IV
PREMIÈRE CHASSE
Le roi était parti pour chasser à Saint-Germain. Mais la pluie étant venue, la chasse ne put avoir lieu.
On passa la journée assez tristement dans le vieux château, et le roi au lieu de parcourir la forêt, travailla, joua ou dormit. La cour s'ennuya plus que lui.
Le lendemain matin seulement, arrivèrent les dames. Henri alla au-devant de Gabrielle qu'il trouva mélancolique et froide, malgré les efforts qu'elle faisait pour se vaincre. Le temps ne disposait pas à la gaieté, il était gris, aigre; les nuages couraient chargés de neige, qu'ils n'osaient envoyer sur terre parce qu'on était au printemps, et que c'eût été contre les lois de la guerre; mais cette neige parcourant l'espace, se vengeait en promenant partout sur son chemin la rigueur d'un froid de décembre.
Cependant les arbres poussaient déjà leurs feuilles vertes et l'oiseau chantait dans les bois. Dans la forêt on voyait s'ouvrir ces longues perspectives fraîches dont l'oeil est caressé; les tapis d'émeraude émaillés de fleurs se déroulaient sous les voûtes verdoyantes des chênes. Il ne manquait au tableau qu'un sourire du soleil. Il eût sans doute tout ranimé sur la terre, les plantes et les coeurs.
Henri conduisit Gabrielle dans les parterres où l'armée des jardiniers essayait de faire fleurir trop tôt ces lilas et ces roses qui, quinze jours plus tard, se fussent épanouis magnifiquement tout seuls. La marquise était enveloppée d'une mante fourrée, le roi, en guerrier qui brave les saisons, se promenait dans une tenue printanière, pourpoint de satin mauve et haut-de-chausses blanc. C'était d'une fraîcheur à faire trembler.
—Comme vous voilà sombre, marquise, dit le roi en prenant une des mains de Gabrielle, vous grelottez et vous boudez. C'est la représentation exacte du temps qu'il fait.
—J'avouerai, sire, qu'en effet j'ai froid et aux épaules et à l'esprit.
—Et au coeur?
—Je n'ai pas parlé du coeur, sire, dit doucement Gabrielle.
—C'est toujours cela de sauvé!… Vous m'en voulez de vous avoir fait quitter Paris, marquise, vous préférez Paris?
Gabrielle rougit. Peut-être le vent devenait-il plus froid.
—Je n'ai jamais, répondit-elle, de préférence sans consulter le bon plaisir du roi.
—Oh! comme cette parole serait douce et bonne, si la résignation n'en faisait tous les frais, s'écria Henri. Voyons, marquise, ouvrez-moi ce cher petit coeur. Depuis quelque temps vous me recevez avec trop de réserve. Que me reprochez vous? Ai-je changé? Avez-vous conservé quelque levain des jalousies passées?
En parlant ainsi, Henri suivait d'un oeil pénétrant chaque nuance de la physionomie loyale de Gabrielle; et cette curiosité ne dénotait pas chez le bon roi une parfaite tranquillité de conscience.
Gabrielle ne manifesta rien qui donnât raison aux suppositions d'Henri.
—Non, sire, dit-elle avec un accent dégagé qui rassura tout à fait le roi.
—Cela m'eût étonné, ajouta-t-il: car si jamais conduite fut exemplaire, c'est la mienne.
Gabrielle sourit sans amertume.
—Vrai, dit le roi, j'ai rompu avec tout ce qui peut vous affliger; vrai. D'ailleurs n'ai-je pas l'âge de me montrer raisonnable? suis-je pas un grison? et n'ai-je pas près de moi la plus angélique des femmes?
Les deux mains se pressèrent affectueusement, mais les nuages ne s'envolèrent pas du front pur de la marquise.
—Ce n'est pas la faute du roi, murmura-t-elle, si je suis triste.
—A qui donc la faute?
—A moi, à moi, qui m'alarme de tout, et qui suis une nature malheureuse.
—Mais quelle sorte de chagrins pouvez-vous vous faire, marquise? Laissez cela aux pauvres martyrs couronnés, sur lesquels vingt fois par jour tombe une souffrance imprévue. Ceux-là ont le droit d'avoir l'esprit sensible. Mais vous, n'êtes-vous pas entourée de gens qui ôtent les épines de votre sentier? Ainsi, à moins que vous ne les cherchiez vous-même, selon l'habitude des femmes….
