XXIV
AMOUR
Gratienne, dès que le moment fut venu, conduisit Espérance dans un cabinet tendu de damas de soie violet à larges fleurs. Les meubles étaient d'ébène ou d'ivoire, quelques-uns d'argent ciselé comme c'était la mode en Italie, à cette époque où l'art ne croyait pas s'avilir en présidant à toutes les utilités de la vie. Un feu de braise sans flamme brûlait dans la cheminée de marbre rouge portée par des cariatides blanches.
La lampe d'or aux larges flancs frappés de riches sculptures, tombait du plafond, retenue par trois longues chaînes du même métal. C'était un présent de Charles-Quint à François Ier. Deux belles toiles de Raphaël et de Léonard de Vinci, chefs-d'oeuvre qui valaient deux fois l'or de la lampe, brillaient, dans leurs panneaux, de cette calme et noble fraîcheur de l'immortalité.
Espérance jeta un regard distrait sur ces merveilles. Ce qu'il cherchait, c'était la tapisserie sous laquelle allait apparaître Gabrielle.
Gratienne fit sonner un timbre et partit précipitamment. Bientôt un bruit de pas rapides fit trembler l'âme du jeune homme, une lourde étoffe bruit, et la portière se leva. Gabrielle accourait, les joues pâles de joie, les yeux, ses doux yeux! noyés d'une larme chatoyante comme une perle.
Elle ouvrit ses bras en appelant Espérance et le retint longtemps sur son coeur sans qu'ils eussent, l'un ou l'autre, la force ou l'envie de prononcer un seul mot.
Cependant elle prit la main de son ami, et contempla d'un oeil attendri les ravages que tant de douleurs avaient imprimés sur cette beauté sans rivale.
Lui, la laissait penser, souriait et s'inondait du bonheur de la voir. Elle fut la première à rompre ce charmant silence.
—Avant tout, dit-elle, n'ayez ni inquiétude ni réserve. Cet endroit, le plus dangereux de tous en apparence, est en réalité le seul qui soit sûr, car il est le seul où nos espions ne puissent pénétrer. Au-dessus de nous est la chambre de Gratienne. Mon appartement se trouve absolument débarrassé des gens de service, qui me croient au lit et soupent. Je n'aurais à redouter qu'une visite du roi; mais il soupe lui-même et chacun de ses mouvements me sera annoncé par Gratienne un quart d'heure avant que personne ait pu arriver ici. Si le roi montait après souper, comme il vient de le faire dire par Beringhen, vous auriez dix fois le temps de passer chez Gratienne par l'escalier qui communique à ma ruelle.
—D'ailleurs, répondit Espérance en lui pressant les mains, le roi soupe longuement après la chasse, et je ne serai probablement plus chez vous lorsqu'il aura fini.
—Cela importe peu, interrompit Gabrielle. J'ai tant de choses à vous dire que les instants, si longs qu'ils soient, nous paraîtront toujours trop courts.
—Rien n'approche pour l'intérêt, de ce que j'ai à vous rapporter, ma Gabrielle. Votre rendez-vous, ne me fût-il pas arrivé hier, que je vous eusse, ce matin, fait demander audience.
—J'avais donc raison de croire que vous ne partiriez pas sans me voir.
C'eût été un crime.
—Je ne veux point mentir. Peut-être l'eussé-je commis sans la gravité des avis qui me sont parvenus, Gabrielle; vos ennemis triomphent, ils n'en sont plus aux menaces. Ils s'apprêtent à frapper le coup décisif.
—Quels ennemis? quel triomphe? quelles menaces? quels coups? dit Gabrielle avec un enjouement fébrile qui fit froid au coeur d'Espérance.
—Pour être vague, ma révélation ne doit pas moins vous éclairer sur les périls qui vous attendent. J'avoue que je ne pourrais rien préciser, mais par cela même, j'admets tous les soupçons, toutes les craintes.
