XIX

SÉPARATION

Le lendemain, Espérance, brisé par la fatigue et le chagrin, car il n'était qu'un homme, reposait sa tête et son corps dans le silence de son appartement désert, quand l'intendant vint lui demander s'il voulait recevoir M. de Pontis, malgré la consigne inflexible que les gens de l'hôtel avaient reçue de ne laisser pénétrer personne auprès du maître.

Espérance hésita un moment, puis, fronçant le sourcil:

—Soit, dit-il, amenez-le.

L'intendant courut exécuter cet ordre.

Espérance se souleva, et se mit à marcher dans la vaste salle, en répétant entre ses dents ce fameux alphabet grec que le philosophe empereur romain récitait toujours sept fois entre un mouvement de colère et sa première parole.

Pontis entra. Espérance était calmé. Il regarda son ami librement, et s'étonna de voir, au lieu d'un grand trouble qu'il attendait, au lieu d'une physionomie altérée, certain sourire de belle humeur et certain air dégagé des plus provoquants. L'alphabet grec s'envola si loin de l'esprit d'Espérance, qu'un nouveau calmant eût été indispensable.

—Mon ami, dit Pontis avec aisance, j'ai à te faire une communication qui d'abord va te contrarier, parce que je connais toute ta susceptibilité à ce sujet; mais un seul instant de réflexion te remettra l'esprit, et tu finiras par rire comme moi.

—Voyons un peu, répondit Espérance, cette communication qui va me faire rire.

Pontis s'arrêta un peu troublé.

—Qu'as-tu, d'abord? demanda-t-il.

—Moi? rien. J'attends que tu parles.

C'était la difficulté. Pontis, au moment d'ouvrir l'exorde, se trouva encore moins assuré.

—Tu hésites beaucoup, ce me semble, dit Espérance d'un ton qui n'était pas encourageant.

—Voici. Il faut que je commence par m'excuser.

—De quoi?

—Tu avais raison, mon ami.

—Quand?

—Hier.

—A quel propos?

—Pour la jalousie si dangereuse des femmes. Ah! oui, tu avais raison. Je le confesse humblement.

Espérance ne sourcilla point.

—J'attends toujours, dit-il. Car tu n'es pas venu, certainement, dans le seul but de me dire aujourd'hui que j'avais été raisonnable hier.

—Il y a l'événement qui t'a donné gain de cause, dit Pontis embarrassé.

—Quel événement? Voyons, Pontis, tâche de parler comme parlent les hommes et non comme parlent les enfants qui ont peur d'être grondés.

Pontis se redressa. Le ton l'avait blessé presque autant que le mot.

—Mon cher, dit-il, j'avais rendez-vous hier avec l'Indienne Ayoubani. Elle a amené des surveillantes qui lui sont imposées par le Mogol, mais en femme d'esprit qu'elle est, elle en a jusqu'au bout des ongles, elle a occupé ces femmes avec des instruments de musique. En sorte que nous avons passé une soirée enivrante.

—Enivrante est le mot, murmura Espérance sans se dérider.

Pontis le regarda de plus en plus troublé et ajouta:

—Ce fut un délire comme tu peux le concevoir.

—Eh bien! mais, dit Espérance, tout cela ne me prouve pas que j'aie eu raison hier.

—Sans doute, s'il n'y avait que cela… Mais au fort de mon délire, est-ce fatigue, est-ce excès de bonheur, je le croirais plutôt, je me suis endormi.

—Ah! dit Espérance d'un ton sec qui fit ressembler ce monosyllabe au claquement du chien d'un mousquet qu'on arme.

—Et pendant mon sommeil, continua Pontis un peu tremblant, mais affectant de rire, la drôlesse d'Indienne a voulu voir de près le médaillon.

—Le médaillon!

—Notre médaillon… tu sais….

—Parfaitement. Elle l'a vu?

—La coquine l'a emporté pour me tourmenter. C'est une espièglerie de femme. Oh! mais sois tranquille, elle n'ira pas loin avec, nous allons nous orienter, le lui reprendre, et je me réserve de la corriger de sa curiosité avec le peu d'égards que mérite un sexe aussi entêté, aussi vicieux et aussi dissimulé.

Espérance avait pris pendant ce dialogue une tige de roses, dont il arrachait les épines une à une sans le plus léger tremblement de ses doigts blancs et effilés. Pontis qui, dans ses derniers mots, avait essayé de glisser toute la persuasion dont il était capable, attendait avec anxiété le résultat de sa péroraison.

—Comme cela, dit Espérance froidement, le médaillon est volé.

—Oh! volé… escamoté, à la bonne heure.

