XIV
BATAILLE GAGNÉE
Henriette était rentrée chez elle la rage dans le coeur. Pendant le chemin, muette, concentrée, rudoyant M. d'Entragues, qui s'épuisait en sollicitations avides, en lâches excuses, elle l'avait dominé par l'ascendant de sa mauvaise nature. Depuis qu'elle avait deviné les ignobles calculs du comte, elle n'éprouvait plus auprès de lui ni crainte ni respect. Il était devenu pour elle un instrument, et comme l'instrument avait mal obéi, mal servi en cette circonstance, elle le punissait.
Le misérable père baissa la tête, et accepta cette humiliation nouvelle.
Henriette se mit au lit; mais elle ne put dormir. Déjà cette enfant connaissait l'insomnie du remords; il ne lui manquait plus que celle de l'ambition déçue.
Elle recommanda soigneusement à sa camériste, fille dévouée comme il en faut aux femmes d'intrigue, de lui apporter tout message, de quelque nature qu'il fût sous quelque forme qu'il se présentât. Elle ne pouvait s'imaginer que le roi, chevalier courtois, ne la dédommagerait pas de ce qu'elle avait dû souffrir pour lui.
Elle s'estimait à un prix trop élevé pour ne pas attendre un regret ou une espérance de Sa Majesté. Les rois sont puissants, ingénieux, soit par eux-mêmes, soit par leurs serviteurs. Et la maison d'Entragues n'était pas fermée pour un billet ou même pour une visite de quelque mandataire.
Mais, de toute la nuit, rien ne parut. Henriette en fut pour son insomnie, qu'obscurcirent çà et là des rêves fugitifs, pareils à ces vapeurs sinistres qui marchent détachées en tons livides sur le fond noir d'un ciel d'orage.
Le lendemain, elle était encore au lit, quand son père entra dans sa chambre. Il prit un siège et s'approcha du chevet d'Henriette. Son visage avait perdu l'humilité de la veille. Sur son front, moins bas, on eût pu distinguer quelque énergie semblable à un reflet de colère. A lui aussi, la nuit avait porté conseil.
Henriette, qui s'était préparée à continuer le rôle de plaignante, comprit qu'il fallait écouter avant de s'irriter. Elle écouta. M. d'Entragues débuta par le ton solennel.
—Vous ne m'avez pas bien expliqué, dit-il, le but de votre visite chez M. Zamet. L'horoscope est une invention plus ou moins adroite dont je ne suis pas dupe. Car, pour avoir un horoscope, on n'a pas besoin, jeune fille, de se compromettre par des allures équivoques, de courir les rues au risque d'être insultée, de donner lieu à des scandales.
—Que fait-on, je vous prie? interrompit Henriette, blessée de ce ton sévère.
—On fait ce que j'ai fait, mademoiselle, on écrit à M. Zamet qu'on le prie d'envoyer sa devineresse au domicile de M. le comte d'Entragues, attendu que ces sortes de femmes font payer leurs consultations, et que, lorsqu'on paye, on a le droit d'attendre tranquillement chez soi.
—Vous avez écrit à M. Zamet? s'écria Henriette.
—Oui, mademoiselle.
—Pour faire venir Leonora?
—Oui. M. le comte d'Auvergne, votre frère, à qui j'ai raconté, en tremblant, il est vrai, votre équipée, a jugé aussitôt, avec son tact parfait, que tout cela produirait un bruit fâcheux pour votre réputation, et, afin de perdre ce bruit dans un autre, il m'a engagé à convoquer chez nous la devineresse, de sorte que peu de gens seront tentés de vous reprocher ce qui se sera passé en présence de votre père et de votre frère.
—Qu'a dit ma mère? demanda Henriette.
—Madame votre mère ne sait rien, Dieu merci. J'ai prié M. votre frère de se rendre au Louvre par la même occasion, et d'y recueillir, tant de la part des courtisans que de celle du roi, les bruits et les impressions de la nuit. Ainsi, votre faute sera palliée, et vous ne demeurerez plus coupable qu'envers moi d'un manque de confiance qui, réitéré, pourrait vous perdre à jamais. Une jeune fille, si heureusement douée qu'elle puisse être, n'a point la maturité dans ses desseins, la précision dans ses plans et combinaisons. Elle court aveuglément là où reluit son but, but frivole et trompeur le plus souvent. Tandis que si elle acceptait les conseils, les idées d'un guide, rien de ce qu'elle entreprend n'échouerait.
