VII
VENGEANCE DU PÈRE
Espérance rentra chez lui pour faire préparer armes, chevaux et argent. Il distribua ses ordres avec une prévoyante rapidité. Il roula autour de son corps une longue corde de soie, fine et solide, et aussitôt il prit le bras de Pontis, stupéfait à la vue de ces préparatifs. Pontis, prévenu par le billet, attendait son ami depuis quelque instants. Tous deux se dirigèrent à la hâte vers le Châtelet.
Chemin faisant, Espérance raconta au garde les évènements si importants de la journée; lorsqu'il en fut arrivé à Henriette et à la démarche qu'il venait de faire près d'elle pour sauver la Ramée, il vit Pontis lever les bras au ciel et gesticuler avec furie.
—Ah ça! mais vous êtes fou, dit-il à Espérance, quoi, vous pensez sérieusement à sauver ce brigand de la potence? Un scélérat qui a failli me faire arquebuser, qui a failli vous assassiner, qui….
—Tout cela est connu, Pontis, interrompit Espérance; pas de redites.
—Et tu as été faire des conditions avec cette Entragues! Tu as reparlé à cette créature!
—Heureusement, car tout est conclu.
Pontis se mit à rire avec ironie.
—Honnête Espérance, dit-il, qui croit qu'on peut conclure quelque chose avec une pareille femme! Elle s'est jouée de toi! Elle t'échappera!
—Je te défie de me le prouver. Je te défie de trouver une seule porte par laquelle Henriette puisse échapper comme tu dis.
—Quelle nécessité, murmura Pontis, lorsqu'on est heureux, de s'aller mêler dans les affaires de cette bande de voleurs?
—Si je raisonnais comme toi, d'après un mesquin égoïsme, j'aurais encore raison de ton argument. En me mêlant des affaires d'Henriette et de la Ramée, maître Pontis, je fais les miennes; et je ne sache rien de plus adroit, de plus utile, que cette combinaison d'un départ qui me débarrasse pour toujours de la Ramée et de sa digne complice. Oui, Pontis, dit-il avec une intention profonde, tu ne sauras jamais à quel point il m'est nécessaire qu'Henriette s'éloigne de France et n'y revienne plus. Mais cependant Dieu sait que mon intérêt ne m'a pas guidé dans la résolution que j'ai prise. Ce qui en résultera de bon pour moi, je l'attribuerai uniquement à Dieu.
Pontis fut frappé de ces considérations, mais ne répliqua pas moins en grondant que Mlle d'Entragues n'était pas encore partie, qu'elle avait de l'imagination, et saurait bien trouver un moyen de ne pas quitter Paris.
—Tu oublies toujours, répondit Espérance d'un ton ferme, que nous possédons un talisman qui brisera toutes les volontés d'Henriette. Tant que cette petite botte d'argent sera suspendue à mon col ou au tien, Pontis, Mlle d'Entragues nous obéira comme une esclave.
—Ah! s'il en est ainsi, je me rends, dit Pontis, et tu me fais souvenir que ton mois est expiré. C'est à mon tour de porter le médaillon, puisque nous partageons également ce dangereux dépôt.
—Quand même ton tour n'eût pas été arrivé, Pontis, je te l'eusse rendu aujourd'hui même, car je vais me trouver cette nuit près d'Henriette, et il serait imprudent de garder le médaillon sur ma poitrine; un malheur est sitôt arrivé! une chute de cheval, un coup inattendu, un évanouissement. Tu sais comme elle dépouille bien les cadavres!
Pontis prit et cacha autour de son col la botte plate et mince qui renfermait le billet de Mlle d'Entragues, ce billet dont nos lecteurs n'ont certainement pas oublié la sanglante origine.
—Moi, dit-il, je ne m'évanouirai pas, sois tranquille!
—Exécute scrupuleusement mes ordres, reprit Espérance, ne néglige aucun détail. L'évasion de la Ramée doit avoir lieu avant le jour, sois prêt quand j'aurai besoin de toi. Avant une heure je t'aurai rejoint.