—Je ne subtilise pas sur les mots; je veux seulement dire que tu ne l'as plus.

—Non. Mais je l'aurai quand je voudrai, car….

—Tu retrouveras Ayoubani, n'est-ce pas?

—Pardieu!

—Où cela?

—Mais… où j'ai l'habitude de la voir.

—Et si par hasard elle ne s'appelait pas Ayoubani!

—L'Indienne?

—Si elle n'était pas plus Indienne que nous deux!

—Par exemple!

—Si par hasard, c'est une supposition que je fais, cette femme était un instrument de nos ennemis?

—Allons donc! dit Pontis, moins rassuré encore.

—Si elle avait tendu le piége le plus grossier, le plus absurde; un vrai piége à bête, certaine qu'elle était d'y faire tomber la vanité, la jactance et l'entêtement: trois bêtes stupides.

—Espérance!

—Certaine qu'elle était de triompher facilement, avec l'aide de la sensualité, de la paresse, de l'ivrognerie.

—Que signifient ces paroles?

—Que vous êtes un malheureux! que votre Indienne est une intrigante, que vous avez donné dans le panneau, malgré tous mes avertissements, malgré mes instances, que vous avez oublié promesses, serments, honneur!… que mon dépôt, recommandé à l'ami était dans les mains de l'insensé, de l'orgueilleux, de l'ivrogne!

—Oh!…

—Et que vous vous l'êtes laissé voler, non pas dans le sommeil voluptueux dont vous osez vous vanter; car l'Indienne ne vous a pas même fait ce triste honneur, mais dans la torpeur de l'ivresse… vice crapuleux qui chez vous noie un trop petit nombre de bonnes qualités.

—Espérance, dit Pontis pâlissant, vous m'insultez trop souvent….

—Taisez-vous! cria Espérance d'une voix de tonnerre; votre Ayoubani s'appelle Leonora Galigaï; elle est l'amie, la confidente de Mlle Henriette d'Entragues; on vous l'a dépêchée, un verre à la main, une bouteille de l'autre.

—Je jure Dieu….

—Ne jurez pas, n'ajoutez pas un blasphème à votre ignominie, ne jurez pas, vous dis-je, de peur que je ne vous appelle menteur après vous avoir appelé ivrogne! J'ai vu votre Ayoubani, je l'ai tenue dans cette main avec ses oripeaux, ses verroteries. Je vous ai tenu aussi, ivre, lourd, mort, soufflant le vin.

—Je n'avais pas bu!

—Vous mentez! Les verres étaient encore demi pleins exhalant leur odeur sur la table, aux pieds de laquelle vous étiez gisant, et voilà le sommeil honteux pendant lequel la fausse Indienne vous a dépouillé, pendant lequel le médaillon que je vous avais confié passait des doigts de Leonora dans les mains d'Henriette d'Entragues!

—Henriette… balbutia Pontis écrasé, elle a le médaillon… Oh!

Et le malheureux laissa retomber ses bras dans la prostration la plus douloureuse.

Tout à coup il se releva et fit un pas vers la porte.

—Je saurai mourir, dit-il, pour le lui arracher.

—Calmez-vous, la besogne est faite, répliqua Espérance avec un froid sourire. Dieu n'a pas voulu que je fusse trahi si lâchement; que tous les intérêts si précieux, si chers, garantis par la possession de ce billet fussent à jamais ruinés par un homme sans foi et sans courage. J'ai paru à temps, et, l'épée à la main, j'ai reconquis mon bien. J'y pouvais succomber, monsieur. Ce n'est que par miracle que j'ai échappé. Il y avait cent chances contre une, pour que ce matin, en secouant votre épais sommeil, vous apprissiez ma mort et le triomphe de mes ennemis. Dieu soit loué! si je n'ai pas d'amis, j'ai un ange gardien!

—Espérance! s'écria Pontis agité, tremblant et les mains jointes, je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré que je n'étais pas ivre.

—Étiez-vous étendu?

—Je n'étais pas ivre, je n'avais pas bu.

—Vous l'aurez oublié.

—Pas un verre!… Je le jure sur l'honneur….

—À quoi bon tout cela, monsieur? répliqua Espérance avec une froide et imposante dignité. Vous ne me devez pas d'excuses. C'est pour vous les épargner que je viens de vous raconter le succès de mon entreprise. En reprenant le billet à Mlle d'Entragues, j'ai détruit l'effet de votre trahison. Trahison est le mot, car si elle est involontaire, si vos sens y ont seuls participé, le crime est le même, il se dénonce par le résultat. Ne niez donc pas, ne vous justifiez donc pas. Ce serait inutile.

