XXVI
FAIS CE QUE DOIS, ADVIENNE QUE POURRA
C'était l'heure où les danseurs fatigués songent à se rafraîchir, où les instruments s'enrouent. Le souper déployait toutes ses séductions, les tables s'emplissaient de convives affamés. Espérance, attachant sur la jeune Florentine un regard scrutateur, s'aperçut bien qu'elle avait quelque chose de sérieux à lui dire.
Il lui demanda un moment pour paraître au souper et présider à l'installation de ses hôtes. Et tandis qu'il s'éloignait avec promesse de revenir bientôt, Leonora se remit à marcher seule dans l'allée d'arbres verts au bout de laquelle s'élevait la partie du mur que Mlle d'Entragues avait choisie pour en faire un observatoire.
Cependant, à l'un des angles de cette allée, Leonora rencontra tout à coup Zamet qui la guettait depuis un moment et se tenait prêt à lui couper le passage. Le visage du financier trahissait l'inquiétude de son esprit.
—Leonora, s'écria-t-il en s'approchant de l'Italienne, pourquoi êtes-vous ici, et en conversation si particulière avec ce jeune homme?
—Je pourrais vous répondre, dit-elle en souriant, que cela ne vous regarde pas.
—Non, vous ne le pouvez pas. Car la moindre démarche suspecte que vous ferez à Paris je serai obligé d'en instruire Leurs Altesses à Florence.
—Ainsi que je serais forcée moi-même de le faire, dit tranquillement Leonora, si vous m'étiez suspect de votre côté, pourtant je vous laisse assez de liberté, n'est-ce pas? vous croisez en tous sens les fils de vos affaires, et je ne le trouve pas mauvais.
Zamet, un peu étourdi par cet aplomb de la jeune femme, répliqua qu'on ne se justifie jamais en accusant.
—Je ne vous accuse pas, seigneur Zamet, je me défends. Si je suis venue ici, c'est que je connais le maître de la maison. C'est, vous le savez, le jeune homme que ma bonne étoile me fit rencontrer si miraculeusement aux portes de Melun, lorsque l'on voulait m'arrêter; il me protégea, me sauva mon secret et la vie.
—Ah! c'est différent, dit Zamet. Cependant vous eussiez pu m'en avertir.
—Je ne le savais pas si voisin de nous.
—Vous ne saviez pas, il y a une heure, qu'il fût notre voisin et vous le savez à présent?
—Oui.
—C'est bizarre, convenez-en?
—J'en conviens; mais y a-t-il dans ma destinée autre chose que des bizarreries? J'ai lu dans nos vieux poëtes que ces trois déesses qui filent la vie des mortels, emploient selon le besoin du fil d'or pour le bonheur, du fil sombre pour l'infortune. Mon écheveau, à moi, doit être bigarré d'une étrange manière.
—Tout cela ne m'explique pas, continua Zamet opiniâtrement, comment vous avez su, en une minute, que vous connaissiez le seigneur Espérance?
Elle prit un air riant.
—Speranza! murmura-t-elle; le beau Speranza! Avouez qu'il est bien beau, et que, si près de lui, le coeur d'une femme doit recevoir des avertissements rapides!
—Tu es amoureuse, Leonora!
—Pourquoi non?
—Et Concino?
—Nous ne sommes pas encore mariés.
—Raison de plus, scélérate, pour que tu ne le trompes pas.
—Concino est trop paresseux pour s'occuper de ces sortes de choses. Mais d'ailleurs, reprit la jeune femme d'un ton plus sérieux, voilà bien des sottises que je débite, Speranza va revenir, et je veux vous parler sérieusement.
—Comment! il va revenir? ici?… près de toi?
—Oui.
—Il quittera tout son monde pour un tête-à-tête avec toi?
—Oui.
—On en jasera. Tu vas faire tort à ce pauvre seigneur.
—Impertinent! dit Leonora, dont le regard lança une flamme. Je vaux bien celles avec qui il causerait si je n'étais pas là.
—Sans doute, répliqua Zamet, mais…
—Et je vaux bien, surtout, celle qui m'envoie ici pour lui parler.
—Ah! s'écria Zamet, on t'envoie… qui?
—La signorina, la signorinetta, la regina futura,
—Henriette d'Entragues?
