VII

LA PORTE NEUVE

La porte Neuve fermait Paris sur les bords de la Seine, au quai du Louvre, à peu près au point où la rue Saint-Nicaise venait aboutir à la galerie de ce château.

Comme la plupart des portes de Paris, c'était un bâtiment flanqué de tours propres à la défense. La principale de ces tours, à la porte Neuve, s'appelait la tour au Bois; elle était contiguë à une longue et étroite tourelle qui renfermait l'escalier de la grande tour. Les meurtrières et les fenêtres donnaient sur l'eau, assez profonde en cet endroit, encaissée qu'elle était par les fondations de la porte Neuve. Un pont-levis servait de communication, et c'est le terre-plein qui enterrait la porte précédée par ce pont-levis, que Brissac avait fait démolir par ses ouvriers, en sorte que ces hommes n'avaient qu'à se tourner à droite pour jeter la terre de leurs pelles dans la Seine.

La tour, à son rez-de-chaussée, formait une salle ronde de trente pieds de diamètre environ. Au-dessus était le logement du concierge de la porte Neuve, vieux soldat éclopé que les discordes civiles avaient oublié dans ce poste peu fatigant et peu important, puisque la porte Neuve, remblayée comme nous l'avons dit, ne s'ouvrait jamais.

Du logement de ce bonhomme, la vue était belle sur la Seine et la campagne qui se développait sans obstacles dans tout le périmètre d'un horizon de plusieurs lieues.

Quant à la salle ronde qu'il avait sous les pieds, c'était le corps de garde. Les murs tout nus n'avaient pour ornement que des clous énormes destinés à supporter les armes, et la plus indépendante irrégularité avait présidé à la disposition de ces clous, fichés selon le caprice ou suivant la taille du soldat.

Le concierge descendait là par le petit escalier de la tourelle, lorsque la garde, altérée par le voisinage de la rivière, réclamait de lui certaine liqueur fermentée, composé de grain et de miel, qu'il était censé fabriquer et faire cuire au soleil de sa plate-forme, mais qu'il achetait bel et bien au plus prochain cabaretier, après avoir eu la précaution de l'édulcorer par un raisonnable mélange d'eau de Seine.

Dans la nuit dont il s'agit, après que le poste de la porte Neuve eut été composé, comme noua l'avons vu par le duc de Feria et Brissac, le capitaine Castil, en vigilant officier et surtout en officier qui s'ennuie avec ses soldats, monta du rez-de-chaussée chez le concierge pour se rendre compte de la situation exacte de son poste.

Il vit dans un petit taudis l'invalide occupé à transvaser du tonneau dans des pots d'étain la liqueur fameuse que les hôtes du rez-de-chaussée allaient bientôt lui demander. Les parfums de ce breuvage étaient violents, ils saturaient l'air d'une forte odeur d'anis et de poivre, qui eût délicieusement caressé les narines d'un lansquenet allemand.

Mais don José était un homme sobre, il fronça le sourcil en respirant cette vapeur traîtresse.

—Mon capitaine, dit l'invalide employant avec adresse toutes les ressources de la langue française mêlée aux séductions de quelques mots espagnols, vous plaît-il un verre de liqueur, vous en aurez l'étrenne, voyez comme elle est claire, et comme elle mousse en flocons brillants.

—Pouah! on s'enivrerait rien qu'à la respirer, la liqueur maudite! s'écria don José. On suffoque dans ton laboratoire.

En disant ces mots, le capitaine s'approchait du petit balcon fermé par une tenture en lambeaux, par laquelle, lorsqu'il la souleva, s'engouffra une bonne brise fraîche venant de la rivière.

—Tiens, dit José, tu as du monde ici.

En effet, sur ce balcon formé par des ais mal joints que supportaient deux potences de fer, on voyait, l'un assis sur un escabeau, l'autre debout et appuyé sur la balustrade, deux hommes que le reflet de la lumière du concierge fit apparaître aussitôt que Castil eût levé la tapisserie.

Le personnage assis était vêtu d'une robe grise; la tête enveloppée de son capuchon, c'était un moine. Il surveillait avec l'attention la plus profonde le travail des piocheurs qui déblayaient le pied de la tour. Il ne se retourna point au son de la voix du capitaine.

