XIII
COEURS TENDRES, COEURS PERCÉS
Le roi arriva heureusement au Louvre, rentra sans être vu par la petite porte do l'ouest, et le lendemain, après le bon sommeil qu'il s'était promis sous le dais royal, il se leva comme d'habitude, aux lumières, pour faire sa part quotidienne du travail immense d'un conquérant organisateur.
Il avait déjà demandé plusieurs fois des nouvelles de Gabrielle et du petit César. La réponse fut que madame la marquise, fatiguée de la cérémonie de la veille, s'était couchée de bonne heure et dormait encore profondément.
Henri s'était frotté les mains avec un sourire et remis de grand coeur à l'ouvrage.
Zamet se présenta aussi. Le roi avait donné ordre de le recevoir, et le financier satisfait du bon visage du prince commençait à s'informer des détails de sa disparition; Henri, de son côté, racontait la brèche, ses tâtonnements, l'heureuse rencontre de ce jeune homme dans le jardin voisin, sa complaisance, sa délicate réserve, et il ajoutait que le secret de l'escapade se trouvait assuré, quand le médecin de service, soulevant la tapisserie, vint avertir le roi que madame la marquise à son lever s'était trouvée mal et désirait entretenir le roi sans perte de temps.
Henri se leva inquiet, congédia Zamet et ordonna que Sully ou Crillon, attendus pour le travail du matin, fussent envoyés chez la marquise aussitôt qu'ils arriveraient.
Le chemin n'était pas long du Louvre à l'hôtel de la marquise et on le pouvait franchir entièrement par des passages ou des ruelles fermées au public. Henri, accompagné de deux serviteurs, fut bientôt près de Gabrielle.
La jeune femme, debout, pâle et portant sur son charmant visage les traces d'une altération profonde, attendait le roi en haut des premiers degrés.
Gratienne et ses femmes, à quelques pas, semblaient ne se tenir là que pour soutenir leur maîtresse dont le corps chancelait pareil à un roseau dans la tempête.
Le roi accourut, vit ce front assombri, ces yeux cernés d'un nuage violet, et aussitôt, s'emparant de la main de Gabrielle, il la conduisit dans son appartement avec la plus touchante sollicitude.
—M'attendre ainsi, s'écria-t-il, au froid, debout, quand vous souffrez!
Elle s'inclina respectueusement.
—Pas tant de révérences pour moi, ma Gabrielle, et plus d'attention pour vous, ajouta-t-il; vous souffrez donc?
Elle congédia d'un signe Gratienne et ses femmes.
—Oui, sire, dit-elle, je souffre; mais ce n'est point ce qui m'occupe le plus. Je fusse allée au Louvre ce matin, si mes jambes affaiblies eussent pu me porter jusque-là. Mais, ajouta-t-elle avec un pâle sourire, elles ont refusé le service.
—Me voici, me voici, ma belle adorée! qu'aviez-vous à me dire? Oh! nous rappellerons bien vite cette fraîche santé. Bonheur et santé ne se quittent guère.
—Voila pourquoi je suis malade, sire, dit Gabrielle; permettez-moi de m'asseoir, approchez-vous et faites-moi la grâce de m'écouter sans m'interrompre, car je suis mauvais orateur, et mon pauvre esprit est fort troublé.
En achevant ces mots, elle s'assit avec un violent effort pour empêcher les larmes d'arriver jusqu'à ses paupières rougissantes.
Ce préambule avait embarrassé le roi, Il étendit les bras pour enfermer sur son coeur la chère affligée; elle écarta doucement ces bras et les contint de sa main glacée.
—Mon Dieu! mais qu'est-il arrivé, Gabrielle? s'écria Henri pâlissant lui-même.
—Sire, j'avais le bonheur do vous connaître lorsque vous luttiez encore pour le maintien de votre couronne, vous m'aviez honorée de votre recherche, vous m'aviez inspiré une tendre affection qu'à cette époque mes ennemis acharnés n'ont pu croire mêlée d'ambition. Alors vous partagiez vos instants entre la guerre et cet amour dont j'étais fière, et je régnais sur vous, je puis le dire, et je pouvais vous rendre malheureux en refusant de vous appartenir.