—Silence! Ne dites pas ce nom assez haut pour qu'il aille frapper le mur que vous avez en face.
—Elle guette… oh! très-bien.
—Et en rentrant chez vous, ne vous heurtez pas à son échelle, vous rompriez le col à sa future majesté.
—Oh! brava Leonora, que tu as d'esprit!
—Vraiment?
—Quoi! la d'Entragues t'envoie parler à Espérance?
—Pour le compte d'une amie, dit Leonora avec un clin d'oeil malin.
—C'est-à-dire qu'elle en est amoureuse folle. Bon! Et que dois-tu dire à
Espérance?
—Beaucoup de petites choses.
—Aie des preuves, surtout!…
—Laissez faire.
—Ah! Leonora… Celle-là, une fois que nous l'aurons assise où elle veut s'asseoir, ne sera pas si difficile à renverser que la marquise de Monceaux.
—Je l'espère bien.
—Elle est bien vicieuse, cette Henriette, continua Zamet avec mépris. Pas même de tenue! au moment où elle veut détrôner une femme qui se tient si bien! Mais prends garde, Leonora, de la compromettre trop tôt avec Espérance.
—Oh! n'ayez pas peur, dit l'Italienne en souriant.
—C'est que, vois-tu, le moment est bon pour nous; le roi y mord; elle l'a ensorcelé, toute scélérate qu'elle est. Hier, il m'a demandé tout bas de ses nouvelles, et non content de cela, il a envoyé son la Varenne s'informer de la santé de ces dames. L'affaire marche, ne l'entravons pas.
—Ne craignez rien, vous dis-je, seigneur Zamet. Speranza est trop charmant pour que je le laisse dévorer par cette Française. Oh! non… pauvre cher Speranza, elle ne l'aura pas ainsi.
—Tu le gardes pour toi, n'est-ce pas? dit le vieux Florentin avec un rire équivoque.
—C'est ce qui pourrait lui échoir de plus heureux, mon maître. Mais j'entends bien des éclats de rire, là-bas….
—Oh! le vin est généreux.
—Comme l'amphitryon. Il vient, il vient!
—Je me sauve.
—Au contraire, restez. J'aime mieux que nous n'ayons pas l'air d'être en mystère. Vous m'aurez surprise ici, tant mieux.
—Mais, qui es-tu pour lui? Il faut que je le sache.
—Je suis Leonora Galigaï, femme de Concino, protégée de Marie de Médicis,
Zamet fit un mouvement d'effroi.
—Malheureuse! dit-il, tu lui as dit ce nom!
—Que voulez-vous, il a bien fallu lui montrer que je n'étais ni une
Espagnole, ni une aventurière indigne de sa protection.
—Mais il peut deviner que tu sers ici la princesse.
—Quoi? N'êtes-vous pas Florentin aussi, vous, et en même temps bon ami du roi, et bon ami de Mme de Monceaux, comme vous le serez de Mlle d'Entragues à son tour et de toutes les autres, jusqu'à ce que….
—Tais-toi, il pourrait entendre.
Espérance arrivait, cherchant son Italienne. Il la vit au bras de Zamet, dont la rusée s'était emparé.
—Eh quoi! s'écria-t-il avec enjouement, le seigneur Zamet a donc pris au vol sa colombe florentine?
—Les colombes florentines, seigneur Speranza, interrompit Leonora en quittant le bras de Zamet pour prendre celui d'Espérance, sont blanches, avec des yeux roses. Moi je suis noire, avec un oeil plus noir encore. Je ne suis qu'un petit corbeau.
—Cette petite fille, dit Zamet, a voulu venir ici à toute force. Elle y est, vous êtes le maître de la maison, je vous laisse.
Espérance riant:
—Elle est en sûreté avec moi, dit-il.
Leonora le regarda singulièrement comme pour lui reprocher cette parole, dont une autre se fût rassurée.
Zamet fit la révérence et partit.
—Me voici à vos ordres, petit corbeau, dit Espérance, mais une question d'abord.
—Voyons.
—Zamet vient de dire que vous aviez désiré de venir chez moi. Et en m'apercevant, vous vous êtes écriée comme si vous ne vous fussiez pas attendue à me voir.
—C'est vrai.
—C'est singulier alors.
