XXII

LA PROPHÉTIE DE CASSANDRE

Le temps avait marché. Toutes les forces coalisées contre Gabrielle grandissaient en silence. Espérance attendait que Crillon fût prêt à partir. Le chevalier avait fait promettre à son ami la patience et la résignation jusqu'à une occasion favorable.

Espérance mettait son point d'honneur à ne rien trahir de ses souffrances. On ne parlait autour de lui que d'un voyage fort beau, fort long, qu'il allait entreprendre avec Jean Mocquet pour l'honneur de la science et pour la gloire d'ajouter quelques colonies au royaume.

En attendant, le jeune homme concentrait sa douleur: il s'en nourrissait. Renfermé chez lui ou feignant de s'absenter pour des chasses dans les forêts éloignées, il disparaissait peu à peu du monde et de la cour. On ne le vit qu'une ou deux fois figurer dans les joyeuses fêtes du carnaval.

Il avait évité soigneusement Pontis. Décidé à rompre avec le pauvre garde, puisque son absence devait être éternelle; il se promettait cependant de l'aller trouver la veille du départ, de l'embrasser, de lui pardonner; car cette amitié tendre n'était pas éteinte dans le coeur d'Espérance. Il savait, par des rapports fidèles, la douleur de Pontis depuis leur séparation. Rien n'avait pu consoler le garde. Son caractère avait changé comme son corps. Sombre, irascible, taciturne, Pontis restait couché pendant tout le temps qu'il n'accordait pas au service, et ces deux jeunes gens, naguère si brillants, si bruyants, s'étaient éteints comme des chrysalides.

À l'intérieur, Espérance menait la même vie. Le carême touchait à sa fin, et comme le roi, à cette époque, habitait ordinairement Fontainebleau avec la cour, c'est de là que tous les matins arrivait au jeune homme le présent quotidien de Gabrielle. Le genre en était changé, ce n'était plus qu'une fleur morne et desséchée, touchant emblème d'une vie arrêtée dans son épanouissement. Ces témoignages de constance n'étonnaient point Espérance; il connaissait l'âme de cette généreuse femme. Mais, plus elle s'attachait à perpétuer en lui la mémoire de l'amour, plus il se croyait obligé de répondre par une magnanimité pareille.

—Le devoir de Gabrielle, se disait-il, est de me tendre incessamment la main. Le mien est de fuir Gabrielle. Chacun de nous travaille ainsi au bonheur de l'autre.

Et il persévérait dans son isolement, et il accélérait les apprêts de son départ. Le consentement de Gabrielle à cette séparation lui semblait acquis par un silence que rien n'avait rompu depuis leur dernière entrevue à la Chaussée.

Au commencement de la semaine sainte tout était achevé. Le printemps venait. Les dispenses de Rouen pour le divorce, et par conséquent pour le nouveau mariage du roi étaient en chemin, dans la valise du courrier royal. Espérance avait commandé ses chevaux pour le lendemain, et, d'accord avec Crillon, qui, plus tard, l'eût été rejoindre, il devait seul se mettre en route. Une dernière fois, le pauvre exilé voulut se promener dans sa maison et lui faire des adieux éternels.

Il avait été si heureux dans cette douce retraite; elle était parsemée des reliques de son amour. Partout un souvenir de Gabrielle s'offrait à ses yeux, se heurtait à son pied, caressait sa main. L'infatigable amie avait, jour par jour, fini par emplir de sa pensée la maison tout entière, depuis le vestibule où s'épanouissaient les orangers donnés par elle, depuis les dressoirs garnis des mille caprices de sa fantaisie, jusqu'aux murailles tapissées, jusqu'aux volières peuplées d'un monde babillard, jusqu'aux herbiers gonflés de plantes, jusqu'aux panoplies hérissées d'armes, jusqu'aux médailliers riches de merveilles, jusqu'aux casiers gorgés de volumes dont chacun, fût-ce un livre de science abstraite ou un traité de théologie, représentait pour Espérance une pensée d'amour.