Cette abominable morale, débitée sérieusement, n'était pas perdue pour la jeune fille. Elle sentait bien que le père Entragues cherchait à reprendre sur elle l'autorité de la direction; mais elle comprenait sa propre faiblesse, son insuffisance en des démarches difficiles; et d'ailleurs elle ne voulait pas repousser une composition qui lui assurait un allié pour son plan de campagne.
—Je suis loin, dit-elle, de refuser vos conseils, monsieur; mais vous ne me les avez pas offerts. C'est vous qui avez manqué de confiance envers moi; on m'a inspiré dans votre maison un violent amour pour quelqu'un, et des espérances… Puis on m'abandonne à moi-même.
—Le chemin où vous marchez, où nous marchons, est semé d'obstacles et de périls. La personne que vous aimez n'est pas libre, c'est de sa volonté qu'elle n'est pas libre. Obstacle! En vous obstinant, vous risquez de rencontrer des rivalités qui vous perdraient. Danger!
—Oh! murmura la jeune orgueilleuse avec un sourire de dédain, ces obstacles, ces dangers sont bien peu de chose, tout au plus effrayeraient-ils des coeurs pusillanimes. Mais moi!… La personne en question n'est pas libre, dites-vous? Mais c'est parce qu'on l'a confisquée. Cette personne se laissera toujours prendre par quiconque osera. Osons. Quant aux rivalités, permettez-moi de sourire encore. Si mince que soit ma valeur personnelle, je m'en connais une cependant. C'est une question de préférence, la préférence résulte nécessairement d'une comparaison. J'allais obtenir cette comparaison quand vous m'avez interrompue. J'allais essayer si l'esprit, le feu des reparties, la véhémence de passion, secondés par quelques avantages physiques, peuvent combattre avec avantage la torpeur, la langueur, la douceur, soutenues par une certaine beauté, que les uns appellent blonde, les autres dorée, et que moi j'appelle fade. Quelque chose me dit que j'allais faire partager mon opinion à la personne dont il s'agit, lorsque mon prétendu allié a chargé sur moi et a tout mis en déroute. Et l'on dit maintenant que je manque de maturité, je m'en pique; de combinaison, je le nie.
—Cela, dit froidement M. d'Entragues, nous ramène tout droit à l'explication de ce qui s'est passé hier. Comme je ne veux pas non plus être accusé par vous d'une faute, comme cette faute je ne l'eusse pas commise, comme il m'était facile, voulant vous surveiller et vous empêcher de tomber en quelque piège, comme il m'était facile, dis-je, de vous guetter sous le masque, de suivre vos entretiens et chacune de vos démarches, si j'ai crié, forcé les portes et fait esclandre, j'avais ma raison et la voici:
En disants ces mots, le comte d'Entragues jeta sur le lit de sa fille une lettre que celle-ci se mit à parcourir avidement.
«Monsieur, disait ce billet, votre fille Henriette est sortie du logis. Elle est allée chez M. Zamet à un rendez-vous du roi. Peut-être a-t-elle envie d'illustrer votre famille par une royauté pareille à celle de sa mère. Peut-être fermez-vous les yeux sur ce noble dessein. Mais j'ai moins d'indulgence et vous déclare que si vous n'allez de ce pas la retirer du gouffre, je signalerai votre complaisance à toute la cour; faites du bruit, sinon j'en vais faire.»
»UN AMI.»
Henriette atterrée, rejeta la lettre.
—Veuillez me dire ce que vous eussiez fait, dit le père.
—Quel est l'infâme délateur qui me poursuit ainsi? s'écria-t-elle.
—Ne pas faire ce que j'ai fait, reprit M. d'Entragues, c'était nous déshonorer. L'avouez-vous?
—Oh! rugit Henriette, en reprenant le papier maudit, quelle est cette écriture?
Cependant, la porte s'était ouverte, et Marie Touchet, déjà plâtrée, vermillonnée et zébrée des nuances de la jeunesse, s'approchait majestueusement du lit de sa fille.
A son aspect, M. d'Entragues se leva; Henriette voulut cacher la lettre.
Mais sa mère l'arrêtant d'un geste:
—Je sais tout, dit-elle avec placidité. Mon fils m'a raconté l'événement.
—Et vous connaissez cette lettre aussi? demanda Henriette avec un regard d'intelligence qui sollicitait de sa complice un plus attentif examen.
—La lettre aussi, ma fille. M. d'Auvergne avant de se rendre chez le roi, m'a consultée, selon son habitude, sur le parti qu'il fallait prendre.
—Et, qu'avez-vous arrêté, demanda M. d'Entragues, à qui cette solennelle assurance imposait toujours malgré lui, car cette lettre émane d'un ennemi, elle semblerait indiquer une vengeance. J'y devine comme la suite de quelque intrigue.
