VIII
LE SANG POUR LE SANG
Le jour même de la mort du malheureux la Ramée, lorsqu'au Louvre chacun en parlait encore, et que les uns applaudissaient, que les autres s'apitoyaient, que pour tout le monde il était évident que le bourreau n'avait puni qu'un instrument des intrigues de la duchesse de Montpensier, ce jour-là, disons-nous, toute la noblesse se pressait au palais pour féliciter le roi et pour renouveler les témoignages de son dévouement et de son respect.
Deux carrosses s'arrêtèrent devant l'entrée de la maison royale. De l'un, descendirent M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, offrant la main à Marie Touchet, plus majestueuse, et à Henriette, plus brillante que jamais. Cette dernière, depuis huit heures du matin, n'avait plus rien à craindre de son plus dangereux complice, de celui qui, si longtemps, avait menacé à la fois sa personne et sa fortune.
De l'autre carrosse sortit, fière et l'oeil assuré, malgré l'accueil glacé qui lui fut fait, la duchesse de Montpensier, dont le cortège était nombreux et magnifique. Celle-ci était moins tranquille. La Ramée, en mourant, avait laissé surnager trop de secrets. Les deux troupes s'étant jointes au bas des degrés, Henriette et son père, qui déjà commençaient à monter, s'arrêtèrent un moment et s'effacèrent pour laisser passer la terrible Lorraine. Celle-ci attacha son regard perçant sur la jeune fille, et, comme si elle l'eût devinée digne de poursuivre et d'achever son oeuvre, elle l'honora d'un sourire et d'un salut.
A l'agitation qui se produisit au palais, dans les salles de la galerie, à la mine sombre de Sully, à la fugitive lueur qui voila un moment les traits du roi, chacun comprit que la scène ne pouvait manquer d'être intéressante.
Catherine de Lorraine cependant, montait lentement et arrachait des saluts à tous ceux qui avaient l'imprudence de la regarder en face. Elle parvint ainsi à la galerie, et tout d'abord, cherchant le roi, remarqua qu'il parlait bas à son ministre et au capitaine des gardes.
Après quoi Henri se remit à jouer, et ne donna plus signe d'émotion.
La duchesse s'avança jusqu'à la table de jeu, et le murmure qui se fit d'abord, puis le silence qui lui succéda, avertirent le roi qu'il était temps de détourner sa tête; d'ailleurs la duchesse allait débiter un de ces compliments comme elle savait les tourner, et dont les premières syllabes commençaient à sortir de ses lèvres.
—Sire, dit-elle, j'ai dû venir, malgré mon état de faiblesse, féliciter
Votre Majesté….
Le roi l'interrompit aussitôt. Il avait l'air froid et sec qui chez lui, visage affable et gracieux, révélait les grandes colères. Car Henri, lorsqu'il s'irritait, savait encore se contenir assez pour conserver tous ses avantages.
—Ma cousine, dit-il, au milieu du profond silence de toute l'assemblée, si je m'attendais ce soir à une visite, ce n'est pas à la vôtre.
La Lorraine changea de couleur. Elle avait espéré que la longanimité d'Henri se contenterait encore cette fois d'une formule de politesse et que les relations diplomatiques, comme on dit, pourraient subsister.
—Pourquoi, répliqua-t-elle avec émotion, Votre Majesté ne m'eût-elle pas dû attendre?
—Parce que ce soir, ce n'est pas ici la place d'une honnête princesse comme vous, le Louvre étant habité par un roi qui fait périr ses parents sur l'échafaud.
—Sire, que signifient ces paroles de Votre Majesté?
—Ces paroles sont les vôtres, ma cousine, et non les miennes. Vous avez toujours considéré la Ramée comme un Valois, vous lui avez fourni titres, argent, crédit qu'il s'ignorait lui-même, ce malheureux; vous lui avez révélé son origine.
—Sire, voilà des accusations….
—Que je devrais vous faire adresser, direz-vous, devant mes présidents, assistés de greffiers, dans une bonne chambre de ma Bastille. Mais vous êtes femme et je ne fais la guerre qu'aux hommes. Il y a plus, j'épargne aux femmes, quand je le puis, tout ce que je sais leur être désagréable. Je vous dispenserai donc, désormais, de vous présenter au Louvre. Vos domaines sont spacieux, demeurez-y, ma cousine. Vous êtes de ces voiles dangereux qu'on aime à éloigner de son territoire.
