IX
A PROPOS D'UNE ÉGRATIGNURE
Dix mois s'étaient écoulés depuis la reddition de Paris, l'année touchait à sa fin. Décembre semait sur les campagnes ses plus noirs brouillards, ses neiges les plus profondes. Depuis longtemps l'hiver n'avait sévi en France avec cette rigueur.
De Montereau à Melun, sur la route blanche au bord de laquelle se tordait ça et là, les bras au ciel, un arbre épargné par la hache, on entendait la nuit hurler les loups. Le jour tout était silencieux, les gens de la campagne avaient trop faim pour chanter, trop froid pour sortir; et la crainte de l'Espagnol n'était pas encore effacée. Des loups et des Espagnols à la fois, c'est trop sur une grande route, et l'oeuf de la poule au pot n'était pas encore pondu.
D'ailleurs, le maître était absent pour les affaires de la maison. Henri refoulait en Picardie M. de Mayenne, lutteur découragé. Quant au roi, tout l'encourageait. Partout Dieu lui faisait sentir sa protection: chacun de ses souhaits s'accomplissait à peine formé. Un fils venait de lui naître de Mme de Liancourt, et cet enfant, né au milieu des victoires, allait être baptisé à Notre-Dame aussitôt que le roi serait de retour.
Cette nouvelle, promptement répandue partout, n'était pas accueillie sans commentaires, et, pour quiconque connaît l'esprit français, il est aisé de comprendre qu'elle préoccupait beaucoup plus les peuples que le froid, la disette et la guerre.
Nous ne saurions dire si tel était le sujet de conversation qu'avaient choisi deux bizarres personnages qui s'acheminaient, en décembre, vers les portes de Melun. Tous deux à cheval, enveloppés, ou pour mieux dire ensevelis dans de vastes manteaux rayés semblables au burnous arabe, ils allaient côte à côte, dans la neige, alternant, non pas des distiques de Théocrite ou de Virgile, mais de belles et bonnes imprécations italiennes, qui, basse-taille et soprano aigu, eussent fait fuir tous les loups de France.
La basse-taille s'exhalait des cavernes d'une large et puissante poitrine. Le cheval était petit, mais le cavalier superbe, rien qu'à en juger par l'oeil noir et la barbe de jais que les plis du manteau ne dérobaient pas toujours au vent glacé.
Le soprano était une petite femme au regard tantôt mélancolique, tantôt brûlant comme un éclair. Elle grelottait sur sa mule, ne songeant qu'à se garantir de la bise, et interpellant avec fureur tantôt son compagnon, tantôt la route glissante, tantôt cet abominable pays de France où il gèle, tantôt ces odieuses portes de Melun qui n'arrivaient pas.
Cependant on y arriva enfin à ces portes.
La route, il faut le dire, était moins déserte à l'approche de la ville. Quelques voyageurs dépassèrent les deux Italiens, d'autres demeurèrent derrière, et tous s'accordaient à trouver singulière la figure de ces étrangers. Eux, trouvaient aussi bizarres ces Français curieux et railleurs, ils se le disaient probablement dans leur jargon, et s'ils ne se le disaient pas, les yeux de la jeune femme et son ironique sourire parlaient assez.
Aux portes, il y avait un poste de soldats et un receveur de gabelle qui examinait chaque passant avec plus d'attention qu'il n'en eût fallu pour l'exercice des droits de péage.
La tournure des nouveaux venus frappa cet homme; il arrêta les deux étrangers qui hâtaient le pas de leurs montures, sans doute pour arriver plus vite au feu et au gîte.
—Holà! dit-il, comme nous sommes pressés! Examinons ces valises.
Et sur son geste plusieurs soldats prirent à la bride le cheval et la mule.
—Siamo forestieri! cria la jeune femme en se montrant avec impatience.
—Oh! oh! des Espagnols! dit le percepteur qui prenait pour de l'espagnol ce pur italien.
—Des Espagnols! répétèrent autour de lui les soldats, que l'habitude de la guerre disposait mal en faveur de leurs ennemis ordinaires.
