IX

AYOUBANI

Le temps avait marché. Les huit jours que s'était donnés Leonora pour surprendre le secret d'Espérance avaient passé, puis d'autres semaines encore, et rien n'était venu apporter à l'Italienne la preuve désirée.

Espérance qui savait les projets d'Henriette et devinait la curiosité de Leonora, s'était tenu sur ses gardes. D'ailleurs, se disait-il, avec toute l'adresse et l'habileté des meilleurs espions, que pourraient découvrir ces deux femmes?

En effet, lorsqu'il allait chez le roi, soit avec Crillon, soit tout seul, quoi de plus naturel? D'autres n'y allaient-ils pas comme lui? Quand il chassait dans les forêts royales, soit seul, soit en compagnie du roi, cela pouvait-il s'appeler un indice? Et en admettant même que Gabrielle vint au rendez-vous de chasse, ou suivît le cheval le daim et le renard, n'y avait-il pas des dames avec Gabrielle, et quelqu'un pouvait-il se flatter d'avoir pris jamais un serrement de main, ou un baiser, ou une parole suspecte? Espérance vivait donc heureux et tranquille.

D'ailleurs, ses ennemis ou ses espions ne donnaient pas signe de vie. Quelquefois, il est vrai, dans les premiers jours de curiosité de Leonora, Espérance avait pu voir derrière lui, à distance, quand il faisait une excursion quelconque, la silhouette du paresseux Concino, perché sur un cheval et galopant; mais Concino paraissait avoir renoncé à un exercice qui ne rapportait rien et coûtait cher. Des chevaux éclopés, des maux de reins, et çà et là quelque bonne chute dans des chemins impraticables, telles avaient été ses aubaines; car Espérance, bien monté, cavalier intrépide, infatigable, s'amusait à conduire son espion d'un train d'enfer, et à lui faire sauter des fossés, franchir des barrières et traverser des rivières: Concino avait dû renoncer.

Le jeune homme savourait donc le bonheur d'être aimé sans remords et sans obstacles; mais, pour ne rien omettre de ce que conseille la prudence, il avait acheté une petite maison dans le faubourg, feignant de s'y rendre avec un mystère que tout le monde était libre de surprendre, et il n'était bruit dans ce quartier isolé que des mules, des panaches, des mantes grises, des jolis pieds furtifs et des aventureuses pèlerines qui apparaissaient et disparaissaient dans cet ermitage. Le bruit courait, et Espérance n'en demandait pas davantage.

Gabrielle apparemment savait à quoi s'en tenir sur ces infidélités, et tout allait pour le mieux puisque les espions se trouvaient déroutés.

Nous ne dirons pas que le bonheur d'Espérance fut complet. Les amants s'engagent toujours au désintéressement, et l'essence même de l'amour est l'ambition et l'avarice. On ne demande rien, on désire tout, et pour peu que l'âme ne soit pas aussi parfaitement trempée que celle d'Aristide ou de Curius, le désir s'exhale et parle un langage qui contredit bientôt l'engagement qu'on avait pris.

Espérance recevait chaque matin de Gabrielle un souvenir. L'ingénieuse amie avait su varier ses envois avec cette délicate subtilité des femmes, qui jamais ne sont embarrassées en présence de l'impossible.

La biche et son collier avaient été suivis de fleurs d'Afrique, rapportées par le célèbre voyageur Jean Mocquet. La collection en était riche et avait défrayé plusieurs semaines. Puis, dans les intervalles, c'étaient une dentelle, un chien de race choisie, un bijou dont le travail ou l'antiquité étaient la seule valeur, une arme rare, une médaille, un marbre, un dessin, un manuscrit, un livre, quelquefois une étoffe, un jour des poissons bleus de Chine, une autre fois une carpe de Fontainebleau avec ses anneaux aux nageoires. Et chaque matin, Espérance attendait l'envoi avec un battement de coeur, et se demandait quelle idée aurait ce jour-là Gabrielle. L'idée était-elle plaisante, il riait, affectueuse, il soupirait. Quant aux messagers, c'étaient des marchands, des valets, des colporteurs, des femmes qui apportaient l'objet sans même voir Espérance, toutes gens qui, s'ils eussent été questionnés, n'eussent pu rien répondre, ne sachant rien.

Mais pour un amant jeune et tendre comme Espérance, le dédommagement de ce souvenir quotidien devait-il suffire? Aristide ne désirerait-il pas autre chose? Curius en acceptant les médailles, les biches et les carpes, ne penserait-il pas que Gabrielle possédait d'autres moyens de séduction plus séduisants encore? Or, le moment ne devait-il pas arriver où l'homme, naturellement insatiable, s'éveillerait, demanderait le double, le décuple de ce qui lui était offert, et changerait sa médiocrité, douce, inattaquable, heureuse, cette médiocrité dorée, contre une existence de soupirs, de voeux, de démarches périlleuses, de faux mouvements, qui trahissent vite l'amant et perdent l'amante? Peut-être ce moment était-il déjà venu?