Henriette pâlit. Marie Touchet interrompit son époux.
—Vous jugez sainement, dit-elle, c'est un ennemi, c'est une vengeance, voilà pourquoi M. le comte d'Auvergne a dû ce matin même aller rendre visite à la personne.
—A qui, madame?
—Cela est simple à deviner. Cherche à qui il importe, dit l'axiome. A qui importe-t-il de garder la personne du roi?
—La marquise de Monceaux! s'écria M. d'Entragues.
—Précisément.
—Vous avez raison, je n'y avais pas songé.
—C'est vrai, murmura Henriette, trompée elle-même au calme de sa mère, oui, elle seule a intérêt à m'éloigner.
—Sait-elle….
—Elle sait tout.
—Elle avait donc des soupçons?
—Demandez à Henriette de quel visage farouche elle nous accueillit dans cette rencontre aux Génovéfains.
—Lorsqu'elle força le roi à refuser notre hospitalité, ajouta Henriette.
—C'est possible, dit le comte. Elle a des espions. Voilà qui serait sérieux.
—C'est pour cela que j'ai envoyé mon fils près d'elle; il verra le roi en même temps, et nous rapportera les impressions des deux parties. N'ai-je pas raison?
M. d'Entragues approuva sans réserve.
—Le comte d'Auvergne, dit Marie Touchet, m'a aussi instruite du désir que vous aviez eu de mander ici la devineresse. J'approuve. Recevez-la vous-même. Vous entendez l'italien, je crois, Henriette?
—Vous me l'avez appris, madame.
—Veuillez, comte, dès que cette Italienne arrivera, l'envoyer à ma fille, en ma présence, et que nos gens voient bien que nous n'en faisons pas mystère. Et puis, s'il venait quelque messager de la part de mon fils, qu'on me prévienne et qu'on l'introduise.
Le complaisant époux salua, et sortit.
A peine fut-il dehors que Marie Touchet, perdant un peu de sa gravité, alla s'assurer que nul n'écoutait aux portes. Puis, revenant près du chevet d'Henriette.
—Vous n'êtes pas dupe, j'imagine, dit-elle tout bas, de ce que j'ai assuré à votre père?
Henriette la regarda avec des yeux effarés.
—Vous ne supposez pas, continua Marie Touchet, que cette lettre vienne de
Gabrielle d'Estrées?
—Et de qui viendrait-elle? murmura Henriette.
—Elle est terrible cette lettre, mademoiselle.
—Certes… ma mère.
—Elle est d'un ennemi mortel. Elle promet une implacable vengeance. Elle annonce un espion invisible, vivant dans votre maison, habitant pour ainsi dire votre pensée.
—Mon Dieu!
—N'avez-vous pas quelqu'un qui vous haïsse à ce point? Cherchez bien dans votre passé, Henriette, dans votre passé déjà sanglant et sombre.
—Ma mère!
—Cherchez bien! vous dis-je.
Henriette baissa la tête, et ses yeux trahirent par leur douloureuse fixité l'effroi d'une conscience où passaient lugubrement des fantômes.
—Vous ne trouvez pas? Eh bien! je vais aider votre mémoire. Ce jeune homme blessé?
—Oh! il est trop généreux pour avoir écrit ces lignes! s'écria la jeune fille, qui rendit hommage involontairement à la noblesse de sa victime. D'ailleurs il a disparu; il est parti à jamais.
—Alors, si ce n'est pas celui-là, pourquoi ne serait-ce pas….
—Celui dont vous voulez parler, madame, serait peut-être capable d'une menace infâme, mais il est mort.
—Il faut croire que j'ai l'esprit troublé, mademoiselle, car hier, pas plus tard, en rentrant au logis, j'ai cru voir, comme on verrait une ombre, passer la figure de ce malheureux.
—Madame, il s'était jeté dans le parti de Mme de Montpensier, ne l'oubliez pas. Elle l'avait fait son secrétaire, M. de Brissac nous l'a dit, et, le jour de l'entrée du roi à Paris, il s'est trouvé enfermé dans la Tour du Bois à la Porte-Neuve, parmi tous ces Espagnols que M. de Crillon a massacrés et jetés a la rivière.
—Je sais cela, mais….
—Mais s'il eût survécu, madame, nous ne l'eussions pas ignoré longtemps.
Celui-là n'est pas de ceux qui se laissent oublier.
Elle parlait encore lorsque derrière la tapisserie on entendit la camériste annoncer que M. le comte d'Auvergne venait d'entrer dans la maison.
