II

LA GRIFFE DE PROSERPINE

Trois hommes s'étaient présentés le soir aux avant-postes de la Ramée.

A cheval tous trois, empreints tous trois de ce type de gentilhomme soldat que la France était accoutumée depuis trop longtemps à reconnaître dans les Espagnols, ils avaient été conduits an lieutenant qui commandait, et l'un d'eux, un jeune homme de belle mine, ayant pris la parole en espagnol pour déclarer que ses compagnons n'entendaient pas un mot de français, avait exhibé recommandations et passe-ports, selon l'usage.

A l'inspection de ces pièces, le lieutenant reconnut les trois officiers étrangers qu'on lui avait signalés. Il donna ordre à quelques cavaliers de les conduire au quartier général.

Ces Espagnols, dont la contenance calme et réservée s'accordait bien avec le caractère de leur nation, traversèrent ainsi les lignes formées par le régiment de garde. Ils observaient curieusement chaque poste, et, sans parler, s'entendaient en échangeant des signes ou des pressions de main et de genou quand leurs yeux avaient rencontré quelque chose qui en valait la peine.

Le service se faisait bien. Le mot d'ordre s'échangeait à chaque instant. Une petite demi-heure suffit aux cavaliers pour arriver au quartier général.

Là, l'escorte s'éloigna pour donner quelques renseignements aux sentinelles curieuses qui veillaient autour du palais. Les Espagnols demeurèrent seuls, tandis qu'on allait prévenir la Ramée.

Ils en profitèrent pour se grouper en triangle de façon à surveiller l'approche de tout espion, et là, pendant quelques secondes au plus, ils parurent converser vivement, chuchotant tous trois à la fois, et fermant le dialogue par une énergique poignée de main qu'ils se donnèrent.

Ces officiers espagnols ayant mis pied à terre, on put mieux juger leur tournure et leur visage.

L'un était âgé, le chef sans doute. Il se tenait frileux, dans son manteau comme tout vrai Espagnol; il était trapu, grisonnant. Les deux autres, plus jeunes, assuraient, l'un son épée, que la course avait dérangée, l'autre son éperon: il en avait perdu un en route.

Tous trois, sans affectation, regardaient le bâtiment appelé palais du roi par les gens de la Ramée; ils en toisaient, pour ainsi dire, la hauteur et l'épaisseur en purs Espagnols dont le génie, comme on sait, est frondeur, algébriste et enclin à estimer au-dessous du cours toute propriété qui n'est pas la leur.

D'ailleurs, à ne supposer que de bonnes intentions, comment voulait-on que ces braves gens passassent le temps, dans cette cour ouverte à tous vents? L'un d'eux, le frileux, s'était, il est vrai, avancé jusqu'au vestibule; mais nul ne l'avait engagé à y entrer, la Ramée ne l'ayant pas prescrit, un peu par défiance de la médiocre apparence du logis.

On vint enfin les avertir que le roi leur accordait audience. Ils se regardèrent comme pour savoir qui marcherait le premier. Le plus âgé s'empara immédiatement de la tête et les deux autres le flanquèrent sans prononcer une syllabe.

Ils entendirent du vestibule une voix qui disait:

—Vous assurez que ces officiers ne savent point un mot de français. Je l'ai prévu, et sais assez d'espagnol pour me faire entendre d'eux. Allez donc, et veillez à ce que nul ne nous trouble. Si j'ai besoin de quelqu'un, j'appellerai.

Cette voix les fit tressaillir. L'un des jeunes officiers, un petit homme, carré d'épaules, rougit et poussa le coude de son compagnon, qui répondit froidement:

El rey!

—Oui, seigneurs, dit le planton, c'est effectivement le roi que vous venez d'entendre.

Le sourire qui effleura leurs traits à cette réponse était déjà effacé, quand le guide vint à eux et dit:

—Entrez, messieurs.

La Ramée était assis près de sa table, sur laquelle brûlaient des flambeaux. Il feuilletait avec attention les papiers des Espagnols; il trouvait dans le texte même de la recommandation du roi d'Espagne des signes non équivoques de l'intérêt qu'on lui portait par delà les Pyrénées.

