X

OÙ LE TONNERRE GRONDE

Quelques heures après le départ d'Espérance, deux jeunes femmes se promenaient dans le jardin de Zamet. C'étaient Henriette et Leonora.

Mlle d'Entragues avait deux jours par semaine pour rendre visite à sa devineresse, que des relations suivies avaient faite son amie. Henriette choisissait les matins, parce qu'on était dans la belle saison, que le jardin de Zamet était vaste et beau, que, le matin, tout le monde dort encore, et que c'est une heure aussi commode que le soir, moins le mystère qui va toujours mal à une réputation de jeune fille. D'ailleurs, ainsi l'avait décidé le conseil de la famille d'Entragues, juge souverain de chacune des actions d'Henriette. Depuis qu'il s'agissait d'une couronne à gagner, on permettait les sorties du matin à l'innocente jeune personne.

Mais, chez Henriette, ces deux visites par semaine avaient un double but. Le roi lui écrivait deux fois tous les huit jours, et la Varenne apportait ses lettres à huit heures du matin, chez Zamet, pour que, dans le quartier populeux qu'habitaient les Entragues, le porte-poulets trop connu ne fût jamais signalé.

Ainsi, Henriette et Leonora se promenaient dans le jardin de Zamet en attendant la lettre du roi. Leurs sujets de conversation ne variaient guère; il s'agissait toujours de Gabrielle, des progrès de la tendresse royale, des faits et gestes d'Espérance.

Leonora, pressée par les événements, avait donné à toute l'intrigue une impulsion rapide. Dans ce cercle d'ennemis acharnés de la favorite, on prédisait le moment précis où succomberait la marquise. L'esprit pénétrant d'Henriette venant en aide à la ruse de Leonora, les deux femmes avaient soupçonné bien vite tout ce que le pauvre Espérance mettait tant de soin à cacher. Et, bien qu'il n'y eût encore que des présomptions, elles suffisaient à préparer les éléments d'une surprise complète.

Ainsi, en remontant à la première démarche significative de Gabrielle, sa visite au Châtelet pour délivrer Espérance, Henriette, qui d'ailleurs avait vu Gabrielle près du jeune homme à Bezons, s'était dit, qu'une femme dans la haute et difficile position de la marquise, ne va en personne délivrer un prisonnier que si elle porte à ce prisonnier un intérêt plus fort que toutes les convenances mondaines.

Et elle avait raison.

À partir de ce moment, dégagée d'ailleurs de tout nuage depuis la mort de la Ramée, Henriette avait observé Gabrielle, et dans son sourire, dans son accent, indices vains pour toute autre qu'une femme jalouse, elle avait lu ce même intérêt de plus en plus passionné qui liait la marquise de Monceaux à Espérance.

Il est vrai que, à part ces sourires, rien ne prouvait leur intelligence; mais doit-on s'arrêter quand on soupçonne? et néglige-t-on les preuves même frivoles qui peuvent se grouper autour de ce soupçon quand on est décidé à forger au besoin toutes les preuves possibles?

Les chasses d'Espérance, ses visites furent épiées. Leonora joignit ses observations à celles d'Henriette. fidèle à son plan de politique, sauf quelques réserves de conscience, l'Italienne apporta dans l'arsenal commun toutes les armes que son intelligent espionnage lui fournit contre les deux amants destinés à succomber.

Espérance avait cru jouer un jeu habile en attirant l'attention sur sa petite maison du faubourg. Il y avait à grand peine appelé des visites féminines pour dérouter les espions. Mais un jour ou plutôt un soir l'audace de Leonora déjoua sa combinaison par une seule manoeuvre.

L'Italienne ayant cru remarquer dans le rapport de ses agents, comme aussi par ses propres yeux, que ces femmes se ressemblaient toutes malgré leurs voiles et malgré leurs équipages différents, malgré la variété de leurs costumes et l'inégalité des heures de rendez-vous, Leonora, disons-nous, aposta Concino débraillé comme un homme ivre au coin de la rue du faubourg. Et l'Italien, en jouant l'ivresse, écarta la mante dans laquelle s'enveloppait une de ces mystérieuses dames; celle-ci cria, s'enfuit, appela son laquais à l'aide, mais Concino avait battu en retraite après avoir reconnu Gratienne, la dévouée Gratienne de Gabrielle.

Quelle révélation! Il était hors de doute que les hommages d'Espérance ne pouvaient s'adresser si bas. À lui, le plus beau, le plus riche, le plus recherché de la cour, une servante quasi meunière!

