'écrivez sans savoir à quel endroit, votre lettre me parvient et vous ne me l'avez pas envoyée.

—Ces choses-là n'arrivent qu'à vous, mon cher Espérance, dit Crillon gaiement. Mais pour ne pas vous intriguer trop longtemps, apprenez comment tout cela s'est fait. Vous aviez pris congé brusquement de Pontis et de moi, sous prétexte d'un voyage. Quinze jours après vous m'écrivez que vous irez plus loin que vous n'aviez projeté. Pendant quatre mois, plus de nouvelles de vous, c'était affreux, car enfin on vous porte intérêt.

—Excusez-moi, j'avais écrit à Pontis.

—Attendez. Pontis courait le monde avec l'armée du roi. Pontis n'était plus à Paris; on se battait ici aujourd'hui, là demain. Votre lettre a d'abord attendu Pontis à Paris, chez moi, pendant deux mois, ce qui fait six. Puis, par un hasard fort heureux, on me l'a envoyée à Avignon, dans ma famille, où j'étais. J'allais la renvoyer à Pontis, qui était en Artois, quand j'ai reconnu l'écriture et décacheté le billet. Malheureux que vous êtes, vous ne donniez seulement pas votre adresse.

—Voilà pourquoi je m'étonne si fort, dit Espérance en souriant, que vous m'ayez répondu, et que votre lettre me soit parvenue. Mais vous êtes si bon et vous avez le bras si long…

—Pas du tout, ne me faites pas meilleur que je ne suis. J'étais courroucé, je n'eusse pas répondu, lorsqu'au moment où je me dépitais le plus, en octobre dernier, je reçus la lettre que voici.

Crillon alla ouvrir un coffre placé sur son buffet chargé d'armes.

«Monsieur le chevalier, il importe de faire revenir M. Espérance de l'endroit ou il est. Il y court de grands dangers. Veuillez le rappeler par une lettre que je me charge de lui faire parvenir. Vous seul avez autorité sur lui: fixez-lui un rendez-vous à Paris vers le mois de décembre. La présente n'a d'autre but que l'intérêt du jeune M. Espérance. Il faut à tout prix le garder près de vous. Je ferai prendre la lettre demain à votre logis.»

—De qui est-ce signé? s'écria Espérance.

—Ce n'est pas signé. L'écriture est belle, mais un peu tremblée comme celle d'un vieillard.

—Et vous m'avez écrit de revenir….

—Sur-le-champ; j'y voyais aussi votre intérêt. Mais où étiez-vous donc pour courir de si grands dangers?

—J'étais à Venise, dit Espérance.

Crillon bondit sur sa chaise.

—A Venise, murmura-t-il, tandis que son sang généreux affluait à ses joues. Mon Dieu, mon ami, qu'alliez-vous faire à Venise?

—Mais, pour voyager, Venise est un but qui en vaut bien un autre.

—Espérance, vous ne me traitez pas en ami, dit Crillon, dont le coeur battait avec violence, vous êtes plein de réticences et de réserves. Parti sans explication, absent, perdu, vous revenez défait, triste, allongé, vous le plus gai, le plus rosé et le plus franchement jeune des jeunes gens que je connais. Je vous interroge, vous balbutiez, j'insiste, vous mentez, oui. Eh bien, soit, ne me dites rien. Parlons d'autre chose. L'amitié de Crillon. Bah!… Qu'est-ce que Crillon? Un vieux soudard qui n'a plus souvenir de sa jeunesse.

—Oh! monsieur, monsieur, s'écria Espérance, quelle cruauté! Vous m'arrachez les secrets du coeur.

—C'est donc bien douloureux?

—Hélas! je serais tenté de le croire. Car moi qui n'ai jamais connu l'ennui, j'ai tellement souffert de m'ennuyer…

—La cause de cet ennui soudain? Venise? C'est une ville monotone, en effet.

—Oh! non, je ne me suis pas ennuyé à Venise, dit lentement Espérance. J'ai vécu heureux, adorablement heureux.

—Le fait est qu'à tout prendre, dit Crillon d'une voix émue, c'est un joyeux séjour pour les jeunes gens.

—J'y ai bien pleuré, continua Espérance avec un charmant sourire.

—Ah! mais vous m'embrouillez horriblement, mon jeune ami, dit le chevalier fort embarrassé de sa contenance, vous étiez heureux et vous pleuriez toujours, comment arrangez-vous cela?

—Monsieur, dit le jeune homme, je n'avais jamais pleuré de ma vie. C'est un plaisir très-grand. Cela m'a pris tout de suite.