Préoccupé comme il l'était, et aussi dans le but de se poser plus dignement, il attendit que le bruit des pas sur le parquet se fût arrêté pour lever la tête et regarder ses nouveaux hôtes. De cette façon, il coupait court à tout cérémonial.

—Soyez les bienvenus, señores, dit-il en espagnol.

Les officiers s'étaient avancés lentement. Ils s'arrêtèrent; la Ramée leva les yeux, et comme s'il eût aperçu des spectres, sa bouche s'ouvrit, son sang se figea dans ses veines. Il avait en face de lui Crillon, à droite Espérance, à gauche Pontis. Un moins brave se fût évanoui de peur. La Ramée se pencha en avant comme pour percer un brouillard magique qui se serait interposé entre lui et de vrais Espagnols, mais comment s'y tromper plus longtemps? La figure de Crillon était sombre, celle d'Espérance grave, celle de Pontis railleuse avec une nuance de haine féroce.

—D'abord, lui dit Crillon, puisque vous nous avez reconnus, ne remuez ni ne criez, car vous sentez bien ce qui arriverait, et vous avez assez d'intelligence pour deviner notre dessein.

En disant ces mots, il avait fait signe à Pontis, qui s'approcha de la
Ramée un long poignard à la main.

—Parlez-nous, si vous avez quelque chose à nous dire, continua le chevalier, mais que ce soit à voix basse, et de façon à n'amener personne ici. Sinon, après vous avoir expédié, nous en ferions autant de cette personne, et je crois tant de meurtres inutiles.

La stupeur, l'épouvante de la Ramée ne sauraient se décrire. C'était, d'ailleurs, beaucoup moins de la frayeur qu'une prostration absolue. L'audace d'une pareille tentative, d'un coup à ce point insensé, suspendait en lui jusqu'à l'intelligence. Esprit et corps se soutenaient, il est vrai, mais paralysés, comme sont ces cadavres que la foudre a calcinés, et qui, monceaux de cendres, conservent encore l'apparence de la vie.

Cette stupéfaction fut telle, qu'il laissa Pontis lui détacher le ceinturon de son épée et le désarmer ainsi, sans rencontrer même l'instinct de la résistance.

Enfin, les vapeurs de cette ivresse se dissipèrent; le sang reprit son cours; le courage inné dans cet homme revint calmer les battements du coeur.

—Si vous êtes venus pour me tuer, dit-il à ses ennemis, pourquoi n'est-ce pas déjà fait?

—Nous ne sommes pas venus pour cela, répliqua Crillon. C'est une extrémité devant laquelle nous ne reculerons cependant pas, si vous nous l'imposez. Mais, jusqu'à présent, je ne la vois pas nécessaire.

—Il peut arriver qu'elle le soit, dit la Ramée, car je ne suis pas un mouton pour me taire toujours comme je viens de le faire dans le premier mouvement de surprise.

—Surprise naturelle, et que je ne blâme pas, reprit le chevalier. Le plus brave peut être surpris; je dois même vous dire que vous n'avez pas mal accepté la chose.

Pendant qu'il parlait, la Ramée avait recueilli ses idées. Semblable au lutteur qui terrassé d'un premier choc se relève et prend mieux ses mesures.

—J'entrevois, dit-il, messieurs, que vous avez commis une grave erreur, et que vous êtes perdus.

Espérance ne bougea pas, Pontis redoubla d'ironique menace, Crillon secoua doucement la tête.

—Ne le croyez pas, dit-il.

—Pardonnez-moi. Il dépend de moi de vivre ou de me faire tuer, avez-vous dit?

—Parfaitement.

—Eh bien! c'est là tout votre calcul. Vous vous êtes dit: il aura peur de la mort et se taira.

—Mous nous le sommes dit en effet.

—De deux choses l'une: ou je me tairai, que ferez-vous de moi? ou je crierai, et vous me tuerez… Que ferez-vous de vous?

—Je ne comprends pas bien, dit Crillon.

—Oui. Si je me tais, vous voudrez me taire signer quelque chose, ma renonciation, par exemple… J'admets que je la signe. Comment ferez-vous pour sortir du camp. Et si vous me tuez ce sera bien pis, que diront mes soldats? Votre sûreté est de tout point bien aventurée.

—Monsieur, repartit Crillon, vous raisonnez si bien que c'est plaisir de discuter avec vous.

