VIII

L'ÉCHÉANCE

Ne voyant pas revenir la Ramée, n'entendant plus de bruit autour d'elle, et croyant à une fausse alerte, la duchesse de Montpensier s'était couchée à trois heures, bien fatiguée de sa nuit. Un général d'armée a tant à faire!

Après avoir congédié ses femmes et ses capitaines, elle dormait comme un simple soldat.

Tout à coup un bruit inaccoutumé retentit dans ses antichambres, des rumeurs confuses la réveillent, sa porte s'ouvre et son intendant effaré annonce:

—Un gentilhomme de la part du roi!

La duchesse se souleva.

—Quelle impudence! dit-elle. De quel roi veut-on parler, et pourquoi ce roi, s'il y en a un, se permet-il de troubler mon sommeil?

Mais déjà le gentilhomme était arrivé au seuil de la chambre.

—Ordre de Sa Majesté, dit-il.

La duchesse furieuse s'écria:

—Je veux voir en face l'audacieux qui vient ici prononcer le mot Majesté, accolé à ce mot: ordre, s'adressant à ma personne.

—Madame, dit en saluant profondément le gentilhomme qui n'était autre que Saint-Luc, l'ancien ami du roi Henri III, c'est moins un ordre qu'une prière que j'ai l'honneur de vous transmettre de la part du roi. A peine aux portes de Paris, Sa Majesté a pensé à vous.

—Il est aux portes! s'écria-t-elle, et on ne me le disait pas…. Je m'en doutais!

En disant ces mots, elle se jetait dans sa ruelle, où ses femmes, tremblantes de ce qui allait arriver, l'habillaient précipitamment.

—Dieu merci, j'arriverai à temps, murmura l'amazone. Mon épée!

—Pourquoi faire, madame? dit doucement Saint-Luc.

—Et d'abord, monsieur, retournez d'où vous venez; dites à celui qui vous envoie que je n'ai à entendre aucunes propositions de sa part. Ajoutez que les Espagnols….

—Pardon, madame, mais, vous vous méprenez.

—Assez, vous dis-je, assez! Où sont mes officiers, mes gardes? Comment a-t-on laissé pénétrer ici un envoyé du Béarnais?

—Ni gardes, ni officiers ne répondront, madame, dit Saint-Luc avec un sourire, vous n'en avez plus besoin. Vous serez admirablement gardée. Quant à moi, je suis entré en même temps que mon maître, qui ne s'appelle plus le Béarnais, mais le roi de France, et je viens de son Louvre.

La duchesse pâlit.

—Le Louvre n'est à personne, que je sache, dit-elle.

—Mais pardonnez-moi, madame, il est bien au roi puisque Sa Majesté l'occupe.

La duchesse bondissant:

—Le roi occupe le Louvre? s'écria-t-elle.

—Parfaitement, madame.

—Depuis quand, mon Dieu;

—Depuis quatre heures du matin.

—Le roi est à Paris!…

—Vous pouvez vous mettre à la fenêtre, vous l'allez voir passer se rendant à Notre-Dame.

—Oh! et je n'étais pas là! murmura-t-elle. Je dormais! Mais les Espagnols?

—Vous auriez bien de la peine à en trouver dans ce moment, tant ils sont bien cachés.

—Le roi à Paris! balbutia la duchesse en cherchant un appui comme si elle allait s'évanouir.

Saint-Luc s'avança poliment.

—Je vous comprends, s'écria-t-elle en se redressant avec une énergie sauvage, vous venez accomplir les ordres du vainqueur. Vous venez me demander mon épée, m'arrêter; mais dites bien à votre maître que je resterai dans les tortures ce que doit être une princesse de mon nom. Allons, monsieur, montrez-moi le chemin. Est-ce au Châtelet, est-ce à la Bastille que nous allons! Je vous suis.

—Mais, madame, votre imagination va trop loin, dit Saint-Luc, et au lieu d'une arrestation, c'est une simple invitation que j'ai l'honneur de vous apporter de la part de Sa Majesté.

—Expliquez-vous, monsieur, répliqua la duchesse un peu calmée par la parole d'un homme de cette qualité.

—Madame, le roi vous convie à faire la collation aujourd'hui en son
Louvre, après l'office du soir.

—Quelle raillerie est-ce donc, monsieur de Saint-Luc?

—C'est tout le contraire d'une raillerie, madame.

—Le roi, comme vous dites, et moi nous sommes ennemis mortels, qui ne pouvons faire aucune collation ensemble.