—Je ne dis pas non. Mais vous allez m'écouter, n'est-ce pas?
En disant ces mots, elle serra tendrement le bras du jeune homme.
—Je suis venue, dit-elle, pour vous rendre un service, ou du moins pour vous épargner un ennui.
—Merci.
—Vous ne vous doutez pas de l'intérêt que vous m'avez inspiré… c'est de la reconnaissance.
—La vertu des coeurs généreux.
—Je cherchais bien impatiemment l'occasion de payer cette dette; l'occasion s'est offerte, je la saisis.
—Mais, dit Espérance, vous ne m'avez toujours pas expliqué comment vous veniez me rendre service sans savoir que vous vinssiez chez moi.
—Cher seigneur, ne nous étendons pas trop sur ce chapitre; il entraînerait des commentaires oiseux. Voyons le résultat, rien de plus. Cependant, je veux être franche avec vous, parce que, voyez-vous, seigneur Speranza, quand on vous parle, l'esprit commence, puis le coeur s'en mêle et chasse l'esprit.
—Bonne Leonora!
—Je dis donc que j'étais venue vous apporter probablement un ennui.
—Ah!
—Oui. Je ne savais pas que ce fût pour vous, pour Speranza! Vous comprenez.
—Pas bien.
—Oui, je venais près du maître de cette maison avec de certaines idées et un certain message…
—Ennuyeux.
—Certes. Lorsque tout à coup j'ai vu Speranza… un visage qu'on n'oublie jamais, et alors, mes idées ont changé de nature. Au lieu d'un ennui, j'apporte un service.
Leonora, mal satisfaite de tenir Espérance avec un seul bras, appuya sur lui ses deux mains aussi éloquentes que ses yeux.
—On m'avait chargée, dit-elle, de demander au maître de cette maison…
Notez que ce n'est pas à Speranza.
—De demander?…
—Quelle est la femme qu'il aime, articula lentement l'Italienne en plongeant son lumineux regard dans les yeux éblouis d'Espérance.
Celui-ci se remit promptement, mais son trouble n'avait pas échappé à
Leonora.
—Speranza, dit-elle avec émotion, n'est pas forcé de me répondre.
—Cette question, ma belle amie, varie d'importance suivant la personne qui la fait. Est-ce vous qui la faites?
—Je ne dis pas que l'envie m'en manque, Speranza, répondit-elle avec un accent passionné, mais je vous suis trop dévouée pour mentir. Ce ne serait pas vous rendre service. Et, vous en êtes sûr, n'est-ce pas? je veux vous rendre service, je le dois.
—C'est moi qui vous en serai reconnaissant, dit Espérance avec empressement, car il ne cherchait plus à dissimuler l'intérêt que cette question soulevait pour lui. Qui donc, en effet, cherchait à savoir le nom de celle qu'aimait Espérance? Qui donc pouvait lire et avait peut-être lu ce nom doux et terrible au fond de son coeur?
—M'en saurez-vous gré? répliqua Leonora, en proie à une ardeur indéfinissable qu'elle puisait sans s'en rendre compte, dans les yeux et le contact d'Espérance; dites que vous m'en saurez gré.
Il prit la main de l'Italienne, l'ouvrit doucement et y appuya ses lèvres. Elle pâlit, et la brûlante effluve parcourut ses veines qu'elle embrasa comme un de ces poisons qui foudroient:
—Il me serait impossible, murmura-t-elle, de vous résister quand vous me commandez d'obéir. Vous voulez savoir quelle est la personne qui m'envoyait vous questionner. Un serment m'empêche de proférer son nom… mais, faites ce que je vais vous prescrire, et vous serez instruit.
Il la regarda étonné.
—Je suis un peu magicienne, dit-elle, ne l'oubliez pas. Voilà un homme qui passe portant un flambeau: c'est un de vos valets, n'est-ce pas?
—Oui, et un Napolitain justement. Il vous comprendra.
—Commandez-lui de faire ce que je lui dirai.
Espérance appela le valet et lui parla bas. Cet homme s'approcha respectueusement de Leonora, qui à son tour lui dit a l'oreille:
—Allez jusqu'au dernier sapin de l'allée, à droite, et quand nous serons arrivés à vingt pas de vous, mettez, comme par mégarde, avec votre flambeau, le feu à la première branche de ce sapin. Vous couperez la branche ensuite.