—Oui, mais il ne faut pas que la discussion soit longue, dit la Ramée, car vous allez vous faire surprendre.

—Merci, restez calme et ne songez pas tant à nous, car nous sommes sûrs de notre affaire. Oui, nous vous eussions tué si dans le premier mouvement vous eussiez appelé à l'aide; nous vous tuerions même encore si vous le faisiez, parce que les soldats sont portés tout d'abord à se jeter comme des dogues sur ceux que leur maître leur désigne, et que nous ne voulons pas être massacrés avant explication. Mais faites une chose, appelez tranquillement par la fenêtre, ou laissez l'un de nous aller appeler vos principaux officiers, les soldats même si cela vous plaît mieux. Nous sommes prêts.

—A vous battre trois contre mille! s'écria la Ramée riant forcément, mais riant de cette fanfaronnade.

—Non pas, monsieur; il ne faudrait pas m'en défier cependant. Seulement, j'y succomberais. Non, nous ne nous battrions pas contre votre armée; nous lui lirions certains papiers qui sont dans ma poche, et le combat deviendrait impossible.

La Ramée, froidement:

—Que disent ces papiers? demanda-t-il.

—Appelons vos gens, si vous voulez, et vous l'apprendrez en même temps qu'eux. Vous hésitez. C'est le bon parti. Je vois que vous êtes un homme sage.

—J'ai compris, dit la Ramée, que vous essayeriez de débaucher mes soldats par quelque promesse du roi ou même par des calomnies.

—Je leur prouverai tout simplement que vous n'êtes pas plus Valois que je ne suis la Ramée, et cela les refroidira.

—Monsieur! s'écria le jeune homme pâle de colère, prouvez!

—Je veux bien, dit Crillon en s'approchant de la fenêtre en même temps que Pontis appuyait la pointe de son arme sur la chair frissonnante de la Ramée, qui s'arrêta.

On entendit heurter doucement à la porte. Les trois compagnons s'apprêtèrent. Le front de la Ramée s'éclaircit, il allait pousser un cri d'alarme. Pontis raidit sa main, la lame mordit. Espérance étendait déjà les bras pour recevoir un cadavre.

—J'avais fermé les verrous, dit Crillon; ouvrez-les, Espérance, et laissez entrer chez monsieur tous ceux qu'il voudra recevoir. Vous, Pontis, rengainez.

Le visage de la Ramée devint livide. Par excès de bravoure il n'avait pas crié, mais cette assurance de ses ennemis l'accabla. Il perdit contenance.

—Si je voulais, murmura-t-il, nous péririons tous ensemble; mais j'ai ma destinée, vous ne l'arrêterez pas dans son essor. Il est écrit que je serai heureux et glorieux malgré vos papiers et vos poignards.

Crillon sourit et haussa les épaules.

Un majordome se présenta:

—Sire, dit-il, le messager qu'avait expédié ce soir Votre Majesté, est revenu au quartier.

—Revenu! balbutia la Ramée déconcerté par l'éclair de joie qui brilla dans les yeux de ses ennemis, et pourquoi revenu?

—Oh! sire… et dans un état….

Crillon s'approcha de la Ramée.

—Vous ne comprenez pas? lui dit-il à l'oreille. Voulez-vous que je vous explique pourquoi il n'a pas continué sa route vers Paris?

La Ramée tremblait.

—C'est parce que nous l'avons arrêté au passage, continua Crillon, et que nous lui avons pris son message.

—Va! murmura la Ramée au majordome, qui attendait un mot du maître, va!

Les portes se refermèrent.

—Oui, poursuivit Crillon, cette lettre si tendre et si explicite à la fois, ce chef-d'oeuvre d'amour et de politique, est entre nos mains; il n'arrivera pas à son adresse. Voilà pourquoi votre courrier est revenu.

La Ramée n'en pouvait croire ses oreilles, tout en lui tressaillait; ses yeux semblaient crier avidement: Parlez! expliquez-vous! instruisez-moi!