—Écoutez donc, interrompit la duchesse en s'asseyant et en attirant près d'elle sur les carreaux le jeune homme tout frissonnant de cette caressante familiarité dont jamais il n'avait vu Gabrielle aussi prodigue, vous ne savez rien, dites-vous, vous ne pourriez rien préciser; eh bien! il n'en est pas de même de moi, je sais tout, et vous raconterai en détail tout ce vague qui vous émeut si fort. Je tremblais que vous ne vinssiez pas, vous si prudent, vous si délicat, vous qui n'êtes pas roi, pas chevalier, et qui, sous un seul de vos beaux ongles roses, renfermez plus d'honneur et de courtoisie que toute la chevalerie couronnée de l'univers! Mais ne nous égarons pas, ami; la route est longue. Écoutez donc.
Espérance témoigna qu'il écoutait de toute son âme.
—L'ennemi qui vous effraye, dit Gabrielle en se tournant vers lui, face à face, les yeux plongeant dans ses yeux, la main lui imprimant chaque émotion avec chaque parole, cette ennemie redoutable, c'est Mlle Henriette d'Entragues; elle menace mon avenir, n'est-ce pas? elle a des vues sur le roi; elle arrive à grands pas, voilà ce que vous vouliez me dire?
—Mais oui… et n'en faites pas si bon marché, duchesse! Oui, elle arrive au but!
Gabrielle, souriant avec mépris:
—Elle est arrivée, dit-elle. Il y a trois nuits, le roi l'a honorée d'une visite, et elle l'a honoré de ses bonnes grâces. Ils se sont honorés tous deux, je vous assure. Vous frémissez; regardez-moi. Je ris de pitié. Oui, l'honneur a été réciproque, et vraiment la chose s'est loyalement passée. L'un a bien acheté, l'autre a bien vendu. Quoi de mieux en affaires? Le roi a payé cent mille écus et une promesse de mariage la vertu farouche de la belle Entragues. C'est pour rien. Riez donc, mon ami, riez donc!
Espérance pâlit de colère et voulut s'écrier.
—J'ai vu Sully compter l'argent, continua Gabrielle, on m'avait cachée derrière une fenêtre, en face; je me suis donné ce plaisir. Le ministre avait réuni la somme en grosses pièces, il l'avait suée cette somme, et le pauvre financier, pour tâcher d'émouvoir les entrailles du maître, eut l'idée de couvrir tout un plancher de ces écus. Une immense jonchée! ils faisaient l'effet d'un million. Le roi vint, mandé par son ministre pour délivrer la quittance, et celui-ci lui montra ce parquet d'argent. «Voilà un cher plaisir!» murmura Henri, Oui, il a dit cela… Oh! quelle que soit la torture réservée à une femme délaissée, elle est trop heureuse de pouvoir se souvenir en un pareil moment que lorsqu'on l'a prise, elle n'était pas a vendre!
—Gabrielle! dit Espérance, l'argent n'est rien, mais cette promesse de mariage, vous ne m'en parlez pas. C'est le point essentiel, cependant.
—À quoi bon? Et que nous importe?
—Mais d'autres droits surgissant à côté des vôtres….
—Allons donc! Il s'agit bien de mes droits, à présent. Supposez-vous que je tienne à ce que Mlle d'Entragues peut prétendre?
—Mais votre fils?
—Assez sur ce sujet, Espérance, je vous prie.
—Gabrielle, il ne sera pas dit, que je me serai sacrifié, moi, qui vous aime plus que la vie, pour laisser triompher Mlle d'Entragues, quand je n'ai qu'un mot à dire pour la perdre. Plus de colère contre cette misérable, ma Gabrielle, vous lui feriez trop d'honneur; elle tombera honteusement comme le ver impur qui avait osé monter jusqu'à la fleur et qu'un souffle de vent précipite et qu'on écrase; un seul mot dit au roi, trois lignes d'une certaine écriture mises sous les yeux de Sa Majesté, et la royauté de Mlle Henriette meurt avant d'avoir éclos, la démarche est rude, périlleuse, peut-être; je la ferai demain.