La biche suivait partout son maître, frottant son front velu à la main pendante qu'elle léchait de temps en temps. Et chaque pas d'Espérance, parmi tous ces monuments du passé, faisait un bruit qui amollissait son coeur.

—Hélas! se disait-il, ce départ est bien véritablement l'image de la mort. Le mourant n'emporte rien de ces richesses tant aimées. Une bague, un portrait chéri, quelque bijou, voilà tout le bagage qui peut tenir avec moi dans le sépulcre. Le reste est abandonné aux étrangers. Tout ce que vivant il aima, ce qu'il soigna de ses mains, ce qu'il adora, éphémères idoles, il le laisse après lui à des gens qui manieront grossièrement ces reliques et les profaneraient d'un équivoque sourire s'ils pouvaient deviner le prix que l'ancien maître y attacha.

Moi qui possède une telle quantité de ces richesses précieuses pour moi seul, qu'en vais-je faire? Les garderai-je avec moi sur des chariots, sur des vaisseaux, emballant tour à tour et déballant, ridicule voyageur, ces ustensiles de ma vie d'amour? Cependant j'ai appris à vivre au milieu de ces riens fragiles, j'en ai fait mon horizon, et ma vue souffrirait de s'en passer! Les laisserai-je en partant, comme le mort dont je parlais tout à l'heure? Mais alors il se trouvera des gens qui toucheront sans respect ce qu'a touché Gabrielle. Non; j'imiterai le sage qui porte tout sur lui. Je choisirai le plus petit joyau, la plus fine dentelle, la fleur le plus récemment imprégnée de son souffle, je les enfermerai sur mon coeur, et quand mes chevaux seront sortis, mes valets congédiés, quand je serai seul à la maison, un pied levé pour en partir, je brûlerai tous mes trésors à leur place. Les métaux se fondront avec le cristal, les marbres seront dévorés, les oiseaux libérés s'enfuiront; livres, meubles, étoffes tomberont en cendres; la maison aussi disparaîtra dans ce gouffre de feu, et peu de jours après, tout ce que j'ai touché, aimé, usé, sera effacé comme le maître dans la mémoire des hommes. J'aurai fait de tout cela un immense tombeau, où quelque peu de moi dormira inséparable d'une partie de Gabrielle.

Comme il achevait de formuler cette pensée avec un serrement de coeur et des soupirs bien permis à une telle infortune, un léger bruit le fit tressaillir; il se retourna, Gratienne était devant lui, haletante, et s'écria joyeusement:

—Dieu merci! le danger est passé!

Il faudrait n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'effet que produisit sa présence sur le jeune homme encore palpitant d'avoir remué les plus douloureux souvenirs. Quelle douceur il a pour l'amant, ce visage souvent trivial de la confidente! Quel ange pourrait espérer un meilleur accueil, quand même il apparaîtrait dans toute sa beauté, dans toute sa gloire!

Gratienne, moins belle qu'un ange, était pourtant une physionomie heureuse et souriante. Bien des fois le coeur du jeune homme avait tressailli au bruit de son pas, comme si elle eût été Gabrielle, mais jamais cependant il ne l'avait trouvée bonne et belle comme en ce moment. Il poussa un cri de joie et courut à elle les bras étendus.

Gratienne lui demanda si personne n'écoutait, et sur l'assurance qu'elle en reçut, elle ajouta:

—J'apporte une lettre de madame la duchesse, mais pour l'avoir, il faudrait me laisser seule un moment dans cette chambre.

Et elle rougit.

Espérance la regarda sans comprendre.

—Comme souvent on m'a suivie, arrêtée, volée même, quand j'allais à la petite maison du faubourg, reprit Gratienne, j'ai caché cette lettre sous mes habits. Cette fois, pour me la prendre, il eût fallu me tuer, et les ennemis de madame n'osent pas encore assassiner en plein jour, dans la rue.