—Je ne crois pas, dit vivement Gabrielle. Non, mes chagrins ne sont point aussi chimériques que Votre Majesté veut bien le supposer. N'ai-je pas d'abord cette plaie incurable du mépris de mon père?
—Oh! votre père!… Voilà un mépris dont je ne m'inquiéterais guère.
Depuis qu'il est nommé grand maître de l'artillerie, par préférence à
Sully, M. d'Estrées ne devrait plus tant vous mépriser, ce me semble.
—Sire, c'est un grand ressentiment qu'il nourrit au fond du coeur contre moi, et une fille ne peut voir sans regret changer ainsi le plus tendre père.
—Ne me dites donc pas de ces choses-la, marquise; ce tendre père était un féroce gardien qui vous eût fait damner. Rappelez-vous Bougival et le bossu Liancourt. Allons, allons, si vous regrettez ce père-là au point de me bouder, je vous accuserai de n'être plus naturelle, et de me chercher noise, pour quelque grief caché.
Gabrielle tressaillit.
—En vérité, sire, répondit-elle, vous vous obstinez à ne pas comprendre ma situation. Faut-il que je l'explique à un esprit aussi délié, à un coeur aussi délicat que le vôtre? Quoi! maîtresse du roi! moi, qui étais une fille irréprochable et de bonne maison. Maîtresse du roi! Un honneur dont je dois être fière et qui me déshonore. Si vous saviez comment le peuple m'appelle!
—Le peuple vous aime pour votre grâce et votre bonté.
—Non; le peuple me hait d'occuper une place où il voudrait voir une femme légitime vous donner des dauphins et des princesses. Le peuple se marie, sire, et respecte le mariage.
—Ah! si vous me reprochez cela, dit Henri abattu, si ma douce Gabrielle me querelle au sujet de choses convenues….
—A Dieu ne plaise, sire! Suis-je ambitieuse? suis-je avide? me suis-je jamais mêlée des affaires de votre État? suis-je âpre à la curée des places et des largesses? me croyez-vous assez vaine, assez sotte pour oublier mon humilité? Sire, jugez-moi bien, je n'ai que votre opinion pour me consoler de celle des autres; rendez-moi du moins justice, et n'attribuez pas à des calculs le peu d'amertume qui s'exhale de mon coeur.
—Je sais, je sais, murmura Henri qui croyait au désintéressement de cette âme généreuse. Mais une plainte prouve que vous souffrez, et vous voir souffrir c'est la torture pour moi-même.
—Je n'en demande pas plus, dit vivement Gabrielle, et ce seul mot de mon roi me suffit. Dès que vous avez compris que je souffre, dès que vous me plaignez, je me déclare satisfaite, et vais travailler à me consoler, à me guérir de cette tristesse qui offusque vos regards.
En disant ces mots, elle redressa la tête et parut secouer dans la bise ses longs cils humides de quelques larmes.
—Ma pauvre Gabrielle, articula sourdement le roi, dont l'excellent coeur s'était pris à cette innocente supercherie, tu souffres, oui, je le sais; on te fait endurer en ce moment des injustices dont je m'aperçois plus que je ne le puis dire, à toi, la meilleure, la plus parfaite femme qui ait jamais approché d'un trône. Les coquins! ils ne savent pas apprécier cette âme qui, au lieu de se venger, pleure et puis se hâte de cacher ses larmes. Mais patience! je ne suis pas le maître chez moi, Gabrielle. Tout me presse et me domine. J'ai le Valois la Ramée, j'ai la duchesse scélérate avec tous ses Châtel. J'ai Mayenne en campagne. Il faut parer à tout. Ce n'est pas le temps de songer aux affaires de mon coeur. Patience… un jour viendra, marquise, où je serai au faîte: ce jour-là, c'est moi qui ferai la loi aux autres, et je ferai respecter Gabrielle. Je m'entends… je m'entends!