En parlant ainsi, le jeune homme quitta Pontis et entra au Châtelet, se fit conduire d'abord chez le gouverneur, avec lequel il s'entretint quelques instants, pour s'assurer que, suivant la promesse de Crillon, tout était bien convenu: après quoi il retourna au cachot de la Ramée, qui, dans son impatience, avait mille fois brouillé son compte de minutes, et croyait toucher au point du jour.
Le bruit des verrous retentit délicieusement à ses oreilles; il courut à la porte et serra dans ses bras, avec une tendresse dont lui-même ne se fût pas cru capable, le libérateur loyal qui revenait lui apporter la vie ou la mort.
—Eh bien! demanda la Ramée en tremblant, qu'a-t-elle dit?
—Elle consent.
La Ramée, joignit les mains avec ivresse.
—N'est-ce pas qu'elle m'aime?
—Du fond du coeur, dit Espérance.
—Savez-vous que c'est sublime ce qu'elle fait pour moi, monsieur! Quitter tout, parents, fortune, avenir, pour un malheureux prisonnier!
—C'est très-beau, répéta Espérance avec un sang-froid imperturbable; mais vous aurez le temps de témoigner plus tard à Mlle d'Entragues votre admiration et votre reconnaissance, tandis que nous sommes très-pressés pour prendre nos arrangements.
La Ramée fit un geste d'approbation.
—Je sors de chez le gouverneur, poursuivit Espérance. M. de Crillon lui a parlé. Le roi veut bien, non pas vous faire grâce, il ne le peut; mais fermer les yeux sur votre fuite. Vous en serez quitte pour soulager la conscience du roi par la déclaration dont nous sommes convenus.
—J'en ai arrêté les termes, dit la Ramée. Faut-il écrire?
—Attendez… Rien pour rien. On va vous changer de chambre, on vous conduira aux combles du château. Là est une terrasse fermée de barreaux de fer. Voici une lime avec laquelle vous en scierez deux. Vous êtes mince, ce passage vous suffira. Maintenant, voici une corde de soie, on y suspendrait le Châtelet tout entier… attendez que je m'en débarrasse… c'est fini; elle a cent pieds, dix de plus que l'édifice; vous l'attacherez vous-même et vous laisserez glisser, en roulant autour de vos mains, pour ne les point couper, votre chapeau de feutre.
La Ramée prit avec une joie convulsive les objets que lui présentait
Espérance.
—Et Henriette, dit-il, comment la trouverai-je? Ce n'est pas un leurre que vous m'offrez, n'est-ce pas, elle a bien promis?
—J'ai prévu cette objection, monsieur. Vous la verrez vous attendre à l'extrémité du Petit-Pont. Vous avez bonne vue, je crois.
—Je reconnaîtrais Henriette d'une lieue, la nuit!
—Ne descendez donc que quand vous l'apercevrez. Elle aura, d'ailleurs, avec elle des chevaux, dont le mouvement vous aidera à la reconnaître. Je vous préviens que, pour ne pas exciter de soupçons, nous descendrons au bord de la rivière à l'ombre du quai.
—Vous y serez donc, vous, monsieur?
—Je ne me fierai qu'à moi pour vous sauver. J'y ai engagé ma parole.
—On dit que parfois les anges du ciel ont pris la forme humaine pour protéger des malheureux, murmura la Ramée avec une expression de repentir et de reconnaissance ineffable. Je le crois fermement à partir d'aujourd'hui.
—Ainsi, interrompit Espérance, tout est bien convenu; quand les matines sonneront au cloître de Notre-Dame, à trois heures, vous descendrez. La sentinelle se promènera de façon à ne pas vous voir.
—Et j'aurai, d'ici là, scié les barreaux et attaché la corde.
—Bien entendu.
—Maintenant, monsieur, quand écrirai-je la déclaration?