Impossible. Gratienne venait donc apporter soit des lettres, soit des rendez-vous au jeune homme de la part de sa maîtresse.

Cette supposition, toute vraisemblable qu'elle fût, ne fut pas accueillie par Leonora qui savait de la bouche d'Espérance lui-même son projet de rester fidèle à une Vénitienne qu'il aimait. Mais Espérance avait pu mentir. Il n'était pas assez imprudent pour se laisser apporter des lettres par une femme, par Gratienne, si facile à surprendre, à dévaliser. Non, Gratienne n'allait pas à la maison du faubourg comme messagère munie de billets et autre menue monnaie amoureuse saisissable en cas de surprise, elle venait chez Espérance pour faire croire que le jeune homme recevait des femmes et entretenait des intrigues d'amour. Gabrielle, jalouse de son amant, ne lui avait permis d'autre fantôme que Gratienne. Espérance, pour bien rassurer sa maîtresse, n'avait rien exigé de plus, et la délicatesse de ces deux parfaites créatures devenait la plus forte preuve que leurs ennemis pussent invoquer contre eux.

Aussitôt que Leonora eut trouvé la clé de cette combinaison, sa tâche devint plus facile. Vainement, des gens moins habiles eussent-ils soutenu que Gratienne était assez agréable pour plaire une heure ou deux à un jeune homme, en vain eût-on allégué que Henri IV, un roi, aimait fort les meunières, les jardinières et les femmes appétissantes de toute condition: Leonora connaissait Espérance et ne pouvait se méprendre à ses goûts. Espérance, lui, aimait les princesses, les duchesses et les reines, au besoin. Il se fût contenté d'une marquise, peut-être, mais tout au plus. Gratienne en ses bonnes grâces, était invraisemblable.

Il ne s'agissait donc plus que de trouver l'heure décisive où les amants donneraient prise sur eux, cette heure que nul amoureux n'évite, et autour de laquelle il tourne fatalement comme les papillons autour de la flamme qui les appelle.

Tout pressait, disons-nous; les partisans d'un mariage politique du roi voyaient avec désespoir se développer les racines de son amour pour Gabrielle. À la tête de ces confédérés, quoique éloigné de toute intrigue vulgaire, Sully ne cessait de répéter que la marquise était pour Henri la plus dangereuse de toutes les séductions. En effet, disait le sage huguenot, jamais le roi ne se laissera prendre que par le coeur. Il a trop d'esprit, trop de sens, trop d'égoïsme raisonnable pour ne pas deviner des calculs d'intérêt, plus ou moins déguisés sous l'habileté d'une maîtresse. Mais contre un désintéressement vrai, contre une douleur sincère, contre une affection honnête, il est sans force, il subit le charme. Il aime la paix du ménage, la chaste égalité d'âme d'une bonne femme. Gabrielle, qui ne veut rien, qui ne demande rien, qui refuse toujours, qui rit toujours et ne querelle jamais, cette terrible femme parfaite empêchera éternellement le roi de se marier. Si même, ajoutait-il avec colère, elle ne l'amène, malgré elle, à la faire reine de France.

Ces idées, en passant de Sully à Zamet, de Zamet aux Entragues, soulevaient chez ces derniers des tempêtes furieuses. Leonora y contribuait par un souffle énergique. Et Henriette, la forte, l'orgueilleuse, l'infaillible, ne s'apercevait point que sans cesse poussée par ce souffle invisible, elle était devenue l'esclave de son instrument.

Leonora contait toujours à Henriette ce qui pouvait exciter la colère de celle-ci, et la forcer à toute action dont l'Italienne eût craint d'assumer la responsabilité. Pourvu que son intrigue fit un pas, Henriette ne reculait jamais; Avancer, telle était la devise des Entragues.

Le rôle de Leonora se dessinait aussi nettement, avec une nuance tout italienne: Faire avancer, voilà quelle était la devise de l'association florentine.

Toutes choses ainsi établies, suivons les deux femmes dans le jardin de Zamet, qu'elles parcouraient en arrachant ça et là quelques fleurs humides encore de la fraîcheur matinale.

Le messager du roi, ponctuel comme un rayon de soleil, arriva au moment où Leonora racontait à sa compagne le départ d'Espérance au milieu de la nuit. Cette circonstance relatée seulement comme un détail de la surveillance quotidienne, ce simple rapport de la police des alliés n'émut pas Henriette, accoutumée à entendre dire que tel jour Espérance était allé chasser, tel autre jour essayer un cheval, tel autre jour enfin s'ensevelir dans la maison du faubourg.