Aussitôt, Henri se levant, salua la duchesse, éperdue de honte et de rage, et lui annonçant ainsi qu'il la congédiait, se rassit et reprit ses cartes au milieu d'un murmure de bruyante satisfaction.
La Lorraine chancela. Ses traits s'étaient décomposés. La bile montait à flots de son foie à son visage, et c'était chose horrible à voir que ce front jaune sous lequel des yeux d'un noir rouge étincelaient hagards comme des flammes vacillantes.
Elle partit en suffoquant. Mais aux premiers degrés, la force lui manqua.
Ses gens la relevèrent et la portèrent dans son carrosse.
A peine eut-elle disparu que toutes les poitrines se dilatèrent. On eût dit que le roi et la France n'avaient pas d'ennemi, et que rien n'obscurcissait plus l'avenir. Henri quitta son jeu et vint parcourir les groupes de courtisans, au sein desquels M. d'Entragues, plus bruyant dans sa joie que deux douzaines d'enthousiastes ordinaires, essayait d'attirer l'attention de Sa Majesté.
Le roi aperçut ce digne seigneur, et lui sourit. Il aperçut aussi Henriette. Elle était si belle, et, en regardant le prince, son sein se soulevait avec une si amoureuse agitation, que le roi ne trouva qu'un remède au trouble qu'il ressentait lui-même; il fit ses compliments à la raide et majestueuse figure de Marie Touchet, éteignant sur les glaces de ce demi-siècle les feux excessifs des dix-huit ans qui l'embrasaient.
Le comte d'Auvergne voltigeait sur les flancs de ce groupe, décochant çà et là, toujours à propos, sa flèche auxiliaire.
Cependant, à une des extrémités de la salle, riait et charmait Gabrielle, dont une cour nombreuse mendiait les regards. La marquise de Monceaux ne voyait rien, n'entendait rien, malgré son apparente liberté d'esprit. Elle s'était placée de manière à voir entrer chaque nouveau visage dans la galerie, et celui qu'elle attendait n'arrivait pas. Plus scrupuleux que Mlle d'Entragues, il n'avait pas cru devoir aller triompher au Louvre de la mort d'un ennemi.
Quand le roi eut coqueté à loisir auprès des Entragues, s'assurant furtivement par un coup d'oeil que la marquise ne le surveillait pas, il retourna près de Gabrielle ravi de n'avoir été ni gêné, ni surpris dans son petit manège, et la Varenne qui, d'un coin de la salle, observait chaque mouvement de son maître, augurait favorablement pour l'intrigue nouvelle, de la réserve et de l'adresse que le roi avait déployées, lui qui d'ordinaire ne savait pas se modérer quand il s'agissait de satisfaire un caprice.
—Il faudra voir, dit le roi bas à Sully, ce qu'est devenue la duchesse, car elle m'a paru sortir d'ici comme une louve enragée. Elle pourrait mordre… gare!
Une demi-heure après, le capitaine des gardes, envoyé pour surveiller le départ de la Lorraine, revint dire au roi qu'à peine arrivée elle avait été prise d'une syncope, et qu'en attendant les médecins elle était étendue sur son lit, sans connaissance.
—Le fait est que j'ai été rude, dit Henri. Pourvu qu'on ne me reproche pas de l'avoir voulu tuer.
—Par réciprocité, répliqua Sully, laissez dire.
—En supposant qu'elle persiste à demeurer sans connaissance, demanda le capitaine des gardes, faut-il toujours que Mme de Montpensier quitte Paris?
—Eh! mon ami, s'écria le roi en riant dans sa barbe grise, que n'a-t-elle toujours été sans connaissance, je ne la renverrais pas aujourd'hui.
Et il ajouta, toujours riant, à l'oreille de Gabrielle et de Sully:
—Qu'elle s'engage à ne plus bouger, à ne plus parler, à ne plus penser, je la tiens quitte.
—La méchante bête, grommela Sully, pour laquelle on se croit encore obligé de faire des façons! qu'elle rende sa vilaine âme à Dieu, s'il en veut, et que tout cela finisse.