—Nous arrivions vers votre camp avec défiance, dit Crillon, et chaque figure nous était suspecte, comme vous pensez bien. Soudain, nous rencontrâmes votre courrier qui galopait. Le pauvre diable! nous barrions le chemin à nous trois. Il nous compta, et dit, pour nous sonder: «Je parie que ce sont les Espagnols que nous attendons à Reims.—Oui, répliqua en espagnol Espérance, qui le sait à merveille.—Et moi, continua votre homme, je suis attendu à Paris.—Là-dessus, il n'y avait plus à hésiter, c'était un des vôtres, nous arrêtâmes le drôle, et lui prîmes la lettre adressée à votre maîtresse. Une jolie fille, ma foi.

—Quoi! vous la connaissez? articula péniblement la Ramée en essuyant la sueur qui coulait de son front.

—Si nous connaissons Mlle d'Entragues! la perle de beauté, comme vous dites. Demandez à Espérance s'il la connaît, lui, que vous avez assassiné pour elle!

—Oh! rugit la Ramée, touché au coeur plus sûrement par la jalousie que par le poignard.

—Chevalier, dit tout bas à Crillon le généreux Espérance, ménagez ce malheureux.

—Allons donc! s'écrièrent Pontis et le colonel.

—Par grâce!

Cette compassion fut le dernier coup pour la Ramée, il tomba presque inanimé sur un fauteuil.

—Henriette!… murmura-t-il.

—Vous l'avez mise dans une jolie situation, continua Crillon. La voilà votre complice.

—Ma complice!

—Sans doute, complice de rébellion, d'attentat contre la sûreté de l'État et la personne du roi, de faux et d'imposture, de tous vos crimes enfin qui sont énumérés dans cette bienheureuse lettre.

—Ah! mon Dieu! s'écria la Ramée.

—Et le moins qui puisse arriver à cette délicieuse personne, c'est d'être pendue jusqu'à ce que mort s'en suive; mais je crois bien qu'elle sera brûlée….

—Vive! ajouta Pontis avec un ricanement farouche.

—C'est vrai! c'est vrai… dit la Ramée en se levant avec agitation; on pourrait la compromettre. Mais cette lettre, vous l'avez?

—Pardieu!

—Eh bien! hurla le jeune homme, nous allons tous mourir ici, car je vais appeler; je vous ferai tuer ou vous tuerai moi-même. Je ne sais pas ce que je ferai, mais ce sera terrible. Je ne veux pas que cette femme souffre seulement un soupçon à cause de moi.

—Oh! oh! dit Crillon, eh bien, égorgeons-nous, allons….

—Je reprendrai cette lettre sur vos cadavres! ajouta la Ramée écumant de colère. Donnez-la-moi, ce sera mieux.

—Mais vous nous prenez donc pour des idiots? dit doucement le chevalier. Aurions-nous commis cette imprudence de vous rapporter une pièce si intéressante?… Oh! que non pas!

—Où donc est-elle, et qu'en avez-vous fait? demanda le jeune homme, à qui ces paroles ne paraissaient que trop vraisemblables.

—A l'heure qu'il est, un brave homme de notre suite l'a dans ses mains pour nous la remettre à notre retour. Si nous n'étions pas revenus demain à midi, comme j'y compte, ce messager, plus sûr que le vôtre, continuera son chemin, et rendra la lettre du roi de Reims au roi de Paris. C'est alors que Mlle d'Entragues aura maille à partir avec MM. les présidents de la Tournelle et autres.

—Elle est perdue! s'écria la Ramée en proie au plus touchant désespoir. Messieurs! messieurs! c'est là le coup qui m'abat. Messieurs! épargnez cette jeune fille innocente. Elle est innocente, je vous jure!

—Vous êtes aveugle, mon cher monsieur, dit Crillon, c'est une coquine!

—Messieurs! vous êtes gentilshommes, vous ne ferez pas usage de vos forces contre une femme. Elle serait punie pour avoir été généreuse. Elle était ma fiancée, seigneurs!

—Cela n'empêche pas une femme d'être pendue, dit flegmatiquement Pontis.

—Oh! seigneur chevalier… Ah! brave Crillon! Voyez si je demande quelque grâce pour moi. Non, tuez-moi, je tends la gorge… frappez! mais, épargnez une pauvre femme.