Espérance remercia la courageuse fille et l'enferma. Tout en passant dans la chambre voisine, il se demandait avec un trouble inexprimable ce que pouvait renfermer cette lettre, la première que lui eût jamais écrite Gabrielle.

—Elle est assez honnête, assez brave, pensa-t-il, pour vouloir me donner un témoignage palpable de l'amour qu'elle a eu pour moi. Noble imprudente, qui jamais ne transige avec le devoir de son coeur, elle rougirait de ne pas se livrer à moi comme je me suis donné à elle!

Cette idée l'exalta un moment, mais la conséquence en fut triste.

—C'est donc un adieu qu'elle m'envoie, pensa-t-il, l'adieu éternel. C'est donc fini!… Elle va donc m'ordonner de l'oublier à jamais!

Gratienne rouvrit la porte, Espérance avait le front penché, les yeux troubles.

—Voici, dit-elle en lui offrant un petit sachet brodé de soie et imprégné d'un de ces mystérieux parfums de l'Orient, qui font rêver de femmes et de fleurs.

Il l'ouvrit et prit le papier qui s'y trouvait enfermé. Gratienne s'approcha de la fenêtre et tourna le dos discrètement pour le laisser lire en toute liberté.

«Ami, disait Gabrielle, je sais que vous voulez partir, je sais qu'on en parle pour demain, et M. de Crillon l'a dit devant moi avec une sorte de conviction qui m'épouvante. Ce n'est pas que j'y croie, mais tout m'alarme. Non, je ne croirai jamais que vous partiez sans m'avoir parlé une dernière fois. Cependant, vous êtes assez généreux pour avoir ce triste courage. Vous m'aimez assez pour vous sacrifier ainsi. J'en tremble en écrivant. Ne faites pas cela, au nom du ciel, car vous me réduiriez à un tel désespoir, que j'irais chercher au bout de la terre le suprême adieu que vous me devez.»

«Il y a demain grande chasse à Fontainebleau; vous y pouvez venir. Nous serons seuls. Soit que vous arriviez secrètement, soit que vous vous montriez, je vous attends; Gratienne vous expliquera où et comment. Songez que je n'accepterai aucune excuse. Une heure après votre refus, vous me verriez arriver chez vous.»

Après avoir lu et relu, Espérance tomba dans une profonde perplexité.

Jamais l'amour loyal ne s'était exprimé plus clairement; jamais ordre plus net n'avait été donné par un maître plus légitime. Désobéir, c'était risquer de compromettre une femme dont la bravoure en ses moments d'exaltation ne connaissait pas de limites; obéir, n'était-ce pas risquer plus encore?

Telle fut la thèse que le malheureux Espérance creusa laborieusement pendant de longues minutes qui semblaient des heures à Gratienne.

Il se disait que Gabrielle avait le droit d'exiger ce dernier adieu, que le moyen proposé était facile; quand sans se cacher, on arrivait à une entrevue sans danger même sous les yeux des plus cruels ennemis de Gabrielle. D'un autre côté, quelle signification aurait une entrevue publique. À quoi bon rechercher ces poignantes douleurs qui n'ont pas le droit de se produire? Dans quel but Gabrielle ordonnait-elle à son amant de subir la torture sans pousser un soupir, sans verser une larme? Était-elle à ce point sûre d'elle-même qu'elle voulût affronter une pareille souffrance? L'héroïsme n'était-il pas suffisant? Refuser la femme qu'on adore lorsqu'elle s'offre à nous; la supplier d'oublier l'amant pour ne songer qu'à sa fortune et à son fils, n'est-ce point assez pour satisfaire au devoir? Fallait-il y ajouter la douleur de contempler cette femme aux bras d'un autre? Voilà pourtant le spectacle qu'Espérance irait chercher à Fontainebleau.

Dans l'autre hypothèse, c'est-à-dire en refusant l'entrevue, qu'arrivait-il? Gabrielle se compromettrait peut-être. Peut-être n'attendait-on qu'une fausse démarche d'elle pour l'accabler? Aimante, vaillante, capable de tout, elle arriverait en effet chez Espérance. Et surprise en un pareil rendez-vous elle était bien perdue.

