I

LE ROI TE TOUCHE, DIEU TE GUÉRISSE!

Le nouveau roi de France, la Ramée, avait assis son camp près de Reims, dans une vieille maison de campagne abandonnée, qui lui servait à la fois de forteresse et de palais.

C'était là qu'il se repaissait de chimères, là qu'il rêvait à la fortune et à l'amour. Entouré de soldats qui le gardaient avec soin, et dont le nombre se grossissait à chaque instant, il s'occupait en homme actif et intelligent à les armer, à leur donner quelque éducation militaire, en même temps qu'il s'efforçait de faire croire au peuple que la légitimité, dernier espoir de la France, était venue en sa personne honorer la ville de Reims, où se font les rois.

Bon nombre d'oisifs, crédules comme quiconque n'a rien à faire, le visitaient et s'en retournaient enchantés. Il avait cette noblesse de taille et de visage qui répond à l'idée qu'on se fait de la royauté; il avait le regard clair et superbe, un peu cruel même, des princes Valois, dont il se disait le successeur. N'était-ce pas assez pour que les badauds qui, de toute éternité, ont foisonné dans ce beau pays de France, lui accordassent quelque droit et beaucoup de révérences?

La Ramée songeait beaucoup plus au solide. Autour de lui on faisait bonne garde. Dans un rayon d'environ une lieue, ses quinze cents hommes étaient échelonnés, non sans une certaine habileté stratégique, et les communications de ces lignes au quartier général où se trouvait le chef, avaient été établies de manière que, comme dans une toile d'araignée, pas un fil de la circonférence ne fût touché sans avertir le centre.

Par une soirée de printemps, fraîche et pure, le château du nouveau prince offrait un coup d'oeil plus bizarre que royal. On voyait rangés dans la grande cour, convertie en cour d'honneur, les gardes particuliers de Sa Majesté la Ramée, c'est-à-dire environ deux cents Espagnols ou ligueurs enragés, parmi lesquels l'observateur eût reconnu plusieurs des visages que nous avons vus chez la duchesse de Montpensier, le jour de la proclamation du dernier Valois.

Au milieu de la cour, sous un grand marronnier dont les pousses vigoureuses commençaient à faire jaillir des panaches verts de leurs gaines visqueuses, s'élevait une sorte de trône, dont l'élévation compensait la mesquinerie. Pauvre vieux fauteuil magnifique encore dans l'ombre de la grande salle poudreuse d'où on l'avait exhumé, il semblait s'effrayer de l'honneur que lui faisait le grand jour, malgré la tapisserie détachée du mur, et drapée ingénieusement aux branches du marronnier pour servir de dais au-dessus de ce trône.

La tapisserie qu'hélas on n'avait pas choisie, car elle était unique au château, représentait un martyre de saint. Le patient se tordait, une corde au col, fatal augure, au milieu d'une troupe de bourreaux et de légionnaires romains ornés de casques incroyables. Çà et là, sur le sol, l'artiste avait semé des clous, des fers rougis, des haches, des masses, des coutelas et des flèches, tout l'attirail enfin du martyrologe. Il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre.

Mais, bien que curieuse à voir, cette tapisserie maussade était négligée par les spectateurs pour un spectacle encore plus singulier. On voyait arriver dans la cour, sur des civières ou sur des chariots garnis de matelas ou de paille, des malades de piteux aspect que suivait une foule de paysans et de citadins vulgaires. Les officiers du nouveau roi faisaient ranger ces malades sur une file à la droite du trône, les spectateurs à la gauche, et tous les regards appelaient le monarque qui d'un simple attouchement devait guérir ces malheureux, s'il était réellement roi de France.

Deux jours avant, la Ramée avait reçu de Paris un billet qui renfermait ce peu de mots:

«Il faut guérir les écrouelles.»

Et comme il ne pouvait méconnaître la main qui avait tracé cette ligne, comme aussi ce billet était accompagné d'une bonne somme destinée aux frais de la cérémonie, la Ramée voulut obéir à sa protectrice; c'était le moyen de frapper un grand coup sur les esprits superstitieux de la province; c'était l'usurpation du privilège le plus spécialement essentiel d'un roi de France. La Ramée allait donc guérir les écrouelles devant son peuple.