Peut-être les ennemis d'Espérance ne s'endormaient-ils que sur cette probabilité.

Un soir d'été que Pontis, compagnon fidèle, suivait dans le jardin son Oreste impatient, et que tous deux semblaient embarrassés comme il arrive quand on a tant de choses à se dire qu'on voudrait taire, ou qu'on se gêne l'un l'autre, Espérance, après plusieurs tours de promenade, au bout desquels il espérait voir Pontis prendre congé, se jeta sur un gazon moelleux, et les mains sous la tête, les yeux attachés sur la nappe immense de l'azur des cieux, il parut oublier l'univers.

Pontis l'avait imité. Tous deux, côte à côte, se plongeaient dans la vague volupté de l'extase.

Le silence qu'ils gardaient n'était interrompu que par les murmures des oiseaux occupés à retrouver leurs nids.

—Espérance, dit enfin Pontis, ou je te gêne, ou il me semble que tu me caches quelque chose.

—Et quoi donc? demanda Espérance sans trop s'inquiéter d'une question que son ami lui avait cent fois adressée.

—Tu t'ennuies?

—Moi! je n'ai jamais trouvé la vie si douce.

—Tu es fatigué, sans doute?

—Frais comme seront demain les oiseaux qui se couchent.

—Espérance, tu vas trop souvent dans l'ermitage du faubourg!

—Bah!

Et le jeune homme détourna la tête pour cacher un malicieux sourire.

—Tu fais trop parler de toi, Espérance, ajouta Pontis en marquant chaque parole, et quelque jour tu te trouveras avoir sur les bras une légion de pères, de maris, et d'amants qui présenteront leur compte.

—Pontis, tu exagères.

—Je te parle comme on parle. J'étais de garde là, aux petits appartements.
On racontait tes prouesses chez le roi.

—Eh bien! le roi aussi n'a-t-il pas ses prouesses?

—Il en a le droit, personne n'ayant de droits supérieurs aux siens.

—Ah ça! mais, tu moralises?

—Je t'apporte la morale de M. de Crillon, qui trouve que tu te caches trop mal, et qu'avant peu tu seras découvert…. Tu ne couvres pas assez ta trace.

—Nomme-t-on quelqu'un? demanda Espérance avec curiosité. Voyons, dis-moi un nom, un seul?

—J'en dirais trente si je répétais tout ce qui court sur toutes tes bonnes fortunes.

Espérance haussa les épaules.

—Il faut que jeunesse se passe, dit-il en étouffant un léger soupir, parce qu'en effet il regrettait un peu sa jeunesse.

—En sorte, continua Pontis, que j'ai fait un plan.

—Un plan? A propos de moi?

—Oui, mon ami, je me suis dit que mon devoir est de veiller à ce que tu n'éprouves aucune disgrâce.

—C'est penser sagement.

—La disgrâce te viendrait d'un abus de visites à un hermitage du faubourg.
Déjà tu parais fatigué, pâli, tu as des inquiétudes: avoue que tu en as.

—Mais….

—Il faut couper le mal dans sa racine. J'ai résolu de m'aller installer dans la petite maison. De cette façon, je te surveillerai à mon aise, et tout danger me trouvera sous les armes.

—Quel gâchis est cela? s'écria Espérance en se relevant pour mieux voir la figure de Pontis. Quoi! tu parles sérieusement.

—Sérieux comme le masque de la tragédie.

—Tu prétends t'installer dans la maison du faubourg?

—Pour faire fuir les grâces et les disgrâces, c'est l'avis de M. de
Crillon.

—Mon bon ami, j'aime tendrement M. de Crillon, dit Espérance jouant le dépit, je l'aime d'une affection très-profonde, mais je vous supplierai tous deux de ne pas vous mêler de mes affaires.

—Quand on a des amis, on ne s'appartient pas.

—Ne rions plus, Pontis.

—Je ne ris pas! demain je quitte le superbe logement que tu m'as donné ici, je m'en arrache à regret, parce qu'enfin, vivre auprès de toi est mon principal bonheur;—mais il le faut, et je plie toujours sous le devoir, on est soldat, on sait sa discipline. Demain, je m'installe au faubourg.