—C'eût été, en effet, le malheur de ma vie. Mais vous avez été bonne et loyale; votre parole, librement donnée, vous l'avez courageusement tenue.
—N'est-ce pas? J'ai souffert les reproches, la colère, la haine de mon père. J'ai laissé abreuver de mépris un homme dont le nom, parce que je l'ai porté, est devenu ridicule. Enfin, j'ai inscrit le nom de d'Estrées parmi ceux que le peuple ne prononce jamais sans un sourire insultant.
—Ma mie, vous dominez l'insulte.
—Inutile de me consoler, sire. J'avais pris mon parti de tous ces malheurs. Être l'amie, la confidente, la compagne de mon roi; adoucir ses peines, ses souffrances par mon sourire, par ma constante vigilance à lui plaire; faire du bien pour répondre au mal qu'on me faisait, tel était le rôle que je m'étais tracé, avec la volonté inébranlable de n'y point faillir.
—Mais pourquoi tous ces discours, Gabrielle?
—Qu'il me soit permis de faire un peu mon éloge, continua la jeune femme dont le front s'éclaircit sous un rayon moins sombre. Rien ne plaide pour moi que moi-même.
—Je ne vous comprends pas.
—Vous allez comprendre, sire; et d'abord, avant que j'aborde le sujet principal, laissez-moi vous faire remarquer que je ne m'irrite pas, que je ne récrimine pas. On m'a bien dit que votre abjuration, dont j'attribuais l'initiative à mon faible mérite, avait été résolue par vous avant que je vous la demandasse; que, par conséquent, en me livrant à vous comme rançon de ce sacrifice, j'avais été dupe. Mais être dupe de son coeur, c'est un titre de gloire; je ne vous ai jamais inquiété à cet égard. Mes yeux vous sont restés riants et caressants, mon humeur ne vous a point contrarié, ma compagnie fut toujours affable et douce, n'est-ce pas, sire?
—Hélas! hélas! vous m'effrayez avec cette mélancolie s'écria le roi, que l'allusion faite à sa supercherie de l'abjuration avait ému comme un reproche de conscience. Vous ne dites tout cela que pour en venir à un reproche plus sérieux.
-Oui, sire, et le voici. Malgré tout mon espoir de conserver votre affection par ma bonne conduite, il faut que je vous perde. Vous me trompez.
—Moi!
—Et c'est mal. Je n'ai ni défiance ni jalousie. Je crois ce que vous me dites. Comme un chien fidèle je puise chacun de mes sentiments dans vos yeux; triste quand vous souffrez, joyeuse quand vous souriez, toute et toujours à vous, j'avais droit de réclamer une affection réciproque.
—Tout mon amour vous appartient, Gabrielle, dit Henri le coeur plein d'angoisses.
—Non, sire!
—Je vous jure….
—Inutile. Le roi ne doit pas s'abaisser à mentir. Je suis la très humble servante de Votre Majesté, seule je dois souffrir des nuages qui s'élèvent dans notre ciel. Le roi fait selon sa volonté, selon son goût. Ses caprices doivent être sacrés pour tout le monde, pour moi toute la première. Je connais trop mes devoirs pour oser adresser un reproche à mon maître, et Dieu m'est témoin que mes lèvres ne dissimulent rien de ce qui se passe en mon coeur.
—Mais d'où vous vient cette fatale idée?
—La vérité n'est pas une idée, sire.
—Voyons cette vérité, du moins, examinons-la bien tous deux.
—Puisque vous me faites cette grâce, volontiers. Hier, sire, Votre Majesté s'est retirée chez elle de bonne heure?
—Mais, oui… vous avez vu.
—Et s'est mise au lit?
—Immédiatement.
—Seulement vous vous êtes relevé vite, car une heure après Votre Majesté sortit du Louvre.