—Sire! s'écria la marquise, votre bonté va plus loin que ma douleur elle-même, pardonnez-moi. J'étais folle, j'étais misérable. Devrais-je ainsi jeter du fiel dans la coupe où Votre Majesté puise l'oubli de ses importants travaux? Non, sire, je suis heureuse, très-heureuse, j'ai dit tout cela par caprice, par humeur de femme. Je ne me plains de rien, pardonnez-moi. Et d'ailleurs, tenez, voilà le soleil qui perce les nues; il éclaire tout dans la nature; tenez, mon oeil brille; le rayon joyeux descend jusqu'au fond de mon coeur.
—Vous êtes une excellente femme, Gabrielle, murmura le roi ému en la baisant au front, et j'ai dit ce que j'ai dit.
Il achevait à peine, lorsqu'à l'extrémité de l'allée où ils se promenaient apparut le petit la Varenne, le digne messager secret d'Henri, dont la réputation était trop connue à la cour. Ce vertueux personnage tournait le dos discrètement et regardait des primevères et des giroflées avec une attention qui témoignait de ses goûts champêtres.
Le roi l'avait vu, mais s'était bien gardé de paraître l'apercevoir.
La marquise l'aperçut, elle, et se mit à rire.
—Ah! dit-elle, le porte-poulets de Sa Majesté….
—Bon! s'écria Henri, où donc?
—Là-bas, tenez, sire, il se baisse jusqu'à mettre le nez sur des violettes. Qu'il prenne garde, le pauvre homme.
—A quoi donc?
—En se baissant ainsi, il retourne ses poches et les billets doux vont s'en échapper.
—Toujours railleuse, ma Gabrielle.
—Sans malice, sire, je vous jure. Mais appelez-le, il a peut-être quelque chose à vous dire.
—De sérieux, c'est possible. Je l'avais chargé de m'apporter des nouvelles du procès de Paris.
—Vous gagnez toujours les vôtres, dit en riant Gabrielle, qui entraîna le roi au-devant du petit la Varenne.
Celui-ci, tout baissé qu'il était, avait vu ce mouvement par l'angle du V que formaient ses deux jambes. Il crut prudent d'éviter la rencontre de Gabrielle, et, sans affectation, s'éloigna en herborisant, pour gagner un couvert de lilas voisin.
—Oh! oh! dit Gabrielle, je crois que je lui fais peur.
—Double brute, grommela le roi dans ses dents, Dirait-on pas qu'il se cache de vous? Holà, Fouquet! holà, drôle!
Fouquet était le vrai nom du personnage qui, en s'enrichissant, jadis maître d'hôtel de Catherine de Navarre, avait orné ce nom du marquisat de la Varenne, ce qui avait fait dire à Catherine, soeur du roi, que la Varenne avait plus gagné à porter les poulets du roi qu'à piquer les siens.
Quand on l'appelait Fouquet, le nouveau marquis comprenait que le temps était à l'orage. Il dressa l'oreille et accourut près du roi en faisant mille et mille excuses à Gabrielle, dont l'hilarité allait toujours croissant.
Henri, qui avait tant d'esprit, n'eût-il pas dû remarquer qu'une femme aussi rieuse lorsqu'il s'agit de jalousie, ne peut être une amoureuse bien brûlante? Mais, hélas! les gens d'esprit ne sont-ils pas les plus aveugles?
—Çà, dit le roi, tu as l'air de fuir quand on t'appelle. Est-ce un jeu?
—Oh! sire, je n'avais pas vu Votre Majesté ni Mme la marquise. Ces touffes me dérobaient leur auguste présence. Sans cela je ne me fusse pas permis de respirer l'odeur des fleurs.
—Il me fera mourir de rire, dit Gabrielle. Sortez-le d'affaire, il se noie.
—Mais non, interrompit le roi, il ne saurait être embarrassé, il n'en a pas sujet. Voyons, m'apportes-tu des nouvelles du procès?
—Oui-da, sire; mais tout n'est pas fini, les juges délibèrent encore sur la peine.
—Que présume-t-on?
—Une condamnation, sire.
—Et l'accusé!