L'autre était un grand jeune homme dont les cheveux blonds flottaient au vent mouillé; l'intérêt qu'il portait aux terrassiers n'était pas des plus vifs, et il parut accueillir avec assez de plaisir l'arrivée d'un nouvel interlocuteur.

—Qui sont ces deux personnes? demanda le défiant Espagnol au concierge.

—Le moine, seigneur capitaine, est un vieil ami à moi, presque un parent.
N'est-ce pas, frère Robert?

Le moine acquiesça imperceptiblement.

—Est-ce que les moines découchent? dit Castil.

Il le faut bien, quand on leur ferme les portes, répliqua le concierge. Frère Robert n'a pu retourner à son couvent ce soir, et m'a demandé asile pour la nuit.

—Et son compagnon, ce grand garçon, est-ce aussi un moine?

Le jeune homme, se tournant vers Castil avec une assurance exempte de bravade:

—Vous faites là, dit-il, monsieur, une question inutile; vous n'avez qu'à regarder mon habit et mon épée pour vous convaincre que je ne suis pas moine.

—Qui êtes-vous alors?

—C'est mon neveu, répliqua le moine d'une voix creuse. Est-ce que nous vous gênons, ici?

Don José, au lieu de répondre, se mit à penser.

Les gens soupçonneux ont toujours beaucoup d'imagination.

L'invalide continuait à faire mousser sa marchandise:

—Vous saurez, dit Castil, que je ne veux pas d'ivrognes à mon poste, et que j'interdis toute espèce de boisson pendant ma garde.

L'invalide, saisi d'étonnement, voulut hasarder l'éloge de sa liqueur, mais l'Espagnol lui ferma la bouche par un mouvement si péremptoire, que le débitant renversa en soupirant tous ses pots d'étain dans le tonneau.

—Quant à vos hôtes, ajouta Castil, je n'entends pas qu'ils restent ici. Un accident peut arriver. Votre lumière peut mettre le feu au plancher, et j'ai au-dessous de la poudre. Vous me ferez donc le plaisir de renvoyer ces deux seigneurs au corps-de-garde. Ils passeront la nuit près de nous.

—Je ne hante pas les soldats, répliqua le moine.

—Une nuit est bientôt passée, mon frère. D'ailleurs les soldats espagnols ne sont pas des païens, et je ne tolère ni jurons ni blasphèmes chez moi.

—Mais moi, monsieur, répliqua le jeune homme avec une certaine hauteur, je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous, et si vos soldats espagnols sont en odeur de bons chrétiens, ils n'exhalent pas moins des parfums de cuir et de vieux oint qui me déplaisent.

—Eh! vous êtes bien dégoûté, beau sire, dit Castil en élevant la voix.

—Je suis comme je suis, seigneur espagnol.

—Allons, mon neveu, allons, dit le moine, ne faites pas la mauvaise tête; monsieur le capitaine a raison: un homme de guerre obéit à des exigences que les étudiants comme vous et les moines comme moi ne comprennent pas assez. Qui dit Espagnol, dit fervent catholique.

—Oui, mais le cuir?

—La feue reine Catherine disait que le corps d'un ennemi mort sent toujours bon; je dis, moi, qu'un bon serviteur de Dieu fleure toujours comme baume.

—Bien répondu, dit Castil; je vous attends en bas ici à une demi-heure.

Et il sortit après ces mots.

A peine fut-il dehors que le jeune homme s'adressant au moine avec une impatience manifeste:

—Vraiment, dit-il, frère Robert, j'admire votre sang-froid. Quoi! vous voyez que je meurs d'ennui au couvent depuis le départ de Pontis et la leçon que vous m'avez faite au sujet de Mme Gabrielle. Je cherche à fuir un danger et un ennui, vous me proposez de me conduire près de M. de Crillon, chez qui je voulais me rendre, et voilà où nous aboutissons; à regarder porter de la terre dans l'eau et à nous faire molester par un rustre espagnol!

—Cher monsieur Espérance, dit le moine, je ne commande point aux événements. J'avais une mission du révérend prieur pour Mme la duchesse de Montpensier, à Paris, je vous voyais dépérir d'ennui. Je vous croyais aussi convoiter par désoeuvrement la femme du prochain.

—Par désoeuvrement! murmura Espérance avec une profonde mélancolie.