On visita les valises, qui ne renfermaient rien de suspect. Beaucoup de gens s'attroupaient. Les prétendus Espagnols dialoguaient entre eux avec vivacité, sans pouvoir réunir deux mots de français pour les jeter en réponse aux questions du percepteur.
Pendant ce débat, la femme, plus irritable, avait découvert entièrement son visage, qui était, comme nous l'avons dit, régulier, fin et fortement empreint du type méridional.
La malice de ses yeux, la mobilité de sa physionomie, le jeu de ses lèvres, qui laissèrent voir une double rangée de dents magnifiques, ne satisfirent pas le commissaire-percepteur, qui répéta plus opiniâtrement:
—Espagnols! Espagnols! vos papiers!
L'attitude du compagnon de la dame était, pendant toute cette scène, incroyablement calme, imperturbable. Il ne se donnait pas la peine de remuer. Était-ce un effet de la terreur? On a vu souvent les poltrons ou les mauvaises consciences user de l'immobilité comme d'une ressource. Était-ce seulement inintelligence de ce qui se passait? Mais en attendant, il restait roulé dans son manteau, qui lui partageait verticalement en deux le visage, et ne semblait vivre que par un seul oeil, dont la prunelle roulait rapidement de l'un à l'autre des assistants, après qu'elle avait d'abord interrogé l'expression du visage de sa jeune femme.
Tout à coup le percepteur parla bas au chef des soldats, et celui-ci s'écria:
—C'est vrai qu'il cache son oeil.
—Découvrez votre oeil, dit le percepteur à l'Italien, qui ne comprenait pas.
—Il fait semblant de ne pas comprendre, murmurèrent les assistants.
—Votre oeil, votre oeil! répétèrent vingt voix impatientes.
L'Italien étourdi regardait sa compagne et ne bougeait pas. Aussitôt le chef du poste, par un mouvement brusque, déroula les plis du manteau qui cachait la tête de l'inconnu, dont le visage apparut à son tour. Il était beau, assez fier d'expression, malgré certaine trivialité qui n'exclut pas la beauté dans les classes inférieures des races orientales.
—Son oeil est éraillé, cria le percepteur, c'est lui.
—C'est lui! répétèrent plusieurs des assistants qui paraissaient être dans le secret.
—C'est lui! c'est lui! crièrent cent voix qui ne savait pas même de quoi il s'agissait.
En effet, l'Italien avait l'oeil droit sillonné sous la paupière par une excoriation un peu enflammée qui s'étendait jusqu'à la tempe.
Les soldats sautèrent sur cet homme qu'ils mirent bien vite à bas de son petit cheval, et sur la foi des soldats, bon nombre de spectateurs commencèrent à rudoyer et à gourmer le malheureux dont ils ne savaient ni le nom ni le crime.
Ce que voyant, la jeune femme sa compagne se mit à pousser des cris lamentables, perçants, entrecoupés d'interjections italiennes que la foule s'obstinait à vouloir dire espagnoles à cause des désinences.
—Ne le battez pas, disaient les soldats, nous allons le faire rôtir.
—Non pas, non pas, disait le percepteur, il faut qu'il avoue ses complices.
—Ah! scélérat d'Espagnol! criait l'un.
—Ah! misérable assassin! hurlait l'autre.
—Oime! o povero Concini! gémissait la petite femme en disputant bravement à coups d'ongles son infortuné compagnon à tous ces furieux.
Mais elle n'était pas la plus forte, et peu à peu le torrent l'entraînait elle-même vers la petite échoppe du percepteur, qui promettait de se changer pour tous les deux en chambre de torture.
Cependant, un grand jeune homme blond, monté sur un beau cheval turc et suivi d'un valet aussi bien monté que lui, était arrivé à la porte de Melun, et dominait toute cette mêlée dont les anneaux, en se heurtant, venaient battre le poitrail de sa monture.
