XXI

L'AVEU

Crillon tint sa promesse. Le soir même il descendait à Paris dans la cour du palais d'Espérance.

Le chevalier ne perdit point son temps à observer ce qui se passait autour de lui, ni les serviteurs occupés à transporter meubles et bagages, ni ce mouvement inséparable d'un déplacement prochain, ni l'aspect à la fois triste et agité de la maison, car la maison vit et porte sur sa physionomie un reflet fidèle des impressions du maître.

Crillon, laissant son cheval et ses gens dans la cour, alla droit au jardin où devait se trouver Espérance.

La soirée fraîche et nébuleuse promettait une nuit de tempête. Des tourbillons rapides roulaient dans les allées des bataillons tournoyants de feuilles mortes, qui couraient comme des soldats au cri de la trompette.

Ce beau jardin ayant épuisé toutes ses fleurs ne vivait plus que par la verdure éternelle des arbres résineux. L'eau n'y coulait plus avec le gai murmure de l'été. Les oiseaux noirs et muets campaient en se hérissant dans les cimes dépouillées.

Il n'était pas jusqu'au sable, dont les craquements retentissaient plus secs et presque sinistres sous le pied du promeneur.

Espérance foulait rêveur et incliné les feuilles jaunies par l'hiver, quand le chevalier l'aperçut et l'appela.

Le jeune homme se retourna empressé au son de cette voix amie.

—Ah! chevalier, s'écria-t-il, soyez le bienvenu, je me disposais à vous aller voir.

Crillon resta immobile de surprise à l'aspect des ravages qu'une absence si courte avait faits sur la fraîche jeunesse de son favori. Espérance, pâli, les cheveux divisés par le vent, les joues creuses, les paupières battues, souriait avec cette grâce douloureuse de l'ombre rappelée un moment sur la terre.

—Lui aussi, s'écria le chevalier. C'est donc une épidémie! Pourquoi vous trouve-t-on fané, abattu comme ce pauvre Pontis?

Une fugitive rougeur monta au front d'Espérance; mais il ne répondit rien.

—Est-ce le chagrin de votre brouille? demanda le chevalier. Peut-être? Eh bien alors, réconciliez-vous vite.

—Impossible, monsieur.

—Comment! pour une femme, vous resteriez brouillés, ennemis? C'est cela qui est impossible, harnibieu!

La rougeur d'Espérance était devenue une flamme dont ses yeux reflétèrent la vive lueur.

—Qui vous a dit, monsieur le chevalier, que la cause de ma rupture avec
Pontis fût une femme?

—Lui, pardieu!

—Et… l'a-t-il nommée, ajouta le jeune homme avec une anxiété qui fut remarquée de Crillon.

—Non. Pontis est galant homme. Il ne m'a donné aucun détail. Ce n'est pas que je n'éprouve une vive curiosité de savoir quelle femme en ce monde mérite que deux amis se séparent à cause d'elle. Pontis se meurt de chagrin là-bas comme vous ici. Il est temps de mettre un terme à vos douleurs. Vous maigrissez l'un et l'autre à faire pitié. Allons, vous qui n'êtes pas un bourru, un entêté, vous qui ne pouvez pas avoir tort, et qui êtes le supérieur, faites la première démarche.

Espérance se tut avec l'opiniâtreté d'une décision prise. Crillon ne put retenir un léger mouvement d'impatience:

—Je me suis engagé, poursuivit-il, à vous réconcilier tous deux: j'en ai parlé devant le roi.

Espérance tressaillit.

—À quoi bon? murmura-t-il vivement; le roi n'a-t-il pas assez de soucis pour lui-même sans prendre les nôtres? Pourquoi parler au roi d'une brouille d'Espérance avec Pontis? Qu'importe au roi! Quelle idée lui aurez-vous donnée? Que dira la cour?

Le ton, la véhémence du jeune homme étonnèrent Crillon, tête féconde où les germes en soupçon trouvaient un aliment facile, une croissance rapide.

—Comme vous dites cela! répliqua-t-il avec lenteur en épiant d'un oeil pénétrant le visage d'Espérance, sur lequel le blanc et le vermillon se succédaient sans relâche, comme les flots de la marée pendant l'orage. Si j'eusse pu deviner que vous vous cachiez si soigneusement du roi, ma langue n'est pas à ce point vagabonde que je n'eusse pu la retenir.

—Je ne me cache pas, monsieur, mais….

—J'ai été indiscret, interrompit Crillon, Je le vois; et qui sait si je ne vais pas être importun.