—On dirait vraiment que vous cherchez à me consoler, Espérance, répliqua Gabrielle avec un vif accent de dignité blessée. M'estimez-vous assez peu pour me croire en colère? Parler au roi! contester à Mlle d'Entragues sa promesse de mariage! l'attaquer pour me maintenir! Oh! voilà tout au plus ce que ferait une Entragues, mais moi!… Son argent, elle l'a gagné; sa promesse, elle l'a achetée; laissons-lui tout cela, mon Espérance, et au lieu de songer à mes honneurs perdus, à ma couronne brisée, au lieu de me vanter les moyens qui vous restent pour me conserver reine, au lieu, enfin, de nous souiller l'esprit et les lèvres à parler de toutes ces fangeuses intrigues, parlons un peu, mon noble coeur, de nous, de nos serments fidèles, de nos épreuves si bravement subies, reposons-nous de tant d'infamies en serrant nos mains loyales, en savourant nos sourires les plus tendres, les plus francs. Faisons plus que de sourire, mon Espérance, rions de nos scrupules absurdes, de notre délicatesse stupide. Oui, tandis que tu m'aimais et que tu partais, en pleurant, peut-être, pour me laisser pure et sans tache à un maître, à un époux, tandis que par respect pour la foi jurée, par reconnaissance, par amitié, pour tout ce qui est honnête et noble, en un mot, je te laissais mourir en me mourant d'amour, ces gens à qui tous deux nous sacrifiions notre coeur et notre sang, complotaient dans une ombre lâche, le sordide trafic d'un corps avili et d'un serment faussé. L'une vendait sa personne, l'autre sa signature. Et toi, insensé, tu te précipitais dans un gouffre de flammes pour épargner un soupçon au roi, tu acceptais l'exil et la mort pour faire légitimer mon fils, que ce roi, d'un trait de plume, vient de déclarer à jamais misérable et bâtard. Car enfin, que je meure aujourd'hui, demain Mlle d'Entragues revendiquera mon héritage, tu serais forcé de l'appeler ta reine! En vérité, rions, cher trésor de mon coeur, et que notre mépris brûle jusqu'au souvenir de ces misères comme ce baiser, exhalé de mon âme, va consumer en nous la duperie de l'héroïsme, le faux honneur de la générosité.
Espérance stupéfait regarda Gabrielle. Jamais il ne l'eût soupçonnée si fière et si véhémente; elle l'avait entouré de ses bras, elle l'embrasait de son regard, de son souffle, de sa lèvre.
—Amie, murmura-t-il éperdu de se sentir entraîné par cette force irrésistible, amie, prenez garde! Si tout ce que vous venez de dire n'est inspiré que par un juste ressentiment, si ce délire d'amour n'est que de l'indignation, si ce feu dont vous me dévorez n'est que celui de la colère, prenez garde! il s'éteindra trop vite, et demain vous me reprocherez ma faiblesse. Oh! Gabrielle, laissez-moi mourir de vous adorer. Demain peut-être je mourrais en vous maudissant.
—Espérance! s'écria-t-elle dans une éblouissante exaltation qui imprima aussitôt à sa beauté un caractère de majesté surnaturelle, Espérance, je suis ton ange de bonheur, je suis la récompense de toute ta vie perdue; ne le vois-tu pas, ne le comprends-tu pas? J'ai lutté avec toi de vertu, de cruauté, même; j'ai tordu à belles mains ton coeur dans lequel, puisque Dieu me l'envoyait, j'eusse dû en dépit de tout, fondre le mien. J'ai été lâche, j'ai abusé de toi, au lieu de me livrer à toi comme esclave!