—Ce n'est pas l'opinion de Sa Majesté à ce qu'il paraît, madame, car vous êtes attendue au Louvre, et sa Majesté aurait, m'a-t-elle dit, grand déplaisir si vous n'y veniez.

En disant ces mots avec une courtoisie parfaite, Saint-Luc, sans paraître remarquer le trouble inexprimable de la duchesse, la salua profondément et s'en retourna, tandis que Mme de Montpensier courait comme folle à la fenêtre, l'arrachait plutôt qu'elle ne l'ouvrait, et, voyant l'émotion générale, les écharpes blanches, entendant les cris de joie, les souhaits de gloire et de paix au roi, tombait en une seconde défaillance dans les bras de ses femmes et de ses laquais, les seuls courtisans qui ne l'eussent pas quittée, parce qu'ils craignaient de perdre leurs gages.

Sur ces entrefaites accourut essouflé, défait, le jeune favori de la duchesse, Châtel, qui traversa les antichambres, et vint tomber éploré aux pieds de son auguste souveraine.

—Mon pauvre Châtel, dit la languissante princesse, c'en est donc fait.

—Hélas! madame.

—Vaincus!…

—Non, trahis!

—Par qui donc?

—Par M. de Brissac.

—L'infâme! Mais on n'a donc pas résisté?

—Le poste de la porte Saint-Honoré s'est rendu; les portes Saint-Denis et
Saint-Martin ont été livrées par les échevins.

—Mais nos amis, le duc de Feria….

—En se réveillant il a trouvé son vestibule gardé par les chevau-légers du
Béarnais.

—Qu'avait-on fait des Espagnols?

—Ils étaient enfermés par les soldats royalistes.

—Mais le peuple! mais la Ligue!

—Le peuple a lâchement abandonné la sainte Ligue; il chante, il rit, il crie vive le roi! Veuillez prêter l'oreille.

En effet, on entendait dans le lointain des acclamations formidables mêlées au bruit du canon.

—Mais on se bât! s'écria la duchesse.

—Non, c'est la Bastille qui se rend, et les canonniers royalistes en déchargent les pièces.

—Le roi! le roi! vive le roi! crièrent un millier de voix enthousiastes dans la rue même, sous les fenêtres de l'hôtel.

—Qu'on me cherche M. la Ramée! dit la duchesse d'un air sombre.

—Ah! madame, répliqua le jeune drapier en baissant les yeux, ce pauvre gentilhomme….

—Eh bien?

—Eh bien, madame, vous l'aviez envoyé à la porte Neuve.

—C'est vrai, pour prévenir M. de Brissac.

—Le poste de la porta Neuve a été massacré; les Espagnols qui le composaient, tués par les bourgeois, ont été jetés à la rivière.

—Mais la Ramée?

—S'il n'est pas revenu, c'est qu'il aura partagé leur sort.

—Ah! murmura la duchesse d'un air égaré, c'en est trop, c'en est trop, il faut mourir!

—Madame!

—Il faut mourir! s'écria-t-elle avec rage. Voyons une épée, un poignard!…

—Madame, chère maîtresse, au nom du ciel….

—Quelqu'un aura-t-il pitié de mes souffrances, vociféra la terrible personne, se trouvera-t-il un ami qui m'épargne la honte de voir le vainqueur? Par grâce, c'est un service à me rendre, la mort!

Elle s'animait par degrés, et tous ses nerfs vibraient comme les cordes d'une harpe détendue.

—Tue-moi! comme s'est fait tuer Brutus, comme s'est tué Caton, tue-moi, et je te bénirai; j'implore cette grâce.

En disant ces mots, elle découvrit une poitrine encore plus blanche que son âme n'était noire.

Le naïf jeune homme, électrisé par cette fureur tragique et familiarisé par la lecture de Tite-Live avec les beaux dévouements de l'antiquité, se crut appelé à jouer le rôle d'un affranchi romain.

Il prit la duchesse au sérieux, et ce vacarme de cris lui montant à la tête, il tira sa petite dague et courut sur Mme de Montpensier pour la poignarder à l'antique.

Mais celle-ci, rappelée à la réalité par la vue du fer, repoussa Châtel avec force et le regardant en face:

—J'étais bien folle! s'écria-t-elle. Crois-tu que ce soit moi qui doive mourir!

L'accent dont ces paroles furent prononcées pénétra qu'au fond de l'âme du jeune homme. Il remit son poignard dans le fourreau.

—Vous avez raison, dit-il, madame; je comprends.

Et leurs yeux achevèrent d'interpréter leur pensée.