L'arrivée de la Varenne offrait donc un intérêt plus immédiat. Le porte-poulets était radieux; il exhalait une odeur d'ambre et de rose dont la combinaison eût fait honneur à l'Europe et à l'Asie réunies pour former un seul parterre.

Henriette avait pris la lettre pour la lire à l'écart. Aux premiers mots, elle poussa un petit cri de joie. Ce cri appelait Leonora près d'elle. Les deux jeunes femmes entrèrent dans une allée ombreuse qui les déroba un moment aux yeux de la Varenne.

—Sais-tu ce que le roi me propose, Leonora?

—Je m'en doute, dit la malicieuse Florentine; mais dites toujours.

—Une collation à Saint-Germain, ce soir.

—Oh! oh! que dirait M. d'Entragues? Collation… soir… Saint-Germain… Voilà trois terribles mots pour la vertu d'une seule fille!

Un sourire étrange d'Henriette prouva bien vite à Leonora que sa vertu était à l'épreuve de si misérables dangers.

—Je sais bien, répliqua l'Italienne, qui comprenait même le silence, je sais bien que vous n'aurez pas la maladresse d'accorder quelque chose avant la chute de votre rivale. Mais enfin, il y a danger. Et d'ailleurs, si la marquise vous faisait surprendre avec le roi?

—La marquise, Leonora, est partie ce matin de bonne heure pour Monceaux.

—Partie seule? dit l'Italienne.

—Sans doute, puisque le roi veut profiter de son absence pour m'offrir cette collation.

—Partie seule! répéta Leonora pensive.

—Et je ne vois qu'avantage, continua Henriette, à profiter de cette absence pour passer une heure avec le roi et lui glisser quelque bonne vérité.

—Il est vrai, dit Leonora toujours absorbée.

—À quoi rêves-tu?

—À ce départ pour Monceaux.

—Penses-tu qu'il soit une ruse de Gabrielle pour surprendre le roi? La marquise est incapable d'une pareille petitesse, c'est bon pour nous autres pécores, ma chère, la marquise est une grande âme, comme dirait M. Espérance, qui est une âme énorme. Les grandes âmes n'espionnent pas et ne surprennent pas, fi donc!

—En effet, ce n'est pas pour vous surprendre, que Mme la marquise s'en va seule à Monceaux.

—En vérité, tu rêves éveillée. Que font tes grands yeux fixes?

—Ils essayent de suivre Speranza, qui ce matin aussi est parti, madame.

Henriette, avec dédain:

—Ces parfaits amants se voudraient rencontrer? jamais! Ce serait contraire à leur perfection, et ils ne nous donneront pas cette victoire. M. Speranza, comme tu dis, s'en va amoureusement relever dans des touffes d'herbes sales, ce qu'on appelle les fumées d'un quadrupède quelconque, puis il arpentera passionnément cinq à six lieues de forêt en s'égratignant les mains et le visage aux épines. Enfin, dans un paroxysme de tendresse, il enverra une balle ou du gros plomb à la bête. Voilà ce que fera Speranza, l'idéal des amants, voilà ce qu'il fait à l'heure où je te parle. Puis, poudreux et suant, il s'attablera avec deux soudards, MM. de Crillon et Pontis. On videra force bouteilles, et les hoquets se mêleront fort harmonieusement aux soupirs. Tel est son amour.

Leonora sourit. Henriette, ravie d'avoir exhalé sa haine en quelques mots âcres, continua d'un ton plus sérieux.

—Rien n'empêche donc une femme imparfaite comme moi de passer une heure à Saint-Germain auprès du roi, qui a soif de me voir et dont j'ai l'éducation à faire. Éducation complète! Mon père ne me quittera pas, sois tranquille. Il a plus peur encore que moi-même de ma faiblesse. Oh! ma faiblesse! murmura-t-elle avec un éclair sinistre dans les yeux. Il fut un temps où mon coeur était faible… Alors, chacun le torturait à sa guise. Maintenant, à mon tour! Assez de mépris, assez d'insultes, assez de souffrance! La faiblesse aux autres, la force et le triomphe à moi!

—Vous parlez comme doit parler une reine, dit Leonora tranquillement avec cet aplomb qui fait pénétrer la flatterie jusqu'au fond des coeurs les mieux cuirassés. Qu'allez-vous donc répondre à la Varenne?

—Qu'à l'heure indiquée je me rendrai à Saint-Germain.

—Quelle est l'heure?

