XX
ENTRAGUES ET INTRIGUES
Le roi se promenait à Saint-Germain dans le parterre. Il tenait des papiers à sa main, et paraissait les lire avec grande attention.
Mais ce prétendu travail n'était qu'un simulacre destiné à tromper l'oeil de quiconque pouvait observer le roi des fenêtres du château. Henri ne lisait pas, il n'étudiait pas, il causait avec la Varenne qui, marchant sur la même ligne que lui à sa gauche, et tenant les yeux modestement baissés, ne perdait pas une des paroles du roi et lui répondait sans qu'on eût jamais pu deviner un dialogue entre ces deux têtes ainsi séparées.
—Et tu dis que cette pauvre Henriette va mieux? dit le roi en tournant un feuillet.
—Oui, sire, elle a eu un rude assaut; j'ai bien cru qu'elle en mourrait.
—C'eût été grand dommage. Il n'y a pas une plus belle nymphe à ma cour. Et c'est le chagrin qui la mine?
—Il y a de quoi, sire; une personne qui vous aime follement et qui apprend votre prochain mariage avec une autre.
—Que m'avait-on rapporté d'une scène épouvantable qui a réveillé une nuit tous les habitants de son quartier?
—Une scène?… demanda la Varenne avec un air de naïveté, car le roi faisait allusion à la fameuse histoire du billet repris, et il importait au protecteur des Entragues de détourner complètement les idées ou les soupçons du roi.
—Oui, des cris, des menaces, un esclandre enfin. On avait aperçu le père Entragues en robe de chambre, la hache en main. On a prononcé le mot billet….
—Je sais maintenant ce que Votre Majesté veut dire. Il s'agissait d'un billet, en effet….
—D'un billet pris.
—Votre Majesté est bien informée, dit la Varenne avec une admiration de laquais; quelle police!
—Assez bonne, la Varenne, assez bonne. Qu'était-ce donc ce billet?
—Voici la vérité, sire: Mlle d'Entragues vous écrivait avec passion, comme à son ordinaire; le père est survenu et a pris le billet. Il a voulu tuer sa fille.
—Ah! mon Dieu!
—Elle en a failli mourir de bonté et de chagrin.
—C'est donc un sauvage, cet Entragues?
—Sire, il défend son honneur. Les pères et les maris ont en vous une dangereuse partie, vous qui n'avez qu'à vous montrer pour plaire!
—Et qu'est-il résulté? demanda Henri flatté au fond du coeur, bien qu'il eût trop d'esprit pour le laisser paraître.
—Oh! des événements affreux, menace de couvent, de prison.
—Mais Henriette est brave, elle ne se défend donc point?
—Tant qu'elle peut; mais le moyen de vaincre son père!
—J'en connais qui y sont parvenues.
—Celles-là, sire, vous avaient pour soutien. Si vous tendiez seulement la main à la pauvre demoiselle, elle aurait la force de remuer le monde. Voilà d'où vient sa tristesse. Elle se sent abandonnée.
—Prends garde! dit le roi au détour de l'allée, tu t'approches trop; marche un peu derrière. Je vois là-bas des rideaux qui remuent, on nous regarde.
La Varenne noua les cordons de son soulier.
—Voilà une femme qui me donne bien du mal! reprit le roi.
—La conquête en vaut la peine, sire. Ne laissez pas mourir de douleur une fille de cette beauté. Votre Majesté ne peut savoir à quel point cette beauté est parfaite.
—Que faire?
—Un peu d'aide.
—Le père est un brutal, et je veux la paix, assez de pères comme cela.
—Il ne demande qu'à être aveuglé. Aveuglez-le.
—Que lui faut-il?
—Oh! peu de chose, des apparences.
—Je lui en donne assez, je me tue à lui en donner.
—Avec un tant soit peu de réalité, sire.
—Voilà l'embarras.
—Qu'il est douloureux, disait hier encore la pauvre demoiselle, que le roi ne me juge pas digne de quelques sacrifices, car s'il voulait, j'aurais dès demain assez de liberté pour obéir au penchant de mon coeur.