—A propos de quoi?

—Oh!… de beaucoup de choses.

—Mlle d'Entragues, la coquine.

—Non, non, s'écria vivement Espérance.

—Je dis cela, parce qu'on l'a vue courir après vous chez les génovéfains, elle voulait vous rattraper, la traîtresse, et moi, qui connais vos faiblesses, je me suis dit: Il en tient toujours, et par un bon effort il cherche à s'en débarrasser, voilà pourquoi il voyage.

—Il y a bien un peu de cela, dit Espérance charmé de voir Crillon interpréter ainsi les choses.

—Mais, ce n'est point une raison pour pleurnicher, harnibieu! il y a assez d'eau à Venise.

—Aussi n'ai-je pas pleuré Mlle d'Entragues, monsieur le chevalier.

—Quoi alors?…

—Eh bien! monsieur, en considérant mon sort, en me voyant isolé sur la terre, privé d'amour, froissé dans mes premières illusions, j'ai conçu un ennui mortel. C'est que j'ai déjà été bien éprouvé, voyez-vous. Mon coeur et mon corps ont reçu de rudes coups. Avec quoi me consoler? dans quel sein me réfugier? Dieu ne peut pas s'occuper de moi; j'ai trop de jeunesse, de santé, de bien-être. On n'a pas le droit de fatiguer Dieu de ses plaintes, lorsqu'on a vingt ans et des muscles pareils aux miens. Il y a bien vous qui m'aimez, mais je serais un bélître d'aller semer mes misérables petites épines dans votre glorieuse carrière, Pontis m'aime aussi, mais c'est un écervelé.—Savez-vous à quoi j'ai pensé?

—Ma foi, je ne me l'imagine pas, dit Crillon.

—J'ai pensé à ma mère.

Nouveau soubresaut du chevalier, qui rendit un regard effaré en échange du regard calme et plein d'innocence que le jeune homme attachait sur lui.

—Votre mère… articula sourdement le digne guerrier. Mais quelle singulière idée, puisqu'elle n'est plus de ce monde.

—C'est pour cela, précisément, que j'ai songé à elle.

—Pour qu'une pareille idée vous vint, il vous a fallu un motif nouveau?

—J'ai relu de nouveau sa lettre d'adieu. Ah! monsieur, un homme heureux a pu ne pas comprendre tout ce qu'il y avait dans cette lettre; mais un coeur brisé l'a compris tout de suite. Voilà pourquoi j'ai été à Venise.

—Je ne saisis pas davantage, poursuivit Crillon. Vous avez donc quelque renseignement qui rattache à Venise le souvenir de votre mère? Il me semblait vous avoir ouï dire que vous ne saviez rien, et cette lettre dont vous me parlez et que vous m'avez fait lire, ne dit pas un mot à ce sujet.

—La mienne, non, répliqua Espérance; mais souvenez-vous que je vous en ai porté une aussi à vous, une de la même écriture.

—C'est vrai; eh bien?

—Celle-là, vous la teniez ouverte à la main, le premier jour que j'eus l'honneur de vous entretenir à votre camp.

—Peut-être; qu'en concluez-vous?

—Mes yeux, en s'y portant par hasard,—oh! sans indiscrétion, je vous jure, ont lu ces mots: de Venise, au lit de la mort.

Crillon tressaillit.

—Et ces mots-là, monsieur le chevalier, je ne les ai jamais oubliés depuis, car ils avaient été tracés par la même main qui m'avait écrit à moi,—la main de ma mère! et ce lit de mort était celui de ma mère…

Crillon garda le silence.