—Cela n'est plus possible, dit Crillon, nous allons être obligés de faire ici un scandale enragé. Vous mort, on va débiter des phrases entrecoupées de moulinets d'épée, le contre-coup s'en fera sentir peut-être bien loin: nous ne serons pas à midi à l'endroit où nous attend notre compagnon, et ma foi, demain matin la lettre sera donnée à Henri IV. Ainsi, vous aurez beau vous faire tuer ici, j'aurai beau dire à tous vos hommes que vous êtes un faux prince, j'aurai en vain exterminé les Espagnols, car ils ne se rendront pas ainsi,—ils savent trop bien ce qui les attend,—je me serai inutilement fait écharper avec mes deux compagnons, votre destinée, comme vous dites, n'en rejaillira pas moins sur votre complice, et gare le gibet pour toute cette jolie couvée de reptiles qu'on appelle les Entragues.

—Eh bien! dit la Ramée avec un geste sublime, pas de scandale, pas de bruit, pas de combats. Vous serez à midi à l'endroit indiqué. Vous y serez dans deux heures, s'il n'y a que deux heures de chemin d'ici à cet endroit.

—Ah! voyons, fit le chevalier, frappé ainsi que ses amis de l'auréole majestueuse qu'un splendide amour jetait au front du coupable.

—C'est moi que vous voulez, n'est-ce pas, dit le jeune homme, ce n'est pas elle. Vous avez besoin de mon déshonneur, et de ma condamnation, non pas du supplice de la pauvre créature que j'aime. Je vous accorde ce qu'il vous faut. Je pourrais me faire tuer ici, vous n'auriez qu'une demi-victoire. Prenez-moi vivant, vous me dégraderez, vous me condamnerez. Je me livre. Seulement, épargnez-la!

Les trois hommes se regardèrent saisis d'étonnement.

—Oh! ne soupçonnez aucun piége, interrompit le jeune homme. Il n'y en a pas. Franc jeu. Mais d'abord, jurez-moi par le nom de Crillon que vous n'avez point cette lettre ici, cachée sur l'un de vous.

—Je le jure! dit Crillon, et ne me parjure jamais.

—Je le sais, il suffit. Nous allons partir tous quatre. Vous voyez si je me fie à l'honneur, moi. Nous rejoindrons votre compagnon, il vous rendra la lettre que vous lui avez confiée, vous me la livrerez, et ensuite je vous appartiens. Faites.

—Voilà un homme! ne put s'empêcher de dire Crillon.

—Qui eût été un brave homme… ajouta Espérance.

—Si Proserpine ne lui avait appliqué sa griffe, grommela Pontis; mais elle la lui a appliquée, et à quelle profondeur, sambious!

—Eh bien, messieurs, acceptez-vous? demanda la Ramée, tremblant d'être refusé.

—C'est dit! s'écria le chevalier, et bien vous prendra d'avoir été rond en affaires. Je vous épargnerai toute souffrance inutile. Mon projet était de vous dégrader de vos titres usurpés, et de vous en fouetter le visage en présence de votre armée; j'avais toutes les preuves nécessaires pour vous infliger cette torture. Je ne le ferai pas. Vous êtes entré roi pour ces coquins, roi vous sortirez; jouissez de votre reste. Une fois dehors, je ne réponds plus de rien.

—Je n'ai demandé qu'une grâce, dit froidement la Ramée. Je l'ai; que m'importe le reste!

—Eh bien, partons! reprit Crillon.

—Partons! répétèrent ses amis.

La Ramée appela ses gens, et d'une voix calme:

—Les chevaux de ces messieurs et le mien, dit-il.

—Veillons toujours! murmura Pontis à l'oreille d'Espérance, le drôle a déjà échappé à des cordes plus solides que celle-ci.

—Monsieur de Pontis, répliqua mélancoliquement la Ramée, qui l'avait entendu, ne veillez pas, c'est inutile; la chaîne par laquelle vous me tenez cette fois, je n'essayerai pas même de la rompre.

Puis s'adressant à ses officiers, qui peu à peu apparaissaient dans la cour:

—Je vais faire une reconnaissance avec ces messieurs, dit-il. Bonne garde!

Et comme il était salué de quelques cris de: Vive le roi! qui faisaient bondir Crillon sur sa selle:

—Adieu royauté! murmura-t-il avec une expression si touchante qu'Espérance se sentit remué jusqu'au fond de l'âme.

Quelques minutes après, la cavalcade traversait silencieusement le camp, conduite par la Ramée.