—Quatre heures du soir. Je n'ai que le temps de me mettre à ma toilette. On dit que la marquise a seule du goût en France. Nous verrons si le roi dit cela ce soir. Allons vite répondre à la Varenne. Mais je vois quelqu'un près de lui, ce me semble.

—C'est Concino.

—Botté, poudré. Est-ce qu'il chasse aussi, ton Concino?

—Non, madame; mais il a suivi ce matin Speranza et revient me donner des nouvelles.

—C'est au mieux. Avant de partir, je les saurai.

Concino, après avoir serré les mains de la Varenne, s'avançait pour chercher les dames. Il les joignit au tournant de l'allée.

—Eh bien? dit Leonora.

—Eh bien, il a pris la route de Meaux.

—Il chasse sans doute à Livry, dit Henriette.

—C'est par Meaux qu'on va à Monceaux, je crois? demanda froidement
Leonora.

—C'est vrai, dit Henriette en tressaillant.

—À quatre lieues d'ici, à Vaujours, il s'est arrêté, continua Concino, et il a attendu.

Les deux femmes se regardèrent.

—À sept heures un carrosse est arrivé, venant de Paris, le carrosse de la marquise.

Henriette fit un mouvement.

—Celle-ci, ajouta l'Italien, n'était accompagnée que de deux piqueurs. Le signor Speranza s'est approché de la portière, tout à cheval, et a causé dix minutes avec la marquise; puis, s'arrêtant de nouveau, il a laissé partir le carrosse et a tourné bride.

—Il revient à Paris? demandèrent à la fois les deux femmes.

—Non, il a pris à droite, à travers champs.

—Et tu ne l'as pas suivi! s'écria Leonora.

—En plaine, il m'eût vu; d'ailleurs, j'étais las, et suivre Speranza quand il monte son cheval noir, c'est impossible: il montait son cheval noir. Je vais me coucher.

Ayant ainsi parlé, Concino tourna flegmatiquement les talons et rentra, en effet, sans que rien eût pu le retenir.

Henriette et Leonora demeurèrent un moment stupéfaites.

—Ils se sont donné rendez-vous à Monceaux, s'écria Henriette la première.

—C'est probable.

—C'est sûr. Et pour n'être pas vus ensemble, ils se séparent; l'un prend le plus long, l'autre va droit: ils se retrouveront sous les ombrages ce soir.

—Tandis que vous serez aussi sous les ombrages avec le roi. On appelle cela quadrille, dans notre pays.

—Et nous manquerions une occasion pareille, dit Henriette avec véhémence.
Nous n'avertirions pas le roi!

—Puisque vous allez avec lui à Saint-Germain. Il ne peut être à la fois en deux endroits.

—Nos agents, que l'on enverra à Monceaux, feront leur rapport.

Leonora sourit dédaigneusement.

—Un rapport d'espions!… Est-ce que cela peut suffire à un roi contre une femme adorée, contre une femme adorable comme la marquise?

Henriette bondit sous ce coup d'aiguillon terrible.

—C'est vrai, dit-elle, il faut faire prendre la femme adorable par celui qui l'adore.

—Mais votre rendez-vous, interrompit l'Italienne, dont les yeux brillaient d'une compassion hypocrite.

—J'aurai le temps d'avoir des rendez-vous, quand la marquise sera chassée du Louvre.

—Très-bien! répondez donc à la Varenne qui attend.

—Réponds-lui toi-même, moi je voudrais chercher….

—Nullement, dit Leonora, ce n'est pas à moi que le roi écrit, lui répondre serait une inconvenance préjudiciable.

—Eh bien! je me charge de la Varenne; mais je peux bien faire avertir le roi du rendez-vous de sa bonne amie?

—Le moyen? demanda l'Italienne comme si les idées lui manquaient.

—Une lettre….

—Anonyme?… toujours! C'est usé.

—Tu ne veux cependant pas que j'aille dénoncer moi-même?

—Et moi donc! quelle qualité aurais-je pour cela?

—Mais le temps se passe! s'écria la fougueuse Henriette, et nous ne faisons rien.

—Est-ce ma faute? Donnez-moi une idée.

—J'ai la tête perdue.

—Remettez-vous, remettez-vous. On ne peut pas écrire, c'est vrai, mais on peut parler, ou faire parler le roi; ce sera plus sûr.

—Qui se chargera de parler?

—Eh! mon Dieu, la Varenne.

—Ce peureux, qui craint toujours de se compromettre!

—Tout dépendra de ce qu'il aura à dire.