—Eh! j'en ferai des sacrifices, mais lesquels? Il est si avide cet
Entragues.
—Comme les gens pauvres, sire.
—S'il ne faut que de l'argent, on en trouvera un peu. Je travaille beaucoup pour mes peuples, et, en conscience, je crois avoir le droit de me distraire honnêtement, çà et là… Je regagnerai bientôt la somme.
—Est-ce que tout, en France, n'est pas à Votre Majesté? dit le plat valet.
Vous vous faites des scrupules de votre bien, sire.
—Cette pauvre fille doit bien souffrir d'être marchandée, la Varenne?
—Elle souffre le martyre. Aussi, me disait-elle, que le roi paraisse seulement vouloir me traiter en demoiselle; qu'il fasse de moi assez de cas pour me promettre….
—Quoi donc? bon Dieu!
—Une sorte de stabilité dans sa tendresse.
—C'est aisé.
—A promettre, voilà qui est vrai, sire.
—Eh bien! puisqu'elle demande une promesse….
La Varenne resta muet.
—Je ne suppose pas qu'elle attende une promesse de mariage; puisque je vais me marier avec la duchesse de Beaufort.
La Varenne se mit à rire silencieusement, et le roi prit au vol ce singulier sourire.
—Pourquoi ris-tu? dit-il.
—Parce que Votre Majesté, par des délicatesses inutiles, fait toujours le contraire de ce qu'il faudrait pour réussir vite.
—Je ne comprends pas.
—Est-ce que mon roi me permet de dire ma pensée?
—Dis.
—Ces Entragues sont vains, et, s'il faut l'avouer, avides.
—Je le crois.
—Ils tourmentent donc leur pauvre fille parce qu'elle ne donne pas assez de satisfaction à leur orgueil et à leur avarice.
—L'avarice, on peut la rassasier sans se ruiner, j'espère.
—L'orgueil aussi, sire. Un exemple: Mme la duchesse de Beaufort croit bien que le roi l'épousera, n'est-il pas vrai?
—Certes, et elle a raison!
—Elle a raison. Bien. Cependant Votre Majesté est déjà mariée. Il faut donc que Mme la duchesse ait foi en Votre Majesté pour attendre la rupture du premier mariage. Pourquoi les Entragues, si Votre Majesté promettait d'épouser leur fille, n'y croiraient-ils pas aussi bien que Mme la duchesse!
—D'abord je ne le leur promettrai pas. Prends-tu un roi de France pour un maraud comme toi, la Varenne? Promesse est promesse, Fouquet! roi est roi!
La Varenne plia le dos.
—Il y a promesse et promesse, murmura-t-il.
—Oh! s'ils se contentent à si bon compte, dit Henri avec enjouement… l'affaire est possible.
—Mais, sire, il ne s'agit pas d'eux, encore une fois. Eux, ce sont des gens à tromper, ce sont des gens à battre… trompez-les, battez-les, vous y gagnerez des indulgences, mais la pauvre demoiselle, aidez-la, sire, ou abandonnez-la tout à fait; laissez-la mourir de sa douleur, elle souffrira moins que de subir les persécutions de sa famille.
—À Dieu ne plaise qu'une si parfaite créature meure par mon inhumanité.
—Un semblant de secours, alors. Qu'elle ait vis-à-vis de ses persécuteurs une apparence de raison d'agir. Une promesse faite à elle, c'est son salut, c'est sa liberté, c'est le droit de voler dans les bras de son roi. Quand il s'agira plus tard de débrouiller le compte avec les parents, elle aidera Votre Majesté à leur rire au nez et à faire banqueroute. D'autant mieux que la dette ne se pourra payer, puisque Votre Majesté sera mariée ailleurs.
—Ce n'est pas absolument sot, dit Henri rêveur.
—Et ce sera éminemment charitable, sire; sans compter les bénéfices.