—Ce la Ramée se tient fort bien aux débats. Il pose comme si quelque peintre était là pour le dessiner, mais il a beau faire, sa tête n'est plus solide sur ses épaules. Au surplus, sire, quand la délibération sera close, M. le premier président m'a promis d'envoyer un exprès à Votre Majesté pour l'instruire avant que l'arrêt soit prononcé. Cela ne peut tarder.
—Vous voyez, dit le roi à Gabrielle, que le porte-poulets est cette fois simple huissier du parlement.
—Bah! bah! répondit la marquise; fouillez bien dans ses petites poches.
Voulez-vous que je vous y aide?
La Varenne prit un air de componction qui redoubla la belle humeur de Gabrielle; mais il eût été bien embarrasse de répondre, lorsqu'on entendit un coup de feu retentir sur la lisière de la forêt, et les échos de la vallée le répéter jusqu'à l'horizon. La voix des chiens éclata au loin comme une fanfare et se tut.
—Oh! oh! dit le roi, on chasse chez moi et l'on tue, à ce qu'il paraît! Qui donc chasse à Saint-Germain quand mes chiens sont au chenil et mon arquebuse au croc?
—Sire, dit la Varenne, c'est M. de Crillon qui, ce matin, avant le dîner de Votre Majesté, est venu courre un lièvre.
—Crillon!… tiens, tant mieux, s'écria le roi en s'épanouissant; nous dînerons ensemble. Est-il seul?
—Il est avec ce beau jeune seigneur, si riche, à qui Votre Majesté a donné droit de chasse.
—Espérance, peut-être, dit le roi sans malice, et par conséquent sans regarder Gabrielle qui, à ce nom, sentit la flamme monter jusqu'à ses cheveux.
—Oui, sire, M. Espérance.
—Eh bien, montons à cheval pour les aller surprendre, dit le roi.
Voulez-vous, marquise? Il fait beau, et nous gagnerons de l'appétit.
—Volontiers, répliqua Gabrielle, dont le coeur battait de joie.
—Je vais prendre un habit de cheval et me botter, dit le roi. Viens, la
Varenne.
—Moi, je suis tout habillée, dit Gabrielle, et j'attendrai mon cheval en me promenant à ce bon soleil.
—Je vous demande quelques minutes, s'écria le roi. Hâtons-nous la Varenne, hâtons-nous, pour ne pas faire attendre la marquise.
Gabrielle, ivre d'un doux espoir, s'appuya sur la balustrade de pierre, inondée de lumière chaude, et remercia Dieu, dont la providence et la riche bonté n'éclatent nulle part aussi splendidement que dans ce lieu, la plus merveilleuse de ses oeuvres.
Tandis qu'elle s'absorbait dans ses rêves passionnés, Henri poursuivait sa route vers le château, et la Varenne déployait ses petites jambes pour le suivre.
Ils ne furent pas plus tôt dans les appartements où les valets de chambre habillèrent Sa Majesté, que le porte-poulets, profitant de chaque sortie des gens de service:
—Sire, dit-il tout bas, Mme la marquise m'a fait bien peur avec sa plaisanterie de me fouiller.
—Pourquoi donc, la Varenne?
—Parce qu'elle eût trouvé quelque chose dans mes poches, sire.
On tendit les bottes au roi.
—Quoi donc? demanda Henri dans un intervalle.
—Votre Majesté sait bien où j'ai été de sa part.
—Sans doute; mais tu n'as pas dans ta poche les compliments dont je t'avais chargé, ou même ceux qu'on t'a rendus en échange?
—Non, mais….
On attacha les éperons et le manteau.
—La Varenne me donnera mon fouet et mon chapeau, allez! dit le roi.
Continue, la Varenne.
—Mais on m'a remis ceci pour Votre Majesté.
Et il tendit un billet au roi qui le lut avec empressement:
«Cher sire,
»Votre souvenir trouble mes nuits et mes jours. Comment peut-on vivre en souffrant ainsi? Comment pourrait-on vivre sans ces tortures délicieuses? Le coeur généreux d'Henri me comprendra, car je ne me comprends plus moi-même.»
HENRIETTE.»
—Quel trouble! dit le roi enchanté.
—C'est de la passion folle, ajouta tout bas la Varenne.
—Vraiment?
—Du délire. Figurez-vous, sire, une bacchante, oh! mais une belle!