Le roi était sur les épines.
—Qui dit cela? murmura-t-il.
—Votre Majesté avait rendez-vous hors du Louvre, chez Zamet.
—Marquise….
—Où vous vous êtes rendu fidèlement… Oh! sire, ne niez pas, je vous en supplie!
—Il faut tout vous dire. Oui, j'avais à entretenir Zamet de diverses affaires.
—Votre Majesté est un coeur d'or; elle daigne me ménager encore, pauvre femme, et je ne sens que plus vivement le chagrin d'avoir perdu ce coeur généreux.
—Vous n'avez rien perdu, ma douce Gabrielle.
—Votre Majesté allait trouver chez Zamet une femme….
—Qui pourrait dire?…
—Votre Majesté, au lieu de sortir de chez Zamet, s'est glissée furtivement par une maison voisine….
—On m'espionne donc! s'écria Henri, blessé d'être convaincu.
—A Dieu ne plaise! murmura Gabrielle. Mais est-ce la vérité?
—Qui vous l'a rapportée, madame?
—Oh! une personne bien instruite.
—Une seule a pu savoir….
—C'est celle-là, dit Gabrielle qui pour rien au monde n'eût avoué qu'elle avait guetté elle-même.
—Un jeune homme, n'est-ce pas? dit Henri avec une sourde colère.
—Mettons que c'est un jeune homme, interrompit Gabrielle, désireuse de couper court aux explications qui la gênaient.
—C'est une trahison infâme, murmura le roi.
—Sire, la trahison, c'est vous qui vous en êtes rendu coupable envers moi, qui ne le méritais pas. Vous avez brisé mon coeur, d'où la confiance et la tendresse débordaient à votre seule pensée. Vous avez fait plus que de me tromper, sire, vous avez détruit à jamais le repos de ma vie. Que dis-je? Ma conscience n'est plus tranquille.
—Comment, dit le roi éperdu de gêne, de colère, de douleur, votre conscience?
—Oui; forcé de vous cacher pour me tromper, comme si je vous épiais, vous vous échappez furtivement du Louvre, vous courez seul, sans défense, ce sombre Paris où respirent tant d'ennemis acharnés à votre perte, tant d'assassins! Votre vie en danger, sire, pour moi, parce que vous avez besoin de vous dérober à ma surveillance! Votre précieuse vie mise à la portée du premier bandit qui, pour arracher une bourse, ouvrirait le coeur du roi, ce coeur par lequel respire toute la France!
En disant ces mots, Gabrielle, vraie dans sa douleur, se répandit en larmes et en sanglots déchirants, et se renversa presque mourante sur les coussins de son fauteuil.
—Ah! misérable délateur, grommela le roi, je reconnais jusqu'à ses expressions! Gabrielle, ma vie, mon âme, reviens à toi! Pardonne!
La jeune femme, oppressée, ne pouvait parler.
Le roi s'agenouilla, l'enlaça de ses bras, réchauffa de baisers brûlants ses mains tremblantes de fièvre.
—Veux-tu que je meure de regret, de honte? dit-il. Je m'accuse; je te demande pardon. Un sot orgueil m'a emporté. Je suis un fol, un lâche coeur. Tout me prend: un oeil qui supplie, un sourire qui promet. J'ai une mesquine vanité: je fais le jeune homme. Oh! mais si tu savais le fond de mon coeur! si tu savais comme je t'aime! Est-il un ange plus doux que toi, plus riant, plus digne de tout mon amour! Tu le possèdes sans partage, crois-moi. Mon imagination s'est égarée peut-être, mais je te jure que ce tendre coeur n'a pas même été effleuré. Gabrielle! ma vie! reviens à toi! écoute-moi!
—Oh! sire, que de bontés. Mais le coup m'a trop profondément atteinte.
—Tu oublieras, j'ai oublié moi-même.
—La blessure ne guérira pas.
—Ce n'est pas possible: je n'ai pas même été coupable d'intention. Parti étourdiment, sans but, courant après un caprice, je ne pourrais me reprocher une seule pensée mauvaise contre vous.
