XXIII

OÙ PONTIS TROUVE L'OCCASION PROMISE

La journée d'attente parut mortelle à Espérance, mais trop d'intérêts étaient en jeu pour qu'il commît l'imprudence de devancer l'heure fixée par la duchesse.

Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage.

Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser et aller brutalement au but devenait le meilleur système.

La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets. Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée.

Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau se trouve sur le chemin.

À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé, froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que les portes commençaient à se barricader.

Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt, pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée, et les habitudes de la maison royale.

Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée.

Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions.

Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service.

Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil, était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même. D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis. Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle.

Nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Tout se fermait au château. Les immenses quartiers de chêne brûlaient dans les cheminées. Le souper du roi cuisait aux broches, et la table était mise.

La chasse ayant fini un peu tard, le roi venait seulement de se débotter. Il se faisait beau pour paraître avec avantage au milieu de ses convives. Tandis que ses valets de chambre l'habillaient galamment et parfumaient sa barbe, il s'entretenait avec Zamet, debout, respectueusement, à l'angle de la cheminée, en face du fauteuil du roi.

—Oui, disait Henri, ce que j'ai résolu, de concert avec la duchesse, sera d'un bon exemple pour les Parisiens. Ils verront que ceux de ma cour ne sont point des impies. Mme la duchesse veut aller passer à Paris les derniers jours de la semaine sainte; on la verra aux églises, en dévotion. Il est bon qu'elle prenne déjà les airs de recueillement qui conviennent aux personnes royales pour édifier le peuple.

Zamet s'inclina. Ses yeux perçants ne quittaient point le visage du roi, essayant de lui arracher la suite de sa pensée.

—Quant à moi, poursuivit Henri, j'ai beaucoup de travaux ici, je les parferai, et j'irai ensuite retrouver la duchesse, chez toi, à Paris.

—Chez moi, sire?

—Oui, loge-la. Ta maison est un paradis sur terre. Tu es mieux meublé que moi, compère Zamet, fais bonne chère à la duchesse, qui te le rendra, lorsqu'elle sera reine.

Soit caprice de la flamme, soit ombre d'émotion voilée, on eût pu voir voltiger un reflet livide sur le visage du Florentin.

—Ce m'est un grand honneur, sire, dit-il, et je ferai de mon mieux.
Cependant j'avoue que j'y suis mal préparé en ce moment.

—Bah! si la chère est mauvaise, on t'excusera vu le crime. Cependant nous allons dîner aujourd'hui en bas pour la dernière fois de la semaine. J'ai dispensé le page pour un repas, et mon appétit de chasseur choisit celui que nous allons faire. Faites entrer chez moi, La Varenne.

La Varenne obéit. Plusieurs seigneurs attendaient dans la salle voisine, et furent admis près du roi.

C'étaient, avec les principaux de la cour, le comte d'Auvergne, qui présenta au roi M. d'Entragues, son beau-père. Les Entragues avaient enfin reçu une invitation pour Fontainebleau. M. d'Entragues fut parfaitement accueilli du roi, malgré le fin sourire qui ne quitta pas les lèvres de ce dernier pendant la présentation.

—Mais je ne vois point les dames, dit Henri en recherchant autour de lui.

—Sire, se hâta de répondre le comte d'Auvergne, ces dames, au retour de la chasse, ont eu leur carrosse versé et brisé dans le Bas-Bréau; elles voudraient obtenir de Votre Majesté quelques heures de repos.

—Elles ne dîneront pas? s'écria Henri.

—Je crains fort que leur estomac n'ait souffert de la chute comme tout le reste, répliqua en riant le jeune homme.

—Fâcheux contre-temps, dit le roi contrarié, les routes de cette forêt sont mauvaises, on s'y tue; espérons que j'aurai assez d'argent bientôt pour rendre les forêts habitables aux dames comme des jardins. Eh bien! j'excuse les dames d'Entragues; nous boirons à leur santé.

Et voyant que plusieurs des assistants le regardaient et cherchaient à pénétrer sa pensée, pour en faire des commentaires, peut-être des rapports,

—Heureusement, ajouta-t-il, la présence de Mme la duchesse nous dédommagera.

Il achevait à peine, non sans avoir remarqué le nuage que ces mots avaient répandu sur le front du père Entragues, lorsque M. de Beringhen, le premier valet de chambre du roi, entra et parla bas à Sa Majesté, dont les traits prirent aussitôt une vive expression de contrariété.

—Voilà qui s'appelle du malheur, s'écria Henri. Au moment même où j'annonce la duchesse, elle envoie dire que la chasse l'a brisée, qu'elle souffre et ne peut assister au souper. Mais n'importe, ses désirs sont des ordres. Allez, Beringhen, lui porter tous mes compliments de condoléance, et annoncez-lui, qu'après le repas, je passerai savoir de ses nouvelles.

Chacun s'approcha du messager avec empressement pour le prier de se charger d'un compliment respectueux pour la duchesse.