Es-tu de marbre, ô mon amant! comme ces dieux antiques de la jeunesse et du génie, auxquels tu ressembles? Nos larmes, nos soupirs, nos sacrifices, nos souffrances, les comptes-tu pour si peu que leur prix t'en paraisse immérité? Eh bien, moi, je te dirai que tu ne m'aimes pas, Espérance, je te dirai que tu me méconnais, que tu m'outrages. Oui, tant que je t'ai écouté en silence, m'inclinant bassement devant tes calculs héroïques qui ne profitaient qu'à moi; oui, jusqu'ici, je n'ai pas été digne de ton amour, mais aujourd'hui je me relève, aujourd'hui je ne veux plus laisser parler la reine, aujourd'hui j'impose silence à la mère elle-même, c'est le tour de l'amante, enfin. Pardonne-moi, oh! pardonne-moi d'avoir cru un seul moment que mon devoir consistait à fouler aux pieds un dévouement comme le tien! Et quand je t'ouvre les bras, quand je te dis: Espérance, je t'aime ardemment! Espérance, je t'adore! Espérance, tu es le feu de mes veines, la source de ma vie, je ne sens plus rien en moi qui ne t'appartienne, et puisque tu ne veux pas me consacrer ton existence, puisque tu parles de mourir, donne-moi du moins le droit de mourir avec toi!
Il voulut murmurer quelques mots, c'étaient pourtant des actions de grâces à Dieu, qui a permis qu'un tel bonheur échût en partage à de pauvres créatures mortelles; mais refus ou prières, elle étouffa tout de ses baisers, elle éteignit tout de ses larmes. Il sentit un nuage lui dérober la terre. Et, en effet, pendant de trop courts instants, ces deux âmes immatérialisées par l'amour étaient remontées au ciel.
—Sois bénie, dit Espérance, ton coeur vaut le mien; oui, tu es l'ange du bonheur.
Hélas! pourquoi n'obtinrent-ils pas leur grâce tout entière? pourquoi tous deux furent-ils condamnés à redescendre dans la vie? Qu'est-ce que la grande route poudreuse, pour qui revient du paradis étoilé?
Espérance le comprit, et cette pensée amère courba son front. Déjà, rêveur, silencieux, il regrettait. Gabrielle, aussi brillante, aussi joyeuse qu'il était mélancolique, revint à lui, et l'embrassant avec une souriante candeur:
—Oh! maintenant, dit-elle, pourquoi t'affliger seul? pourquoi penser même? Ce n'est plus la peine. Songerais-tu à la marquise de Liancourt, à la duchesse de Beaufort? À quoi bon, il n'y a plus ici que Gabrielle, ta femme.
—Ma femme! s'écria-t-il, enivré.
—Tu ne supposes pas, ajouta-t-elle avec un sourire céleste, que je puisse être désormais autre chose. Tout autre mariage est devenu impossible; je te défie de me le conseiller! J'ai donc réussi, me voilà donc heureuse, me voilà donc libre! Espérance est à moi, le monde est à nous!
On entendit Gratienne heurter un meuble dans la chambre voisine. C'était le signal convenu si elle avait quelque nouvelle à donner à sa maîtresse. Les deux amants enlacés prêtèrent l'oreille. L'annonce d'une invasion de leurs ennemis ne les eût pas fait tressaillir en ce moment.
—Le roi sort de table, dit Gratienne, mais au lieu de venir ici, il passe dans son cabinet pour jouer avec ses convives. Tout est tranquille.
—Dieu soit loué, nous pouvons achever nos confidences, s'écria Gabrielle.
Cette soirée comptera pour nous, n'est-ce pas, ami? Dieu a gardé tous les
nuages dans son firmament. Pour nos coeurs ce n'est que rayons et azur.
Sommes-nous heureux!