—Fouquet, si tu en parles, tu vas m'ôter le mérite de la charité, répliqua le roi du ton goguenard qu'il prenait pour toutes ces affaires, qui, au fond, lui tenaient tant à coeur.
—Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie.
—Ne m'engage pas trop!
—C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle ardeur….
—Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse.
—M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui parle à un garde.
—Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa correspondance avec plus d'action que jamais.
La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi.
Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny, portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le premier coup d'oeil.
Henri s'écria gaiement:
—Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte arabe?
—Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour obtenir une réponse définitive.
—Sur quoi, Rosny?
—Mais sur ce grand événement… dit le ministre avec un soupir.
—Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc jamais?
—Jamais, sire, repartit gravement le huguenot.
—Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir heureux.
Rosny resta immobile.
—Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une alliance riche et grande.
—Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction.
—D'un homme, oui, mais d'un roi.
—Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde en parle.
—S'il n'y a que cette nécessité….
—Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans offenser la duchesse de Beaufort.
—Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que j'attaque.
—Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard. Je serai heureux sans princesse.
—Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté.
-Allons donc, je me fais libre en me mariant. Il me faut des enfants, la duchesse m'en donne de beaux et d'aimables comme elle. Si je ne me mariais pas, je n'aurais que des bâtards inhabiles à me succéder; si je ne me mariais pas, toutes les femmes se disputeraient ma personne. Oh! ne souriez pas, Sully, on m'aime! et si vous ne croyez pas qu'on m'aime, croyez du moins que l'on convoite une part de ma couronne. Ce sont autour de moi des intrigues, des débats, des appétits qui affaiblissent mon autorité. Dix hommes contre ma puissance, dix Mayenne ayant chacun leur armée ne sauraient faire autant de mal à mon État que deux femmes se querellant à qui m'aura, moi, barbe grise, qui vous fais sourire. Je sais la force des femmes et les redoute. Je ne veux pas que leurs ambitions troublent le repos de mon peuple. Une fois que je serai marié, plus d'ambition possible autour de moi. Je me connais, il me faut des distractions, des caprices, au sein de la plus parfaite félicité, je cherche fortune. Aujourd'hui même que Gabrielle me rend heureux comme jamais je ne l'ai été, je la trompe pour des coquines. C'est mon défaut. Reine, elle sera du moins à l'abri de mes escapades. J'aurai le bouclier qu'il me faut pour repousser les flèches de tous ces escadrons d'amazones qui visent à mon faible coeur. Souvent vous m'avez entendu développer ma politique de prince, je vous analyse aujourd'hui en homme ma situation; comprenez-la, respectez-la, donnez-moi la joie de ne me plus troubler, car votre esprit est sérieux, vos opinions sont de poids pour moi, et toute opposition de votre part me gêne.
—Sire, répliqua Sully évidemment désappointé par cette franchise de son maître, si l'homme seul parlait, je me permettrais, je crois, de répondre, et j'aurais aussi de bonnes théories à invoquer. Mais je crois comprendre que c'est principalement le roi qui m'a parlé; je m'abstiendrai donc, malgré tout mon désir, de veiller aux intérêts de cet État.
Le roi fronça le sourcil.
—Hélas! poursuivit Rosny, que le chemin de la vérité est rude! qu'il a d'épines! qu'il cause d'embarras au loyal serviteur qui voudrait y mener son maître! Mes opinions, disiez-vous, sire, ont quelque poids pour vous. Cependant vous ne les consultez pas.
—Je sais trop ce qu'elles me diraient, Rosny.
—Peut-être condamnez-vous ainsi les vôtres, répliqua courageusement le ministre.
—D'accord, mais je suis résolu; j'aime la duchesse et ne trouverai jamais, fût-ce sur le premier trône de l'Europe, une femme qui mérite mieux mon amour par sa douceur, son incomparable beauté, son désintéressement et les bons offices que j'en ai eus. Écouter ce qu'on me dirait contre elle serait un manque de foi car elle est inattaquable. Cependant, le monde trouverait encore moyen de l'accuser si je voulais laisser dire.
