XXVII
ULYSSE ET DIOMÈDE
Aussitôt après le départ de Leonora, Espérance se replongea dans les tristes réflexions qui l'avaient assailli au commencement de l'entretien.
—Le danger serait immense, pensa-t-il, si j'avais pour Gabrielle un de ces amours vulgaires qui se révèlent inconsidérément par des preuves matérielles, et, comme dans une déroute de soldats, laissent toujours traîner sur leurs champs de bataille quelque débris de leur bagage. Mais, entre nous, comment découvrir ce qui s'agite profondément au fond de nos coeurs? Quelle Henriette collectionnera mes soupirs pour les porter à Henri IV? Quelle Leonora saisira comme pièce de conviction sur les lèvres de Gabrielle le sourire qu'elle m'envoie et l'insaisissable baiser qui va de son âme à la mienne? Jamais une lettre, jamais un rendez-vous compromettant, jamais un messager porteur de ces accablantes révélations sous lesquelles succombent tôt ou tard les amants ordinaires. Je défie donc mes ennemis de me perdre ou de nuire à Gabrielle avec ce que nous leur fournirons. Voilà, ajouta-t-il avec une joie mélancolique, voilà le bénéfice des dévouements chevaleresques, et peu de gens les comprennent assez pour les reconnaître et les suivre à la trace. Nul ne peut les atteindre et les souiller à la hauteur où ils s'élèvent. Allons, allons, ce n'est ni la haine de Mlle d'Entragues, ni la passion de Leonora qui m'empêcheront de bien dormir quand tout le monde va être parti, quand je serai seul, et je pourrai me livrer tout entier à Gabrielle, en les défiant d'aller deviner son nom dans les impénétrables replis de mon coeur.
En parlant ainsi, Espérance avait rejoint les groupes de ses hôtes, qui déjà se préparaient au départ. Les vides se firent peu à peu dans les quadrilles, les musiques se turent, les dernières bougies, vacillant au souffle frais du matin, se renversèrent mourantes. Ce qu'Espérance avait désiré arriva; il se trouva seul.
Cependant il regrettait de n'avoir pas dit adieu à ses deux amis partis sans doute comme les autres, et comme l'intendant s'était approché pour demander à monseigneur s'il était satisfait de la fête, Espérance, après l'avoir félicité, s'informa de l'heure à laquelle s'était retiré M. de Crillon.
—Monseigneur, dit l'intendant, il y a deux heures environ, M. de Crillon s'est trouvé fatigué par le bruit et les mouvements des danseurs; il avait la tête pesante et m'a demandé la clé du grand cabinet de monseigneur. Il y doit être encore.
—Ouvrez-moi, répliqua Espérance.
L'intendant obéit. Alors on aperçut Crillon étendu dans un grand fauteuil, et dormant d'aussi bon coeur que s'il eût été dans son lit, après avoir exécuté à lui seul toutes les danses de tous les danseurs ensemble.
Espérance se garda bien d'interrompre ce sommeil sacré: il y avait tant de noble sérénité, tant de calme religieux sur le front du brave chevalier!
Il repoussa doucement la porte et le laissa sur son fauteuil.
—Et Pontis? demanda-t-il à l'intendant, s'est-il bien diverti?
—Oh! oui, monseigneur; je le crois du moins.
—Où s'est-il retiré? chez lui, ou bien au quartier des gardes?
—Non, monseigneur, non, pas si loin. Ici tout près, au contraire.
Espérance chercha des yeux dans la salle. L'intendant, souriant d'un air narquois, souleva l'un des coins de la nappe, sous laquelle Espérance aperçut deux pieds qu'à leur parure extravagante de bouffettes d'un rouge feu, il reconnut pour ceux de son ami.
Sans pouvoir réprimer un éclat de rire, il tira à lui ces deux pieds et amena ainsi le corps qui essayait de se révolter et maugréait des imprécations contre les perturbateurs de son repos.
Espérance redressa l'ivrogne et l'assit après l'avoir tancé vertement.
Pontis ouvrit un oeil morne et balbutia quelques excuses.
Il avait, bégaya-t-il, essayé de faire le galant et le beau près des femmes. Il avait déployé toutes les séductions de son costume éblouissant; mais ni le velours nacarat, ni la soie cerise, ni l'orfèvrerie dont il s'était chamarré ne lui avaient rapporté un bénéfice honnête. Les dames, ce soir-là, n'avaient de regards et de sourires que pour le maître de la maison.
—J'ai eu beau dire que j'étais ton ami, continua Pontis, pas une ne m'a supporté pendant plus de deux minutes. Il est vrai que je danse mal; mais enfin je suis ton ami. Bref, me voyant éconduit sans aubaine ni espoir, j'ai recouru à la consolation infaillible.
