III

COMMENT LA LIGUE SERVIT À BATTRE L'ESPAGNE ET RÉCIPROQUEMENT

La petite troupe arriva ainsi au bourg d'Olizy où devait attendre le compagnon mystérieux, possesseur de la lettre. La Ramée appelait de ses voeux les plus ardents le terme du voyage.

Sans armes, impassible, plongé dans une rêverie profonde, il avait accompli le trajet conduit par son cheval qui suivait les autres, et n'avait donné aucun sujet d'inquiétude à ses gardiens.

A Olizy, on trouva dans une hôtellerie celui que Crillon y attendait. C'était frère Robert qui, pour se désennuyer, avait pris place à une fenêtre du premier étage, et contemplait le spectacle toujours animé d'un marché de petite ville.

La Ramée ne parut pas surpris quand il se trouva en présence du moine. Il comprit l'alliance secrète de ces hommes; il sentit que sa destinée se brisait contre un écueil inévitable. Résigné comme les fanatiques arabes, il ne manifesta ni amertume ni défiance.

—Nous avons réussi, dit Crillon au génovéfain, grâce à votre concours, et je crois la duchesse vaincue. Elle n'a plus rien à faire désormais.

La Ramée étouffa un soupir, tandis qu'on racontait l'histoire de son dévouement et de sa défaite.

Le moine prenant Crillon à part:

—Vous prendrez garde, dit-il, qu'on ne vous l'enlève en route; si secrète que nous ayons tenue cette expédition, le bruit peut en être arrivé aux oreilles de la duchesse, et une embuscade est bientôt tendue. Vous comprenez facilement l'intérêt des complices à empêcher les révélations du coupable. Avez-vous été suivi en venant de Reims?

—Je ne crois pas. Nous avons marché vite.

Cependant la Ramée, impatient, dit à Espérance:

—Pourquoi se consulte-t-on ainsi? Nous sommes arrivés. Voilà votre compagnon. Où est la lettre?

—C'est juste, répliqua Espérance, qui alla troubler aussitôt l'entretien de Crillon et du moine.

Crillon s'empressa de demander la lettre à frère Robert. Celui-ci la tira d'une poche intérieure de sa robe; mais, au lieu de la donner à la Ramée, qui étendait une main avide:

—Quand il aura la lettre, dit-il tout haut, vous ne le dominerez plus.

—C'est vrai, mon frère, répliqua Crillon; mais j'ai promis.

—Cette lettre, continua opiniâtrement le moine sans s'inquiéter de la colère convulsive qui commençait à agiter la Ramée, c'est à la fois la conviction de son crime et la preuve de ses intelligences avec les plus cruels ennemis du roi. Il n'est pas le seul qui mérite d'être puni.

—Je l'ai achetée de ma vie; elle est à moi, s'écria la Ramée.

—Et je l'ai promise, répéta Crillon. Il faut la rendre.

—Ce devrait être déjà fait, chevalier de Crillon, dit la Ramée, en se déchirant les doigts à coups d'ongles.

—Ne la rendez que lorsqu'il sera mis en sûreté à Paris, messieurs, interrompit le moine.

—Ce serait manquer à ma parole, dit Crillon. Donnez, frère Robert, donnez la lettre à ce jeune homme.

—Au-dessus de votre parole, il y a le salut de l'État et du roi, s'écria frère Robert.

—Au-dessus d'une parole donnée, il n'y a rien, dit Espérance.

Le génovéfain, s'approchant de ce dernier:

—Cette lettre, lui dit-il à demi-voix avec un regard pénétrant, c'est la perte d'une femme ou plutôt d'un monstre qui, si vous ne l'étouffez, perdra elle-même Gabrielle.

Espérance tressaillit. Pourquoi frère Robert lui disait-il cela, à lui, avec ce mystère? Il savait donc tout, il devinait donc tout, cet étrange personnage?

Pontis approuva le moine très-haut et très-vivement.

—Avec les traîtres, disait-il, toute ruse est légitime.

Mais Crillon rougissait déjà sous le regard dédaigneux de la Ramée. Il prit la lettre des mains de frère Robert et la donna au vaincu sans condition ni commentaire.

La Ramée l'ouvrit précipitamment, la lut et demanda du feu. Espérance se hâta d'aller lui chercher une lumière dans la pièce voisine. Alors le prisonnier brûla le fatal papier, et en dispersa au vent les cendres ou plutôt la fumée, qu'il suivit du regard jusqu'à ce que tout se fût évanoui.