Pendant ce temps-là, Henri se promenait devant la cheminée en se disant:

—Voilà le martyre qui commence. C'est bien fait pour moi. Henriette ne veut pas dîner avec Gabrielle, et Gabrielle refuse de s'asseoir à la même table que Mlle d'Entragues. Celle-ci a tort; je lui en dirai vertement ma façon de penser, elle prend trop tôt des airs d'exigence. L'autre a raison. Pauvre chère amie, je la rassurerai, mais comment accommoder tout cela?

Le maître d'hôtel apparut flanqué de ses officiers.

—Allons souper, messieurs, s'écria le roi avec d'autant plus d'empressement qu'il avait besoin d'étouffer un soupir.

Tous les assistants le suivirent, soit en chuchotant, soit, les plus habiles, en analysant les causes de cette désertion des deux dames.

Tandis que toute l'assemblée défilait dans la galerie, derrière les porte-flambeaux, un garde de service assis sur une banquette, la tête ensevelie dans ses deux bras que soutenait le mousquet, demeurait là, sourd et immobile, comme une statue. Le bruit des pas, des voix, la lumière des flambeaux ne le réveillaient pas.

—J'espère qu'en voilà un qui dort, s'écria le roi de belle humeur. Ah! bonsoir, brave Crillon, c'est un de tes gardes.

—Dieu me pardonne, oui, répliqua le chevalier, en s'apprêtant à réveiller d'un coup de poing ce furieux dormeur, qui manquait si impertinemment à la consigne, mais le roi l'arrêta. Il fit approcher le page qui tenait son flambeau à six bougies, et l'ardente clarté inonda le visage du garde.

Celui-ci alors se souleva, montrant un visage ébahi, hébété, le pâle et désolé visage de Pontis qui, comprenant toute sa faute, se dressa comme un ressort.

—Je connais cette figure-là, dit le roi en riant.

Et tout le monde se mit à rire: ce qui produisit une sorte de huée sous le poids de laquelle le pauvre garçon baissa la tête avec une indicible expression de morne découragement.

—C'est le pauvre Pontis, je ne le reconnaissais pas, tant il est maigre, il faut l'excuser, murmura Crillon.

—Oui, oui, répondit le roi, continue ton somme, cadet; nous ne sommes pas en face de l'ennemi.

—Plût au ciel, murmura le cadet d'un air sombre et résolu qui frappa le roi, et lui révéla tout ce qu'il y avait encore d'énergie farouche sous cette torpeur.

Aussitôt que le cortège eut défilé, Pontis laissa tomber son bras et son mousquet, la galerie redevint obscure, le garde reprit sa place sur le banc, sans donner un seul regard aux splendeurs du festin, qui se faisait sentir par odorantes bouffées jusque dans la galerie.

Le roi prit place, les convives l'imitèrent; mais en dépliant sa serviette,
Henri trouva dessous un billet.

—Oh! oh! dit-il en fronçant le sourcil, il est rare qu'un billet ainsi remis annonce quelque chose d'heureux à un prince. Y a-t-il conspiration contre mon appétit? Servez toujours.

—Pas de signature, tant pis, pensa-t-il.

Il se mit à lire. Un léger frisson passa sur ses épaules et contracta imperceptiblement ses traits, mais, se sentant observé, il acheva sa lecture.

«Sire, disait-on, certaine dame que vous croyez seule ce soir, s'est arrangée pour avoir de la compagnie. Si Votre Majesté ne trouble pas le tête-à-tête, c'est qu'elle a trop de patience et trop peu de curiosité.»

Une demi-minute suffit pour faire éclore un monde entier de pensées dans l'esprit troublé du roi.

Ce billet faisait allusion à l'une des dames logées à Fontainebleau, Gabrielle ou Henriette. Évidemment, pensa le roi, à la table où je le lis se trouve quelqu'un qui en sait ou en devine le contenu. L'auteur peut-être me regarde.

Le roi brûla tranquillement le papier et dit en souriant:

—Bonne nouvelle. Soupons!

Il essaya, en effet, de souper; mais son appétit avait disparu. Le bruit du festin et la volonté de paraître joyeux lui donnèrent une surexcitation à laquelle plusieurs de ses convives ne durent pas se tromper: rien n'était ordinairement plus naturel que la gaieté du roi. Cependant Henri parvint à sauver les apparences. Tout ce travail de sa pensée aboutit à un plan péniblement élaboré au milieu des rires.

—On veut, se disait le roi, que je monte jaloux chez la duchesse ou que je demande à voir si Mlle d'Entragues est seule chez elle. L'une de ces deux femmes rivales prépare à l'autre une rude attaque. Mais qui sera battu? Moi! Et je prêterai à rire, quelque parti que je prenne entre l'une ou contre l'autre.

Zamet, pendant toute la scène, causait avec ses voisins sans cesser d'observer le roi. Mais cette surveillance du Florentin était digne d'un pareil maître; son oeil droit, souple, savait ne rencontrer Henri qu'aux bons moments. Celui-ci, non moins habile, regardait tout le monde, et, s'occupant de tout, cherchait sur chaque visage un indice qui vînt confirmer ses soupçons.