—Du prochain, continua le moine qui avait remarqué l'altération des traits d'Espérance, au seul souvenir de Gabrielle. Ce prochain est un des amis de notre couvent, un brave seigneur.

—Un lâche coquin qui se cache pendant qu'on lui prend sa femme.

—Cela ne vous intéresse point, monsieur, dit le moine.

—Mais ce qui m'intéresse, c'est la stupidité de ce bélître qui vient de se vanter à moi d'avoir coupé la corde à laquelle mon brave Pontis avait pendu l'assassin! De quoi se mêlait-il, ce poltron, et que ne laissait-il accroché ce qui était accroché.

—Écoutez donc, un corps tout en travers de ses barreaux, cela gênait sa vue.

—En attendant, voilà un brigand ressuscité, un scélérat qui me tuera encore si je ne le préviens. Oh! votre prochain, comme vous dites, a fait là de bel ouvrage.

—Le fait est qu'il a perdu une corde toute neuve dit le moine. Mais ce n'était pas une raison pour que vous lui prissiez sa femme. Ces choses-là se font dans le monde, mais jamais dans les couvents. Donc, je vous ai emmené.

—Pour voir M. de Crillon.

—Patience.

—Vous êtes allé chez Mme de Montpensier que vous n'avez pas trouvée. Ce n'est pas là que vous espériez rencontrer M. de Crillon, je suppose.

—Est-ce qu'on sait jamais où sont les gens. Mais voilà du monde qui vient à la porte Neuve.

L'invalide, qui s'était penché au balcon:

—M. de Brissac! dit-il.

—Il nous faut descendre, répliqua le moine. Si vous ne voyez pas M. de Crillon, au moins verrez-vous M. de Brissac. C'est toujours un homme de guerre.

L'invalide, en soupirant:

—Si M. de Brissac voulait, dit-il, il autoriserait ma vente pour cette nuit.

—Ne vois-tu pas, compère, répliqua le moine, que cet Espagnol a peur qu'on n'endorme ses soldats ta liqueur.

Ces mots firent réfléchir Espérance, à qui d'ailleurs il n'en fallait pas tant pour se croire dans des circonstances exceptionnelles.

Dans l'escalier, qui criait sous leurs pas, le moine se penchant à l'oreille du jeune homme, de façon que les deux têtes fussent enveloppées sous le capuchon:

—Faites attention, dit-il, qu'avec les Espagnols il faut être prudent.
Regardez, écoutez, et que pas un muscle de votre visage ne parle!…

Espérance fit un mouvement, comme pour demander la raison de ce conseil.

—L'Espagnol est défiant, répliqua le moine en appliquant son doigt sur ses lèvres.

—Tiens, tiens, pensa Espérance, y aurait-il en bas plus de chance de distraction qu'en haut?

Tous deux pénétrèrent dans le corps de garde, sans que leur présence y produisît aucune sensation. Tous les assistants s'occupaient uniquement du gouverneur de Paris qui, de retour, venait de se faire ouvrir, et que ses huit gardes du corps échinés, fangeux, trempés, avaient amené à la porte du poste, n'ayant pas eu l'occasion de le poignarder comme ils en avaient reçu l'ordre.

—Eh bien! capitaine, s'écria Brissac en abordant don José avec cet air d'enjouement qui ne l'abandonnait jamais, nous venons de faire une rude promenade, demandez à vos amis qui m'attendent là dehors. N'est-ce pas, messieurs, que vous en avez assez? Vous êtes libres, allez dire au duc de Feria ce que vous avez vu!

Un multiple grognement du dehors répondit à son interpellation, et les huit
Espagnols ne se firent pas répéter l'ordre; ils disparurent.

—Nous avons fait au moins huit lieues, continua Brissac, sans rencontrer un seul éperon de tous ces cavaliers royalistes, qui, au dire de M. le duc, inondaient la campagne.

—Ah! fit Castil.

—Il fait trop mauvais temps pour les royalistes, poursuivit Brissac. La pluie, la bise, la boue, c'est bon pour les braves Espagnols. En voila des centaures! Ma foi, quant à moi, je suis roué. Je vais dormir, et je vous conseille, señor Castil, d'en faire autant, vous et les vôtres.

L'Espagnol avec un air rogue:

—Ces messieurs de la garde bourgeoise, ronflent déjà, dit-il; écoutez-les.