—Non, lui dit la raison, elle ne fera pas cela. D'ailleurs, il dépend de moi qu'elle ne le fasse pas. J'aime mieux mourir que d'aller froidement à Fontainebleau et réciter devant témoins des adieux ridicules. Quant à un entretien secret, la mort est peut-être au bout. Je n'irai pas à Fontainebleau. L'égoïsme à deux m'en fait un impérieux devoir.

Mais serai-je assez sot, assez lâche pour lui dire que je n'irai pas? Provoquerai-je par fanfaronnade une générosité insensée, dont le résultat ruinerait la noble créature? Non. Ce départ que j'avais fixé à demain, je l'effectuerai ce soir même. À peine Gratienne sera-t-elle hors d'ici, que j'en sortirai, derrière elle. Au moment où elle rendra ma réponse à Gabrielle, j'aurai fait cinquante lieues; au moment où Gabrielle m'attendra à Fontainebleau, je serai sorti de France; au moment où elle aurait la magnanimité de me venir chercher chez moi, comme elle dit, la maison sera un monceau de cendres déjà froides; le maître sera un souffle, une ombre, une fable. Gabrielle ne trouvera plus même un prétexte pour se faire tort. Allons! voilà comment peut agir un homme, voilà comment l'on peut sauver une femme. C'est décidé, c'est fait. Gratienne! dit-il.

Gratienne s'approcha, le coeur oppressé par cette longue attente qui lui semblait un mauvais témoignage de l'empressement d'Espérance à satisfaire sa maîtresse.

—Ma bonne Gratienne tu disais vrai tout à l'heure. Les périls sont grands autour de nous; mais nous y sommes habitués. J'irai à Fontainebleau: j'irai demain. À quelle heure Mme la duchesse préfère-t-elle m'y voir?

—Si vous venez pour la chasse, ce sera le matin, et l'on saura, au retour, trouver l'instant de vous faire parler à madame.

—Le soir, j'aurai gagné plus de temps, pensa Espérance, et il ajouta:

—J'aime mieux le soir, Gratienne.

—Madame l'aimera mieux aussi. Après le souper, elle sera souffrante, elle se retirera, elle sera tout à fait libre.

—Mais comment pénétrerai-je au château?

—Cela me regarde. Soyez, une heure après la nuit tombée, au pied de l'escalier à vis, dans la cour Ovale. L'on soupera, nul ne vous peut remarquer à ce moment. Je vous conduirai à l'endroit choisi par madame.

—C'est convenu, dit Espérance. La nuit vient à six heures, je serai à sept au pied de l'escalier à vis.

—Bien, monsieur. Je pars joyeuse, plus légère qu'en arrivant.

—La duchesse, tu ne m'en parles pas, dit Espérance avec mélancolie.
Toujours belle, toujours florissante, n'est-ce pas?

Gratienne secoua la tête.

—Si vous l'aviez vue écrire cette lettre, répliqua-t-elle, vous eussiez mis moins de temps à me rendre la réponse.

—Oh! ne crois pas que j'aie hésité, dit Espérance remué jusqu'au fond du coeur. Ne comprends-tu pas toutes mes craintes? Enfant! sache que sa vie dépend d'une imprudence que je lui laisserais commettre.

—Je le sais, et c'est pour cela que mon coeur battait si fort en apportant ce billet. C'est une preuve, ce billet, une preuve mortelle.

—Rassure-toi, dit Espérance avec une émotion qui brisait sa voix et faisait trembler sa main, la preuve ne fera mourir personne.

Il alluma une bougie d'un candélabre, et, après avoir baisé passionnément la lettre sur tous les endroits qu'avait pu toucher la main de Gabrielle, il brûla le papier, en broya les cendres dans ses doigts.

—Tu diras tout ce que tu as vu, Gratienne, reprit-il, et tu répéteras tout ce que j'aurai dit.

—Oui, monsieur.