Espérance se leva tout à fait, saisit Pontis par les bras et l'enlevant du gazon où il continuait à se rouler moelleusement, le remit sur ses pieds et lui dit:

—Tu me feras le plaisir de ne plus dire de sottises. Tu es logé ici, restes-y. Quant à M. de Crillon je me charge de redresser ses idées avec tout le respect et toute l'amitié qui lui sont dus. Cesse donc de penser à habiter la maison du faubourg. Tu n'y mettras pas le pied.

Pontis, habitué à faire ses volontés, regarda Espérance avec surprise. Il ignorait que rien n'est tenace comme une fausse volonté.

—Ainsi, dit-il, tu me refuses?

—Je te défends d'y songer.

La figure de Pontis prit une expression si bizarre de désappointement, qu'Espérance faillit perdre son sérieux, qui, pourtant, lui était bien nécessaire.

—Laisse-moi te dire, ajouta Pontis en prenant le bras de son ami, mon installation au faubourg n'était pas seulement un devoir que j'accomplissais envers toi pour ton salut.

—Ah! qu'était-ce donc?

—Tout en faisant tes affaires, je travaillais par occasion aux miennes.

—Bah!

—Je te sauvais, mais j'avais mon bénéfice.

—Conte-moi cela, dit Espérance en riant.

—Je crois que je suis amoureux, murmura Pontis avec un visage déconfit et présomptueux tout ensemble.

—Oh! mon pauvre Pontis! De qui?

—C'est toute une histoire. Je te la raconterai quelque jour.

—Nous n'aurons jamais une plus belle occasion. Nous sommes seuls, sous les arbres, en face d'un ciel bleu. L'air est parfumé, les oiseaux se taisent, l'eau fait son petit murmure railleur, accompagnement charmant. Parle.

—Mon ami, c'est une Indienne.

—Hein? s'écria Espérance, comment dis-tu?

—Une Indienne… Vois-tu, il me semble que je fais un rêve.

—Il y a donc des Indiennes à Paris?

—Oh! mon cher ami, celle-là se cache, elle s'est enfuie de là-bas.

—De quel là-bas?

—Des bords du Gange.

—Pourquoi cela?

—Je ne sais pas au juste, mais je suppose que c'est parce qu'on voulait la forcer à se brûler sur le tombeau de son mari.

—Ah! elle est veuve.

—Il paraît.

—De qui?

—Eh! tu m'en demandes trop. Je ne le sais pas moi-même. On ne fait pas tant de questions quand on est amoureux.

—Excuse-moi, je n'ai pas voulu t'offenser. Donc c'est une fugitive qui se cache.

—Tu veux dire que c'est une aventurière, n'est-ce pas? Je te vois venir.

—À Dieu ne plaise.

—Si tu avais vu ses plumes, ses diamants, ses perles et son costume indien!

—Je me figure tout cela. Mais est-elle belle?

—Elle est un peu jaune… mais ce n'est pas sa faute; elle est un peu petite, mais je ne suis pas grand. Elle a des yeux noirs… Oh! quels yeux! et une petite patte d'oiseau avec des ongles!… À quoi penses-tu?

—Je me demande comment tu as fait pour rencontrer une Indienne dans les rues de Paris.

—Quand je te le conterai, tu seras saisi d'admiration! Il n'y a que moi pour avoir de ces chances-là.

—Et tu es amoureux?

—Passionnément; d'autant plus que l'Indienne n'est pas libre et que les occasions me manquent pour la voir.

—Cependant tu l'as vue?

—Oui, mais par hasard.

—Tu lui as dit que tu l'aimais?

—Oh! tout de suite.

—Comment a-t-elle répondu?

—Voilà la difficulté. En sa qualité d'Indienne, tu conçois qu'elle ne parle pas français.

—Et tu ne sais pas l'indien. Quelle langue prenez-vous pour vous entendre?

—On fait ce qu'on peut. On a des signes, des mines, des petits gestes; on invente un langage; chacun y met du sien. C'est très-gentil.

—Ce doit être charmant; mais incomplet. La pantomime est impuissante à expliquer les détails politiques, les questions litigieuses et les particularités de famille. Comment s'appelle-t-elle?

—Oh! un nom délicieux: Ayoubani.

—Ayoubani est délicieux, en effet.

—En sorte que je voulais, reprit naïvement Pontis, t'emprunter la maison du Faubourg. Je ne puis aller chez Ayoubani, qui est surveillée par ses femmes, et par je ne sais quel prince mogol, jaloux comme un jaguar. S'il me voyait chez elle, il la tuerait.

—Pauvre Ayoubani! Mais, s'il la voit chez toi, est-ce qu'il ne la tuera pas de même? Explique-moi un peu cela.

—Tu me demandes des choses incroyables, s'écria Pontis: quand je te dis que nous ne pouvons presque pas nous entendre elle et moi, comment veux-tu que j'entame avec elle de pareilles subtilités? Je l'aime, voilà tout. Et je crois bien qu'elle m'aime aussi. Veux-tu, oui ou non, me servir dans mes amours?