—Eh! eh! tout cela est loin d'être fini, dit Henri avec un soupir qui n'échappa point à Gabrielle; après la duchesse, il nous restera Mayenne, et celui-là bougera, parlera et agira encore longtemps. Quel chiendent que cette ligue… Plus on lui arrache de têtes, plus il en repousse.
Gabrielle, au nom de Mayenne, sourit malicieusement, et répondit en appuyant sa main blanche sur le bras du roi:
—Il n'est si petite main qui ne puisse arracher une grosse épine.
Holopherne a été vaincu par Judith.
—Que voulez-vous dire par ces sentencieuses paroles? demanda Henri, fort curieux de sa nature.
—Rien, répliqua la marquise, sinon que M. de Mayenne a un trop gros ventre pour être toujours un méchant homme. Sa soeur est maigre, sire, voilà pourquoi elle vous donne tant de mal.
—Dirait-on pas que cette marquise a mis le gros Mayenne dans un sac dont elle tient les cordons? Voyez un peu cet air de triomphe!
Henri fut interrompu par l'arrivée du comte d'Auvergne, qui apportait des nouvelles de la duchesse.
—Sire, dit-il, les médecins ont déclaré que les jours de la malade étaient en danger, qu'elle ne saurait être transportée impunément, et, bien qu'en revenant à elle, Mme de Montpensier ait commandé qu'on l'emportât, ses officiers envoient chercher les ordres de Votre Majesté.
Henri ne parut pas entendre. Sully prenant la parole:
—Le roi n'est pas médecin, répliqua-t-il. Et il tourna le dos.
Il était vrai pourtant que la duchesse avait été frappée d'un coup mortel. A peine remise de son émotion, elle sentit la paralysie du corps énergique et obéissant qui jusque-là s'était plié à tous ses caprices et avait secondé vaillamment toutes ses volontés. Seule dans l'horreur de sa situation, immobile et livrée au supplice de vivre seulement par la pensée, elle passa des heures d'inexprimables angoisses sans avoir trouvé un seul moyen d'échapper à la main royale qui pour la première fois s'appesantissait sur elle avec l'intention de l'écraser.
Plus de ressources. Le passé ne lui offrait que des défaites et l'avenir ne lui réservait que la mort. Successivement avaient disparu ses instruments brisés par une fatalité impérieuse. Chicot l'avait bien dit au roi. Elle n'avait plus que trois moyens dont le dernier venait d'échouer contre le gibet de la Ramée.
La duchesse comptait encore sur son frère Mayenne, non pas pour elle, car ce frère ne l'aimait pas, mais contre Henri, que Mayenne menaçait encore. Elle lui avait envoyé un ambassadeur à propos du complot de la Ramée et lui proposait une jonction des troupes qui possédait avec celles de l'imposteur. Grâce à Crillon, ces dernières avaient été dissipées; mais Mme de Montpensier espérait encore que Mayenne, par esprit de famille, en rassemblerait les débris et renouerait plus intimement que jamais avec l'Espagne.
Cependant le duc n'avait rien répondu aux communications de sa soeur, et celle-ci ne pouvait rien comprendre à son silence. Le courrier avait-il été saisi? Le message intercepté? Mayenne, par prudence, s'était-il abstenu momentanément? Dans son impatience, et de son lit de douleur, la duchesse expédia au duc son dernier agent fidèle, avec ordre de rapporter une réponse à tout prix.
—Hâtez-vous, lui dit-elle, d'annoncer à mon frère que je m'en vais mourant, et que je n'ai pas de temps à perdre.
Le courrier fit diligence; il trouva au retour sa maîtresse luttant plus encore contre les souffrances de l'esprit que contre la maladie du corps. Toujours couchée, toujours enveloppée d'ombre et de silence, on eût dit qu'elle cherchait à se faire oublier comme la panthère blessée qui s'enfouit sous les feuilles dans un antre et demeure là de longues nuits, n'ayant rien de vivant que les yeux.
A la cour, on ne parlait plus d'elle que pour se demander si la duchesse était enfin morte. Elle, pendant ce temps, se ranimait peu à peu, et attendait la réponse de Mayenne, réponse favorable, elle n'en doutait pas, pour s'aller jeter dans son camp, et lui souffler les ardeurs de sa rage et de son désespoir.
Enfin le messager reparut. Il avait mis quelques jours à faire un trajet difficile, parmi les espions et les postes de l'armée d'observation qui enfermait Mayenne à l'extrémité de la Picardie.