On chercha, et l'on rencontra des gens atteints de l'horrible maladie.
Peut-être, à Reims, s'en trouvait-il un dépôt pour les grandes occasions,
Reims étant la ville des cérémonies et de la mise en scène royales.
C'étaient ces malades que nous venons de voir alignés à la droite du trône,
attendant la présence du nouveau roi.

Celui-ci accomplissait-il l'épreuve en charlatan qui dupe la foule? Non, il avait pris son rôle au sérieux. La folie amoureuse de ce malheureux développait en lui les manies de la grandeur et de la représentation. Aux prises avec une femme orgueilleuse par excellence, il voulait la dominer, s'en faire admirer, et le seul moyen était de l'asseoir sur un trône, puisqu'elle convoitait un trône. La Ramée, jouet de la destinée, ressemblait, depuis son avènement, à ce personnage du conte arabe dont un calife tout-puissant accomplit, par dérision, chaque souhait ambitieux. Or, festins, palais, couronne, il lui donne tout pour un jour, et le soir, quand il retire sa main, la pauvre dupe retombe de ces hauteurs sur un peu de paille où l'attendent le désespoir et la morne folie.

La Ramée rêvait ainsi tout éveillé. Il se croyait sincèrement roi, parce qu'il avait besoin de l'être, et nul ne fut aussi crédule à sa royauté que lui-même.

Lorsqu'il parut sous le vestibule de son palais avec le costume rétrograde de Charles IX; quand les fanfares l'accueillirent, et que les murmures de la foule, murmures d'étonnement respectueux, frappèrent son oreille, il se redressa fièrement, et Charles IX n'eût pas renié un pareil successeur.

Ses gardes contenaient difficilement la multitude. Il leur commanda de la laisser approcher. Puis, se dirigeant d'un air majestueux vers les malades qui se prosternaient, il leur toucha le front et le col avec un doigt blanc et nerveux, en prononçant d'une voix ferme les mots sacramentels:

—Le roi le touche, Dieu te guérisse.

En pareille occurrence, le merveilleux est de bonne guerre. Ceux qui s'exposent à le rencontrer ne demandent pas autre chose. Parmi les malades de Reims, il s'en trouva d'assez habilement préparés pour que leur guérison fût immédiate. Ils se redressèrent, et, avec des cris d'enthousiasme, montrèrent au peuple leur corps guéri, purifié comme par enchantement. Le miracle était manifeste. Ces cures merveilleuses avaient peut-être coûté cher à Mme de Montpensier, mais le succès passa la dépense, et les spectateurs convaincus crièrent: Vive le roi! avec une énergie contagieuse.

La Ramée ne douta pas un moment de sa vertu royale. Le malheureux! il aimait tellement Henriette!

Aussi, après la cérémonie, quand il eut reçu les félicitations de son armée, de quelques notables et de deux ou trois prêtres fanatisés; quand certaines dames de la ville de Reims lui eurent fait leur présent, qui consistait en un manteau royal avec l'habit complet, le jeune homme, avide de faire part de ses triomphes à son idole, se renferma chez lui, et au lieu de remercier Dieu ou de lui demander grâce, l'aveugle écrivit à Mlle d'Entragues une lettre destinée à étendre jusqu'à ce coeur sceptique l'impression favorable produite par la cérémonie de Reims.

«Oui, lui disait-il, me voilà roi. À cette heure, j'entends crier partout: Vive le roi! vive Charles X! Mon coeur en est doucement remué; c'est que ces cris signifient plus qu'ils ne disent, c'est que, ma belle et tendre amie, ils veulent dire: Vive la reine Henriette! la perle de beauté, la noble épouse du nouveau prince. Vous l'aurez donc bientôt cette couronne, qui seule peut ajouter quelque chose aux grâces de votre front. Je la vais conquérir en de rudes combats, peut-être, mais tant mieux, puisqu'il doit en résulter la gloire pour mon nom, et que vous aimez la gloire.