Soudain, le peuple se ruant sur la place avec une joie qui tenait du délire, annonça l'arrivée du roi.

On vit paraître Henri, la tête nue, sans défense. Il était entouré de ses amis fidèles, Rosny, Crillon, Saint-Luc, Sancy, tous ses capitaines, tous ses conseillers. La foule venait baiser son cheval et ses habits. Le roi se rendait à Notre-Dame pour remercier Dieu de son succès.

Brissac était nommé maréchal de France.

—Il pleut, disaient les ligueurs, mauvais augure.

—Il pleut, disaient les royalistes, c'est une bénédiction du ciel pour éteindre les mèches des mousquetaires ligueurs, qui auraient pu assassiner le roi.

Cependant un magnifique spectacle attendait les parisiens au sortir de la cathédrale; le roi avait voulu en finir avec les Espagnols.

Ceux-ci, rassemblés tumultueusement au nombre de trois mille, leurs chefs perdant la tête, avaient présenté leurs armes et attendaient la mort.

Isolés entre l'immense population qui les haïssait, la puissante armée du roi qui les tenait à sa merci, la moindre bravade pouvait les perdre. On entendit parmi le peuple ces sourdes rumeurs qui précèdent l'accomplissement des grandes vengeances.

Tout Paris savait déjà que les Espagnols réunis près de la porte Saint-Denis allaient enfin recevoir le châtiment dû à leur longue tyrannie, à leur déloyauté contre le prince qui ne les avait jamais combattus qu'en face.

La foule avide des sanglants spectacles se préparaient à celui-là; l'extermination d'une armée, quelles représailles! Aussi les alentours de la porte Saint-Denis étaient-ils assiégés par cent mille spectateurs, qui n'attendaient qu'un signe pour devenir acteurs dans la tragédie.

Les soldats espagnols, appuyés sur leurs piques et sur leurs mousquets, se courbaient sombres, découragés, honteux, sous le poids de tous ces regards irrités. Quelques-uns avaient leurs femmes, leurs enfants auprès d'eux; les bagages rassemblés à la hâte, les chevaux épuisés complétaient le tableau. Sur chaque visage, on pouvait lire la terreur, le désespoir et la faim.

Le duc de Feria, tombé du haut de son orgueil, n'était plus qu'un rebelle, un voleur surpris, dont la grandeur consistait à subir le premier les volontés du vainqueur. Entouré de ses officiers pâles comme lui, il se taisait et ne songeait plus qu'à bien mourir.

On annonça le roi; déjà un long cordon de gardes et d'archers, occupant toutes les issues, cernait la troupe espagnole et l'enfermait dans un cercle de fer et de feu. Devant le roi venait le maréchal de Brissac, escorté par un gros de cavalerie.

A l'arrivée de ces nouvelles troupes, il se fit dans la foule un mouvement pareil au reflux de la mer. Les vagues tourbillonnant et se poussant l'une l'autre laissèrent à sec les rues et les places; les fenêtres seules et les portes et les remparts de la ville s'emplirent de spectateurs dont la plus grande partie étaient armés.

Les Espagnols ne virent plus autour d'eux que les soldats du roi et les pièces d'artillerie toutes prêtes à faire feu.

Le moment était solennel. Tous les coeurs palpitèrent. Les Espagnols recommandaient leur âme à Dieu.

Alors, Brissac s'approchant, la tête nue, du duc de Feria, avec un visage impassible, chacun se figura qu'il lui venait annoncer l'arrêt fatal; et un silence de plomb comprima jusqu'au battement des coeurs.

—Monsieur le duc, dit le maréchal, le roi m'envoie à vous pour vous dire que ce jour de victoire est un jour de pardon. Vous êtes libre. Sortez de Paris sans crainte, vous et les vôtres, avec vos armes et bagages: les portes vous sont ouvertes, partez quand il vous plaira.

A peine eut-il achevé que, passant de la plus profonde terreur à la joie la plus folle, soldats et officiers, qui se croyaient déjà massacrés ou tout au moins prisonniers de guerre, jetèrent leurs chapeaux en l'air et firent retentir le quartier de leurs transports. On voyait les femmes de ces malheureux, avec leurs enfants, s'agenouiller et adresser à haute voix au ciel des prières ferventes pour le monarque généreux qui les sauvait de la plus cruelle extrémité.

Le duc de Feria, touché profondément, s'inclina pour remercier Brissac. La parole expira sur ses lèvres. Toute la multitude des spectateurs oublia sa haine pour admirer la clémence du vainqueur. Si les Parisiens perdaient un spectacle difficile à remplacer, celui d'une extermination, ils gagnaient la certitude d'être gouvernés par le prince le plus magnanime.