On voyait, en effet, sur les bancs et la table qu'ils avaient accaparés, les douze bourgeois ensevelis dans un épais et bruyant sommeil.

Le moine avait compté les Espagnols pendant toute cette scène. Il s'approcha de Brissac et de Castil.

—Quoi! dit-il, messieurs, vous n'avez pas même rencontré le grand convoi qui passe à Rueil cette nuit?

—Quel convoi? demanda Brissac en se retournant pour examiner l'étrange figure qui venait de se mêler à la conversation.

—Je croyais bien que vous auriez fait cette capture, continua le moine; et je disais tout à l'heure à mon neveu que voici, au moment où le concierge vous a annoncé, je lui disais: M. de Brissac a de la chance, c'est lui que Mme la duchesse aura envoyé à la découverte, et qui aura pris le convoi d'argent du Béarnais.

—Le convoi d'argent! s'écrièrent à la fois Brissac et Castil.

Le moine, en s'approchant, frôla comme par hasard le bras du gouverneur.

—Seize cent mille livres, dit-il, en écus neufs.

—Peste! le beau denier, s'écria Brissac avec un regard plein de convoitise, et un choc invisible de sa botte contre la sandale du moine. Mais ce convoi est une invention, comme la cavalerie.

—Comment savez-vous cela, d'ailleurs? demanda don José au moine.

—Mon couvent est à Bezons, tout près de Rueil où le convoi doit passer. Il doit passer, puisqu'on a ce matin préparé des relais pour quatre chariots, et qu'à cet effet on nous a même pris nos chevaux.

Les yeux de l'Espagnol devenaient de plus en plus brillants.

—Vous parliez de Mme de Montpensier? interrompit-il.

—Oui, notre révérend prieur, qui est de ses amis, m'avait envoyé la prévenir du passage de ce convoi. Je n'ai pas trouvé la duchesse à son hôtel, mais j'y ai laissé un avis écrit. Voila pourquoi, sachant M. de Brissac dehors, je me disais: Il aura été envoyé au-devant du convoi, et aura eu bonne aubaine.

—Seize cent mille livres! dit Brissac, et la duchesse ne m'en a pas parlé!

—Et c'est en sortant de chez la duchesse que vous êtes venu ici? dit
Castil dont la curiosité redoublait.

—Oui, señor, et la porte était fermée.

—Vous savez bien qu'elle l'est toujours.

—Non, puisqu'on la débouche.

—Mais pourquoi prendre ce chemin pour retourner à votre couvent?

—C'est le plus court.

Toutes les réponses du moine étaient si nettes, si simples, l'accent dont elles étaient prononcées portait l'empreinte d'une si admirable sincérité que l'Espagnol fut troublé jusqu'au fond du coeur.

—Seize cent mille livres! répéta-t-il.

—Je les ai manquées, s'écria Brissac, c'eût été un beau bénéfice.

Et il soupira.

—Allons dormir, dit-il. Quoi qu'il en soit, mon digne frère, je ne vous remercie pas moins de vos révélations. Si en chemin je trouve un ami ayant cheval frais et bourse vide, je lui passe l'affaire. Bonne nuit, messieurs; bonne garde, don José; je vais retourner chez moi.

—Est-ce que vous ne pourriez pas me faire ouvrir la porte, demanda le moine à Brissac, qui se retirait.

—Ah! cela regarde le seigneur capitaine, moi je ne peux rien chez lui.

—Reste encore, glissa Castil à l'oreille de frère Robert, nous allons causer de cela.

—Il n'y résistera pas, il ira chercher le convoi, pensa Brissac, et dégarnira son poste. Brave moine, va!

—Si vous vous ennuyez, mon neveu, dit le moine béatement à Espérance, allez un peu faire la conversation avec ces messieurs de la garde bourgeoise, qui parlent français comme nous.

Espérance obéit au singulier regard de frère Robert, et, parvenu au groupe des miliciens dont la plupart dormaient avec tant d'éclat, il se sentit arrêté au passage par une main qui serra fortement la sienne, sous la table, à droite.

Il tressaillit et faillit pousser un cri en reconnaissant dans l'un de ces prétendus dormeurs, Pontis, dont le bras gauche enveloppait la tête, tout en laissant à découvert, pour l'occasion, cet oeil malin pétillant comme une escarboucle.