—Tu as bu!
—Quel bon vin!
—Tu en as trop bu!
—Avare!
—Vous êtes un ivrogne et un butor… vous me faites rougir de vous devant des laquais.
Pontis voulut protester, mais ses jambes refusèrent de prendre part à sa colère. L'ivresse l'envahissait, il retomba sur le siège où Espérance l'avait assis.
—Demain, murmura-t-il menaçant.
—Oui, oui, demain, dit Espérance qui ne put s'empêcher de rire.
À ce moment un valet de chambre s'approchant d'Espérance lui annonça qu'un moine venait d'entrer et demandait à lui parler.
—Un moine? À pareille heure? Un moine mendiant peut-être, attiré par les reliefs du souper?
—Non, monseigneur, il n'a rien mendié.
—C'est sans doute un quêteur, reprit Espérance. Il s'est dit qu'après le plaisir on a le coeur plus disposé à la charité, et je trouve son idée ingénieuse. Malgré l'heure avancée, qu'il entre.
—Oh! monseigneur, il est entré, dit le valet, et sans attendre notre réponse il s'est dirigé vers le jardin comme s'il eût habité cette maison toute sa vie.
Espérance consulta sa bourse et s'avança à la rencontre du moine.
Celui-ci, objet de curiosité pour la plupart des serviteurs d'Espérance, se promenait tranquillement sur la terrasse parmi les arbustes et les lampes mourantes. Sa haute taille, son capuchon bien clos, le mouvement heurté de ses épaules, qui ressemblait à l'élan de certains grands oiseaux quand ils sautent, cet ensemble grotesque et solennel à la fois frappa les yeux d'Espérance comme un souvenir familier.
—Le génovéfain! s'écria-t-il. Frère Robert!
—Moi-même, repartit le moine. Bonjour, seigneur Espérance.
—Soyez le bienvenu, cher frère… Quel heureux événement vous amène?
—Je passais, dit celui-ci, sans s'inquiéter de ce qu'il y avait d'invraisemblable dans ce passage de Bezons à la rue de la Cerisaie vers trois heures du matin.
—J'eusse aimé mieux, reprit Espérance en souriant, que vous fussiez venu exprès pour moi.
—Je viens aussi pour vous, sans doute… et pour M. de Crillon. Il est ici, je crois?
—Oui, mon frère.
—J'étais allé pour le voir en sortant de chez le roi. On m'a dit que vous donniez bal, et que le seigneur chevalier s'y trouvait.
Espérance fit signe à l'un de ses gens d'aller réveiller M. de Crillon, tandis que le génovéfain regardait avec sa froide curiosité Pontis, qui, sur sa chaise, faisait mille tentatives désespérées pour retrouver ses idées et ses jambes.
Frère Robert le désigna du doigt:
—Oui, dit Espérance, c'est Pontis; le camarade Pontis, un horrible ivrogne qui ne vous reconnaît même pas, tant il s'est laissé abrutir par le vin.
—Oh!… murmura Pontis en écarquillant ses yeux avec lesquels il comptait parler à défaut de la langue.
—Il m'a reconnu, dit tranquillement le moine en lui tournant le dos pour aller à la rencontre de Crillon qui arrivait tout empressé.
—Frère Robert ici!… s'écria le bon chevalier.
—Oui, seigneur. On ne m'invite pas, je m'invite.
À ces mots prononcés avec le flegme particulier à cet étrange personnage,
Crillon et Espérance échangèrent un regard qui signifiait:
—Il a quelque chose à nous dire.
—Si nous allions nous asseoir dans mon cabinet, dit Espérance.
Frère Robert l'arrêta.
—Nous sommes bien ici, dit-il.
—Fermez les portes au fond! cria Espérance à ses gens.
Tout l'espace compris entre les salons et cette salle demeura libre et désert. Pontis ronflait sur sa chaise.
—Voyons, mon frère Robert, dit Crillon impatient d'entrer en matière, parlez-nous un peu de ce qui vous amène.
—Mais… le plaisir de vous voir.
—Sans doute, sans doute, et après?
—Oui, interrompit Espérance, il me semble voir sur le visage de ce cher frère, un peu de tristesse.
—Je suis triste, en effet, répliqua le génovéfain, qui profita de la réplique.
—Le motif?
—Je sors du Louvre, où j'ai trouvé le roi bien désespéré.
—Bien désespéré! s'écrièrent à la fois Espérance et Crillon.
—Sans doute… Croyez-vous que ce soit peu de chose que la résurrection de la guerre civile en France?