—De sorte que l'envie de pleurer m'ayant pris, ajouta Espérance, j'ai été m'enfermer à Venise, et j'ai cherché avec les yeux du corps, avec ceux de l'âme, l'endroit où s'était exhalé le dernier soupir de ma mère infortunée. Nul ne me connaissait. Je ne voulais interroger personne. Il y avait un mystère sacré pour moi autour de cette tombe. Mais j'ai continué à chercher. Les palais, les églises, les couvents, tout ce qui est silencieux et sombre, tout ce qui est pompeux et bruyant, la basilique peuplée et le cloître désert, la ruine où pend le lierre, le jardin où vient le jasmin et la rose, j'ai tout exploré, tout questionné dans mes épanchements douloureux. Je me suis fait une loi de fouler dalle par dalle toute la place Saint-Marc, toute la Piazzetta, tout le quai des Esclavons jusqu'aux Cantieri, persuadé qu'il n'est pas une âme à Venise qui n'ait promené là son corps, persuadé, par conséquent, que ma mère avait posé le pied là où je marchais. Combien de fois j'ai, le dernier, quand tous les bruits s'éteignent, promené ma gondole par les détours de la lagune, et regardé le ciel, et regardé les palais qui se mirent dans l'eau, et regardé le lion d'airain, ce ridicule mélancolique que ma mère avait regardé aussi. Que de fois, traversant par une belle lune les méandres fleuris des îles voisines, ne me suis-je pas dit que c'était une belle place pour une tombe mystérieuse, que ces oasis de joncs odorants, de grenadiers, d'aloès et de tamarins aux senteurs de miel, et là dans ces solitudes, partout où j'ai vu brûler la lampe tremblotante d'une obscure Madone, partout où j'ai vu monter les cyprès dans l'herbe derrière les contreforts d'une église en ruine, je me suis dit: Cette lumière est peut-être entretenue aux frais de ma mère. Peut-être elle dort sous ces grands arbres noirs! Et je pleurais. Et j'aimais ma mère! c'est si bon d'aimer quelqu'un!

Crillon s'était levé, tournait le dos à Espérance et marchait par la chambre en bousculant du pied, du coude et de l'épaule chaque meuble qui se rencontrait sur son capricieux chemin.

—Vous riez de moi, n'est-ce pas? dit Espérance.

Crillon, sans montrer son visage, sans répondre, haussa deux ou trois fois les épaules, et après s'être enseveli dans la cheminée:

—Il fume beaucoup, dit-il, dans cette chambre; j'en suis aveuglé en vérité.

Et il ouvrit rudement les deux battants de la fenêtre. Apparemment c'était la fumée qui avait rougi les paupières du bon chevalier.

L'air emporta bientôt tout cela, fumée ou souvenir.

—Je suppose que vous avez assez pleuré comme cela, dit Crillon, puisque vous voilà revenu.

—Je reviens parce que vous m'appelez.

—Mais, moi, je vous appelais pour obéir à l'injonction de l'épître anonyme; vous ne me parlez pas des dangers que vous avez courus?

—Moi, s'écria Espérance, je n'en ai couru aucun, et je fusse resté certainement là-bas, sans deux causes qui m'en ont fait partir.

—Ma lettre, n'est-ce pas, et puis?

—Et puis une raison… des plus prosaïques.

—Laquelle?

—Je n'avais plus d'argent.

Crillon se mit à rire.

—Vous avez été volé peut-être?

—Non pas. J'ai cessé de recevoir mes revenus.

—Quoi! cette magnifique régularité dont vous vous émerveilliez chaque mois….

—Évanouie. Voilà trois mois que je n'ai rien reçu. Voulez-vous que je vous dise mon sentiment?

—Un second Spaletta?

—Mieux que cela. Ma fortune était une chimère; le vieillard aux cheveux blancs sera mort, on aura servi mes rentes à quelque autre.

—Allons donc.

—Ruiné en amour, ruiné en finance, je suis ruiné partout, monsieur le chevalier.

—Voilà qui est bon, dit Crillon en lui frappant affectueusement sur l'épaule, n'ayant plus d'argent vous serez moins volage; vous resterez près de moi. Mais que dis-je, vous aurez toujours de l'argent, Espérance, puisque j'en ai toujours.

—Monsieur….

—Ah! je n'y vais pas par vingt mille écus comme le vieillard aux blancs cheveux; mais j'aurai sur lui l'avantage de tenir plus que je n'aurai promis. Ainsi donc, réconfortez-vous un peu; frappez-moi dans la main, et puisez dans ma bourse.

En disant ces mots, le brave Crillon ouvrait son coffre. Espérance l'arrêta.

—Pardon, dit-il, n'allez pas vous fâcher contre moi.

—Pourquoi me fâcherais-je? répliqua le chevalier en remuant ses pistoles.

—Parce que je n'accepterai pas vos offres généreuses, dit froidement
Espérance.

Crillon lâcha la poignée d'écus, et se tournant vers le jeune homme avec un froncement de sourcils significatif:

—Holà! dit-il, vous allez trop loin. Me prenez-vous pour un croquant, mon maître?

—Voyez-vous que vous vous fâchez?

—Harnibieu! si je me fâche. Vous me faites cet affront de me refuser?

—Veuillez me comprendre. Je ne suis ni un grossier lui un sot. Assurément j'accepterai votre première poignée de pistoles.