À partir de ce moment il s'assit et ne donna plus signe d'inquiétude ni même d'attention à ce qui se passait autour de lui.

Mais Crillon et le moine avaient délibéré et discuté. Plus d'une fois le chevalier avait paru en désaccord avec son interlocuteur; cependant celui-ci finit par céder. Crillon s'approchant de Pontis et d'Espérance, qu'il prit à part:

—Vous allez, dit-il, conduire le prisonnier à Paris; frère Robert vous suivra. Vous hâterez le pas, et à la moindre tentative de rébellion, à la moindre apparence de secours qui serait offert à la Ramée, pas d'hésitation, cassez-lui la tête.

—Soyez tranquille, colonel, dit Pontis.

—Il ne tentera rien, répliqua Espérance. Désormais c'est un homme mort: mais pourquoi nous quittez-vous, monsieur; est-ce une indiscrétion de vous le demander?

—Nullement. J'ai fait observer au génovéfain que c'était un crève-coeur pour moi de quitter ce pays en y laissant un millier d'hommes armés contre notre roi Henri IV. Le frère prétend que sans chef ils se dissiperont tout seuls. Moi je dis qu'il suffit de la duchesse, ou de l'Espagnol, ou de M. de Mayenne, pour donner une vie dangereuse à ce corps de mutins. Je les veux réduire.

—Vous seul?

—J'ai mon plan, ne vous mettez pas en peine. Il me reste une recommandation à vous faire, Espérance, c'est de vous défier de votre tendre coeur. Songez qu'il faut que ce la Ramée soit roué vif en place de Grève. Pas de négligence.

—Le pauvre insensé!

—Quant à vous, Pontis, on vous a pardonné votre débauche de l'autre soir; vous l'avez réparée par un bon service à partir du moment où vous nous avez rejoints. Cependant vous remarquerez que le chien Rustaut s'est le mieux conduit en cette circonstance. Mais si vous touchez d'ici à Paris un verre qui sente le vin, je vous fais pendre comme un coquin.

—Monsieur, monsieur, murmura le garde, épargnez-moi et faites-moi l'honneur de me corriger autrement que par des menaces.

Après avoir ainsi tout réglé, Crillon mit la troupe en chemin. La Ramée marchait entre Espérance et Pontis; frère Robert suivait, armé d'un long pistolet qu'il cachait sous sa robe.

Crillon donna une lettre au génovéfain pour le gouverneur de Château-Thierry, qu'il priait d'accorder une escorte au prisonnier et de fournir un chariot couvert pour l'enfermer, de peur que sa ressemblance avec Charles IX n'éveillât quelque soupçon chez les malintentionnés du pays.

Au premier embranchement de la route, le chevalier quitta ses gens et retourna en arrière pour accomplir sa mission à Reims. Le prisonnier, avant de prendre congé, salua civilement Crillon et lui dit:

—Si nous ne nous revoyons pas, monsieur, tenez-vous pour remercié.
Pardonnez-moi et oubliez-moi.

—Peut-être ferai-je mieux que cela pour vous si vous continuez à être sage, répliqua Crillon, ému par cette résignation; à tout péché miséricorde.

Et il tourna bride.

—Que veut-il dire? demanda la Ramée; il me répond comme si j'avais sollicité une grâce.

—Taisez-vous, pauvre orgueilleux, interrompit Espérance d'une voix douce et grave. Le chevalier veut dire que jamais un bon chrétien ne doit désespérer ni des hommes ni de Dieu. Vous êtes jeune; l'horizon vous semble un peu borné peut-être, en ce moment; mais après celui-là il y en a d'autres. Marchons, et vous les verrez se dérouler devant vous.

La Ramée le regarda surpris. Lui qui ne comprenait pas le pardon des injures, il ne pouvait y croire chez les autres.

On arriva à Château-Thierry, et le gouverneur ayant fait droit à la requête de Crillon, le voyage s'acheva plus rapidement, sans événement digne de remarque.

Cependant Crillon avait trouvé le camp de la Ramée dans une inquiétude mortelle. La disparition du chef ne s'expliquait pas. On voyait les officiers chercher, s'enquérir, causer à voix basse, et les soldats commençaient à se regarder les uns les autres, en demandant qu'on leur montrât le roi Charles X.