Il n'était pas encore revenu de sa surprise quand, à gauche de cette même table, deux genoux saisirent sa jambe comme les deux crampons d'un étau. Et l'officier des bourgeois, soulevant avec effort sa tête alourdie par le sommeil, montra sous la visière au jeune homme un visage à la vue duquel Espérance pensa tomber à la renverse.

Tous les mystères de la nuit lui étaient révélés. Il serra sans affectation la boucle de son ceinturon, et s'assura que la poignée de l'épée était bien à sa main; puis il s'assit près de Pontis, laissant le moine à qui Castil, même avant le départ de Brissac, demandait encore des explications.

Tout à coup un galop rapide retentit; une voix vive et claire comme un son de trompette, appela du dehors: Monsieur de Brissac! monsieur de Brissac est-il ici?

Au même moment, un jeune homme couvert de sueur et trempé de pluie se jetait à bas de son cheval et se précipitait dans le poste en s'écriant:

—Monsieur de Brissac!

—Me voici, dit le gouverneur.

—De la part de Mme la duchesse: alarme! la cavalerie ennemie paraît dans la campagne. Alarme!

—La Ramée! s'écrièrent Espérance et Pontis qui bondirent au son de cette voix et se trouvèrent face à face avec l'aide de camp de la duchesse.

—Eux ici! dit la Ramée, devenu pâle comme un spectre.

Au cri d'alarme, tout le poste avait couru à ses mousquets, à ses hallebardes. Les bourgeois debout s'étaient armés en un clin d'oeil. Tous les visages respiraient la haine et la guerre.

—Messieurs! s'écria la Ramée en désignant son ennemi qui se serrait près d'Espérance, cet homme s'appelle Pontis, c'est un garde du roi! Trahison!

—Misérable! murmura l'officier bourgeois en assénant un coup de poing sur la tête de la Ramée.

—M. de Crillon! hurla celui-ci.

Au nom redouté de Crillon, don José, les Espagnols, le poste entier poussèrent un rugissement de terreur et de rage. On se montrait l'officier bourgeois, on apprêtait les armes.

C'était dans l'enceinte circulaire de la tour un de ces désordres passionnés comme les aimaient Bourguignon et Terburg.

—Harnibieu! oui, je suis Crillon, dit le chevalier d'une voix retentissante en jetant loin de lui, par un geste sublime, le ridicule armet qui cachait sa tête, je suis le brave Crillon! À moi, mes gardes, et nous allons voir!

En disant ces mots, il avait mis l'épée à la main, cette terrible épée qui en jaillissant du fourreau sembla partager la tour en deux morceaux comme l'éclair coupe un nuage.

Derrière lui, à ses côtés, sa petite troupe s'était formée avec un ensemble, un aplomb, une vigueur qui firent reculer les Espagnols jusqu'au centre de la salle.

Le moine, froid et impassible, poussa dehors M. de Brissac qui dégainait comme les autres et ferma les énormes verrous de la porte du corps de garde. Puis il s'adossa à cette porte, les deux mains appuyées sur une hache qu'il avait détachée de la muraille.

—Gardez la fenêtre, dit-il à Espérance, qui courut aussitôt de ce côté.

—Soixante contre douze! s'écria don José en désignant à ses hommes la poignée de Français qui lui barraient le chemin.

—Douze contre soixante! répondit Crillon avec une voix de lion rugissant. Et souvenez-vous, enfants, qu'il ne faut pas qu'un seul de ces coquins sorte vivant de la tour, car il ferait manquer l'entrée du roi! Espérance, je vous ai promis de vous montrer Crillon sur la brèche, regardez!

Une décharge des mousquets espagnols alla cribler la muraille. Crillon et les siens s'étaient jetés à plat-ventre; ils se relevèrent agiles comme des léopards.

—Maintenant, dit le chevalier, en avant! ils sont à nous!

Il s'élança; ses yeux de flamme avaient choisi deux hommes pour ses deux premiers coups d'épée. Les deux hommes roulèrent à ses pieds. Quand ses gardes et lui se retrouvèrent dans la fumée, dix Espagnols jonchaient le plancher de la salle, tous frappés à la gorge ou au coeur, tous tués raides. Pas un Français n'avait été touché.