On vit Henri IV se placer à l'une des fenêtres de la porte Saint-Denis, celle qui était précisément au-dessus de la porte et plongeait dans toute la longueur de la rue Saint-Denis. Sur un signe des chefs, les soldats de l'armée étrangère prirent leurs rangs et se mirent en route quatre par quatre, les armes bas, les mèches éteintes, les enseignes ployées et les caisses derrière le dos.

Les Napolitains passèrent les premiers sous la porte puis les Espagnols, et enfin les Wallons et les lansquenets; chacun, jusqu'au dernier valet de l'armée en regardant le roi à sa fenêtre, s'inclinait et saluait profondément le chapeau à la main. Quelques-uns, dans l'espoir de la reconnaissance criaient vive le roi de France, et s'agenouillaient avec force souhaits de prospérité.

Lorsque le duc de Feria défila à son tour, il arrêta son cheval pour faire plus d'honneur au brave prince qui lui donnait la vie, et on l'entendit murmurer un compliment, dans lequel il remerciait Henri IV d'avoir épargné ses pauvres soldats.

Le roi toujours riant et spirituel:

—Voilà qui est bien, monsieur le duc, dit-il, recommandez-moi à Philippe
II, votre maître; mais ne revenez plus.

Paroles qui firent fortune, on le comprend, chez le peuple le plus spirituel de la terre.

Les Espagnols furent reconduits, par Saint-Luc, avec plus grande politesse jusqu'au Bourget; de là on les conduisit à la frontière, et ainsi se termina la prise de Paris.

Quant au roi, qui avait hâte de donner quelque distraction à Henri, le soir même, il reçut au Louvre la visite de Montpensier, avec laquelle il joua aux cartes, il lui gagna son argent pour toute vengeance.

Mais si la distraction n'était pas des plus amusantes, du moins la vengeance était-elle assez complète. La duchesse avait vu deux heures après l'entrée du roi, au lieu du massacre et de la terreur qu'elle espérait, se rouvrir toutes les boutiques, se tapisser et se fleurir toutes les maisons, les bourgeois se mêler et causer joyeusement avec les gens de guerre, le peuple rire et chanter avec les bourgeois, la Ligue se fondre comme neige au soleil, et le dernier espoir de l'ambition des Guise s'évaporer comme fumée au vent. Elle rentra chez elle sérieusement malade, et se mit au lit sans que personne s'occupât d'elle; on parla bien plus de la femme d'un boucher ligueur qui était morte de rage en apprenant l'entrée du roi dans la ville.

Vers dix heures du soir, la Varenne s'approcha du roi, lui dit quelques mots à l'oreille, et aussitôt Sa Majesté, avec un rayonnant sourire, quitta l'assemblée et se retira dans son appartement.

Le lendemain matin vers l'aube, dans une des salles du Louvre, bon nombre de gentilshommes autour d'un grand feu, fêtaient joyeusement les restes d'un grand festin et s'entretenaient avec vivacité non plus du passé, mais de l'avenir de la France ainsi régénérée.

C'étaient d'abord les gardes de service, puis quelques courtisans privilégiés, qui avaient obtenu la faveur de garder le roi dans son palais la première nuit qu'il venait d'y passer, après tant d'années d'exil et de combats. Et ces heureux, à voir le nombre des flacons vides, n'avaient pas dû s'ennuyer pendant que le roi dormait.

Parmi les gardes on remarquait Pontis, parmi les courtisans chacun admirait Espérance, que Crillon avait présenté au roi comme un des vaillants champions de la porte Neuve, et à qui sa faveur, sa bravoure et sa généreuse mine avaient fait tout d'abord quantité d'amis.

Mais un autre personnage attirait aussi l'attention: c'était le seigneur de
Liancourt, plus bossu, mais plus enchanté de lui que jamais.

Pontis, un peu agacé par le vin et fatigué d'avoir été discret toute une nuit, décochait à ce digne seigneur des traits que chacun entendait siffler et que lui ne ne sentait pas, bien qu'ils arrivassent tous en plein but.

Le bossu, portant pour la vingtième fois la santé au roi:

—Vous êtes donc bien réconcilié avec Sa Majesté, s'écria Pontis. Il me semblait vous avoir connus mal ensemble.

—Sans doute; mais c'est fini. Le roi a été clément, j'ai été spirituel; nous avons réussi à nous entendre.