—Eh bien! c'est tout ce qu'on vous demande.

-Mais je ne prendrai pas la seconde. Vivre dans la paresse aux dépens de celui qui paye de son sang chaque pièce d'or… jamais.

—C'est un bon sentiment, mais que prétendez-vous faire? Ah! j'ai une idée.
Entrez aux gardes. Avant six mois, je vous garantis une enseigne.

—Je n'aime pas la guerre, vous savez, et la discipline me fait peur.

—Je parlerai à Rosny; nous vous aurons un emploi à la cour.

—Merci. Rien de la cour.

—Vous avez tort. Elle est galante. Le roi a pris une jeune maîtresse qui mène fort bien les violons.

Espérance rougit.

—On va banqueter, danser, baptiser perpétuellement à la cour, poursuivit
Crillon.

—C'est si gai que cela? dit funèbrement Espérance.

—C'est trop gai. Cela ne durera pas.

—Pourquoi? si le roi aime tant sa nouvelle maîtresse.

—Lui n'est pas tout le monde.

—Se fait-on un bonheur qui appartienne à tout le monde?

—Quand on est roi, oui.

—Alors la nouvelle maîtresse déplaît à certaines personnes?

—A beaucoup?

—On la disait douce et… charitable.

—Eh, mon Dieu! elle l'est.

—Alors, pourquoi ne l'aime-t-on pas?

—Mon cher ami, ce n'est pas une maîtresse qu'il faut au roi, c'est une femme.

—Mais le roi en a déjà une.

—Oui, mais il lui en faut une autre; et surtout ce qu'il lui faut, c'est un enfant, dix, vingt enfants.

—Il a un fils, ce me semble, murmura Espérance.

—Un bâtard!… la belle avance!

—Allons, dit le jeune homme, ce pauvre roi était heureux à sa guise, et voilà qu'on verse déjà du fiel dans son nectar.

—Bah! des bonheurs comme celui-là, il en aura tant qu'il voudra. Après la belle Gabrielle, une autre.

—Il se séparerait de… cette femme.

—On l'en séparera.

—Mais la pauvre abandonnée?

—Se remariera, pardieu! et bien dotée!

—Mais elle est déjà mariée, monsieur le chevalier.

—Ah bien oui, le roi a fait rompre tout de suite le mariage et elle est libre.

—Sous quel prétexte?

Crillon se mit à rire.

—Ce pauvre monsieur de Liancourt, dit-il, a été déclaré par le tribunal incapable de perpétuer sa noble race.

—Mais il a eu, dit-on, de son premier mariage onze enfants.

—Raison de plus, a dit le juge, pour qu'il n'en puisse plus avoir.

Espérance, malgré son serrement de coeur, ne put résister à cette bouffonnerie.

—C'est pourtant la vérité, dit Crillon, et on en a tant ri par ici que je m'étonne d'en pouvoir rire encore. J'espère que je vous apprends des nouvelles capables de vous remettre en belle humeur.

—Certes, monsieur, balbutia le jeune homme en serrant ses ongles dans ses mains. Mais malgré toute cette hilarité, je vois un roi malheureux et une femme bien à plaindre.

—Oh! le roi n'est pas de nature à se chagriner longtemps, et si l'on en croit les caquets de la cour, il prend déjà des mesures.

—Pour renvoyer Mme de Liancourt?

—Ne l'appelez plus comme cela. Elle est marquise de Monceaux depuis la naissance du petit César, un admirable enfant, après tout. Eh bien! je ne dis pas que le roi veuille la renvoyer, il l'aime passionnément, mais il se distrait un peu ça et là. Pourtant, la marquise est bien belle. Ah! qu'elle est belle! Jamais elle n'a été plus belle.

—Monsieur le chevalier, interrompit vivement Espérance, si nous parlions un peu de ce cher Pontis, m'a-t-il oublié?

—Lui, oh! non pas. Mais depuis que vous n'êtes plus là, le drôle a repris ses allures. Il a beaucoup fait la guerre, c'est une excuse. Car avec le roi la guerre est maigre et nourrit peu le soldat. Il n'y a pas d'eau à boire.

—Pourvu qu'il y ait un peu de vin, dit Espérance.

—Oh! Pontis en trouve toujours. Il en a su trouver en Artois! Il est impayable pour flairer les dames-jeannes. En vérité, ce serait charitable de votre part d'entrer aux gardes, vous feriez de Pontis un sujet parfait. Il vous aime, il vous craint. Entrez aux gardes.