—Vous trouverez dans la chambre là-haut tout ce qu'il faut pour écrire, et le gouverneur, avant votre départ, sera venu vérifier si les termes de la déclaration sont convenables.
—Le gouverneur viendra?
—Oui, dit Espérance avec un frisson involontaire, car il songeait que ces deux hommes n'eussent jamais dû se rencontrer et se sourire. Ce gouverneur est un bon vieillard, doux avec les prisonniers, obéissant à M. de Crillon, envers lequel il a de la reconnaissance. Vous ne le connaissez pas, ce vieillard?
—Non, je ne l'ai jamais vu; j'étais si troublé en entrant dans la prison. Je crois seulement me rappeler que le geôlier m'a dit une fois qu'il était huguenot.
—Huguenot ou catholique, qu'importe, pourvu qu'il vous laisse partir! s'écria vivement Espérance, dont ces détails brisaient le coeur.
—Je ne vous en parle, reprit la Ramée, que pour une raison. Un huguenot pourrait voir d'un mauvais oeil le Valois dont le père a fait la Saint-Barthélemy.
—Puisque vous signez que vous n'êtes pas Valois, dit brièvement Espérance; d'ailleurs, laissons cela. Vous n'avez pas un mot à dire au gouverneur, et celui-ci ne vous ouvrira pas la bouche. Il prendra la déclaration et s'en ira.
—J'eusse pu vous donner tout de suite cette déclaration, dit la Ramée, et partir à l'instant.
Espérance fut frappé de cette insistance de la Ramée. Était-ce un pressentiment sinistre qui poussait ainsi le prisonnier au-devant de l'heure fixée?
—J'ai cru bien faire, répliqua-t-il, en vous donnant toutes les garanties désirables. Vous vouliez être sûr de la présence de Mlle d'Entragues, vous l'avez; vous ne vouliez donner votre déclaration que contre une liberté assurée, c'est convenu. Maintenant il faut le temps de vous transporter dans la chambre d'en haut. Il faut le temps de scier les grilles, il faut le temps d'écrire, et puis de notre côté, nous ne sommes pas prêts. L'heure du rendez-vous n'est pas encore envoyée à Mlle d'Entragues, celle-ci a ses préparatifs à faire, songez donc que trois heures du matin seront bientôt arrivées!
—C'est vrai, je dévorerai les instants, s'écria la Ramée; pardonnez-moi de vous importuner ainsi. Je cherchais, voyez-vous, à éviter les approches d'un jour qui devait être mon dernier jour, car le geôlier me l'a dit, c'est pour demain huit heures… et de trois à huit, l'intervalle est si court!
—À huit heures vous serez plus loin de la mort que vous ne l'avez jamais été, répliqua Espérance avec un sourire capable de rendre la vie à un agonisant. Mais, pour arriver à temps, prenons-nous-y d'avance. Je vous quitte.
—Soyez béni! dit la Ramée.
—Rappelez-vous toutes nos conventions!
—Elles sont gravées ici, dit le prisonnier en touchant son front, comme vos bienfaits sont inscrits dans mon coeur.
La Ramée à ces mots s'agenouilla, prit la main d'Espérance et y appliqua ses lèvres brûlantes.
Le bienfaiteur s'éloigna ému, en remerciant le ciel qui lui faisait la faveur de rendre un homme à ce point heureux.
A peine Espérance fut-il parti que la Ramée se redressa et rétablit le calme dans sa tête pour faire face à toutes les éventualités.
Tout s'accomplit d'ailleurs comme on en était convenu; deux guichetiers vinrent chercher le prisonnier, le conduisirent à la chambre d'en haut, et l'y laissèrent avec de la lumière.
La Ramée scia les barreaux, attacha solidement la corde, prépara le feutre qui devait ménager ses mains pendant la descente; puis après avoir jeté un regard brûlant d'impatience sur l'horizon encore sombre et silencieux, il revint près de la table, et écrivit sa déclaration aussi nette, aussi loyale que le souhaitait Espérance. Il y joignit ce qu'on ne lui demandait pas: ses regrets d'avoir été assez orgueilleux et simple pour que l'intrigue d'une méchante femme, la duchesse, l'eût poussé à la révolte contre son roi.