—Eh! mon Dieu! dit Crillon, où donc la guerre civile?
—En ce moment dans la Champagne, chevalier, demain en Lorraine, après-demain partout.
—Mais qui la souffle?
—Le nouveau Valois.
—Ce croquant de la Ramée?
—Il va se faire sacrer à Reims.
—Êtes-vous fou, mon frère, s'écria le chevalier avec un éclat qui réveilla
Pontis, la Ramée sacré à Reims!
—La Ramée! grommela Pontis en cherchant son épée d'une main engourdie.
—Par grâce, contez-nous comment cela est possible, dit Espérance en pressant le moine, qui ne demandait pas autre chose.
—La Ramée ou Valois, comme vous voudrez, répliqua-t-il, s'est enfui de Paris. Il a trouvé dehors un noyau de troupes que la duchesse lui avait ménagées. A cette troupe se sont joints des Espagnols envoyés par Philippe II. Puis, des mécontents; il n'en manque jamais en France. Toute cette canaille a reconnu ou feint de reconnaître le nouveau prince, et lui, pour se donner sur-le-champ l'autorité d'un roi de France, marche sur Reims avec son armée et prétend s'y faire sacrer. Voilà tout; rien n'est plus simple.
—Harnibieu!… Et le roi! dit Crillon.
—Il y en aura deux en France, repartit tranquillement frère Robert.
—Et l'armée royale!
—Il y en aura aussi deux en France. Que dis-je? il y en aura trois, car M. de Mayenne a toujours la sienne.
—Enfin, on fera quelque chose j'imagine, dit Crillon exaspéré.
—Quoi? demanda le moine avec son flegme imperturbable.
—Le roi n'a pas une idée? on me fera croire cela?
—Le roi a des idées, soit; mais si le moyen de les exécuter lui manque?
—Bah!… d'ailleurs, toute cette sacrerie est peut-être un mensonge.
—Non, dit avec fermeté frère Robert.
—Ah! c'est différent; si vous en êtes sûr…. Mais d'où tenez-vous ce bruit?
—Ce serait long à vous conter. Qu'il vous suffise de savoir que j'en suis sûr.
—Racontez, que diable! cela en vaut la peine.
—Non. C'est un secret de confession, dit béatement frère Robert.
—Le roi le sait-il?
—À peu près. Mais je n'ai pas voulu désoler le cher prince, qui déjà s'afflige outre mesure. Et le fait est qu'il a raison. Une armée en Lorraine, une en Picardie, une au midi, n'était-ce point suffisant pour épuiser la France? Voilà qu'il en va falloir conduire une quatrième en Champagne.
—Sans compter que, pendant ce temps, on fera quelque mauvais coup à Paris, si le roi en bouge, dit Espérance.
—Précisément, fit vivement le moine.
—Vous êtes là tous deux, s'écria le chevalier, à énumérer les chances de ruine, et vous ne diriez pas un mot des moyens de salut.
—Salut!… murmura Pontis redressé sur ses reins et luttant pour élever son intelligence d'un degré au-dessus du niveau des fumées qui l'absorbaient.
—Tâche de te taire, toi, dit Crillon en le regardant de travers, ou je te fais sortir du ventre tout le vin que tu as bu.
—Notre frère Robert, reprit Espérance, n'a-t-il pas quelque bon expédient à nous offrir? Sa sagesse, si je ne me trompe, doit lui fournir des ressources.
—La sagesse, répondit le moine, dit ceci: Détruis la cause et tu supprimes l'effet.
—Parbleu! la belle affaire, on le sait bien, répondit Crillon. Détruis la
Ramée, tu n'as plus de guerre civile. Mais, comment le détruire?
—C'est difficile, articula frère Robert sans manifester la moindre émotion. Il est dans son camp bien gardé, bien veillé au milieu d'une armée, c'est-à-dire de deux ou trois régiments de ligueurs.
Crillon ravageait avec colère sa moustache, qui n'en pouvait mais.
—Jolie armée, murmura-t-il. Qu'on me donne deux cents hommes, et je fais pendre tout cela.
—On ne vous donnera pas deux cents hommes, dit le moine; et d'ailleurs, vous les donnât-on, ces rebelles ne vous attendraient pas, ils se replieraient devant vous jusqu'à ce qu'ils eussent grossi au point d'accepter la bataille.
—Eh bien, après, bataille!
—Guerre civile, dit froidement frère Robert. C'est précisément ce qu'il faut éviter.
—Voudriez-vous par hasard détruire une armée sans la combattre? demanda ironiquement Crillon.
—Oui, je le voudrais, répondit le moine en attachant ses regards pénétrants sur le guerrier.