La mère se leva. Henriette se jetant dans sa ruelle, dont les rideaux retombèrent, fut en un moment vêtue de sa robe de chambre; elle pouvait se présenter quand le comte d'Auvergne entra chez elle suivi de M. d'Entragues:
—Eh bien? demanda Marie Touchet.
—Eh bien! mesdames, grand événement. Toute la cour est révolutionnée.
—Quoi donc?
—Le roi quitte la marquise.
—Est-il possible? s'écrièrent les deux femmes.
—Il y a eu bruit, larmes. On ne sait lequel a commandé, lequel a obéi. Mais ce qu'on sait, à n'en plus douter, c'est que le roi s'est enfermé chez lui, la marquise chez elle, et que les ordres sont donnés pour que ses équipages partent demain pour Monceaux.
Henriette et sa mère se regardèrent avec ravissement.
—Ajoutez, je vous prie, les commentaires, dit M. d'Entragues.
—Les commentaires, les voici. Le roi a un nouvel amour en tête. Il a été aidé par quelque ami fidèle. Un rendez-vous aurait eu lieu que la marquise a voulu troubler: colère du roi; je rapporte les on dit, vous comprenez; colère de la marquise; scène violente.
—Et puis? dit Henriette.
—Et puis conseils de M. de Rosny. La marquise a contre elle le ministre. On prétend même que le roi a sacrifié sa maîtresse à M. de Rosny. Toujours est-il que le Louvre est plein de gens affairés, circonspects, encore flottants, mais tout prêts à prendre parti.
—Nomme-t-on quelqu'un pour ce rendez-vous? demanda M. d'Entragues.
—Eh! eh!…
—Et pour ce nouvel amour du roi? demanda Henriette.
—Eh! eh!…
—Ne faites pas le caché, mon frère.
—Instruisez-nous, mon fils.
—Un peu de confiance, monsieur le comte.
—Eh bien! oui, on nomme… mais tout bas…
—On nomme! murmura M. d'Entragues rayonnant. Mais qu'on ne nomme pas trop tôt, grand Dieu!
—Et M. Zamet, quel rôle joue-t-il dans ces commentaires? dit Henriette.
—On dit que le rendez-vous a eu lieu chez lui.
—Mais le roi se renferme, dit Marie Touchet, c'est donc qu'il a du chagrin.
—Oh! pour cela, oui; il ne faut pas se le dissimuler; oui, le roi a du chagrin.
Henriette fronça le sourcil.
—C'est preuve de son excellent coeur, de son noble coeur! s'écria M. d'Entragues. Mieux vaut qu'il ait de l'attachement, le digne prince.
—Elle n'est pas encore partie, murmura Marie Touchet.
—Quelque démarche serait nécessaire, ajouta Henriette; il faudrait voir M.
Zamet.
—Oh! prudence! prudence! dit M. d'Entragues.
—Ce qu'il faudrait, dit Marie Touchet, ce qui sauverait tout, ce serait l'éloignement du roi pendant vingt-quatre heures. Pendant ce temps, pas de réconciliation possible.
—Si l'on consultait la devineresse? dit M. d'Entragues. Ce serait le moyen de voir en même temps M. Zamet.
—Je l'attendais presque ce matin, murmura Henriette.
—Vous comprenez combien en ce moment il craint de se compromettre, dit le comte d'Auvergne. Allons le trouver, M. d'Entragues et moi, comme pour le remercier des explications qu'il a données hier, comme pour le prier de garder le silence sur la soirée. Il est possible que Zamet ait le pouvoir d'éloigner le roi de Paris jusqu'à ce que la marquise soit partie elle-même.
—Et puis, n'oublions pas, dit Henriette, que lui-même a fait remarquer hier que l'horoscope de Leonora signifiait: Couronne!
—Allez, messieurs, dit Marie Touchet, et rapportez-nous des nouvelles. Cependant Henriette va achever de s'habiller et sera prête à tout événement.
Le comte d'Auvergne et M. d'Entragues étaient partis, et les deux femmes dans leur joie infâme avaient oublié tout ce qui n'était pas le succès. La maison entière était encore troublée, émue, lorsque, par le corridor mal gardé, un homme s'avança jusque sur le seuil de la chambre d'Henriette. Il put voir la mère embrasser la fille, cette dernière prendre et froisser dédaigneusement, pour la jeter au feu, la lettre, leur effroi naguère. Alors, il heurta brusquement la tapisserie et entra dans la chambre.
Les deux femmes se retournèrent au bruit:
—La Ramée! s'écrièrent-elles ensemble.
—Moi-même, répliqua le jeune homme, dont le pâle visage faisait ressortir l'oeil étincelant de tous les feux d'une résolution implacable.