—N'insistez pas, monsieur, je vous prie, dit Espérance avec douceur; mon parti est pris sans retour. Tout ce que vous venez de me dire m'a étonné le cerveau. Je n'aime pas la cour, je n'aime plus le monde; je n'ai qu'un seul désir….

—D'aller pleurer encore?

—Oh! non, c'est fini cela, dit Espérance avec enjouement. Je veux aller chasser dans des pays très-éloignés, des pays entièrement neufs. J'attends que Pontis revienne. Est-ce bientôt?

—Mais avec le roi, ce matin, vers dix heures au plus tard; pour le baptême.

—Très-bien. J'embrasserai donc l'ami Pontis, et aussitôt je reprends ma route.

—Harnibieu! nous verrons cela, s'écria le chevalier. Que vous refusiez mon argent, passe, que vous refusiez une place aux gardes, un poste à la cour, passe encore; mais que vous retourniez en exil, je vous le défends!

—Monsieur le chevalier!

—Je vous le défends, dit Crillon en écrasant de sa botte un tison qui jaillit en myriades d'étincelles, je suis quelque chose, harnibieu! et votre mère vous a laissé à moi.

—Enfin, monsieur, si je suis malheureux!

—Vous serez malheureux à mes côtés tout à votre aise. Vous n'étiez pas un Jérémie quand j'ai fait votre connaissance, et vous voilà maintenant prêt à fondre en larmes comme une nymphe des métamorphoses… Non mais, je vous raffermirai la fibre.

—Faites attention que j'ai souffert.

—Vous avez reçu un coup de couteau, je n'en disconviens pas; j'en ai reçu plus de soixante, sans compter les balles et la menue grenaille; vous avez perdu trois litres de sang, j'en ai perdu un baril, et je ris, cordieu! et je fais les cornes à l'ennui, cordieu! et je danserai au baptême du petit César, harnibieu! nous y danserons ensemble.

Espérance pâlit à faire pitié.

Heureusement, son laquais, après avoir gratté à la porte de la chambre, passa timidement sa tête et son bras armé d'une lettre.

—De quelle part cela? s'écria le chevalier.

—De quelqu'un qui s'est informé si monsieur Espérance était arrivé céans, dit le laquais.

Espérance prit le billet, d'où tomba une petite clé dès qu'il fut ouvert.

—Est-ce déjà votre invitation au bal? demanda Crillon, voyant la stupéfaction se répandre sur les traits du jeune homme.

—Ma foi, monsieur, c'est encore plus extraordinaire, dit Espérance.

—Avec vous, c'est toujours du nouveau, mon cher ami. Mais ce nouveau est-il bon, du moins?

—Jugez-en, monsieur.

Crillon lut à haute voix:

«Monseigneur…

—Il n'y qu'une personne qui m'appelle ainsi, se hâta de dire Espérance, c'est le vieillard dont nous parlions tout à l'heure.

—L'homme aux vingt mille écus de rente; voyons son style:

«Monseigneur, puisque vous voilà dans Paris, qui est le meilleur séjour pour un homme comme vous, je pense que vous allez habiter bientôt la maison que vous venez d'acheter rue de la Cerisaie….

—Vous avez acheté une maison? dit Crillon saisi d'étonnement.

—Il paraît, répondit modestement Espérance. Mais continuez.

»…rue de la Cerisaie, sur vos économies des trois derniers mois. J'espère que vous la jugerez digne de vous, et que vous daignerez approuver les dispositions que j'ai cru devoir y prendre.

»Monseigneur trouvera dans un coffre, sur la cheminée de sa chambre, les titres de sa propriété et ses autres clés qu'y a déposées son fidèle serviteur,

»GUGLIELMO.»

La lecture finie, Crillon laissa échapper le papier. Espérance et lui se regardaient béants.

—Ceci est très-fort, dit enfin Crillon. Est-ce que vous y croyez?

—Ma foi, oui, pourquoi pas? répliqua Espérance en tournant dans ses doigts la petite clé ciselée.

—Au fait, pourquoi pas? C'est égal, la rue de la Cerisaie n'est pas loin d'ici, c'est derrière la rue de Lesdiguières, où Zamet a son hôtel, vous savez, Zamet, le financier italien.

—Je sais, dit Espérance; est-ce que vous auriez envie….

—D'aller voir votre maison; j'en dessèche d'impatience.

—Eh bien, allons-y, monsieur le chevalier.

—Mon chapeau et mon épée, cria le héros d'une voix de stentor; et en route, harnibieu!