—Oh! ne le croyez jamais.

—Les affaires de la jeunesse ne me regardent plus, et l'intérêt que j'y prends est une maladresse, n'est-ce pas? Les secrets des jeunes gens doivent être pour moi aujourd'hui comme ces armes qu'un vieillard ne sait plus manier sans se blesser ou blesser les autres. En cette circonstance, du moins, j'aurai fait preuve de bonnes intentions, et c'est là-dessus qu'il faut m'absoudre.

En parlant ainsi, le chevalier se détourna, pour ne pas laisser voir à quel point le reproche d'Espérance l'avait blessé.

—Vous m'affligez, monsieur, dit tout à coup le jeune homme ému, en me supposant à votre égard une défiance qui n'existe pas.

—Voilà un siècle que vous ne m'avez vu, que vous n'avez chassé, paru à la cour. On en parle, on s'étonne.

—Je fuyais le genre humain.

—Pour une querelle avec Pontis! C'est donc bien grave?

—Très-grave.

—Pourquoi me l'avoir caché?

—J'allais vous voir de ce pas et vous le dire, répondit Espérance avec une voix troublée, dont l'expression fit mal au chevalier.

Les yeux de Crillon se portèrent avec plus d'attention de ce visage altéré à tous les objets environnants. Ce fut alors pour la première fois qu'il aperçut les domestiques travaillant à emballer, à démeubler avec une précipitation de mauvais augure.

—Vous alliez me voir, Espérance, où donc?

—Chez vous, sans doute.

—On dirait plutôt que vous partez pour la terre sainte, pour l'Amérique, pour la Lune avec tous ces bagages, s'écria le chevalier en essayant de rire, dans l'espoir de faire rire le jeune homme.

Mais celui-ci, sans se dérider;

—Je pars, en effet, dit-il, et le principal but de ma visite devait être de vous annoncer mon voyage.

Crillon fit un mouvement d'inquiétude; trop de symptômes depuis son arrivée lui décelaient une situation grave. Les soupçons commencèrent à se dessiner en traits plus prononcés.

—C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? demanda-t-il en prenant les mains d'Espérance.

—Non, cher monsieur, non, mon ami, c'est une réalité, je pars.

—A Venise, encore?

—Non, dit Espérance avec une mélancolie profonde. J'ai tout épuisé à
Venise, je n'y trouverais plus de chagrins nouveaux; je n'irai pas là.

—Eh, mon Dieu, où donc? vous me mettez sur les épines.

—Je ne sais pas où je vais, mon cher protecteur, mais ce sera loin et cela durera longtemps.

—Un moment, un moment, répliqua Crillon après un pénible silence pendant lequel il avait exercé toutes les facultés de son esprit et de son coeur, pour deviner le motif d'une telle résolution. Si vous eussiez été à la veille d'un combat douteux, périlleux, je suppose que vous fussiez venu à moi me demander conseil, sinon assistance.

—Monsieur!…

—Car vous n'oubliez pas, vous ne pouvez oublier, ajouta le chevalier d'une voix légèrement tremblante, que dès votre arrivée à Paris je vous ai proposé mon amitié, mon soutien; que j'ai été au-devant de vous, moi qui ne me prodigue guère.

—Ce souvenir est la seule consolation qui me reste, dit Espérance, troublé par le changement soudain qui s'était opéré dans l'accent et dans le regard du chevalier.

—La seule consolation qui vous reste! mais où en êtes-vous donc? que vous arrive-t-il donc pour que vous ayez besoin d'être consolé? Oh! toute cette discrétion cache quelque malheur; déchirons vivement le voile: il y a une plaie dessous, je veux la voir! j'en ai le droit.

—Monsieur… je ne sais trop moi-même.

—Détour, subterfuge. Vous êtes l'esprit le plus net et la volonté la plus ferme que je connaisse, malgré votre masque d'Apollon. Quand un homme trempé comme vous pince ses lèvres, c'est pour ne pas faire la grimace. Quand il fait la grimace, c'est qu'il souffre! Plus un mot qui ne soit une réponse péremptoire. Je questionne; répondez: Pourquoi êtes-vous changé, pourquoi êtes-vous caché, pourquoi êtes-vous brouillé avec Pontis? Enfin, pourquoi partez-vous? Oh! ne vous tourmentez pas ainsi les mains avec vos ongles, n'essayez pas de détourner vos yeux, de crisper votre bouche! Je suis là, je vous tiens, je vous veille. J'attends!