En ce moment suprême, la Ramée sentait son âme se régénérer sous les flots de joie qui l'inondaient. Il était bon, il était noble: l'amour heureux le transformait en héros.
A peine avait-il achevé d'écrire, qu'il entendit résonner des pas pesants dans l'escalier de sa chambre. La porte s'ouvrit. Un vieillard parut sur le seuil.
La Ramée reconnut le gouverneur, au portrait que lui en avait tracé Espérance. Il se leva et salua respectueusement, résolu, selon l'avis de son protecteur, à ne point parler si on ne lui parlait pas.
À cet effet, il se tourna vers la fenêtre, contemplant avec délices cette première brume si pâle et si subtile qui s'élève sur l'eau à l'approche de l'aube. Une petite cloche sonna matines dans le quartier Saint-Martin; celle de Notre-Dame ne pouvait tarder à sonner aussi.
En même temps, l'oeil perçant du jeune homme découvrit, au bout du Petit-Pont, au bord de la rivière, dans l'ombre la plus noire, certain mouvement pareil à celui de chevaux qui descendent une pente.
Il n'y tint plus, et revenant vers la table, voulut supplier le gouverneur de se hâter d'emporter la déclaration et de refermer la porte. Mais, à sa grande surprise, il vit le vieillard debout, un papier à la main, et ce papier n'était pas la déclaration; il ne l'avait pas même regardée.
La physionomie du vieux gentilhomme n'annonçait point cette douceur obligeante dont Espérance avait fait l'éloge. Les traits pâles et profondément altérés, l'oeil brillant d'une expression sombre, le tremblement étrange des lèvres trahissaient au contraire un ressentiment caché, presque une menace.
—Monsieur, dit la Ramée inquiet, voici la déclaration convenue…. Je la crois suffisante, et, si elle l'est, je puis partir.
—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit le vieillard d'une voix sépulcrale, avant de partir avez-vous interrogé votre conscience?
—Je me suis accusé devant Dieu.
—Du crime de rébellion, de lèse-majesté, oui, et le roi vous a pardonné sans doute, puisqu'il m'a fait prier de vous laisser fuir; mais sont-ce là les seuls crimes que vous ayez à vous reprocher?
L'heure convenue sonna à Notre-Dame, la Ramée tressaillit et fit un mouvement pour courir à la fenêtre; le vieillard l'arrêta par le bras.
—Répondez-moi d'abord, dit-il.
—Que voulez-vous que je vous réponde, murmura la Ramée, que cette inquisition sauvage étonnait, et qui craignit d'avoir affaire à un insensé.
—Dites-moi simplement si vous vous appelez bien la Ramée?
—Certes, je l'ai signé sur ce papier.
—Dites-moi, si vous êtes l'homme qui après la bataille d'Aumale avez assassiné dans un chemin creux, derrière une haie un cavalier sans défiance?
La Ramée devint livide, et recula devant l'oeil étincelant du vieillard.
—Répondez donc! s'écria celui-ci avec une véhémence terrible.
—Monsieur… si j'ai été criminel, balbutia la Ramée dans son égarement, c'est à Dieu et au roi de me le reprocher, de m'en punir. Voilà donc qu'au dernier moment, mes ennemis me tendent ce nouveau piège. En quoi mes actions privées regardent-elles d'autres que moi, et de quel droit me questionnez-vous?
—Parce que je m'appelle le baron du Jardin, et que vous avez assassiné mon fils!
La Ramée poussa un cri déchirant, et, glacé d'horreur, tomba sur un fauteuil en cachant son visage dans ses mains.
—L'avis était donc vrai, murmura le vieillard; voilà le meurtrier d'Urbain à la place où tant de fois j'ai embrassé Urbain…. Monsieur, continua-t-il avec une majesté sombre, le roi vous avait fait grâce, mais moi je ne pardonne pas. Vous avez tué mon fils, vous mourrez. Trop heureux que je vous permette de finir comme un rebelle, quand je pourrais vous faire condamner comme assassin.