—J'aime Gabrielle jusqu'à la mort; retiens bien cela Gratienne.

—Oh! oui, je retiendrai cela, moi qui le pense presque aussi tendrement que vous le dites.

—Et, quoi que je fasse, Gabrielle doit se dire: Il l'a fait par amour pour moi.

—Mais que ferez-vous donc? s'écria la jeune femme épouvantée de l'accent avec lequel ces paroles venaient d'être prononcées.

—Je le dirai demain soir à la duchesse, se hâta d'ajouter Espérance honteux de s'être laissé entraîner au bonheur d'envoyer un si tendre adieu à celle qu'il ne voulait plus revoir.

Gratienne, calmée par cette réponse, sourit et se dirigea vers l'escalier.
On eût dit qu'il ne pouvait se décider à la laisser partir:

—Tu vas bien souffrir cette nuit pour retourner ainsi à Fontainebleau, dit Espérance, il fait froid. La litière va lentement. Je gage qu'elle met sept heures à faire le trajet.

—Je dormirai en route, trop heureuse de rapporter demain matin une réponse qui réjouira le coeur de ma maîtresse.

Elle partait. Espérance la retint et courut au coffre de sa chambre.

—Que cherchez-vous, dit-elle?

—C'est aujourd'hui la première fois que tu m'apportes une lettre d'elle, murmura le jeune homme, j'ai le droit de te payer cette bienvenue.

Il lui mit dans la main un collier d'émeraudes dont la richesse arracha un cri d'admiration à Gratienne.

—Mais, monsieur, je n'oserai jamais porter cela! s'écria-t-elle.

—Ces émeraudes! ce sont mes couleurs, dit-il en souriant. Je m'appelle
Espérance! souviens-toi de moi.

En parlant ainsi il l'embrassa. Ce baiser, ce présent, avaient, malgré les efforts d'Espérance, une solennité qui laissa Gratienne plus défiante que jamais, et elle se disposait à lui en demander l'explication, quand trois coups, frappés d'une certaine façon, retentirent à la porte.

—C'est l'intendant qui m'appelle, dit Espérance, il faut que ce soit quelque chose d'important.

Gratienne se blottit derrière un rideau, Espérance entr'ouvrit la porte pour demander de quoi il s'agissait.

—Seigneur, une femme vient d'arriver, dit tout bas l'intendant, elle veut vous parler.

—Son nom?

—Elle a refusé de le dire.

—Je n'ai affaire à aucune femme, congédiez-la.

—Elle insiste beaucoup trop, seigneur, et c'est une étrangère qui s'exprime mal et comprend mal aussi. J'ai pu saisir seulement qu'elle appelle monseigneur, Speranza.

Le jeune homme tressaillit.

—Une femme petite, brune, vive, dit-il.

—Oui, seigneur, très-vive.

—Renvoyez, renvoyez vite! s'écria Espérance en poussant dehors l'intendant.

Mais celui-ci s'arrêta à moitié chemin dans l'escalier, la femme qu'il allait congédier lui barrait le passage. Elle avait forcé les deux valets de garde et montait résolument chez Espérance en dépit des instances et des efforts de trois personnes.

—Madame, dit enfin l'intendant furieux, vous avez entendu l'ordre de monseigneur?

—Dites-lui qu'il y va de sa vie! répliqua l'étrangère en continuant d'avancer.

Et, haussant la voix de façon à être entendue d'Espérance, qu'elle savait être derrière la porte, elle ajouta en toscan:

—Et d'une autre bien plus précieuse pour vous, Speranza!

Ces mots, prononcés avec une intonation funèbre, n'admettaient point de résistance. Espérance remit Gratienne à l'intendant, avec ordre de la conduire dehors par l'escalier dérobé. Et, pour accélérer le départ de celle-ci qui hésitait, faute du comprendre:

—Va donc, s'écria-t-il d'une voix sourde, sinon tu es perdue!

Puis, fermant la porte, il s'élança sur le palier à la rencontre de la femme qui gravissait la dernière marche, et que sa présence arrêta aussitôt.