—Plus bas! l'éclat de ta voix semble insulter ces voûtes! Cependant, j'éprouve en t'écoutant cette joie ineffable qui suit la réalisation d'un rêve. Je te rêvais tout à l'heure, je te possède maintenant.
—Et à jamais. Tu ne contesteras plus?
—J'en mourrais. Te perdre, quand je ne te connaissais pas, c'était déjà plus que mes forces; te perdre maintenant, impossible! Ne crains rien, tu ne m'entendras plus parler de devoirs, d'honneur, je ne te sacrifierai plus. Tu es mon bien, je le défendrais contre les anges!
—Voilà ce qu'il fallait me dire à la Chaussée, mon Espérance. Que d'heureux jours nous avons perdus!
—D'autres nous attendent, plus purs, mieux acquis, incontestables. Le roi t'a affranchie par sa trahison. Songe, ma Gabrielle, que tu ne peux plus vivre en cette cour maudite, où mille pièges sont tendus sous tes pieds adorés.
—N'est-ce pas?
—Tout ce que ces démons méditent, tout ce qu'ils ont déjà machiné pour ta ruine, le savons-nous bien, le pourrions-nous seulement soupçonner? Il faudrait avoir leur âme pour deviner leur esprit. Je suis venu effrayé t'avertir, n'est-ce pas? eh bien! me voilà tremblant, effaré, rien ne me rassure plus. Je ne sais comment j'ai pu vivre avec cette terreur. Un baiser, ma Gabrielle, un baiser, pour me prouver que ces monstres n'ont pas déjà fait de toi un fantôme!
—Ce serait depuis bien peu de temps, dit-elle avec un enivrant sourire. Mais, oui, Espérance, moi aussi j'ai peur. Je ne te le cacherai plus: ton idée me soutenait; j'avais de plus la mienne. Quelque chose me répétait que, plus tu semblais t'éloigner, plus notre réunion était prochaine. Cela est si vrai, que j'ai vu sans effroi, presque complaisamment, les apprêts de ton départ. Je me disais que je te rappellerais à temps; que je te reprendrais à moi, bien à moi. Tu vois que Dieu m'a donné raison. Mais ce bonheur il ne faut plus le perdre; et puisque nous voilà ensemble, ne nous séparons plus. Espérance, ces misérables me tueront si tu ne m'emmènes pas.
—Dis un mot. Quand? comment? Parle; je suis prêt.
—J'ai tout préparé de mon côté. L'instinct m'a tenu lieu de politique. Je suis convenue avec le roi d'aller passer la semaine à Paris, chez Zamet.
—Chez Zamet! N'en fais rien, s'écria Espérance, pâlissant. C'est le nid des vipères! n'y vas pas!…
—Je le sais comme toi; oui, je sais que Zamet s'entend avec les Entragues; je sais qu'il est profond comme un gouffre. Mais Zamet demeure près de chez toi; ce voisinage m'a fait passer par-dessus toutes les frayeurs. Te sentir si près de moi, c'était de quoi me faire traverser un incendie: tu m'as donné l'exemple!
—Ne va pas chez Zamet, je t'en supplie, répéta Espérance, songeant avec un frisson à la prédiction sinistre de l'Italienne.
—J'avais promis pour demain, et je pars demain matin d'ici.
—C'est promis? demanda Espérance avec un cri de désespoir.
—Oh! oui, mais Gabrielle peut défaire ce que la duchesse avait résolu; as-tu un plan?
—J'en aurai mille pour que tu n'ailles pas chez Zamet.
—Tu sais donc quelque chose? dit Gabrielle avec un léger tremblement dans la voix.
—Je ne sais rien, mais je suis sûr que si tu y vas, tu y mourras!
Elle se serra frémissante sur la poitrine du jeune homme.
—Oh! mourir, murmura-t-elle, maintenant! Non, je ne veux pas mourir!
—Comment comptes-tu faire ce voyage de Fontainebleau à Paris? avec des gardes?