La duchesse se souleva sur son lit, ouvrit en palpitant de joie la bienheureuse lettre qu'on lui apportait: elle en eût baisé les caractères, tant l'écriture de Mayenne lui promettait de nouvelles chances de recommencer la lutte.
Mais voici ce que lui écrivait son frère:
«Ma soeur, chacun pour soi en ce monde. Vous avez mis constamment cette maxime en pratique. Vous vous affaiblissez, dites-vous, moi je n'ai plus de force. Vous êtes très-malade, moi je me considère comme enterré.»
«Dans toutes ces dernières affaires, vous avez sans doute songé à vos intérêts, je commence à penser aux miens, et me ménage un bon repos en cette vie, en attendant le repos éternel. Vivez en paix, ma soeur, comme je vais tâcher de le faire moi-même.»
Et, au bas de cette foudroyante épître, s'étalait le paraphe obèse de l'homme au gros ventre, qui rappelait ainsi la prétendue mourante aux oeuvres de charité chrétienne.
La duchesse fut frappée au coeur. Elle eut une syncope semblable à celle qui l'avait saisie au sortir du Louvre, et, cette fois, les ressorts de la vie se trouvèrent sérieusement atteints.
Bien plus, le phénomène étrange, effrayant, qui au même mois de mai, en 1574, avait épouvanté le château de Vincennes, se produisit, comme si, pour les mêmes crimes, le souverain Juge avait résolu d'appliquer les mêmes châtiments.
Dans la nuit qui suivit cette crise, la duchesse s'était assoupie, malgré les aiguillons de la fièvre; elle se réveilla baignée de sueur, elle appela, elle cria pour que ses femmes vinssent l'arracher à ce bain brûlant, dans lequel glissaient ses membres amaigris.
Les femmes accoururent avec des flambeaux, et reculèrent d'épouvante en voyant dégoutter du front de leur maîtresse une sueur de sang. C'était un fleuve de sang qui ruisselait dans son lit et jaillissait incessamment de chacun de ses pores dilatés par la fièvre. Les médecins appelés déclarèrent que la duchesse était en proie à ce mal mystérieux et terrible, qui, vingt-deux ans avant, avait couché Charles IX dans le tombeau.
Désormais plus d'espérance, plus de remède. La duchesse s'ensevelit dans un morne et farouche silence. On la voyait, un miroir au pied de son lit, regarder d'un oeil fixe, avec une sinistre expression de terreur, les gouttes de sang qui, toujours étanchées, reparaissaient toujours sur ses joues, ses tempes et le long de ses bras humides.
A chaque transport de colère, à chaque émotion plus caractérisée, la sueur grossissait et une nappe rouge s'étendait sur le visage et le corps de la coupable si cruellement châtiée.
Les médecins se retirèrent consternés; les serviteurs eux-mêmes craignirent le contact de la maudite. On envoya chercher des prêtres qui, à l'aspect de ce cadavre sanglant, s'évanouirent de saisissement ou s'enfuirent d'effroi.
C'était la nuit, la dernière nuit de souffrance. La duchesse râlait sur son lit souillé; elle appelait à l'aide, et personne ne s'approchait d'elle. Soudain elle aperçut un moine de haute taille qui traversait lentement la chambre voisine et devant lequel se courbaient les serviteurs que l'épouvante tenait à l'écart. Ce moine arriva jusqu'au lit de la mourante et contempla silencieusement l'effrayant spectacle de cette agonie.
En le voyant, son capuchon baissé, la duchesse le remercia du regard, car elle n'osait plus remuer ses mains de peur d'y sentir l'humide chaleur du sang.
—Je veux l'absolution de mes fautes, dit-elle d'une voix lugubre encore empreinte de cette autorité hautaine qui avait présidé à chaque mouvement de sa vie.
—Pour être absoute, dit le moine, confessez-vous!
—Faites d'abord retirer, dit-elle, tous ces gens qui pourraient m'entendre.
Le moine ne répondit pas, et ne fit pas un mouvement.
Ce que voyant, la duchesse:
—J'ai péché, dit-elle à voix basse, par avarice, par ambition, par orgueil.
—Après? dit le moine.
Elle le regarda avec surprise.