Lorsqu'il vit cette scène dont le prélude présageait un si triste dénouement, lorsqu'il entendit les cris de détresse de la jeune femme, il fit faire deux pas à son cheval, et frappant sur l'épaule d'un soldat qui tirait par un bras la malheureuse cramponnée aux habits de son compagnon:
—Eh! l'ami, dit-il, vous allez écarteler cette pauvre créature, voyez son petit bras à côté de votre rude poignet.
—Bah! mon gentilhomme, répondit le soldat avec un certain respect pour la majestueuse apparence de l'étranger, il n'y a pas grand mal, c'est une Espagnole!
—Pieta! pieta! signor, cria celle-ci en se raidissant à la vue d'un intercesseur qu'elle devinait.
—D'abord ce n'est pas une Espagnole, c'est une Italienne, répliqua le jeune homme, qui mit pied à terre rapidement et secoua le soldat avec tant de vigueur qu'il lui fit lâcher prise.
—Une Italienne! dit la foule surprise en se groupant du côté le plus nouveau de l'intérêt.
Le soldat, d'autant plus respectueux qu'il avait reconnu des muscles de maître, se rapprocha en disant:
—Voudriez-vous défendre les assassins de notre bon roi?
—Oh! oh! ceci est différent, répliqua le jeune homme.
Mais la petite femme avait compris qu'il lui arrivait un interprète, et se mit à parler vivement en italien à l'étranger qui lui répondit dans la même langue.
La joie de la pauvre accusée fut si expressive, elle battit des mains avec une ivresse si triomphante que la foule en fut touchée et se dit:
—Voici un gentilhomme qui les connaît.
Quant à l'Italien, au premier son des syllabes italiennes, il avait tendu les bras vers l'étranger en criant:
—Qu'ai-je fait? que me veut-on?
Percepteur et soldats furent bien forcés de s'arrêter devant l'incident. Notre jeune homme fut entouré, regardé; ses beaux yeux resplendissaient de franchise, de courage, d'intelligence. Il avait du premier abord conquis toute l'assemblée.
—Monsieur, lui dit le percepteur, est-ce que vous comprenez le baragouin de ces Espagnols?
—Ce sont des Italiens, monsieur, répliqua le jeune homme, et ils parlent le plus pur toscan. Qu'ont-ils fait pour qu'on les malmène si durement?
—Regardez son oeil droit, dit le percepteur.
—Il est un peu écorché, c'est vrai.
—Eh bien! monsieur, c'est le signalement qu'on nous a transmis d'un homme qui doit passer par ici pour aller assassiner le roi à Paris.
—Je ne croyais pas Sa Majesté dans la capitale.
—Le bon roi y est attendu pour le baptême de son fils.
—De quel fils? demanda l'étranger.
—César, monsieur, fils de la belle Gabrielle et du roi.
L'étranger pâlit.
—Fort bien, murmura-t-il, en étreignant avec effort sa poitrine gonflée. Ah! cet homme doit aller assassiner le roi… c'est donc toujours à recommencer?
—Tous les huit jours, monsieur, la vie de notre père est menacée; aujourd'hui c'est le tour du coquin que voici.
—Il vous l'a dit?
—Il n'en a eu garde; d'abord il feint de ne pas nous comprendre, et nous sommes de force à le deviner, Dieu merci! Mais pardon, monsieur, ajouta le percepteur avec défiance, vous défendez trop ces coquins, seriez-vous ligueur ou Espagnol, car vous leur avez parlé leur langue? Avez-vous des papiers?
—Certes oui, monsieur, répliqua froidement le jeune homme, et je ne ferai aucune difficulté de vous les montrer.
—D'où venez-vous?
—Je viens de Venise où j'ai été me promener, monsieur.
—Où allez-vous?
—A Paris, où M. de Crillon m'appelle.
—M. de Crillon! exclama le percepteur avec un saisissement de respect.
—M. de Crillon, répétèrent les soldats en tressaillant à ce nom si cher.
—Voici sa lettre; faites-moi le plaisir de la lire, continua le jeune homme en tendant un papier déplié au péager.