—Non, mais les espions sont là! et le roi peut s'aviser de me faire accompagner. Il ne faut pas espérer de liberté avant Paris. D'ailleurs, je dois descendre la Seine en bateau, et trouver ma litière au port de Bercy.
—Il suffit. Traîne le temps en longueur de manière à n'arriver au port qu'à la nuit close.
—C'est facile.
—Emmène Gratienne.
—Toujours.
—Aussitôt que la litière aura fait deux cents pas, fais arrêter sous un prétexte, et tandis que Gratienne occupera le cocher et les valets, glisse-toi hors de la litière, je serai là avec de bons chevaux.
—Fort bien. Gratienne continuera, n'est-ce pas, et arrivera seule chez
Zamet.
—À qui elle dira que tu es allée faire visite en ville.
—Chez ma tante de Sourdis, par exemple.
—Oui, et que tu rentreras un peu tard. Cependant nous aurons gagné au large. J'ai deux chevaux capables de fournir douze lieues d'une traite. Mais… votre fils?
—Oh! j'y ai pensé, dit tristement Gabrielle. Je voulais l'emmener. Mais ai-je le droit d'en priver son père? Le roi aime cet enfant.
Tous deux baissèrent la tête, un même soupir s'échappa de leurs poitrines.
—Assurément, murmura-t-elle, je commets un crime en abandonnant mon fils.
—Vous aimez mieux mourir assassinée en restant à la cour, Gabrielle; vous pensez à votre fils et vous m'oubliez déjà!
—Criminelle s'il le faut, je ne serai pas lâche, dit la duchesse en serrant la main d'Espérance, je suis à vous; c'était à moi de réfléchir avant de vous livrer ma destinée! Il est trop tard! Si le roi est juste, il me rendra bientôt mon enfant.
—Soyez tranquille, Gabrielle, Mlle d'Entragues se chargera de vous le faire rendre. Ainsi, plus d'hésitation, tout est bien convenu?
—Tout.
—Demain soir nous verra réunis ou séparés à jamais, car je vous préviens d'une chose: si l'on nous arrête, je me défends! Or, se défendre contre un roi c'est deux fois provoquer la mort.
—Nous nous défendrons, Espérance, dit avec calme la duchesse. Mieux vaut succomber ensemble que de languir séparés dans une prison.
—Puisqu'il en est ainsi, repartit Espérance touché de cette fermeté, rien ne nous retient plus, et nous surmonterons tous les obstacles. Les nuits sont longues encore. Nous arriverons à Dieppe avant que nul n'ait songé à nous poursuivre. Car il faudrait pour que le roi nous fit rejoindre, qu'il eût donné des ordres dans les six heures qui suivront notre départ: or, il ne le connaîtra peut-être que vingt heures après. Nous serons déjà hors de France.
—Dieu vous entende!
—Nous aiderons Dieu, mon amie. Il voit la pureté de mon coeur; il sait les combats que j'ai livrés à cet amour; il en connaît le dévouement invincible.
—Dieu sait, Espérance, que vous êtes ma seule ambition et ma seule félicité.
—Il entend le serment que je fais devant lui, s'écria Espérance, de vous aimer tant que mon coeur battra, tant qu'un souffle effleurera mes lèvres, tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines.
—A vous aussi toute ma vie, s'écria Gabrielle en passant ses bras au col d'Espérance, qu'elle regarda si passionnément que les larmes leur vinrent aux yeux et roulèrent confondues le long de leurs joues dans le solennel baiser dont ils scellèrent ce serment.
—Mais nous voilà tout tristes, reprit le jeune homme. Pour des gens sûrs de leur bonheur, c'est de l'ingratitude.
—Est-ce bien de tristesse, croyez-vous, que mon coeur est ainsi gonflé? Quelquefois on pleure de joie; mais il est un moyen assuré de tarir mes larmes? ne t'éloigne pas, serre-moi dans tes bras.