—Assurément, sire.
—Eh! que ne dirait-on pas aussi d'une princesse! Mais, encore un coup, brisons là-dessus: croyez, Rosny, que votre zèle se produira plus gracieusement à moi par le silence que par la discussion.
—Il y a certains faits qui se montreront moins souples aux volontés de
Votre Majesté.
—Lesquels, dit Henri en dressant l'oreille.
—Votre Majesté n'oublie pas sans doute qu'il y a de par le monde une reine
Marguerite.
—Ma femme, pardieu non, je ne l'oublie pas; j'ai trop de raisons pour m'en souvenir.
—Son consentement au divorce est indispensable, sire.
—Eh bien?
—La reine Marguerite refuse de donner ce consentement pour un mariage qui….
—Qui?
—Qui ne ferait point faire au roi un progrès dans sa fortune ou dans la prospérité du royaume.
—Qu'est-ce à dire? demanda Henri troublé, et depuis quand madame Marguerite se mêle-t-elle des affaires d'État? Qu'elle sache, entendez-vous bien, que je ne le souffrirai pas. Mais toute cette intrigue est dirigée contre la duchesse, ce sont des obstacles qu'on lui suscite, misérables obstacles.
—Que Votre Majesté aurait tort de mépriser, dit froidement Sully, car ils sont tout-puissants: la force d'inertie gouverne le monde! Si la reine Marguerite s'obstinait à refuser, Votre Majesté ne pourrait se remarier: le saint-père ne passerait pas outre.
—Voilà une méchante femme! murmura le roi. Que lui a donc fait Gabrielle, à cette….
Sully interrompant:
—La reine prétend qu'elle ne veut céder sa place qu'à une femme de son rang pour le moins.
—Par la mordieu! s'écria le roi, c'est ma faute si j'entends de pareilles sottises! Son rang! vingt fois j'eusse dû l'en faire descendre, les occasions ne m'ont pas manqué pour cela! Bah! soyez bon, le loup vous mange. J'ai fait de la délicatesse avec cette fille de France! je ne l'ai pas fait condamner au cloître pour ses vilenies, ses déportements; je n'ai pas éteint dans une oubliette humide ce vieux sang toujours en fermentation des Valois, et voilà comme on m'en récompense! Ventre-saint-gris! je le ferai!
—Il y aura danger peut-être.
—Vous me faites pitié, répliqua le roi. Je briserai vos dangers comme il faut, à coups de procès sinon à coups de botte. Et puisqu'on demande du scandale j'en ferai! La belle Marguerite en veut à la jeune et fraîche Gabrielle, elle lui envie son printemps en fleurs, sa suave haleine, sa riante fécondité. Eh! cap de diou! je ferai pourrir avant le temps cette mauvaise femme dans les quatre murs d'une abbaye de pénitence.
—D'accord, sire, grommela le huguenot, mais vous ne serez pas libre pour cela.
—Mort de ma vie! je serai veuf! répliqua le roi. Allez-vous-en, vous et vos filles de France à tous les diables!… Et puisque vous marchez avec mes ennemis, attendez-vous à ce que je me défende vigoureusement contre vous. Allez, monsieur, allez! Oh! là, Crillon arrive un peu, toi! viens me remettre le coeur que tous ces gens m'arrachent!
Sully, mécontent, humilié, baissa la tête, et après une cérémonieuse salutation, reprit à pas lents le chemin du château. En abordant Zamet, qui l'attendait plein d'anxiété, et lui demandait des nouvelles d'une démarche dont assurément il avait reçu la confidence.
—Plus d'espoir pour votre princesse toscane, répliqua-t-il; la duchesse de Beaufort sera reine. Oh! faites la grimace tant que vous voudrez: si vous n'avez que des grimaces pour empêcher ce malheur, baissez la tête, la tuile tombe!
En disant ces mots, il faussa compagnie, plus bourru qu'un sanglier.