Celui-ci courbant la tête, lut avec de profondes révérences et rendit la lettre au jeune homme, devant qui presque tout le monde se découvrit en murmurant:
—Un ami du brave Crillon!
Cependant les deux Italiens avaient pu respirer, se rajuster. La jeune femme, saisissant le bras de son protecteur, lui parlait avec volubilité.
—Madame, dit le jeune homme en italien, on vous accuse, vous et votre compagnon, de vous rendre à Paris dans de mauvais desseins.
Les deux Italiens pâlirent.
—Lesquels? balbutia la jeune femme.
—On prétend que vous voulez assassiner le roi.
—Nous! s'écria l'Italienne avec explosion. Nous, assassiner le… ah! bien au contraire.
—Qui êtes-vous? Tachez de ne pas hésiter, car tout ce peuple vous observe. Tâchez de ne pas mentir, car moi-même je ne vous pardonnerais pas un mensonge en présence d'une si terrible accusation.
—Je m'appelle Leonora Galigaï, dit-elle, et mon mari que voici s'appelle
Concino Concini.
—Que faites-vous?
Elle hésita.
—Mon mari est fils d'un notaire de Florence.
—Mais vous?
—Moi… je suis sa femme.
—Et que venez-vous faire en France?
—Mais, ce que fera Concino.
—C'est répondre avec esprit, mais ce n'est pas répondre loyalement. Vous me cachez quelque chose, et tant pis pour vous; car j'aime le roi, et pour détourner de lui un malheur, je vous abandonnerai à la colère de cette foule dont vous vous tirerez comme vous pourrez.
Cette menace parut faire grand effet sur les deux Italiens.
—Réfléchissez, continua le jeune homme, qui se rapprocha du percepteur et du chef des soldats en leur disant:
—Ces gens ne me paraissent pas être des malfaiteurs, mais je les croirais volontiers des aventuriers qui se cachent. Je viens de les intimider, ils se consultent et nous allons savoir la vérité.
—Pourquoi a-t-il l'oeil éraillé? demanda l'opiniâtre percepteur.
—C'est vrai, je n'y songeais plus, interrompit le jeune homme qui se tourna vers les Italiens.
—Pourquoi cet oeil écorché? dit-il.
—Signor, dit vivement la petite femme, je suis jalouse. Concino est coquet, il a fait des oeillades hier à une certaine grande dame qui passait en litière, et je lui ai un peu arraché les yeux; mesurez, si vous voulez, l'écartement de mes ongles.
—C'est vraisemblable, répondit le jeune homme en considérant la main de l'Italienne, véritable petite griffe d'oiseau, armée de beaux ongles roses et recourbés comme des serres. Il reste à me dire ce que vous venez faire en France; je vous ai donné le temps nécessaire pour faire une réponse qui concilie vos intérêts avec la vérité. Prenez garde, il y a dans la cabane du percepteur un bon feu, et des fers sont si vite chauffés.
—Per che fare! s'écrièrent les deux Italiens avec angoisses.
—Mais pour vous appliquer à la question, dit le jeune homme. Tout le monde ici est curieux, et je n'aurai pas plus tôt tourné les talons que l'on saura vous faire parler.
—C'est un galant homme, dit l'Italien bas à sa compagne. Montrons-lui la recommandation.
—Essayons de différer encore, répliqua plus bas l'Italienne.
Mais le jeune homme voyait les assistants se fatiguer de tant d'hésitation, et grommeler entre eux. Lui-même se lassait.
—Adieu, dit-il, tirez-vous d'affaire.
Et il se tourna pour prendre la bride de son cheval que les soldats caressaient. L'Italienne bondit pour le retenir, et d'une voix troublée:
—Demandez, dit-elle, qu'on vous laisse entrer avec moi dans un endroit où nous soyons seuls.
—Que de mystères, signora!
—Vous comprendrez pourquoi, répliqua-t-elle.
Le jeune homme dit deux mots au percepteur, qui ouvrit sa porte. L'Italienne entra, vive comme un écureuil. Concino resta dehors impassible au milieu des gardes; le jeune homme avait suivi Leonora dans l'échoppe.