Et les yeux effrontés du petit homme s'écarquillèrent pour imiter le regard du tigre ou de la chatte.
Le roi inflammable, comme on sait, frissonna de tout son corps. Il se rappela sans doute cette jambe de nymphe au bac de Pontoise.
—Oui, murmura-t-il, elle est bien belle.
—Que m'ordonne Votre Majesté?… Que répondrai-je?
—J'y vais rêver.
—Madame la marquise attend le bon plaisir de Sa Majesté, vint dire un écuyer.
Le roi tressaillit, et se hâtant.
—Cette chère marquise, s'écria-t-il, partons. Retrouve-moi à l'écart, la
Varenne, je te ferai réponse. Ah! le billet.
Il le jeta au feu, après l'avoir relu encore, et, courant dans sa galerie comme un jeune homme, gagna les degrés en répétant: Ne faisons jamais attendre les dames!
Quelques moments après il était à cheval, après avoir tenu lui-même l'étrier à la marquise, qu'il combla de prévenances et de délicates caresses, pour compenser sans doute l'infidélité de son incorrigible esprit.
Le roi et Gabrielle n'avaient pris avec eux qu'un seul écuyer et un page.
Henri connaissait tous les carrefours de la forêt et chassait bien.
Lorsqu'il se fut orienté, il piqua droit vers la chasse.
Rustaut et Cyrus, ces braves chiens, avaient attaqué un chevreuil, et, suivis de quelques autres, s'en donnaient à coeur joie sur les terres royales.
Henri coupa droit au milieu de la voie, et Gabrielle le suivit à quelque distance. L'écuyer à sa droite écartait les branches avec un épieu. Henri, courant au passage de l'animal, rencontra bientôt Crillon qui tendait à pied, l'arquebuse de chasse à la main, et lui cria:
—Oh! brave Crillon, ne prends pas le roi pour un chevreuil.
—Harnibieu! sire, la belle rencontre! dit le chevalier en courant les bras ouverts et l'oeil joyeux vers son maître.
Henri mit pied à terre aussitôt. A l'arçon du cheval de Crillon pendaient deux faisans et un lièvre.
—Ah! compagnon… voilà comme tu secoues mon gibier, dit le roi.
—Ce n'est pas moi, sire, je n'ai pas encore brûlé une amorce. C'est
Espérance. Voilà un tireur!
—Il dévastera mes domaines, dit le roi riant. Où est-il, que je lui fasse mon compliment?
Un coup d'arquebuse retentit à cent toises.
—Tenez, dit Crillon en étendant la main de ce côté, ajoutez un chevreuil à la liste.
Les chiens se turent.
On vit bientôt dans le fourré un homme écarter les branches d'une main, tandis que de l'autre il traînait la victime dans les herbes. C'était Espérance, que la vue du roi surprit et embarrassa.
Crillon riait aux éclats.
—Marquise, dit Henri à Gabrielle qui débouchait en ce moment sur la clairière, voyez comme on fourrage chez ce pauvre roi.
Espérance poussa un petit cri à l'aspect de sa belle amie. Celle-ci lui avait déjà envoyé le sourire promis. Elle était rose de joie, il était pâle. Toute cette émotion fut mise sur le compte du flagrant délit de braconnage.
—Un beau brocart, dit le roi palpant l'animal, et gras malgré la saison.
—Je l'ai tiré à l'intention de Sa Majesté, répliqua Espérance. A tout seigneur tout honneur.
—Voilà qui va bien, s'écria Henri joyeux. Vous en mangerez votre part, jeune homme. Viens, Crillon, que je te parle.
Et passant un bras autour du cou de Crillon, il l'emmena à quelques pas, laissant Espérance et Gabrielle seuls en face l'un de l'autre, au centre de la clairière éblouissante de lumineuse verdure. Ils furent bientôt réunis, et, sous les yeux de l'écuyer et du page, qui se tenaient à une respectueuse distance, ils purent, le coeur palpitant, mais avec toutes les apparences de la plus cérémonieuse politesse, échanger le dialogue suivant:
—Bonjour, ami.
—Bonjour, amie.
—Vous voilà donc ici?
—J'espérais vous y rencontrer.