En disant ces mots avec toute l'autorité de son âge, de son rang, de sa renommée, Crillon arrêta Espérance au coin de l'allée près d'un banc, loin de tous les yeux, il l'assit non sans une certaine violence et se plaça à ses côtés.

—Pourquoi partez-vous? répéta-t-il.

Espérance fit un effort et dit:

—Parce que je m'ennuie à Paris, monsieur.

—C'est impossible. Vous êtes riche comme pas un de nous; en bonne santé, aimé, recherché de tout le monde, vous ne pouvez vous ennuyer.

—S'il en était autrement, partirais-je?

—Je vois que j'ai mal posé la question; vous êtes très-habile et essayez encore à m'échapper. Cela me prouve combien vous avez peu d'amitié, d'estime pour moi.

—Monsieur! je viens de vous dire que je n'ai plus que vous au monde.

—Eh! mordieu! si vous m'aimez, faites que je le voie! Vous êtes bien jeune, moi, bien vieux, c'est à moi de donner l'exemple du courage. Cependant si je me sentais blessé je vous crierais: au secours!

—Ah! monsieur, l'on n'a pas toujours ce bonheur de pouvoir crier quand on souffre.

—Ces mots s'échappèrent avec un soupir douloureux.

—A d'autres, c'est possible, mais à moi, s'écria le chevalier, on peut tout dire; je suis Crillon, moi!

—C'est vrai. Eh bien, pourquoi le cacherais-je? vous le voyez trop bien, je suis malheureux.

—Toi, mon enfant, dit le brave guerrier avec un accent plein de tendresse. Espérance est malheureux, mais depuis quand? reprit-il avec un redoublement de défiance.

—Oh! la date ne fait rien, chevalier.

—Il n'y a pas longtemps encore tu rayonnais.

—Ce temps est passé; mais n'en parlons plus. Les chagrins sont une part de la vie. La vie nous est imposée: bonne ou mauvaise, il la faut prendre. Quand j'étais heureux, je n'ai point poussé des cris de joie, pourquoi aurais-je aujourd'hui une douleur bruyante? Non. Seulement, les accès peuvent me trouver faible, et je ne veux me donner en spectacle à personne. Voilà le motif de mon départ.

Crillon secoua tristement la tête.

—Espérance, murmura-t-il, le motif n'est pas celui-là.

—Que voulez-vous dire?

—Non, vous dis-je. Enfermé comme vous savez l'être, au besoin, indépendant comme vous l'êtes, vous ne seriez vu de personne à Paris. D'ailleurs, un voyage dans quelque terre suffirait. Mais n'oubliez pas ce que vous m'avez dit en commençant la confidence: Je vais loin et pour longtemps.

—Pour user la douleur, chevalier.

—Une douleur d'amour, peut-être, dit Crillon avec intérêt.

Espérance rougit, mais il sut se contenir et répondit:

—Je l'avoue, quand vous devriez me railler de cette faiblesse.

—Ce n'est pas moi qui y essayerai. Je sais compatir à toutes les peines. J'ai été jeune; j'ai aimé, ajouta-t-il avec un affectueux sourire; cependant il y a du remède aux peines d'amour.

—L'absence, n'est-ce pas?

—Non. L'absence, au contraire, est une des tortures les plus cruelles, la plus cruelle après la mort. Mais on en guérit en se rapprochant de la femme aimée; vous, au contraire, vous me paraissez fuir cette femme, puisque vous partez.

—Il est vrai.

—Je ne peux supposer un moment qu'elle ne vous aime pas, c'est une hypothèse absurde. Serait-ce donc qu'elle est morte?

—Ne m'interrogez pas, je vous prie, dit Espérance, déjà vous savez plus que mon pauvre coeur n'en voulait dire… N'insistez pas.

Crillon, sans l'écouter, continua de rêver.

—Je ne connais aucune femme d'une certaine beauté ou d'un certain rang qui soit morte récemment à Paris, murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ah! nous oublions un genre de supplice… le mariage de celle qu'on aime. Mais je ne connais pas non plus de femme qui se marie, si ce n'est toutefois la belle Gabrielle.

Espérance devint livide et se détourna vivement lorsque Crillon, sans intention maligne, leva sur lui ses yeux, qu'il avait tenus vagues et baissés pendant sa rêverie.

—Ah! mon Dieu! pensa le chevalier, frappé d'une idée subite à la vue de ce trouble affreux soulevé par ses derniers mots.