—Écoutez, sire, une femme autre que moi vous remercierait et vous dirait qu'elle vous croit et vous pardonne, mais je suis trop vraie pour cacher mon inconsolable douleur.
—Inconsolable?
—Oui, ce que vous dites avoir fait par caprice, sans but et sans réflexion, c'est par nature que vous l'avez fait, sire, et un grand roi, si occupé d'intérêts gigantesques, ne peut travailler à corriger sa nature. D'ailleurs, je vous l'ai dit, vous êtes le maître, et rien ne doit entraver sur terre l'exercice de vos volontés. Vous me promettriez aujourd'hui de vous réformer, vous y essayeriez même, et demain, voyant combien le sacrifice est au-dessus du gain, vous reprendriez le cours de ces infidélités qui me tuent et vous exposent aux plus grands dangers.
—Que concluez-vous donc, Gabrielle, dit le roi très-agité de cette persistance d'un esprit ordinairement sans obstination et sans rancune. Vous voudriez me voir me corriger, indiquez-moi le moyen.
—Je l'ai trouvé, sire, répliqua la jeune femme avec l'accent d'un morne désespoir, il faut laisser dans son ombre, dans son humble condition la femme que vous n'aimez plus, il faut renoncer à toute gêne, partant à tout mystère, il faut me quitter, sire.
—Parlez-vous sérieusement? articula Henri d'une voix tremblante.
—Vous devez voir ma résolution écrite sur mon triste visage, elle s'exhale de mon coeur en sanglots.
—Tu veux me quitter?
—J'y suis résolue, et demain, sans bruit, sans pleurs, sans éclat, j'irai, avec mon fils, me retirer à Monceaux en attendant que j'aie trouvé une retraite inviolable.
Le roi atterré ne put trouver une parole. Il se promenait tout bouleversé dans l'appartement.
—Vous ne m'aimiez pas? dit-il enfin.
—Je ne l'ai point prouvé, sire, murmura-t-elle.
—Une femme qui refuse même les assurances que je lui offre de ma fidélité!
—Qui a le coeur n'a pas besoin de garanties; qui demande des garanties se défie; qui se défie n'aime pas. N'insistez plus, mon cher sire, rentrez dans vos droits, reprenez votre liberté.
—Mais vous pleurez, Gabrielle.
—Vous ne voyez que la moitié de mes larmes.
En ce moment on entendit dans la chambre voisine les faibles cris du petit
César.
Gabrielle se leva chancelante comme pour aller consoler son fils. Mais Henri la retint, courut plus vite qu'elle; il ouvrit la porte, et se baissant vers le berceau où reposait frais et vermeil l'enfant de son amour, il l'embrassa si tendrement que les pleurs lui vinrent aux yeux.
L'enfant étendit ses petites mains d'ange, qui caressèrent la barbe grise du bon roi.
Devant ce spectacle touchant, Gratienne attendrie se détourna et cacha son visage dans les rideaux.
Sully apparut au seuil de la chambre.
Henri se releva les yeux humides. Son coeur défaillit. Il revint à Gabrielle qui, renversée, palpitante, étouffait convulsivement ses sanglots sur un coussin.
—Pardonnez-vous? dit-il en lui tendant doucement la main.
—Vous voyez, Henri, répliqua-t-elle, j'y brise mon coeur sans pouvoir y parvenir. Adieu!
—Adieu donc! balbutia le roi en suffoquant.
Sully fit un pas vers son prince, qui lui dit:
—Tu vois, Rosny, Gabrielle me quitte.
Et il sortit précipitamment, le visage inondé de larmes.
En traversant le vestibule, on entendit Henri répéter entre ses dents, avec une colère exaltée:
—C'est ce jeune homme qui est cause de tout cela! le traître! le lâche! je lui avais serré la main! Mais, Ventre-saint-gris! je me vengerai!…
Sully alla saluer Gabrielle, et suivit son maître.