Le gouverneur frappa du poing sur la porte, et à l'instant parurent plusieurs archers qui envahirent la chambre.
—J'avais, par compassion pour le condamné, leur dit le vieillard, changé son cachot en un meilleur gîte; mais voyez, il a scié les barreaux et préparé une corde pour fuir. Gardons-le, mes enfants, gardons-le bien jusqu'à huit heures, pour qu'il n'échappe pas à la justice de Dieu!
Les archers se placèrent entre le prisonnier et la fenêtre. Le gouverneur s'assit en travers de la porte et ajouta:
—Si quelqu'un m'appelle, pas de réponse; je ne bougerai pas d'ici avant l'arrivée du bourreau!
À ces mots, un frisson parcourut les veines du criminel. Il releva la tête, et comme si la menace de mort eût retrempé son courage, rallumé son orgueil et mis fin à ses terribles angoisses, il dit au vieillard en lui montrant la déclaration restée sur la table près du flambeau mourant qui coulait en larges nappes:
—Le misérable qui m'a dénoncé à vous, prétendrait-il bénéficier de ma dépouille et me déshonorer après ma mort! Je reste Valois puisque je meurs, et cet écrit devient inutile, je suppose.
Le gouverneur lui tendit le papier sans répondre une parole. Alors la Ramée brûla ce qu'il avait écrit et rapprocha le fauteuil pour s'asseoir. Mais au souvenir des paroles qui étaient échappées au malheureux père, la Ramée eut horreur de cette place. Il repoussa le siège et resta debout, la tête inclinée, les bras croisés sur la poitrine, au milieu des archers qui surveillaient tous ses mouvements.
Tel fut le sombre tableau qu'éclairèrent les premiers rayons du jour.
Cependant Espérance, fidèle à sa promesse, attendit à l'endroit désigné. Henriette avait obéi; elle avait suivi dans une litière les chevaux préparés pour la Ramée, et la litière cachée dans la petite rue voisine était surveillée par Pontis à cheval.
Au signal convenu, Espérance s'approcha du Châtelet croyant en voir descendre le prisonnier; mais les moments s'écoulèrent, on sait pourquoi l'évasion ne put avoir lieu. Espérance attendait toujours.
Le jour venu, Henriette, dont le visage trahissait une infernale joie, déclara que rien ne l'obligerait à se donner en spectacle dans un quartier semblable, qu'Espérance l'avait trompée, qu'une évasion ne se faisait pas à la lumière du soleil, et ces raisons parurent sans réplique aux deux jeunes gens. Ils durent laisser la perfide femme retourner à son logis; d'ailleurs, elle ne pouvait que les gêner puisque la Ramée ne venait pas. Espérance avait essayé dix fois de pénétrer au Châtelet, on lui en avait interdit l'entrée avec une rudesse des plus significatives. Il se demanda si le roi n'avait pas changé d'avis. Il se figura que la Ramée n'avait pas voulu écrire la déclaration assez explicite. Enfin tout ce qu'un cerveau prêt à éclater peut entasser de conjectures plus ou moins raisonnables, Espérance aux abois, les ressassa pendant trois mortelles heures d'attente.
Il ne pouvait comprendre comment la Ramée, du moins, ne se montrait pas. Il comprenait encore moins comment, si les obstacles venaient du roi ou de Crillon, ce dernier n'en avait pas donné avis.
Pontis, expédié par Espérance chez le chevalier, rapporta que rien, à sa connaissance, n'avait été changé par le roi. Le chevalier offrait de venir lui-même au Châtelet, pour en donner l'assurance.
En attendant, la place de Grève s'emplissait de spectateurs, le gibet se dressait, réclamant sa proie, et à six heures et demie arrivèrent au Châtelet l'exécuteur et la nouvelle troupe d'archers.