—Seigneur, dit Espérance en se levant avec précipitation, la soirée s'avance, il fait froid. Vous plaît-il que je commande aux valets de rentrer les chevaux?

—Je le veux bien, répliqua distraitement Crillon, dont la main frissonnait en caressant sa moustache.

Espérance l'entraîna vers les bâtiments; il le précédait, il le fuyait. Chacun de ses mouvements était heurté, fébrile; sa voix déchirait ses lèvres.

Crillon le laissa donner quelques ordres incohérents et entra dans la maison, où il le guetta pour le prendre au passage. En effet, quand le jeune homme reparut, après avoir rafraîchi son front et rétabli la sérénité sur son visage, il sentit le bras du chevalier se glisser sous son bras. Crillon se dirigeait vers la grande salle vénitienne, où il emmena et enferma avec lui le malheureux Espérance, que toutes ces préparations n'inquiétèrent pas assez.

Mais on ne se tirait pas à si bon marché des mains du brave Crillon. Ce dernier avait eu le temps de réfléchir, de confirmer tous ses soupçons, et il avait pris un parti.

—Espérance, dit-il brusquement, je sais votre secret, je connais le motif de votre départ. La femme que vous aimez ne se marie-t-elle pas?

—En vérité, répliqua le jeune homme d'une voix éteinte, vous doublez l'horreur de mon supplice. Je pars pour fuir une pensée mortelle et vous vous obstinez à me l'infliger sans miséricorde. Eh bien oui, j'aime une femme qui se marie, une femme qui épouse un roi. Devinez-vous! Êtes-vous satisfait? Aurai-je au moins le bonheur de vous faire avouer que je suis le plus malheureux des hommes.

—Pauvre Espérance, reprit Crillon abattu. Vous aviez raison. Le mal est sans remède. Oh! malheureux, malheureux Espérance, à Dieu ne plaise que j'ajoute quelque chose à votre infortune.

—Au moins vous me plaindrez, mon ami, n'est-ce pas?

—S'il s'agissait d'une femme ordinaire, poursuivit le vieux guerrier, je ne voudrais pas éteindre en vous l'espoir. Je vous encouragerais à surmonter tous les obstacles. Vous me verriez ardent comme un jeune homme, plus ardent que vous à disputer cette femme, fût-ce à son mari. Car je vous aime, Espérance, et aucune folie ne me coûterait pour vous consoler. Mais ici, que faire? Cette femme, je ne puis que vous supplier de n'y plus penser.

—Oui, murmura vivement Espérance, c'est une image sans corps, un rêve chimérique, et vous êtes trop sage pour m'encourager dans le délire. N'en parlons plus, je vous le demande humblement.

—Cette femme, mon pauvre enfant, est aimée du roi, de mon roi, qui pour elle sacrifierait tout, même sa vie. Je ne puis vous aider contre le roi. Je ne puis songer qu'avec horreur au chagrin que lui causerait pareille tentative. Non… tout à l'heure encore il parlait d'elle, il la défendait, il m'ouvrait son coeur, et je lui ai conseillé de tout braver pour épouser la duchesse. Je sais que je vous déchire l'âme, mon cher enfant, mais il le faut. La route est tracée: c'est un sacrifice douloureux à faire.

—Je l'avais fait déjà, vous voyez, interrompit Espérance, puisque je vous annonçais mon départ.

Crillon se recueillit. Il joignit ses mains. La froide résignation du jeune homme, son sourire fixe, la contraction de ses lèvres annonçaient un désespoir violent, combattu par un courage capable de tuer l'homme en étouffant la douleur.

—Rien à faire, dit-il encore. Quand même il ne s'agirait pas du bonheur du roi, quand même il me serait possible de vous aider, le voudrait-elle? repousserait-elle les conseils d'une ambition qui la porte au trône?… Et, contre l'ambition, que peut l'amour chez une femme?

—Oh! que parlez-vous d'amour? s'écria Espérance ramené à son caractère par l'accusation si injuste que formulait sans s'en douter le brave Crillon, de l'amour entre la duchesse et moi! Ah! monsieur, la noble femme sait-elle seulement ma folie? soupçonne-t-elle mon audace?

—Quoi… vous n'avez point parlé?