—Si j'ai d'autres péchés à me reprocher, mon corps souffre, ma mémoire faiblit… ma voix expire, n'exigez pas trop en un pareil moment. Le châtiment passe, je crois, les fautes… Absolution!
—Vous ne parlez pas des crimes? demanda le moine.
—Les crimes?… murmura-t-elle avec stupeur.
—Oui, les crimes? poursuivit le confesseur d'une voix éclatante. La force vous manque, je le crois, mais je puis vous aider. Vous avez confessé la vanité et l'orgueil. Mais la luxure!… ce crime hideux qui a rongé votre jeunesse et jusqu'à votre âge mûr, ce péché mortel que vous avez arboré comme un étendard pour vous créer des légions d'assassins!
—Moine! s'écria la duchesse en se soulevant d'une main sur son lit.
—Confessez! dit solennellement le religieux; confessez, si voulez qu'on vous absolve!
Frappée de terreur, la duchesse, au lieu de répondre, cherchait à voir, sous le capuchon, les traits de l'homme qui osait lui parler ainsi:
—Passons à l'homicide! continua l'implacable confesseur. Comptons: Henri III assassiné, Henri IV frappé deux fois, Salcède roué sur un échafaud, la Ramée mort sur un gibet, et ces milliers de soldats tombés sur les champs de bataille, et ces victimes expirant dans les ténèbres des prisons, et ces enfants morts de faim avec leurs mères, et ces familles de spectres qui pendant le siège de Paris ont rongé des cadavres pour soutenir leur misérable existence, tandis que vous buviez dans votre palais à l'usurpation du trône de France! confessez, duchesse, confessez! si vous ne voulez pas paraître au tribunal de Dieu avec cette épouvantable escorte de victimes qui vous maudissent.
La duchesse voyait de ses yeux hagards tous les assistants s'approcher avidement de l'embrasure des portes et guetter sa réponse à ce terrible interrogatoire.
—Qui êtes-vous donc? murmura-t-elle.
Le moine rabattit lentement son capuchon et se fit voir à la mourante qui, en le reconnaissant, poussa un cri et joignit les mains.
—Frère Robert, dit-elle… Oh! je comprends par qui j'ai été vaincue! pitié!
—Avouez vos crimes alors….
—Pitié!
—Dites seulement oui chaque fois que j'accuserai; cela suffira aux hommes et à Dieu. La luxure et vos abominables calculs?…
—Oui, dit la duchesse d'une voix étouffée.
—Les affamés de Paris, les soldats tués, les prisonniers étouffés?…
—Oui.
—Salcède et la Ramée poussés par vous sur l'échafaud?
—Oui, murmura-t-elle après un silence entrecoupé de convulsions.
—Henri IV tant de fois frappé?… Ah!… vous hésitez; prenez garde, un seul mensonge effacerait le mérite de vingt aveux. Avouez!
—Oui, dit-elle si bas, que le moine eut peine à l'entendre.
—Et Henri III, votre roi, votre ancien ami, assassiné par votre amant
Jacques Clément?…
—Jamais! jamais! s'écria-t-elle en se tordant les mains, d'où le sang s'exprimait à grosses gouttes.
—Vous niez?
—Je nie.
—Osez donc nier à Dieu lui-même que vous allez voir face à face dans quelques instants, et dont vous devez déjà entendre gronder la colère!
—Pitié!… j'avoue, j'avoue, dit la duchesse en se cachant livide et palpitante sous ses oreillers.
—Eh bien, alors, reprit le moine d'un ton solennel, je vous absous au nom de Dieu sur cette terre et je le prie de vous absoudre dans le ciel. Mourez doucement, mourez en paix!
Il étendit le bras vers le lit, les yeux de la mourante reflétaient encore une flamme sinistre, celle de la colère, peut-être… peut-être celle des châtiments éternels.
Peu à peu cette lueur s'éteignit, la tête se pencha, les bras se roidirent pour une dernière menace; mais le souffle de Dieu brisa ce misérable cadavre.
La duchesse de Montpensier proféra un cri sourd et rendit l'esprit.
—Maintenant, murmura le moine, Henri IV n'a plus à craindre d'autre ennemi que lui-même. Ma tâche est finie. A mon tour de songer à Dieu.
Et, se couvrant la tête, il traversa lentement la salle au milieu des assistants agenouillés.