—Voilà une audace étrange! dit-il en italien. Avez-vous perdu le sens,
Leonora, pour oser vous présenter chez moi?

—Speranza, interrompit l'Italienne, est-ce que vous avez eu l'imprudence de répondre par écrit à la duchesse?

Espérance sentit son coeur défaillir à cette terrible question.

—Si vous avez écrit, ajouta rapidement Leonora, reprenez la lettre; il en est temps encore.

—Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, balbutia-t-il fort pâle.

—Je dis que si Gratienne porte sur elle un écrit de vous, elle, la duchesse et vous, vous êtes perdus tous trois! Rappelez-la donc, s'il en est ainsi, et brûlez votre lettre comme vous venez de brûler celle de la duchesse, dont la fumée plane encore sous cette voûte.

—Un nouveau piège, n'est-ce pas? murmura Espérance partagé entre la défiance et la terreur.

Leonora gravement:

—Depuis Villejuif j'ai suivi Gratienne, je l'ai vue entrer chez vous; il ne dépendait que de moi de la saisir, de l'empêcher d'arriver jusqu'à vous ou d'intercepter son message. Gratienne vient de sortir, nos agents sont au dehors, elle ne ferait point cent pas sans être arrêtée avec votre lettre! Voila pourquoi je vous dis: rappelez Gratienne, Speranza. Me comprenez-vous? Est-ce un piège?

Espérance ne trouva rien à répondre. L'argument était écrasant; son air abattu prouva qu'il était persuadé.

—Allons, tant mieux, continua Leonora, voyant qu'il restait immobile. Vous n'avez pas écrit, tant mieux. Mais j'ai d'autres choses à vous dire; recevez-moi chez vous ou dans le jardin, comme il vous plaira; je ne puis parler ainsi sur l'escalier.

En achevant ces mots, elle redescendit. Espérance la suivit, dompté, stupéfait.

Lorsqu'ils furent dans le jardin et que le jeune homme eut pris le temps de se remettre en garde contre la nouvelle attaque qu'il prévoyait:

—J'écoute, dit-il, non sans être étonné de votre équivoque démarche, mais j'écoute.

—Jamais, répliqua Leonora, vous n'avez eu plus besoin de votre attention. Speranza, quoi que soit votre désir de me trouver en défaut, pénétrez-vous du sens de mes paroles. Figurez-vous que c'est une prophétesse antique qui vous parle.

—Je vous savais déjà devineresse, interrompit ironiquement Espérance; antique, je l'ignorais.

—Pour l'amour du Christ, ne raillez, pas. Depuis notre dernière entrevue vos ennemis ont fait des progrès rapides, immenses. Ils sont arrivés au but de leur ambition et touchent à celui que s'était proposé leur vengeance. Un avenir trop prochain vous fera comprendre mes paroles forcément obscures aujourd'hui. Speranza! depuis longtemps j'entends dire que vous allez partir et vous ne partez pas. De chez moi je surveille chaque jour vos indécisions, je vois faire et défaire mille fois les apprêts destinés à tromper des yeux moins clairvoyants que les miens. Aujourd'hui, plus de délai possible. Tout touche à l'événement. Speranza partez!

Elle avait parlé avec tant de solennité, d'autorité douce, sa parole était si vibrante et si affectueuse à la fois, toute sa personne respirait une émotion si vraie ou si bien jouée, que le jeune homme en fut touché trop profondément pour le dissimuler.

—Mais je pars demain, vous le savez bien, vous qui savez tout, répondit-il. D'ailleurs, ce conseil, quel sentiment vous le dicte? Ce que j'ai vu de vous me permet de suspecter même vos services.

—C'est vrai, dit-elle tristement; mais oubliez mes actes et n'observez que mes paroles. Souvenez-vous que j'ai commencé par vous aimer!…

—Allons donc! l'hypocrisie est une de vos armes les plus dangereuses. Plus vous enveloppez de miel vos perfidies, plus je me défie. Henriette aussi m'a aimé… Quant à Leonora, il me suffit pour l'apprécier d'avoir vu à l'oeuvre Ayoubani.