—Jamais, dit le généreux jeune homme, jamais je n'ai parlé ni même pensé devant elle. Cette passion n'a jamais eu d'écho. Gabrielle aime trop le roi, et il mérite trop bien d'être aimé. Elle s'est donnée à lui si loyalement, il l'appelle aujourd'hui si loyalement sa femme! Que ferais-je entre eux, moi, un inconnu, un inutile, un oisif? J'irais empoisonner leur bonheur en y versant mes coupables pensées!… Vous dites qu'elle a de l'ambition. Quoi de plus respectable, seigneur? ne s'agit-il pas de son honneur à recouvrer, de son fils à doter? Mon Dieu! mais cette passion que vous avez devinée parce que mon coeur pour vous est transparent, cette folie deviendrait un crime abominable si la duchesse en pouvait soupçonner l'existence. Je pars, vous ai-je dit; mais si je pouvais croire que quelqu'un a pénétré mon secret, je ne partirais pas, je me tuerais.

Crillon se leva, s'approcha d'Espérance, et l'enveloppa de ses bras.

—Oui, partez, dit-il, mais ne faites pas le voyage en homme qui se désole, en homme qui se presse. Tout n'est point perdu pour vos vingt ans, pour votre brave coeur. Qui sait les trésors que vous garde l'avenir. Enfant! ne niez pas, ne vous révoltez pas.

—Oh! faites-moi du moins la grâce, s'écria Espérance éperdu, de croire que je ne me consolerai jamais. Non, mon ami, jamais. On ne retrouve pas une pareille femme. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que ce misérable coeur laisse saigner devant vous sa blessure? Joie ineffable! je puis donc parler à quelqu'un! Me voilà frappé dans ma vie, seigneur, je n'ai plus de force, plus de courage. Mon devoir accompli, je sens que l'âme m'échappe… Il y a si longtemps que je vivais par cette fibre qui vient de se rompre. J'aimais déjà Gabrielle quand je suis parti, vous savez… Eh bien, je vais partir encore; mais je n'ai plus même de larmes. Ne me consolez pas, c'est inutile. Comment aurais-je du chagrin? comment souffrirais-je désormais? Je suis mort!

Crillon cacha dans ses mains son visage morne.

—Enfant, dit-il, vous m'écouterez, parce que chez moi c'est un coeur qui parle. Je comprends que vous n'aimiez plus Paris. Quittez-le.

—Et j'aurai encore la douleur de vous perdre, s'écria Espérance.

—Pourquoi? dit le chevalier d'un ton calme. Vous n'aurez jamais été plus près de moi qu'à compter de ce départ, car je partirai avec vous.

—Vous, monsieur?

—Certes. Je vieillis; le roi a fait la paix, il n'a plus besoin de moi dans le bonheur. Vous m'aurez pour compagnon: voulez-vous?

—Mais, seigneur, dit le jeune homme en regardant Crillon avec une admiration mêlée de stupeur, d'où vient que vous me feriez un pareil sacrifice, vous que les plus illustres destinées attendent, prix des plus glorieux services; vous qui n'avez parcouru que la moitié de votre carrière d'honneurs? comment me préférez-vous à la gloire?

—Croyez-vous que j'aie un coeur de pierre, répondit Crillon? Je vous dis: souffrez avec courage, mais à la condition que je vous aiderai à souffrir.

—Enfin, qu'ai-je fait pour que vous m'honoriez d'une si précieuse amitié? Car vous me proposez de quitter pour moi le plus grand roi du monde, et, j'en suis sûr, vous ne me quitteriez pas pour un roi.

—C'est vrai, dit le héros embarrassé par la naïve question du jeune homme. Ne me demandez-vous pas la cause de mon attachement pour vous? elle est toute simple. Comment ne vous aimerait-on pas? Connaissez-vous mieux, Espérance. Vous êtes bon, vous êtes noble et vous êtes beau. Les yeux se réjouissent de vous voir, les âmes s'épanouissent au contact de votre âme. Que de rois ne vous valent pas! Ah! je ne vous ai pas aimé comme cela du premier coup. Non. Malgré la recommandation de votre mère… car c'est votre mère qui vous a adressé à moi… Rien que pour cette raison, Espérance, vous devriez m'aimer. Tenez, il faut m'aimer beaucoup, mon enfant, et vous persuader ce que vous disiez tout à l'heure par délicatesse, c'est-à-dire que vous n'avez plus que moi au monde. Et si je croyais ne pas suffire à vous consoler avec le temps… si je doutais de votre amitié… si je vous voyais ingrat… Non. Embrassez-moi. Mon coeur se fond quand je vous tiens dans mes bras.

Espérance obéit. Il appuya sa tête endolorie sur cette vaillante poitrine et endormit sa douleur aux battements d'un coeur qui n'avait jamais failli.