—Tournez-vous un peu, dit-elle en souriant.
Il obéit, mais pas assez vite pour ne pas voir, qu'elle fouillait sous ses robes. Il distingua un caleçon de laine rouge, des jambes un peu fines mais gracieuses, et tout cela apparut et disparut avec la rapidité de l'éclair. L'Italienne se montra, un papier à la main.
—Tenez, dit-elle, voici une lettre de recommandation qu'on m'a donnée à Florence; elle n'est pas fermée. Lisez, et après avoir reconnu qui nous sommes, promettez-moi, foi de gentilhomme, d'oublier ce que vous aurez lu, noms et choses.
—Adressée au seigneur Zamet, dit-il.
—Vous le connaissez?
—Je l'ai vu au Louvre.
—Ah! vous allez au Louvre! s'écria vivement l'Italienne.
—Comme tout le monde y va, pour apercevoir le roi, rit le jeune homme qui s'était oublié. Il lut donc ces mots:
«Je recommande à Zamet ma Leonora et Concino, qui vont pour quelques affaires à Paris. Il faut se fier à eux; ce sont mes serviteurs dévoués.»
«MARIE.»
—Quelle Marie? dit le jeune homme.
—Regardez ces armes si connues.
—Les tourteaux des Médicis.
L'Italienne posa un doigt sur ses lèvres.
—Ainsi, vous êtes au service de Marie de Médicis, nièce du grand-duc régnant de Toscane?
Leonora composant lentement sa réponse:
—Je suis sa soeur de lait, dit-elle, la fille de sa nourrice. J'ai épousé Concino; nous sommes pauvres et nous cherchons fortune. La princesse, qui n'est pas riche elle-même, nous adresse au seigneur Zamet qui roule sur l'or, parce que, nous a-t-elle dit, on fait promptement fortune en France quand on a de bons yeux pour voir et de beaux yeux pour être vue.
—C'est bien, dit le jeune homme rêveur; et il regarda longuement la petite femme qui déjà lui avait arraché la lettre et la cachait de nouveau sous son caleçon et ses jupes.
—Sommes-nous encore des assassins? demanda en riant l'Italienne.
—Non signora.
—Eh bien, veuillez le dire à ces brutes. Mais rappelez-vous votre parole.
Ni noms! ni choses! Vous seul savez, vous seul saurez.
Le jeune homme sortit de l'échoppe.
—Messieurs, dit-il, au percepteur et au chef de poste, qu'il prit à part, ces Italiens sont des marchands chargés de valeurs qu'ils n'osent laisser voir au peuple de crainte des larrons. Je sais leurs noms: Leonora et Concino. Écrivez-les, je vous prie, sur votre registre, ajouté du mien qui leur servira de garant. Je m'appelle, moi, Espérance. Je vous laisserai, si vous le désirez, la lettre de M. Crillon comme caution.
—Je vous remercie, monsieur, dit le percepteur; mais l'oeil….
Espérance raconta le combat conjugal de la veille, et tout le monde daigna rire.
Les deux Italiens, réconciliés avec le peuple de Melun, reçurent même du percepteur le salut gracieux, que l'octroi de tout temps et de tout pays, n'a jamais refusé au voyageur riche.
L'Italien enfourcha son petit cheval, l'Italienne se fit placer sur sa mule par Espérance, dans les bras duquel elle s'était jetée avec toute la familiarité d'une ancienne connaissance. Et le fait est que si quelque chose peut faire marcher promptement l'intimité, c'est la vue d'un caleçon rouge et d'une jolie jambe en des circonstances délicates.
Cet événement avait fait oublier à l'Italienne la fatigue et le froid. On déjeuna dans une belle auberge, et deux bouteilles de vin de France chauffé et sucré achevèrent de dissiper le nuage sinistre suspendu un moment sur la tête des deux voyageurs. Heureux de trouver un interprète, ceux-ci questionnèrent Espérance, qui devenait moins communicatif à mesure que les interrogations se multipliaient.