Le valet la regarda, stupéfait.
—Faites! dit Leonora.
—Je vous ai dit d'obéir à madame, ajouta Espérance.
Le valet s'inclina et partit.
—Maintenant, dit-elle à Espérance, regardez bien où nous sommes.
—Dans l'allée des sapins et des mélèzes.
—Au bout de laquelle est un mur?
—Celui de Zamet.
—Sur le mur, que voyez-vous?
—Mous sommes bien loin, et l'ombre est un peu noire, mais je crois pourtant distinguer un vase de pierre d'où tombent des flots de lierre… Eh bien, mais cet animal de Napolitain va mettre le feu à mes arbres.
—Regardez toujours à cet endroit, sans affectation, et approchons-nous.
Tout à coup la flamme jaillit de la branche résineuse et inonda d'un reflet rouge le pâle visage d'Henriette, qui regardait sous son abri de feuilles, et apparut ainsi, à Espérance, masque effrayant, contracté par la haine et la jalousie.
Il allait s'écrier. Leonora, lui serrant le bras avec force, le fit tourner sur lui-même et continuer la promenade en sens inverse, avec l'apparente tranquillité d'un insouciant promeneur.
—Henriette!… murmura le jeune homme. C'est Henriette qui vous envoie!
Leonora ne répondit pas.
—Henriette, qui veut savoir le nom de la femme que j'aime… Elle s'en doute donc!
—Ah! demanda Leonora, est-ce qu'elle aurait des raisons de s'en douter?
—Nullement, dit Espérance en proie à une agitation facile à concevoir.
—Cependant vous êtes troublé. Que faudra-t-il que je lui réponde?
—Mais… ce que vous voudrez, Leonora.
—Il faut que je lui réponde quelque chose, Speranza; et quelque chose de vraisemblable, car elle n'est pas crédule ni facile à tromper.
—Répondez-lui… répondez-lui, dit tout à coup le jeune homme avec enjouement, que je suis amoureux de vous, mon petit corbeau.
Un éclair jaillit des prunelles de l'Italienne.
—Vous le voulez bien? dit-elle avec passion.
Il la regarda. Cet élan lui avait fait peur.
—Ah! vous vous refroidissez vite, seigneur.
—Mais non… c'est vous qui enflammez tout avec votre irrésistible gaieté.
—Vous appelez cela de la gaieté, dit-elle?
—Mais….
—Tenez, Speranza, continuons sur le ton de la franchise: il est certain que la vue de ce visage que je vous ai montré au faîte du mur, vous a causé une frayeur très-grande.
—Je ne le nierai pas. Frayeur est un mot bien fort, cependant.
—Donc, la signora Henriette a touché juste. Vous redoutez qu'elle ne pénètre vos amours.
—Je n'ai pas d'amours, s'écria vivement Espérance.
—Il est indispensable de le prouver à cette femme, Speranza, car, je me connais en physionomies, et celle que nous venons de voir était bien menaçante pour votre repos. Comment m'autoriserez-vous à prouver à Henriette qu'elle s'est trompée? Vous hésitez? Voulez-vous que je vienne à votre aide, ajouta l'Italienne, avec un de ces sourires dont rien ne peut rendre l'expression, je crois avoir trouvé une idée.
—Je le veux bien.
—C'est le service que je me proposai de vous rendre sitôt que je vous eus reconnu.
—J'accepte.
—Il n'est qu'un moyen. Aimez quelqu'un en effet, et je dirai à la signora le nom de cette personne, et je lui prouverai… que je ne mens pas. Voyons, est-ce qu'il vous est bien difficile, Speranza, de trouver un nom à dire. Il y a bien des femmes ici. Je les regardais tout à l'heure, et beaucoup sont belles. Si vous vouliez choisir…
Elle parlait ainsi le sein haletant.
—Peut-être, continua-t-elle d'une voix à peine intelligible tant l'émotion l'oppressait, peut-être n'avez-vous pas besoin de chercher bien loin, car vous devez savoir que Dieu vous a créé de telle sorte qu'au lieu de respirer comme les autres hommes et d'exhaler seulement un souffle, vous exhalez le feu d'amour; vous avez le charme, comme on dit chez nous. Quiconque vous voit s'échauffe, quiconque vous touche, brûle.