Espérance comprit que le génovéfain avait son idée prête, et réunit toute son attention pour la deviner.
—Si l'on était géant, poursuivit Crillon, on dévorerait ou l'on écraserait ces pygmées, mais nous ne sommes plus au temps des mirmidons.
—Vous êtes aussi géant que l'étaient les héros d'Homère, dit le génovéfain, et tout ce qu'ils ont fait, vous êtes capable de le faire.
—Croyez-vous? demanda Crillon avec bonhomie.
—Chevalier, dans le cours de votre carrière héroïque, vous avez souvent fait plus que d'entrer dans un camp pour enlever des chevaux.
—Les chevaux de Rhésus, dit Espérance.
—J'ai appris cela dans mon jeune âge, dit Crillon, oui, Ulysse et Diomède au milieu de toute une armée, c'était bien beau, mais c'est difficile.
—Un homme est bien plus facile à détruire que trois chevaux à emmener, dit tranquillement le moine.
—Je comprends, s'écria Espérance, il faudrait aller casser la tête à ce coquin au milieu même de son armée, et la guerre civile est finie.
—C'est vrai, dit simplement Crillon.
—C'est vrai, répéta le génovéfain, seulement le tuer ne suffirait pas.
—Comment cela? Que voudriez-vous y ajouter?
—J'aimerais mieux, pour la sécurité de l'État, que l'imposteur fût traduit devant des juges et bien publiquement jugé, condamné.
—Et exécuté, fort bien, dit Crillon. C'est juste, harnibieu! je m'appellerai Diomède!
—Moi Ulysse, dit Espérance.
Le moine se leva.
—Je pourrais, si vous y consentiez, vous rendre un assez important service, dit-il. Je vous ferais arriver au coeur même de l'armée en question.
—-Comment cela? dirent Crillon et Espérance.
—J'ai en ce moment au couvent trois officiers espagnols munis de bons passe-ports et de recommandations pour le nouveau prince. Ces braves gens viennent de l'Angoumois; ils vont en Champagne. Ils se sont un peu découverts à notre prieur dom Modeste, qui est, comme vous savez, la perspicacité même. Le peu qu'ils ont laissé voir de leurs desseins lui a suffi pour deviner tout. Il m'a expédié à Paris sur-le-champ pour avertir le roi. Mais j'ai trouvé Sa Majesté tellement découragée que je n'ai pas eu la force de l'instruire complètement de son malheur. J'espérais me retremper auprès de vous, et Dieu m'a fait réussir.
—Harnibieu! je le crois bien. Mais ces brigands d'Espagnols ne vont pas vous attendre, et tandis que vous êtes ici, ils vont gagner du pays là-bas.
—Ils m'attendront, dit tranquillement le moine.
—Comment pouvez-vous en être sûr?
—Je les ai fait enfermer.
—Des gens d'épée! ils forceront les portes.
—Je leur ai fait ôter leurs épées.
—Ils sauteront par les fenêtres, emportant leurs papiers.
—J'ai pris soin qu'on leur enlevât leurs habits. Ce sont gens très-modestes, les Espagnols; ils ne voudront pas courir les champs tout nus.
Crillon se mit à rire et embrassa frère Robert de toutes ses forces.
—Harnibieu! dit-il, vous n'êtes pas un moine, vous, vous êtes un vrai
Saint-Michel.
—Eh bien! partons, s'écria Espérance.
—Partons, dit le chevalier, prenant le moine par le bras.
Tout à coup quelque chose leur barra le passage; c'était Pontis trébuchant qu'ils avaient oublié et qui leur dit:
—J'en suis, sambioux!
—Ah! c'est toi, malheureux! dit Espérance, Dors!
—Au large! dit Crillon.
—Mais… j'ai compris… balbutia Pontis, on va se battre… j'en suis.
—Nous n'emmenons pas les ivrognes; un ivrogne est un ennemi. Va-t'en! Et puisque tu as compris la chose importante que nous avons projetée, que ce soit un châtiment capable de te corriger à jamais.
—Espé… ran… ce… bégaya Pontis en cherchant à s'accrocher à son ami.
—Va dormir, te dis-je! nous montons à cheval et tu ne tiens pas même sur tes pieds!
En effet, rien qu'en cherchant à se dégager, le jeune homme fit rouler l'ivrogne tout à travers la chambre. Pontis poussait des gémissements douloureux et cherchait à joindre ses mains pour supplier.
—Je t'avais défendu, dit gravement Espérance, de jamais boire au point de perdre la raison. Tu me l'avais juré. Tu as faussé ton serment, Dieu te punit.