Quelque chose d'infernalement sinistre brilla sur le sombre visage de
Zamet, qui, s'éloignant d'un autre côté, murmura:
—Nous verrons!
Cependant Henri s'était accroché au bras de Crillon comme un naufragé après la planche de salut. Il respirait à longs traits.
—Ah! dit-il, mon brave, combien je suis tourmenté!
—Qui ne l'est pas, sire?
—Est-ce que tu l'es toi?
—Parbleu!
—Sais-tu que tous ces mauvais Français refont une ligue contre moi?
—Bah!… Et pourquoi? demanda l'honnête chevalier.
—Parce que je veux épouser ma maîtresse.
—Il est de fait que c'est une sottise, répliqua Crillon.
—Hein? fit le roi.
—Mais comme la chose vous regarde, et que vous n'êtes plus en jaquette, poursuivit Crillon, comme vous vous en trouvez satisfait, épousez, harnibieu! épousez!
—A la bonne heure! s'écria Henri en embrassant le chevalier, voilà parler!
—Eh, mon Dieu, l'une ou l'autre, ajouta Crillon, ce sera toujours une mauvaise affaire. La peste soit de toutes les femmes.
—Pourquoi dis-tu cela de cet air fâché?
—Parce que… parce que je suis enragé, sire. Voyez-vous ce garde, là-bas?
—Là-bas, attends donc, dit Henri en se faisant de sa main un garde-vue.
—Un bon soldat, un coquin qui n'a pas son pareil, un sacripant qui vaut son pesant d'or.
—Eh bien?
—Eh bien, il vient de me donner sa démission.
—Que veux-tu?
—Je ne le veux pas! C'est votre meilleur garde!
—Comment l'appelles-tu?
—Pontis.
—Ah! oui, un vaillant. Et pourquoi quitterait-il service?
—Parce qu'il s'est brouillé avec son ami, pour une femme. Il est tout séché, tout jauni; il grelotte la fièvre. Pour une femme! Harnibieu! les damnés oiseaux! Mais je ne veux pas qu'il parte. Faites-moi plaisir de le mander, sire.
—Volontiers.
—Et ordonnez-lui de demeurer aux gardes.
—Si tu y tiens….
—Absolument.
—Va donc me le chercher, j'en fais mon affaire en deux mois.
En effet, Crillon fit un signe et le garde récalcitrant fut amené au roi.
Pontis n'avait plus rien du Pontis d'autrefois. Un demi-siècle de chagrin avait éteint ses yeux, fané ses couleurs, fondu ses chairs. Il flottait dans sa casaque comme un squelette.
Il s'arrêta à trois pas du roi, qui le considéra quelque temps avec bienveillance.
—J'entends qu'on demeure à mon service, cadet, dit Henri. Mon service sera bon pour toi, je m'y engage. Je te trouverai des occasions.
Pontis voulut répondre.
—J'ordonne, dit le roi en lui frappant sur l'épaule et en même temps il lui mit une poignée de pistoles dans la main.
A cette époque, un gentilhomme s'honorait de recevoir l'argent du roi.
Pontis se tut, et n'eût pas songé à refermer ses doigts sur les pièces, si
Henri ne les lui eût fermés lui-même.
—Il est malade, ce garçon, dit-il en le regardant encore d'un air d'intérêt. Soigne-toi, cadet!
Et il partit. Crillon s'approcha de Pontis.
—Et si tu désertes, mauvaise tête, je te fais hacher en morceaux! ajouta le chevalier.
—Cela m'est bien égal, dit Pontis les yeux tout rouges.
—Allons, ne vas-tu pas pleurer, grand veau! C'est bon. Je me rends à Paris. Je causerai de tout cela avec Espérance… Harnibieu! c'est qu'il pleure tout de bon, dit Crillon attendri. Quel âne!
En achevant cette consolation, il laissa tomber à son tour sa main sur l'épaule du garde; mais le pauvre squelette n'était plus de force à supporter une pareille presse; il plia et s'assit hébété sur le gazon.