En disant ces mots, elle frissonnait, et son âme tout entière avait passé dans son regard et dans sa voix.
—Le danger est grand, pensa Espérance, pour moi et pour Gabrielle; voilà deux femmes liguées contre moi: l'une est ma mortelle ennemie l'autre m'aime. Avec celle-ci je détruirais toute l'influence de celle-là; si je voulais, j'assurerais mon secret, que dis-je, je perdrais Henriette. Que faut-il pour faire de Leonora une alliée invincible? un serrement de main, un baiser, une promesse; sur mille hommes pas un n'hésiterait, et chacun d'eux croirait avoir agi en galant homme.
Il passa une main glacée sur son front.
—Eh bien! dit Leonora, qui le voyait combattre douloureusement les angoisses de l'incertitude, répondez-moi un mot, comme à une sincère amie.
—Allons, pensa Espérance, est-ce que par hasard je serais lâche? Ainsi ferai-je, Leonora, dit-il en se redressant. Oui, je vais vous traiter en amie. Leonora, vous m'êtes envoyée pour savoir si j'aime quelqu'un. Vous êtes la femme que j'aimerais avec le plus de joie si mon coeur était libre. Mais il ne l'est pas. J'ai quelque part, à Venise, laissé une femme que j'aime avec idolâtrie. Je lui ai juré de l'aimer toujours et sans partage. Mon âme est ainsi faite que je mourrais plutôt que de manquer à ce serment. Oh! je sais bien que l'on rirait de moi si cette absurde fidélité à une absente était connue du monde. Mais je parle à une femme dont le coeur vient de me parler aussi. Vous me comprendrez, Leonora, quand je vous dirai qu'avec un peu d'adresse ou de complaisance, je vous eusse trompée, que je vous eusse pendant quelques heures, quelques jours peut-être, donné le semblant d'un amour qui n'est pas à vous. Vous me comprendrez encore mieux quand j'ajouterai que je ne me dissimule pas la difficulté de ma situation, le péril si vous voulez, auquel m'expose ma sincérité brutale. Mais si, pour conjurer ce péril, je m'excusais de manquer à mon serment, je ne me pardonnerais jamais de donner mes lèvres, mon corps à d'autres qu'à celle qui possède mon âme. Et elle, ne me le pardonnerait pas non plus, dût son salut résulter de mon infidélité. Elle en mourrait de douleur et moi de honte. Le saurait-elle jamais? dira le monde, non, peut-être; mais je le saurais, moi, et n'oserais jamais plus regarder en face ses yeux dont chaque mouvement dirige les mouvements de ma vie. Voilà ma réponse, Leonora: Je n'aime jamais qu'une femme à la fois; peut-être un jour n'aimerai-je plus celle qui me possède aujourd'hui. Qui sait si cela n'arrivera pas demain! Alors, c'est moi qui vous irai supplier, Leonora, de m'accorder ce qu'aujourd'hui je ne puis recevoir de vous, c'est-à-dire le don du plus charmant amour qu'un galant homme soit fier d'avoir inspiré.
En achevant ces mots, avec une douce politesse, il souleva jusqu'à ses lèvres la main froide de l'Italienne, qui le regardait, pâle, mais sans colère, et dont l'ivresse se dissipait peu à peu pour faire place à une sauvage admiration.
—Bien! dit-elle après un long silence. Mais est-ce là ce que votre amie devra rapporter à Mlle d'Entragues?
Espérance, la regardant avec une expression touchante de généreux abandon,
—Quand on a le bonheur, dit-il, de posséder une amie aussi spirituelle, aussi délicate que vous, on ne lui dicte pas ce qu'elle doit faire; on se confie à son esprit et à son coeur.
Leonora serra les deux mains du jeune homme et s'éloigna en murmurant avec une sombre douleur:
—Voilà comment je voudrais être aimée! Oh! mais celle-là est parfaite sans doute… Une femme digne de Speranza!… Je comprends qu'Henriette en soit jalouse et cherche à la connaître. Qu'elle cherche de son côté; moi, je trouverai du mien!… Oui, je trouverai; je me donne huit jours pour savoir le nom de cette femme!