—Demain, rien ne nous interrompra plus. Mais aujourd'hui, pardonnez-moi de le rappeler, Gabrielle, l'heure s'avance.
—L'heure… Vous partez! s'écria-t-elle avec un accent qui fit impression sur Espérance.
—Il le faut.
—Non! non! restez! Ce n'est qu'ici, ce n'est que près de moi que vous êtes en sûreté!
—Le roi peut venir après le jeu; ne m'exposez pas à me cacher, Gabrielle. Et puis, comment perdrais-je toute cette nuit, que je puis si utilement employer aux préparatifs de la réunion éternelle?
—Oh! mon Dieu, dit Gabrielle, rêveuse, abattue, je n'avais pas pensé que vous dussiez partir. Quelle noire nuit!
—Elle me cachera mieux.
—Le vent gronde.
—Il étouffera le bruit de mon pas. Rappelez vos esprits, ma bien-aimée; commandez à Gratienne de me faire sortir.
—Oh! non, s'écria la jeune fille, qui avait entendu. Autant j'ai pu vous aider à votre arrivée, autant je serais suspecte en vous reconduisant. Prenez la clé de madame, elle ouvre toutes les portes du château, le roi seul a la pareille. Avec cette clé vous n'aurez besoin de personne, et c'est important à une pareille heure, car il se fait tard.
—Entendez-vous, Gabrielle, il se fait tard. A demain.
—Pour toujours! Espérance, interrompit-elle en l'arrêtant, passez cette nuit dans la chambre de Gratienne, que je garderai près de moi, et demain au jour….
—Madame, laissez-le partir, dit Gratienne; au jour on le reconnaîtrait.
—Qu'il parte donc… Mais ainsi… oh! ainsi ne le reconnaîtra-t-on pas malgré les ténèbres, malgré tout? Laissez votre chapeau, Espérance, votre manteau brodé, et endossez celui de mon intendant. Ceux qui vous verront passer vous prendront pour un homme à moi.
—Oh! il est bien à vous, dit en souriant Gratienne, qui fut embrassée pour cette saillie par les deux amants à la fois.
Déjà elle avait donné au jeune homme le manteau désigné par Gabrielle; et ainsi travesti, Espérance était méconnaissable. Plus de prétexte, il fallait partir! Le coeur de la maîtresse éclata en douloureux sanglots que les baisers de l'amant ne surent pas étouffer, et dont il se troubla lui-même sans pouvoir s'en rendre compte.
—A demain! répétait Gabrielle, à demain! à demain! Quel chemin prend-il,
Gratienne?
—Tout simplement le corridor, et puis l'escalier, madame: plus il sortira naturellement, mieux il réussira.
—D'ailleurs, quel obstacle pourrais-je rencontrer? je n'en vois pas de vraisemblable.
—Ni moi, dit Gratienne.
—Ni moi, dit Gabrielle.
—Eh bien, adieu! à demain!
Et ils échangèrent le millième baiser du départ.
Gratienne, obstinée comme un chien fidèle, le tirait vers la porte par son manteau.
Tout à coup, Gabrielle s'élança et le ressaisit encore.
—Tu m'aimes, n'est-ce pas? dit-elle.
—Est-ce qu'il faut que je te réponde?
Elle approcha ses lèvres de l'oreille d'Espérance.
—Dis-moi que tu pars heureux, ajouta-t-elle.
—Si heureux, qu'il me semble que je n'ai plus rien à attendre de cette vie.
—Moi! moi! mon amour.
—Par grâce, monsieur, partez! dit Gratienne, en employant la force pour le séparer de Gabrielle, qui tomba défaillante dans ses bras.
Le corridor était noir, un silence froid régnait partout. Espérance, muni de la clé, ouvrit lui-même la porte, et, après avoir écouté, observé, franchit le seuil d'un pas sûr et s'enfonça rapidement dans les ténèbres.