Justement le chevalier venait de céder aux messages réitérés d'Espérance.
Il entra dans la prison et fit entrer avec lui Espérance et Pontis.
Le condamné était déjà placé en bas, dans la geôle, entouré du funèbre cortège de la mort. À la porte de cette salle se tenait l'implacable vieillard, décidé à ne pas abandonner sa vengeance.
Crillon s'étant approché de lui pour lui demander l'explication de cet étrange malentendu, le gouverneur lui montra une lettre d'une écriture bizarre, inconnue, qui disait:
«Baron du Jardin, le prisonnier que vous devez laisser fuir cette nuit est l'assassin de votre fils Urbain.»
—Data! mais c'est vrai! murmura Crillon furieux en regardant à la fois le gouverneur et Espérance qui parcourait la lettre et pâlissait.
—Il l'a avoué, dit le vieillard.
—Oh! pourquoi me suis-je mêlé de ce scélérat, s'écria le chevalier.
—Jamais on n'eût imaginé une pareille infamie, murmura Espérance, qui devina le véritable auteur de la dénonciation.
—Jamais plus beau coup de la justice céleste, pensa Pontis.
—Par grâce, essayons encore… allons au roi, supplia Espérance.
—Si le roi voulait sauver ce misérable, je me ferai justice moi-même, interrompit le gouverneur.
—Tout est dit, répliqua Crillon. Venez, Espérance, nous n'avons plus rien à faire ici.
—Vous, peut-être, dit le jeune homme dont les yeux humides trahissaient l'émotion; mais moi je ne peux partir ainsi sans avoir dit à ce malheureux tout ce que je souffre.
Crillon haussa les épaules et sortit.
Déjà le cortège se mettait en marche. La Ramée portait la tête haute, le regard ferme, entre une double haie des soldats de garde et des employés de la prison.
Lorsqu'il fut en face du gouverneur, il ferma un instant les yeux et murmura tout bas: Pardon!
—Je pardonnerai dans une demi-heure, dit du même ton le vieillard.
Tout à coup la Ramée aperçut Espérance qui fendait la foule pour arriver à lui. Au lieu de remercier, et d'adorer ce loyal défenseur, dont les nobles intentions éclataient à ce moment suprême dans le plus affectueux regard:
-Ah! traître, dit la Ramée, te voila! Ah! délateur misérable, tu viens après m'avoir abusé lâchement, tu viens insulter à mon agonie. Et puis, tu te convaincras que je suis bien mort pour me voler tranquillement Henriette. Je savais bien, ajouta-t-il, avec une colère effrayante, que tu l'aimais encore et que tu ne me la céderais! Je savais bien que tu ne la laisserais point partir avec moi!
Espérance, éperdu, voulut l'interrompre.
—Lâche!… lâche!… continua la Ramée, mais je serai vengé. Elle m'aime et te reprochera ma mort!
Et il fit un mouvement comme pour lever le poing sur Espérance.
—Quoi! s'écria Pontis en serrant les mains de son ami avec un rugissement furieux, tu te laisses insulter ainsi toi!… Réponds donc à ce brigand qui t'accuse! Dis-lui donc la vérité sur cette femme.
—Silence!… dit Espérance avec une douceur sublime. Ce malheureux n'a plus qu'un moment à vivre. Si je faisais ce que tu dis, il mourrait désespéré. Silence! Qu'il conserve sa foi, son dernier bonheur, qu'il se croie aimé, qu'il me croie lâche et traître… mais qu'il meure en paix!
La foule s'écoula, suivant, sans l'outrager, le condamné qui marchait avec courage vers la place de Grève, et cherchait encore, dans cette multitude muette, soit des partisans apostés pour sa délivrance, soit plutôt le dernier sourire de sa misérable fiancée.
Rien. L'heure fatale avait sonné, le jeune homme monta en triomphateur sur l'échelle, se livra au bourreau et rendit l'âme en murmurant le nom d'Henriette.