Les Espagnols, isolés au milieu des Français, voulaient savoir ce qu'étaient devenus les trois envoyés de leur nation, dont tout le camp, la veille, avait célébré l'arrivée, et la garde des postes avancés ne savait dire autre chose que ce qu'elle avait vu, c'est-à-dire la Ramée partant au petit jour avec ces officiers, qui l'accompagnaient pour une reconnaissance.

L'inquiétude devint de l'effroi. L'effroi se changea en panique. Il fut décidé qu'on enverrait prendre des nouvelles auprès des chefs secrets de l'entreprise, chez M. de Mayenne, chez la duchesse de Montpensier. En attendant, on fouilla les environs, on poussa jusqu'à Olizy, où s'était faite la première halte de la Ramée et de ses ravisseurs.

Les nouvelles qu'on apprit là étaient accablantes. Le roi marchait sur
Paris. Le roi semblait plutôt un captif qu'un maître. Le roi avait disparu.
Ces nouvelles apportées au camp y produisirent l'effet d'un coup de pied de
cheval dans une fourmilière.

Le tambour bat, les hommes prennent les armes, on accuse les Espagnols de trahison, puisque le roi a disparu avec des Espagnols.

Ceux-ci se retranchent, après avoir donné des explications d'autant moins satisfaisantes, qu'ils comprenaient moins encore que les Français ce qui venait d'arriver. Ils protestent que si les trois Espagnols envoyés par Philippe II ont emmené le roi, c'est pour quelque dessein important. On leur répond que l'action d'emmener le chef et de le cacher, sans donner de ses nouvelles, est une trahison palpable. Des mots on en vient aux injures, le vocabulaire espagnol en est riche. Des injures on passe aux coups.

La mêlée commence. Les vieilles dettes se payent. Les Espagnols, moins nombreux et très-décontenancés, se laissent entamer, par suite d'une mauvaise disposition de leurs commandants. Le sang coule et aveugle les combattants.

C'est le moment où Crillon arrivait sur le lieu de la scène. Un blessé qu'il rencontre lui explique de quoi il s'agit; cet homme était intelligent, il raconte au chevalier que, si ces gens-là pouvaient seulement s'entendre une minute, ils cesseraient aussitôt de se battre.

Mais le bon chevalier ne partage pas l'opinion du blessé. Il trouve le spectacle agréable. Il est placé sur un tertre qui domine l'action. Voir des Espagnols et des ligueurs s'entre-déchirer, c'est une bénédiction du ciel. Crillon juge les coups, mord de plaisir sa moustache grise, on dirait un vieux chat se pourléchant à l'odeur des viandes que le boucher dépèce, et que lui, chat, se propose d'entamer plus tard.

Mais les Espagnols, bons soldats, exercés par une longue guerre, ne se laissent pas malmener sans riposte. Ils reprennent du champ et se renferment dans les maisons du village voisin; ils s'y barricadent tandis que leurs meilleurs carabiniers tournent et retournent, abattant ça et là les plus acharnés ligueurs. Crillon, de plus en plus heureux, sait gré aux Espagnols de décimer si généreusement les gens de la Ligue.

Ceux-ci plient, le moment de l'explication va avoir lieu, car ils énumèrent leurs blessés et leurs morts. Mais ce n'est pas là le compte de Crillon.

—Des Français! s'écrie-t-il, battus pat des Espagnols, harnibieu!

Et il s'élance au milieu des combattants.

Ce terrible harnibieu avait grande réputation en France et à l'étranger. Crillon le poussait d'une façon particulière, avec des poumons si puissants qu'il dominait partout le bruit du combat.

Les ligueurs, déjà furieux d'avoir été battus, plus furieux encore de se l'entendre reprocher, demandent quel est cet homme inconnu qui se met ainsi tout à travers les mousquetades, quand il n'y a que faire.

—Eh! mordieu! je suis Crillon, dit le vieux guerrier, ne me reconnaissez-vous pas?

—Crillon! répètent les Français surpris et effrayés à la fois.

—Nous sommes donc attaqués par les troupes du roi? demande un officier ligueur.

—Vous allez l'être, répond Crillon, je précède l'avant-garde.

—Par la trahison des Espagnols! s'écrie l'officier.

—Vous l'avez dit, mon brave.

—Sus aux Espagnols! crient cent voix autour du chevalier.