—Mon ami, tu te méprends sur mes intentions, dit Espérance, riant de voir Pontis ainsi courroucé, je brûle de te servir, mais je voudrais savoir comment. Le devoir d'un ami est de veiller sur son ami, tu me l'as déclaré tout à l'heure et je suis convaincu. Or, si le prince mogol vient te demander des comptes, que feras-tu?

—Dans ta maison, je saurais me défendre et protéger Ayoubani.

—Prends donc ma maison.

—À la bonne heure.

—Et tu me feras voir cette Indienne-là. Je n'en ai jamais vu.

—Malheureux! elle ne quitte presque jamais son voile.

—Je suppose que tu le lui feras quitter quelquefois, quand ce ne serait que pour voir ses yeux noirs.

—Je connais son caractère; si elle savait que je la montre à quelqu'un, elle serait capable de ne plus revenir! Attends un peu, laisse-moi l'apprivoiser. Plus tard, nous te présenterons.

—Comme tu voudras, dit Espérance. Mais pardonne-moi, il me vient encore une idée ridicule.

—Dis-la toujours.

—Si vous n'usez tous deux que de la pantomime, comment Ayoubani a-t-elle pu t'expliquer une chose aussi compliquée que celle-ci: «Je suis veuve, et l'on a voulu me brûler vive; je ne veux pas que personne me voie, et si vous me faites voir à quelqu'un, je vous quitte à jamais. Du reste, j'irai si vous voulez, dans une autre maison, à la condition que le prince mogol, qui est jaloux de moi, ne saura pas ma démarche.» Je t'avoue, Pontis, que voilà des explications difficiles à donner sans parler, et, pour ma part, je ne me chargerais ni de les fournir ni de les comprendre. Il y a surtout le mot: mogol, que je ne saurais rendre par un geste.

Pontis haussa les épaules à son tour.

—L'indien n'est pas une langue aussi difficile qu'on le croit, répliqua-t-il, j'en comprends beaucoup de phrases; je dois même dire que chaque fois qu'un embarras se présente, Ayoubani trouve un mot qui rend sa pensée. Elle est fort intelligente et forge des locutions suivant ses besoins.

—Il y a miracle, murmura Espérance.

—D'ailleurs, interrompit Pontis, il ne s'agit pas de tout cela. Nos difficultés ne regardent que moi, et pourvu que je les lève….

—C'est vrai, mon ami. Eh bien, prends donc ma maison du faubourg.

—Et promets-moi de ne m'y pas compromettre par quelque indiscrétion. Tu es fort indiscret, Espérance!

Le jeune homme sourit silencieusement.

—C'est un défaut, dit-il; mais je m'en corrigerai.

—Tu ne chercheras pas à voir Ayoubani avant qu'elle n'en ait donné la permission?

—Je te le promets. Est-ce que tu la vois demain?

—Peut-être… je ne sais… rien n'est sûr.

—Ne te tourmente pas; demain je ne serai pas à Paris.

—Ah!… tu chasses?

—Oui, je chasse.

—Où cela?

—Je ne sais trop. À Saint-Germain, à Fontainebleau, au bois de Sénart.

—Et tu pars de grand matin?

—De très-grand matin.

—Veux-tu alors me donner les clés de la maison du faubourg?

—À l'instant.

—Veux-tu que j'aille dès ce soir faire des préparatifs?

—Tous ceux que tu voudras.

Espérance siffla d'une certaine façon. Ses chiens accoururent bientôt en bondissant de joie, et derrière les chiens un valet, que ce signal appelait plus particulièrement.

—Les clés du faubourg à M. de Pontis, dit-il. Va, Pontis, suis ce garçon, et bonne chance!

—Tu es le roi des amis! s'écria Pontis en l'embrassant; un peu indiscret, mais je te pardonne.

—Merci.

—Te reverrai-je ce soir?

—Je serai couché quand tu rentreras.

—Eh bien! si je couchais là-bas?

—Où? demanda en souriant Espérance.

—Au faubourg?

—Tu es le maître. Désormais, la maison est à toi.

Pontis enchanté partit comme une flèche.

Aussitôt qu'Espérance se trouva seul, il rêva quelques moments à tout ce que venait de lui dire Pontis. Puis, la nuit étant arrivée, il feignit de se coucher comme à l'ordinaire.

À deux heures du matin il se releva. Tout dormait dans la maison. Il fit seller un de ses meilleurs chevaux, se choisit une bonne courte épée, prit sa carabine de chasse, de l'argent et sortit à petit bruit.