«Que je suis fier et heureux! Naguère, je doutais. Votre coeur me semblait fermé à jamais. J'ignorais que vous êtes prudente autant que belle, et que vos surveillants sont impitoyables et nombreux. Mais dans cette dernière épreuve, où vous vous êtes révélée à moi, j'ai vu enfin luire votre pensée. Vous m'avez souri, vous m'avez sauvé, vous m'avez serré la main. Cependant, je vous avais presque offensée la veille; et si vous ne m'eussiez aimé, la vengeance vous eût été facile…. Merci! je n'oublierai pas votre miséricorde et votre douce promesse de bonheur. Je n'oublierai pas non plus les encouragements que vous avez su me faire parvenir jusqu'ici depuis mon arrivée. Il fallait tout votre esprit et un peu de votre coeur pour surmonter tant de difficultés.»

«Désormais tout m'est facile. Aussitôt que j'aurai fait assez de progrès pour tenir la campagne, vous pourrez venir me joindre. I1 me tarde de vous entourer du faste et de la splendeur royale. Mes officiers m'avertissent des complots qui chaque jour se trament contre la personne de l'usurpateur, du renégat Henri de Navarre. Hier encore, plusieurs soldats me sont venus proposer de l'aller frapper à mort au milieu même de son Louvre, dans le sein des plaisirs de Sardanapale qu'il savoure sans pudeur.»

«Mais la couronne qu'il a portée un moment me le rend sacré. De roi à roi ces crimes sont impossibles. Je n'entreprendrai pas contre sa vie ailleurs que sur les champs de bataille. Là, c'est autre chose, et je brûle de prouver à ce prétendu héros et à ses gardes, prétendus invincibles, que le bras d'un Valois sait manier victorieusement une épée.»

«Vivez cependant sans crainte, ma chère âme; à mesure que le temps marche, je crois sentir que je me rapproche de vous. Beaucoup de sombres idées, de sinistres souvenirs s'effacent devant la radieuse lumière qui m'environne. Cette ténébreuse nuée du passé va se fondre aux éclats de la foudre.»

«Les combats ne peuvent beaucoup tarder maintenant. J'attends un renfort prochain. Le roi d'Espagne m'envoie trois de ses meilleurs officiers qui précèdent un corps de troupes embarqué depuis huit jours. Je me concerterai avec ces officiers pour lier des intelligences dans Paris même, où, m'assure-t-on, se remue déjà ostensiblement l'ancienne Ligue, que je veux régénérer en ma qualité de prince catholique purifié par le baptême de la Saint-Barthélemy.»

«Aussitôt que mes affaires ici seront décidées, je me fais sacrer à Reims. N'y viendrez-vous pas, ma chère âme? Ne me donnerez-vous pas ce jour, pour effacer celui, de douloureuse mémoire, où le Béarnais fit son abjuration à Saint-Denis, où vous y allâtes en compagnie de vos parents, où j'étais obscur, maudit, abandonné, où nous allâmes ensuite au couvent de Bezons… Cruel souvenir, que tant de gloire devait venger, mais qui brûle encore le fond de mon coeur?»

«0ui, vous viendrez à Reims, n'est-ce pas? Quelque chose me dit que vous êtes brave comme vous êtes belle, et que vous serez fière de me prouver votre générosité. D'ailleurs, vous voilà intéressée à mon triomphe, et vous le pouvez avancer par vos conseils et votre présence.»

«Si vous avez formé quelque projet pour le voyage, s'il est nécessaire que vous trompiez la vigilance de vos parents, dites un mot, je vous enverrai par l'un de mes trois officiers espagnols, de l'argent, des chevaux et des passe-ports pour arriver jusqu'à moi. J'attends ces officiers d'heure en heure. La présente lettre vous sera remise demain. Vous pouvez m'avoir répondu sous trois jours. Faites-le sans crainte, le messager sera sûr.»

«Adieu, ma chère âme. Conservez-moi votre coeur. Je vous aime avec tant de force, que si j'emploie seulement une part de cette ardeur à conquérir, dans un an j'aurai conquis le monde.»

«Signé: CHARLES, roi.»

Le pauvre la Ramée venait de mettre toute son âme dans ces pages. Il y avait peint fidèlement sa vie: remords, honte, effroi, il n'avait rien oublié du passé; espoir, orgueil, amour sans frein, il n'oubliait rien pour l'avenir.