La petite femme, affolée de ce beau gentilhomme dont elle exaltait les mérites, eût fini par donner de la jalousie à Concino, et, s'il eût été vindicatif, se fût attiré les représailles de plusieurs égratignures. Le nom d'Espérance, qu'elle appelait seigneur Speranza, lui caressait, disait-elle, les lèvres; mais elle eût parlé plus vrai en disant qu'il lui caressait le coeur.
Concino, sans partager le délire de cet enthousiasme, ne tarissait pas sur le service qu'Espérance lui avait rendu.
—J'allais être déchiré, disait-il, mis en lambeaux par cette populace; je sentais déjà leurs ongles et leurs dents… Ce doit être affreux de mourir ainsi! Grâces soient rendues à l'ange que Dieu m'a envoyé.
Et il lui baisait les mains à la mode italienne, tandis que, sous la table, Léonora, non moins reconnaissante, enfermait ses deux petits pieds entre ceux du sauveur Speranza. Il est vrai qu'il fait très-froid en France.
Le sauveur, plus ému qu'il n'eût voulu l'être, se levait pour en finir avec la reconnaissance. Il manifestait le désir d'arriver a Paris avant la fin du jour, et aussitôt Léonora, guérie de ses fatigues, résolut de partir avec lui.
On commanda les chevaux, qui s'étaient reposés, on s'enveloppa de doubles couvertures, et la caravane augmentée, reprit le grand chemin.
Chaque fois que la jambe ou l'épaule purent se rencontrer, Leonora, toujours par gratitude, n'en perdait pas l'occasion. Ses yeux ne quittèrent pas un moment ceux de son nouveau compagnon. Concino rêvait philosophiquement ou admirait le paysage.
L'Italienne demanda mille détails à Espérance sur les coutumes françaises.
Il y répondit avec la galante politesse d'un gentilhomme bien élevé.
Elle passa très-habilement de l'esthétique à la politique, et il se refroidit.
Elle parla du roi. Il ne tarit pas en éloges. Elle questionna sur la vieille femme de Henri IV, la délaissée Marguerite-Margot.
Espérance raconta ce qu'il savait.
Elle en vint à la nouvelle passion du roi pour Mme de Liancourt, et, plus attentive que jamais, amena l'entretien sur le degré d'attachement que le roi pouvait avoir pris pour cette favorite. Espérance ne répondit que des monosyllabes. Leonora voulut savoir si ce feu durerait.
—Je n'en sais rien, dit le jeune homme, j'arrive de Venise.
—Elle est donc bien belle, demanda l'Italienne, qu'on la nomme la belle
Gabrielle?
—Je ne la connais pas, répliqua Espérance, qui rompit ainsi l'entretien.
Après mille et mille circonlocutions des plus adroites, Leonora ne tira
rien d'Espérance sur ce chapitre qui paraissait lui tenir le plus au coeur.
En revanche le jeune homme redevenait aimable et causeur quand la rusée
Italienne lui prodiguait les caresses de son regard et de son langage.
Et comme Concino, enfin réveillé, surveillait d'un peu plus près, en désespoir de cause, on s'entretint des écus du seigneur Zamet.
C'est ainsi qu'on atteignit vers sept heures du soir, par une nuit éblouissante d'étoiles la barrière de Paris.
Espérance voulut conduire les voyageurs jusqu'au logis de Zamet, rue de
Lesdiguières, derrière l'Arsenal.
—Cela vous dérangera peut-être de votre chemin? dit Concino inquiet des frôlements perpétuels du genou de Leonora, qui rencontrait si souvent le genou d'Espérance.
—Nullement, je vais à l'Arsenal, répliqua le Français, c'est le même quartier.
Il leur indiqua la porte du riche financier, et les adieux s'échangèrent, empressés d'une part, polis de l'autre, tandis que Concino levait le lourd marteau.
—A rivedere, murmura Leonora en posant un doigt sur ses lèvres.