—Contez-nous cela, dit Pontis, malgré tous les signaux d'Espérance.

—Je dois mon retour en grâce au bon conseil du révérend prieur des génovéfains, répliqua M. de Liancourt. C'est lui, par interprète, qui m'apprenant hier l'entrée du roi et la générosité de S. M. pour les Espagnols, m'insinua qu'il était temps de ne plus bouder le roi.

—Vous boudiez! s'écria quelqu'un.

—Monsieur s'était retiré dans ses caves; pardon, dans ses terres, s'écria
Pontis.

—Mais pourquoi boudait-il? demanda un curieux impertinent.

—Affaires de famille, dit Espérance, qui tremblait d'entendre profaner le nom de Gabrielle.

—Eh bien! continua le bossu, j'ai suivi le conseil du révérend, et hier soir, à peine délivré, je suis arrivé au Louvre pour saluer le roi. S. M. m'a reçu avec bonté, a souri, et au lieu de me laisser retourner à Bougival, m'a fait la faveur de me retenir à toute force au palais, parmi vous, où j'ai passé une nuit charmante, une nuit comme assurément le roi n'en a point passé une pareille.

Un malin sourire effleura les lèvres de la Varenne qui causait, dans une embrasure, avec le gros financier Zamet.

—Voilà le roi qui prend ce malheureux par la douceur, dit tout bas Pontis à Espérance; c'est bien plus dangereux.

—Heureusement pour lui, répliqua Espérance avec un rire forcé, que sa femme n'a pas encore, comme le roi, fait son entrée à Paris.

Il achevait à peine qu'un capitaine des gardes appela M. de Pontis pour affaire de service. La conversation se trouva ainsi rompue au grand plaisir d'Espérance qu'elle faisait souffrir.

Pontis sortit, mais au bout de quelques minutes il revint, et appela
Espérance, qui s'empressa de courir à lui.

—Qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.

—Une grande faveur qui m'est faite, mais une corvée: j'ai, de la part du roi, et dans le plus grand secret, quelqu'un à escorter à la campagne.

—Un prisonnier, sans doute?

—Probablement. Ce sera très-ennuyeux. Veuillez m'aider à faire la corvée.
Au moins serons-nous à cheval ensemble, et nous causerons.

—Volontiers.

—Je vais faire seller ton cheval avec le mien; attends-moi dans cette allée, là-bas, près de la rivière; c'est par-là que le prisonnier va sortir. J'amènerai nos deux montures, ne t'occupe de rien.

—Bien, dit Espérance.

Et il s'achemina vers l'endroit désigné, le coeur pénétré du charme secret qui embellissait toute la nature.

Le jour naissait. La pluie de la veille avait cessé; une brise douce et fraîche ridait le fleuve et agitait avec un mystérieux murmure les arbres, qui se penchaient sur l'eau.

Une litière sortit du palais par une porte dérobée; elle était fermée de grands rideaux à fleurs, des mules blanches la firent rouler moelleusement sur le sable.

—C'est un prisonnier pour lequel on a des égards pensa Espérance quand la litière passa près de lui.

Les rideaux s'agitèrent au vent, et il en sortit une vapeur parfumée qui frappa le cerveau d'Espérance comme un soudain ressouvenir.

—Suivez la route jusqu'à Bougival, dit au cocher une voix de femme qui fit tressaillir le jeune homme.

Au même instant le rideau s'ouvrit, et une tête curieuse regarda dehors.

—Gratienne! s'écria Espérance.

—Monsieur Espérance! murmura la jeune fille qui, dans son ébahissement inconsidéré, retenait les rideaux ouverts.

En face d'elle était assise Gabrielle qui, au nom d'Espérance, avait caché son visage empourpré dans ses mains.

Le jeune homme pâlit et s'appuya sur un arbre, comme si la terre manquait sous ses pieds. Un voile noir s'étendit de ses yeux à tout l'univers. Il n'entendit pas Pontis arriver tout courant avec les deux chevaux.

—A cheval! dit le garde tout joyeux. Vois la belle matinée! Après une veille si belle, nous allons faire une promenade enchantée. Eh bien! tu n'es pas encore en selle?

—Je ne suis pas garde du roi, répliqua Espérance d'une voix morne. Fais tout seul ton service. Adieu!

Et il s'enfuit le coeur navré, tandis que la litière se mettait en marche.

Les rideaux en retombant étouffèrent un soupir douloureux comme un sanglot.

—Quel caprice a donc Espérance? se demanda Pontis, forcé de suivre la litière.

Gabrielle avait tenu sa parole au roi.