—Mais on ne peut se laisser soupçonner ainsi quand on est malheureux au lieu d'être coupable.

—Appelez cela du nom que vous voudrez, vous êtes le maître.

—Jamais! dit Pontis avec égarement, je ne souffrirai que l'on m'accuse d'avoir, même par erreur des sens, attenté à l'amitié.

—Qui vous parle d'amitié, monsieur de Pontis, répliqua Espérance en se redressant, implacable et fier. Ce n'est pas de vous à moi, je suppose, que vous emploieriez ce mot. Il est devenu aussi inintelligible que la chose est impossible désormais. Déjà je vous ai averti, déjà je vous ai pardonné. La rechute brise tout lien entre nous. Je tenterais Dieu qui vient de me sauver, si je recommençais imprudemment à vous croire. L'homme qui vous a aimé n'est plus; vous l'avez tué cette nuit, je ne vous haïrai jamais. Seulement nous n'aurons plus rien de commun ensemble. Hors de l'amitié, de ses devoirs, de ses droits, vous méritez toute mon estime, car vous avez les qualités qui la commandent. Voilà tout. Saluons-nous comme il convient entre honnêtes gens. Mais de la main au chapeau; non plus du coeur à la main. Adieu!

Pontis, pendant ces terribles paroles, passait successivement de la glace au feu, de la sueur au frisson. Sa pâleur, puis ses joues empourprées, tantôt le tremblement de tout son corps et tantôt son immobilité cadavérique, eussent ému de pitié quiconque se fût trouvé en face de cette scène poignante.

Par moments, on l'eût vu essayer d'assembler deux idées. Ses lèvres remuaient, sa main s'étendait pour faire un geste. Puis, frappé au coeur par l'irrésistible logique d'Espérance moins encore que par la voix de sa conscience, terrifié par le souvenir du danger que son ami avait couru, il baissait de nouveau la tête et se recueillait encore.

La colère, cette inspiration du démon, vint à son tour gonfler de poison ce coeur bourrelé par le repentir et les remords. Pontis voulut se relever, se défendre, récriminer. Il y avait dans les accusations dont on l'accablait une part d'injustice que le démon lui conseillait de repousser violemment. Peu à peu, cette noire vapeur prit de la consistance et finit par éclater comme le souffre dans une nuée maligne.

—Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement, coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous somme de me faire raison.

En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait.

Espérance le regarda tranquillement avec compassion.

—Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous, et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais, si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai nui, parlez!

Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des sanglots inarticulés.

Espérance resta seul.

La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances. Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères les souffrances d'autrui.

L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de sa propre vie?

—Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange, deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et noble amie… j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche….

Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son coeur.

—Soyons homme, comme disent les consolateurs, c'est-à-dire soyons fort; est-ce donc fort, un homme? est-ce raisonnable, seulement? Avoir du courage, ne signifie-t-il pas manquer d'âme et de mémoire? J'ai aimé Gabrielle, j'ai aimé Pontis; l'une était au bout de toutes mes pensées, elle accompagnait chaque battement de mon coeur. Il ne s'est pas écoulé, depuis que je la connais, une minute durant laquelle son souvenir ne soit venu heurter en moi, comme un marteau, la fibre sonore qui me faisait retentir de la tête aux pieds, ainsi qu'un automate de bronze. Désormais la fibre est brisée; l'automate vide ne résonnera plus? Pontis, charmant compagnon aux yeux noirs, brillants et sincères, aux dents blanches toujours affamées, brave ami qui m'aimait et dont les saillies m'ont tant de fois fait rire, lui aussi est perdu pour moi; je ne le verrai plus: c'est la faute de ce fatal amour. Moins intéressé à cacher ma vie, j'eusse fait de Pontis mon confident; il eût compris alors à quel point m'était précieux le témoignage d'un billet avec lequel je tiens en respect Henriette, et ce billet il me l'eût rendu par défiance de lui-même, et aujourd'hui je croirais encore en Pontis; et je n'eusse pas prononcé ces amères paroles qui brûlent comme un venin corrosif jusqu'aux derniers vestiges d'une amitié de dix ans!… Mais non! c'était écrit. Tout espérer, tout perdre! voilà mon destin. Mon nom est funeste, il porte malheur à ma vie. Espérance!… toujours Espérance… Pourquoi ne m'a-t-on pas tout de suite appelé Désespoir! Oh! ma mère, ma mère! pardon.

En parlant ainsi, le jeune homme tomba agenouillé devant son prie-Dieu, et sa mère, au sein de la sérénité bien heureuse, dut jeter sur la terre un regard mélangé d'amertume en voyant ce fils adoré lutter contre l'agonie d'une incurable douleur.