—Oh! murmura l'Italienne avec colère, l'oeuvre d'Ayoubani n'était pas dirigée contre vous; Ayoubani travaillait pour elle-même… contre… Mais, à quoi bon trahirais-je mes secrets; vous ne me croyez pas?

—Non! dit résolument Espérance.

—Speranza! interrompit Leonora, que cette nouvelle insulte si méritée fit bondir comme un coup de fouet, je vous ai prouvé tout à l'heure du dévouement en laissant arriver ici et sortir librement Gratienne….

—Vous ne m'avez rien prouvé du tout. Il peut entrer dans vos vues de paraître généreuse à huit heures du soir pour mieux m'égorger à minuit.

—Maudite que je suis! s'écria-t-elle en déchirant avec fureur le mouchoir qu'elle tenait à la main. Eh bien! je t'ai dit tout à l'heure de partir, je te le répète, je t'en supplie, je t'en conjure. Chaque minute que tu passes en ce pays t'enlève une année d'existence. Speranza, tu ressembles à ces oiseaux brillants, téméraires, qui ont suspendu leur nid aux plus beaux roseaux des fleuves. Un jour l'orage s'allume, les eaux bouillonnent… le roseau déraciné roule englouti. Pars, Espérance; pars sans regarder en arrière… je ne puis t'en dire davantage. Dieu m'est témoin que je donnerais la moitié de mon sang pour te sauver!

—Je comprends vos allusions, dit froidement Espérance. Ce roseau menacé, c'est la duchesse, n'est-ce pas?

—Oui!

—Qu'ai-je de commun avec la duchesse?

—Il serait trop grossier de me nier, à moi, l'intérêt que tu portes à cette femme, à moi qui sais tout! Cette femme est perdue, te dis-je, rien au monde, rien ne pourrait plus la sauver. Fuis-la, si tu ne veux t'ensevelir sous ses ruines.

—Rien ne la sauverait, dites-vous, oh! j'espère que si, répliqua Espérance avec une sardonique douceur, ce qui la perd, c'est sa malheureuse ambition. Est-ce qu'on ne la sauverait pas, dites, si elle renonçait au trône?

—C'est le seul moyen, je l'avoue.

—Ah! pauvre démon, ta ruse est éventée, s'écria Espérance triomphant, tes grands mots cachaient de bien pitoyables mystères. Si tu veux m'épouvanter, trouve autre chose: voici le moment de m'ouvrir ta boîte à secrets!

—Assez! répliqua Leonora d'une voix sourde en serrant fortement le bras d'Espérance. J'en ai trop dit peut-être. Peu de mots, grands ou petits, vont désormais sortir de ma bouche; je prie le Seigneur de les faire pénétrer jusqu'à ton coeur endurci. Pars! ne revois jamais Gabrielle! Pars plus rapidement que la flèche. Mais ton oreille est sourde, ton coeur est fermé, tu continues à rire. Fais donc ce que tu voudras; cours où ta destinée t'entraîne; seulement, à l'heure fatale rappelle-toi tout ce que je t'ai dit; tu l'auras voulu! Tombe et ne m'accuse pas. Adieu!

En parlant ainsi, elle s'enveloppa dans sa mante avec un désespoir sauvage et s'enfuit à grands pas, laissant Espérance troublé, malgré son incurable défiance.

—Qu'il y ait un danger sur Gabrielle, c'est possible, se dit-il après une longue nuit de réflexions. Mais si ces monstres coalisés m'invitent à partir, c'est que ma présence pourrait porter secours à la duchesse.—Et, dans l'autre cas, si Leonora, ce que je n'admets pas, a été sincère, si réellement Gabrielle est menacée, je serais un lâche de me mettre à l'abri. L'Italienne dit oui, l'Indienne dit non… Que dit Espérance?

Espérance sera demain soir à Fontainebleau.