—Aide-moi.

—Vous n'avez besoin de personne. Dites à la Varenne quelque chose comme ceci… Mais non, ce serait vous découvrir.

—Cherche, tu as tant d'esprit.

—C'est difficile. Ah! voyons… Refusez le rendez-vous parce que vous craignez un piège de la marquise.

—Oui.

—Ajoutez que vous savez de science certaine que la marquise a donné rendez-vous à un de ses fidèles amis pour lui préparer des relais, afin de revenir ce soir à Saint-Germain.

—Mais alors le roi restera à Saint-Germain.

—Cela dépendra du portrait que vous ferez de l'ami de Gabrielle. Si ce portrait pouvait inspirer quelque jalousie au roi?

—Je comprends! tu es un démon d'esprit.

—Allons donc, madame, vous me faites honneur du vôtre. Parlez vite à la
Varenne.

Henriette s'approcha aussitôt du petit homme.

—Monsieur, dit-elle, je me vois forcée de refuser le rendez-vous du roi. La prudence m'empêche même de lui écrire. On nous guette, la marquise est partie ce matin pour Monceaux, non pas seule comme le roi l'a cru, mais en compagnie d'une personne avec laquelle, sans doute, elle complote de nous surprendre à Saint-Germain, ce soir.

La Varenne ouvrait des yeux effrayés.

—Ajoutez, continua Henriette, que cette personne est l'activité, la force, l'adresse mêmes; c'est le surveillant le plus dangereux, c'est Espérance!

—Espérance? ce charmant seigneur qui chasse toujours.

—Oui, sur les terres de Sa Majesté! Allez donc prévenir le roi bien vite.

—La marquise partie avec le seigneur Espérance! dit la Varenne, saisi de surprise. Le roi va un peu dresser l'oreille.

—Qu'il en dresse deux! s'écria Henriette. Allez! Allez!

La Varenne ne se fit pas répéter l'ordre et partit de toute la vitesse de ses petites jambes.

—Maintenant, dit Henriette à Leonora, je rentre et je me tiens coi. Que faut-il faire?

—Attendre, répondit l'Italienne.

—Tu crois donc le roi assez jaloux de Gabrielle pour courir ainsi la surprendre à Monceaux? demanda Henriette avec une amertume visible.

—Oui, je le crois; mais quand bien même il n'irait pas à Monceaux par jalousie, il ira par crainte d'être soupçonné de la marquise. Il voudra la rassurer par sa présence. En un mot, il ira, c'est tout ce que nous voulons, et il arrivera ce soir, juste au moment favorable.

Henriette, bouillant d'impatience:

—Le misérable rôle pour une femme telle que moi, s'écria-t-elle, ramper comme un ver de terre!

—Le ver devient papillon. Mais séparons-nous. Ne vous attardez pas dans ce quartier; adieu, dit l'Italienne en reconduisant Henriette, qu'elle dominait de plus en plus, jusqu'à lui dicter un pas et un geste.

Henriette obéit et retourna précipitamment chez elle.

Alors Zamet, qui attendait l'issue de tous ces pourparlers, sortit de ses appartements et vint retrouver Leonora.

—Marchons-nous? dit-il. D'après ce que vient de me dire Concino, nous devons avoir un résultat aujourd'hui même.

—Je l'espère, répliqua la Florentine.

—Un bon éclat suffira. Que le roi arrive à temps et qu'un de ses amis, zélé comme il nous les faut, donne du pistolet dans la tête de cet Espérance, le scandale précipite à jamais la marquise.

—Doucement, dit Leonora en fronçant le sourcil, je vous abandonne la marquise; mais Speranza m'a défendue; il m'a sauvée, je ne veux pas risquer un cheveu de sa tête.

—Ah! si tu fais aussi du sentiment; si tu ménages l'ennemi, parce qu'il est beau!

—Pourvu que je réussisse, que vous importe?

—Réussis vite, alors!

—J'y arriverai par des moyens adroits plus vite que par la violence. Déjà je suis parvenue à savoir par Pontis chaque démarche de Speranza. Laissez faire la florentine Leonora et l'indienne Ayoubani. Nous avançons! Seulement j'exige que Speranza sorte sain et sauf de l'épreuve, à moins de nécessité absolue. Je l'exige. Vous entendez.

—Soit, tu régleras ce compte avec Concino le jour de vos noces.

—Ce jour-là, dit l'Italienne avec un rire insolent, en faisant le compte de ma dot, Concino me donnera quittance de l'arriéré!