L'image de cette belle Henriette, de ce démon, tourmentait sa solitude; elle lui apparaissait plus désirable à travers les obstacles. Pour l'avoir près de lui, il entrait en lutte contre toute la France. Peut-être, pour la conserver, eût-il foulé aux pieds toutes les couronnes de l'univers. C'était dans cette âme profonde un combat déchirant entre la raison et la folie. Logique, implacable, il sentait parfois le néant de son rêve; en d'autres moments, il s'enivrait de ses désirs comme d'un breuvage qui le poussait à la frénésie, au délire. A de pareils songes, qui brisent l'organisme, la sagesse divine ménage presque toujours de prompts réveils.

La Ramée, lorsqu'il eut lu et relu sa lettre, corrigeant avec soin ce qui lui semblait trop tiède, ajoutant çà et là un mot capable de piquer l'émulation ou l'avidité d'Henriette, confia la dépêche à un de ses affidés, avec ordre de la porter sans retard à son adresse.

Puis il monta à cheval pour faire une revue de son camp et assurer la tranquillité de toute la nuit.

Il y avait dans cet insensé l'étoffe d'un bon capitaine et d'un brave homme, si le démon n'eût pas soufflé ses feux au fond de cette âme. La Ramée parcourut à la nuit tombante les postes avancés, visita chaque corps de garde, donna des instructions précises pour que les lignes ne pussent être forcées par quelque soudaine attaque.

D'ailleurs, il avait reçu le rapport de ses éclaireurs. Nul corps d'armée, nul détachement ne paraissait dans la campagne. Aucune nouvelle ne parlait d'une formation de troupes dans un rayon d'au moins vingt lieues.

La Ramée recommanda aux chefs des postes d'avant-garde de laisser pénétrer jusqu'à lui, s'ils se présentaient, trois officiers espagnols, porteurs de passe-ports en règle, dont il exhiba le cachet et formula la teneur. Si ces officiers arrivaient à pied, on leur fournirait des chevaux; s'ils arrivaient à cheval, on leur ferait escorte avec considération, sans toutefois apporter de désordre dans la disposition des campements, et surtout on donnerait avis de leur arrivée au quartier général.

Pour tout autre que l'un de ces officiers, les lignes étaient closes. Les courriers, on n'en parlait pas, ils avaient le mot d'ordre.

La Ramée s'assura du bon effet qu'avait produit sur ses troupes la guérison des écrouelles. Il recueillit là des renseignements favorables sur l'esprit de la population, et annonça en s'éloignant l'arrivée prochaine d'un puissant renfort et de sommes importantes.

Ainsi tout allait bien; le nouveau roi, acclamé par ses soldats, regagna son quartier général au petit pas, en savourant à longues gorgées l'orgueil et l'amour, la double ivresse du coeur et du cerveau.

Un souper l'attendait, auquel il avait invité ses principaux chefs d'armée. La chère était bonne, les vins à portée de la main. En Champagne, quiconque ne veut pas boire est mal regardé du Dieu qui a doré ces splendides raisins. Un roi Très-Chrétien est forcé de boire en Champagne.

Mais la Ramée, homme sobre, se contenta de verser à boire à ses convives.

On but à la gloire du trône, à la conquête de la France, à la santé du roi Catholique; on parla drapeaux, équipements de troupes; on parla batailles et sièges, on parla surtout contributions et corvées. La guerre coûte si cher… la guerre civile surtout!

Enfin, le repas, malgré la réserve du roi, dura jusqu'à onze heures du soir et menaçait de se prolonger au delà de minuit, lorsque le pas rapide d'un cheval retentit dans la cour, et bientôt après un soldat fut introduit qui annonçait à la Ramée l'arrivée aux premiers postes, des officiers espagnols qu'il avait signalés lui-même.

Il se leva de table et congédiant aussitôt ses convives,

—Messieurs, dit-il, le renfort que je vous avais promis se présente. Je vais sans doute passer la nuit à entretenir ces officiers, qui sont des gens de mérite, envoyés à moi par Sa Majesté le roi d'Espagne. Faites bonne garde au dehors, messieurs, et donnons bonne opinion de notre vigilance et de notre discipline aux alliés qui nous arrivent.

L'assistance salua respectueusement, le roi passa dans la salle de cérémonie, et donna les ordres nécessaires pour que les officiers lui fussent amenés dès leur entrée au château.