La Ramée, au milieu des Espagnols, avait une épée à la main comme les autres; mais il ne frappait pas encore; on eût dit que ce spectacle effrayant l'avait privé de sa raison; il restait immobile, hébété, ne pouvant s'accoutumer à cette situation terrible.

Pontis l'appelait dans la mêlée, vociférant son nom, et il ne répondait pas.

Don José ramena les siens à la charge; il était quelquefois brave, le ridicule señor, mais ce jour-là il tremblait comme tout animal qui sent le lion. Sa troupe vint se heurter en tumulte sur les ressorts d'acier des gardes; une nouvelle jonchée de morts s'entassa, la vapeur du sang et de la poudre s'épaissit sous les voûtes lugubres de la tour. Don José tomba expirant, la tête fendue. Les Espagnols hésitèrent.

—Allons, puisqu'ils ne vont plus! s'écria le chevalier en prenant l'offensive, et il fondit de nouveau sur la bande décimée; les uns, effarés, cherchèrent à ouvrir les verrous de la porte, mais ils trouvaient là le moine silencieux qui les assommait de sa masse; d'autres couraient comme des papillons à la fenêtre, d'où Espérance les faisait tomber à coups d'épée.

On en vit grimper le long des barreaux des meurtrières, d'autres cherchaient à s'accrocher aux parois de cette cage formée, d'autres imploraient le vainqueur en jetant leurs armes.

La Ramée, se voyant perdu, prit une résolution sauvage, il avait trois fois reculé devant la porte défendue par l'assommoir du moine; il se jeta sur la fenêtre, croisant le fer avec Espérance; puis, tout à coup, feignant d'être blessé, il tomba. Espérance, généreux, releva son épée. Alors la Ramée le saisit par les jambes et le renversa sur le plancher.

Pendant ce temps, d'autres blessés épouvantés ouvrirent la fenêtre et se précipitèrent dans la Seine, non sans avoir reçu en chemin de nouveaux coups.

Pontis furieux avait tout quitté pour voler au secours d'Espérance: il cherchait dans ces deux corps qui s'entrelaçaient et se roulaient une place pour enfoncer son épée; mais comment frapper l'ennemi sans blesser l'ami? Les têtes seules étaient reconnaissables dans cet affreux bourbier de sang et de débris. Pontis saisit le moment où la tête de la Ramée lui apparaissait bien distincte, et il frappa dessus un effroyable coup du| pommeau de sa lourde épée.

Le misérable, étourdi, lâcha prise. Espérance se releva. Tous deux, Pontis et lui, par un mouvement spontané, saisirent l'ennemi sans connaissance et le précipitèrent par la fenêtre. Puis ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en murmurant:

—Pour cette lois, il est bien mort.

A partir de ce moment, le combat se changea en massacre. Les rares blessés qui restaient furent poussés par le même chemin, et Crillon fumant de sueur et de carnage put se reposer avec ses compagnons sur un monceau de cadavres.

—Il est quatre heures, je crois que voici Sa Majesté, dit tranquillement frère Robert. Alors, il ouvrit la porte du corps de garde. On entendit au dehors le chant de la trompette, c'étaient les clairons de l'armée royale qui frappaient à la porte Neuve.

Frère Robert, à coups de hache, fit voler en éclats le madrier qui soutenait les chaînes du pont-levis, et d'un revers de cette même masse, il ébranla la lourde porte qui craqua en tournant sur ses énormes gonds.

Aussitôt, un cavalier ruisselant de pluie, une écharpe blanche sur la cuirasse, la physionomie radieuse, l'oeil étincelant, les bras levés au ciel pour lui rendre grâces, poussa le premier sur le pont-levis, son cheval dont les pieds retentirent.—J'y suis! s'écria-t-il; merci, Dieu qui protèges la France!

—Vive le roi! dit d'une vois émue et solennelle le moine en retenant la porte par laquelle se précipita l'héroïque cavalier palpitant de joie.

—Vive le roi! répétèrent au seuil du corps de garde Crillon et ses hommes brandissant leurs épées rouges.

Henri IV entra ainsi dans sa ville, et ses yeux obscurcis par de douces larmes cherchèrent en vain l'ami qui lui avait ouvert la porte.

Frère Robert avait rabattu son capuchon sur ses yeux et repris lentement par la campagne le chemin de son monastère.