Pontis sanglotait à faire pitié; dompté par l'ivresse, il gisait incapable de faire un mouvement.
—Le coquin a du coeur, dit Crillon; mais il est soûl comme un charretier bourguignon. Tout à l'heure il va se rendormir. Laissons-le. En route, nous autres.
Espérance et le moine sortirent rapidement et se dirigèrent vers les écuries.
Ils aidèrent eux-mêmes les valets à seller les chevaux. Espérance calmait ses chiens, qui, en voyant les préparatifs du départ, criaient de joie pour qu'on ne les oubliât pas.
—Tout beau, Cyrus! tout beau, Rustaut! dit le jeune homme, vos amis les chevaux s'en vont, mais à une chasse où les chiens sont inutiles. Tout beau! restez à la chaîne; nous causerons chasse à mon retour.
Il caressa la biche dans sa cabane, murmura bien bas le nom de celle qui la lui avait envoyée, et sauta en selle dès qu'on lui eut amené son cheval.
Quelques minutes après, les trois cavaliers, en tête le génovéfain, couraient sur la route de Bezons. Espérance avait jeté un manteau sombre sur la robe et le capuchon du moine, qui, déguisé de la sorte, n'avait plus rien de religieux. Son cheval dut s'en apercevoir.
Cependant Pontis, se cramponnant des doigts après la table, avait réussi à se lever. Tout tournait dans sa tête. C'était une ronde effrayante de verres, de plats d'argent et de flacons d'or.
Sa raison surexcitée changeait en horreur le ridicule de cette situation.
—Misérable! murmurait-il en cherchant à se tenir, tu es ivre… tu es tremblant… tu tournes.
Et il se frappait au visage.
—Lâche! tu es déshonoré…. On va se battre et tu n'en es pas. Tu dégoûtes tes amis. Tiens, bélître; tiens, ivrogne; tiens, pourceau immonde!
Et il accompagnait chaque épithète d'un furieux coup de poing. Les valets, cachés à l'angle des portes, le regardaient avec un mélange d'effroi et de respect.
—S'il allait rencontrer un couteau sur la table, pensaient-ils, il est capable de se tuer!
Mais à force de se gourmer, Pontis avait fait ruisseler le sang de son visage; il chancelait encore, mais la main s'accrochait plus fermement crispée au bord de la table, il se tenait, il regardait avec bonheur couler ce sang avec lequel s'enfuyait son ivresse.
—De l'eau! dit-il d'une voix effrayante, de l'eau pour le misérable
Pontis!
On lui tendit une carafe qu'il but avidement, non sans en avoir versé une bonne moitié sur sa moustache et sa poitrine.
—C'est bien, me voilà fort. Ah! ils sont partis! Eh bien! je pars aussi.
Place! un cheval!
Il se dirigea en décrivant des courbes vagabondes vers l'écurie qu'on essayait de lui fermer. Mais sa fureur eût brisé tous les obstacles, on fut contraint de lui seller un cheval pour le satisfaire, seulement on espérait qu'il ne pourrait jamais l'enfourcher.
Mais la volonté formidable de cet homme commanda même à la rebelle matière. Dix fois il essaya, dix fois il retomba. Pleurant de rage, ivre de désespoir, il mit l'épée à la main, et, s'adressant aux valets éperdus:
—Scélérats! dit-il, si vous ne m'aidez je vais faire ici un massacre! Par grâce, mes bons amis… je vous en supplie!
Les valets attendris, car ils aimaient ce brave homme et n'avaient point pour l'ivrognerie la même sévérité que leur maître, s'approchèrent et voulurent persuader à Pontis qu'il faisait d'inutiles efforts.
—Vous ne retrouverez jamais ces messieurs, lui dit l'intendant, ils sont partis sans dire le but de leur voyage, et déjà ils sont loin. Restez, monsieur, restez!… nous aurons soin de vous.
Pontis faillit perdre courage à ce nouvel obstacle qui se dressait devant lui. Mais, au bruit des aboiements qui recommençaient de plus belle:
—Les chiens! s'écria-t-il…. Oh! mon Cyrus! oh! mon Rustaut! ils sauront bien retrouver Espérance…. Lâchez-les, lâchez-les, je les suivrai.
Aussitôt il se hissa en selle; les chiens détachés bondirent, fous de joie, jusqu'aux naseaux du cheval, leur ami; et dès que la porte eut été ouverte, ils s'élancèrent, fouillant du nez la trace qu'ils eurent bientôt rencontrée.
Pontis baissa la main gauche, s'accrocha de la droite au pommeau pour ne pas tomber, et le cheval se précipita impétueusement dans le froid courant de la bise matinale.