—Vous avez déjà mon sourire, n'est-ce pas?
—Il a pénétré mon coeur.
—Notre seconde condition était de vous parler quand je pourrais; je le puis, que voulez-vous que je vous dise?
—Toute parole de vous est une harmonie qui me charme.
—Parce que toute parole de moi vous dit la même chose, n'est-ce pas
Espérance?
—Plus ou moins clairement, Gabrielle.
—Eh bien! soyons claire, puisque vous y tenez. Je… vous… aime….
—Oh! murmura Espérance en fermant les yeux sous le feu de ce dévorant sourire, et en appuyant ses mains sur son coeur, comme s'il eût été frappé d'une balle. Oh! pitié….
On entendit le pas du roi et de Crillon qui se rapprochaient.
—N'importe, disait le roi, tu t'exposais trop en allant seul ou à peu près arrêter le faux Valois dans son camp. Ne recommence pas, je te le défends!
—Oui, répondit Crillon, ce pauvre la Ramée m'eût donné bien du mal s'il eût fallu le prendre de force au milieu de ses gens. Mais, je vous le répète, sire, je savais son côté faible, j'en ai abusé, et je l'ai eu ainsi à bon marché. Ce n'est pas un méchant homme, au fond.
—Son côté faible? dit Gabrielle, se mêlant à la conversation pour qu'Espérance eût le temps de se remettre, dites-le-nous, monsieur de Crillon.
—Eh! eh! cela étonnerait bien le roi, fit en riant malicieusement le brave chevalier.
—Dites, dites, demanda Henri.
—Monsieur, interrompit Espérance en posant un doigt sur ses lèvres, laissez-moi vous rappeler que c'est un secret que vous avez juré de respecter.
—Oui, harnibieu! oui, et je le respecterai!
—Que le diable emporte ces gardeurs de secrets, dit Henri. Bah! je finirai bien par le savoir, celui-là, et je vous le dirai, marquise.
Gabrielle regarda du coin de l'oeil Espérance comme pour lui dire:
—Si je voulais bien le savoir….
Soudain on entendit trois sons de trompe dans le bois.
—Voilà quelqu'un qui m'arrive, dit le roi, on me cherche… il faudrait répondre.
Espérance sonna trois coups pareils accompagnés chacun d'une phrase de fanfare.
Bientôt la Varenne accourut sur un énorme cheval: un courrier l'accompagnait.
—Pour le roi! dit la Varenne en poussant le courrier près de Sa Majesté.
Henri brisa le sceau de l'enveloppe et dit froidement:
—La Ramée est condamné à mort.
Espérance baissa la tête avec autant de respect que s'il se fût agi d'un ennemi digne de pitié.
—Eh bien, il ne l'a pas volé, dit Crillon. Qu'on le pende!
—N'est-ce pas au seigneur Espérance que j'ai l'honneur de parler? dit la
Varenne.
—Oui, monsieur, reprit le jeune homme.
—Monsieur, le condamné vous fait prier par l'huissier de la Tournelle d'obtenir la permission de converser un moment avec lui dans sa prison.
Espérance regarda le roi, qui avait entendu.
—Tiens, il vous connaît donc? demanda Henri avec une curiosité bien naturelle.
—Oui, oui, il le connaît! s'écria le chevalier, éclatant d'un gros rire; ou plutôt il l'a connu, n'est-ce pas, Espérance?
Espérance supplia Crillon par un geste.
—Soit, nous ne dirons rien, ajouta le chevalier.
Espérance attendait toujours l'autorisation du roi.
—Allez, allez! dit Henri, je vous permets tout ce que vous voudrez.
Carte blanche! Fais signer cette permission, la Varenne!
Crillon suivit le roi et la marquise. Espérance remonta à cheval et prit congé de Sa Majesté. Il salua aussi profondément Gabrielle qui, pour calmer une petite toux subite, appuyait en le regardant deux de ses doigts sur ses lèvres.
—Dieu bon, murmura Espérance, bénissez cette amie fidèle, qui me donne plus qu'elle n'avait promis.
Et il retourna à Paris, avec la permission signée, se demandant pour quelle raison la Ramée le mandait près de lui en une extrémité si cruelle.