Le repas dura longtemps pour le pauvre prince ainsi torturé; il ne découvrit rien, et finit par s'en tenir à sa première idée. Le billet lui venait de l'une ou de l'autre des deux dames rivales. Peut-être n'avait-il aucune valeur, peut-être signifiait-il assez de choses pour mériter un éclaircissement. Mais Henri sentit si bien la gêne de sa position, s'il faisait une démarche décisive, qu'il se résolut à une complète immobilité.

Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles, ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du mystère.

Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette, chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite n'amènerait aucun résultat.

Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti.

Si, toutefois, il n'avait pas menti, que faire? On avouera que la discussion d'un si délicat problème n'était pas facile à conduire au milieu des propos interrompus d'un souper. Mais le roi n'en était pas à son apprentissage. Il avait mené souvent à bonne fin des négociations plus compliquées, et, sous le roi Charles IX, sous la reine Catherine de Médicis, on était à bonne école.

Henri trouva son moyen en attaquant le dessert. Il se souvint que le logement des Entragues avait été marqué par Beringhen à l'extrémité d'un corridor aboutissant à l'appartement de la duchesse. Cette précaution du prudent Beringhen permettait au roi, en cas de besoin, d'être rencontré dans ce corridor sans étonner personne. Le corridor était immense, sombre et désert, puisque chaque appartement était desservi par son escalier particulier. Henri, tacticien consommé, songea que de cet endroit la surveillance serait commode, sûre, et ne compromettrait personne. Il ne s'agissait plus que de trouver le surveillant. Le choix n'était pas facile.

En attendant l'inspiration, Henri s'affermit dans la résolution de ne rien faire d'éclatant, de ne pas même aller voir Gabrielle comme il eût pu le faire sans se trahir, puisque sa visite était annoncée avant la lecture du billet et justifiée par l'indisposition de la duchesse.

Il résolut aussi de ne pas parler de Mlle d'Entragues, de paraître l'oublier, elle et ses côtes meurtries au Bas-Bréau; cette neutralité absolue commencerait par bien dérouter les espions, s'il s'en trouvait à table qui eussent voulu surveiller l'effet du billet.

Henri, charmé d'avoir ainsi sauvé sa dignité, celle de la femme qu'il allait épouser, celle même de la maîtresse nouvelle, appliqua toutes ses facultés au choix du confident.

On sortait de table, et déjà, s'appuyant au bras de Crillon, le roi allait raconter ses perplexités et confier l'exécution de son projet à cet ami fidèle; mais il réfléchit que l'emploi était au-dessous d'un pareil personnage, et nécessitait plus de souplesse que de chevalerie. Crillon eût été trop vigoureux et trop peu rusé; ce qu'il fallait en cette circonstance, c'était un esprit présent, un coeur résolu, un bras solide, tout cela dans un personnage obscur et inconnu. Les yeux du roi s'arrêtèrent alors sur Pontis, qui, cette fois, les épaules effacées, le regard brillant, se tenait à son poste quand passa le roi pour retourner à sa chambre.

Au choc de ce regard, Henri devina qu'il tenait son homme, et s'arrêta. Se tournant alors vers les assistants:

—Nous allons jouer, messieurs, dit-il. Laissons dormir les dames malades qui ont besoin de repos. Je dis cela pour vous, comte d'Auvergne. Vous porterez le bonsoir de ma part à votre mère et à votre soeur. Bonsoir, M. d'Entragues. Et je le dis aussi pour notre bien-aimée duchesse, qui part demain de bonne heure pour faire ses dévotions à Paris: n'est-ce pas, compère Zamet?

—À quelle heure, demain, sire?

—Vers le soir, elle sera chez toi.

—Je pars donc, ce soir même, sire, pour tout préparer, afin que Mme la duchesse n'ait pas trop à se plaindre de mon humble hospitalité.

—Va, compère. Préparez vos écus, messieurs, je me sens en veine de gagner ce soir, ajouta le roi avec un sourire plus mélancolique que railleur, car malgré lui il songeait au proverbe qui attribue bonne chance au joueur malheureux en amour. Ah! voici mon garde réveillé! dit alors Henri laissant passer les assistants, Continuez de marcher, messieurs, j'ai à consoler ce pauvre garçon de la bévue qu'il a faite. Allez! je vous joins.

Et il s'approcha de Pontis.

Tous deux étaient seuls au milieu de la galerie, un page tenait de loin le flambeau. Nul ne pouvait entendre. Le roi parla bas à l'oreille du garde, dont les yeux intelligents témoignèrent plus de dévouement que de surprise.

—Tu as compris? dit le roi.

—Parfaitement.

—Crois-tu pouvoir réussir?

—J'en réponds.

—Vigilant comme un chat, muet comme un poisson!

—Oui, sire.

—Mais, si l'on te résiste, si l'on t'échappe; tu n'es guère fort?

—Qu'on ne s'y fie pas; je suis de mauvaise humeur.

—Sois prudent! Voici une clé qui t'est indispensable. Va! je ne me coucherai pas que tu ne m'aies rendu compte.

Le roi mit une clé dans la main de Pontis et retourna jouer dans son cabinet.