—En avant! rugit Crillon, dont l'épée de flamme électrise toute la troupe française.

A sa voix, sous ses ordres, chacun se précipite. Les maisons sont enfoncées, déjà elles brûlent; les Espagnols écrasés, égorgés, battent la chamade; mais Crillon fait la sourde oreille. Le carnage continue, les morts s'entassent, l'écharpe rouge d'Espagne disparaît sous les flots de sang. En vain quelques fuyards essayent-ils de gagner la campagne, on les rattrape, on les assomme sans pitié. Et Crillon se contente de dire à ceux qui demandent quartier:

—A votre sortie de Paris, le roi vous avait pardonné, vous avait renvoyés en vous enjoignant de n'y plus revenir, et vous êtes revenus: c'est votre faute!

Quand tout est fini, quand il ne reste plus debout que des Français, ceux-ci, bien que glorieux de leur victoire, regardent avec inquiétude le chevalier, qui attend du haut de son cheval que le silence et l'ordre se soient rétablis. Crillon est satisfait, la journée a été bonne, plus un Espagnol et trente ligueurs de moins.

—Eh bien! ligueurs, dit-il, savez-vous ce que vous venez de faire? Vous avez signé votre paix avec le vrai roi. Vous en aviez un faux hier. C'était un fantôme envoyé par ces traîtres Espagnols, et vous fûtes assez sots, assez mauvais Français pour le servir. Vous vous demandez ce qu'il est devenu. Il s'est rendu au vrai roi de France, et ce matin avant le jour, il a quitté votre camp; il est sur la route de Paris pour aller faire sa soumission à notre maître.

Un silence de désespoir et d'effroi régnait dans la foule qui se sentait à la merci de cet audacieux vainqueur. Quant à Crillon, tranquille comme s'il avait eu derrière lui cent mille hommes:

—Que craignez-vous? ajouta-t-il. Je vous déclare libres. Partez dans vos foyers si vous en avez le désir; je vous engage ma foi que nulle poursuite ne sera faite. Mais, direz-vous, que devenir? voilà bien des carrières finies. Faites mieux: revenez avec moi à Paris. Vous vous êtes comportés en braves et vous serez traités comme tels. S'il vous faut de l'argent, vous en aurez; de l'avancement, je vous en promets: cela vaut mieux, je crois, que la réputation d'assassins, de traîtres et la misère. Votre chef vous a abandonnés, l'Espagnol vous dupait, un vrai Français vous appelle. Suivez Crillon harnibieu! vous savez ce que vaut sa parole.

On vit les têtes s'agiter confusément, se consulter par des regards prompts et avides. Puis comme si une même pensée eût jailli soudain de ces mille cerveaux:

—Plus d'Espagnols! vive la France! s'écrièrent-ils;

—Et vive le roi! ajouta Crillon, sinon il n'y a rien de fait.

—Vive le roi! répétèrent les nouveaux convertis.

Crillon sentit qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il fit plier le camp à la hâte, réunit les officiers, les caressa, leur promit ce qu'ils voulurent et les emmena derrière lui, laissant la masse à elle-même, bien assuré que le corps suit toujours la tête.

Cette troupe d'officiers fut entraînée avec une telle précipitation; Crillon, sur la route, leur fit donner tant de soins; il y eut dans cette marche tant d'ordre et d'adresse à la fois; le rusé guerrier sut si habilement à chaque ville que traversaient les détachements, les entourer de troupes fidèles qui achevaient ou maintenaient la conversion, que, dans un délai invraisemblable, on vit entrer à Paris tout ce qui naguère s'appelait l'armée du roi Charles X.

Crillon rangea cette troupe en bataille au faubourg Saint-Martin; il eut soin de lui donner la plus favorable apparence, et, se mettant à la tête avec une bonne humeur irrésistible, il conduisit au Louvre ces ligueurs qui menaçaient, huit jours avant, de mettre à feu et à sang toute la France.

—Sire, dit-il au roi, qui n'en pouvait croire ses yeux, j'amène à Votre Majesté un régiment de volontaires qui ont détruit en Champagne les garnisons Espagnoles. Ils voudraient bien savoir ce qu'est devenu un certain la Ramée soi-disant Valois, qui fomentait là-bas une sédition et se faisait appeler Majesté.

—Il est en prison au Châtelet, dit le roi avec un sourire, et on instruit son procès en ce moment.