XVIII
LE DOUX ESPÉRANCE
Espérance avait pris un si furieux élan, que son premier bond franchit quinze pieds, son second dix, et qu'il se trouva jeté par la secousse dans la baie de la fenêtre, sans avoir dévié d'une ligne. Il était temps, la flamme avait rongé son manteau, roussi ses jambes, une insupportable chaleur pompait son sang. L'espace à peine appréciable de cette seconde, pendant laquelle il avait retenu sa respiration, n'eût pas été impunément doublé, mais trouvant la fenêtre, et par conséquent un air moins brûlant, il sauta dehors sur les bottes de foin à demi-embrasées, et s'alla plonger dans la rivière.
La flamme de l'incendie illuminait cette nappe d'eau; mais à l'endroit où Espérance s'y enfonça, un gros bouquet d'arbres à gauche et l'île en face empêchaient l'approche des spectateurs; tous les gens de Bougival étaient d'ailleurs accourus par la colline n'osant traverser la chaussée rouge de feu. Le meunier, craignant les flammèches pour son moulin, avait coupé son câble et laissé le bateau dériver. Nul ne vit donc Espérance sortir de la fournaise.
Et le jeune homme, une fois dans le fleuve, coupa obliquement entre deux eaux, suivit son chemin obscur en nageur émérite, ne respira que deux fois dans sa traversée, ayant soin de choisir l'ombre, puis, parvenu à l'autre bord, acheva sous une touffe de nénufars la prière d'actions de grâces que son inaltérable sang-froid avait commencée sous l'eau.
Espérance, ayant essuyé son visage et repris haleine, monta sur la berge, et, sûr de n'être plus aperçu dans l'île absolument déserte où quelques vaches effrayées regardaient seules l'incendie d'un oeil ébloui:
—À quoi bon viens-je, dit-il, de remercier la Providence pour ma vie sauvée, puisque désormais cette vie est finie? N'importe, Dieu est généreux d'avoir permis que la duchesse n'ait rien à souffrir à cause de moi. Nos ennemis sont battus cette fois encore; Henriette, Leonora, démons acharnés qui commandiez au feu de m'engloutir, je vous défie toujours. Il faut maintenant vous l'aller dire en face.
Le jeune homme jeta un dernier regard sur la grange enflammée. Malgré l'intensité de la chaleur et le volume des flammes le vieux bâtiment tenait bon. Il ressemblait à ces héroïques citadelles qui repoussent un assaut de l'ennemi. Le foin fut dévoré, mais les murs résistèrent et leur masse inébranlable finit par étouffer le feu. Espérance voyant décroître la colonne rouge, se hâta de chercher des yeux dans la prairie tandis que la lueur l'éclairait encore. Il vit sur le tapis vert une forme blanche étendue, près de laquelle s'empressaient plusieurs personnes. Ce devait être Gabrielle, la malheureuse femme qui pouvait croire son ami à jamais perdu. Elle semblait être inanimée. Espérance reconnut Gratienne agenouillée devant sa maîtresse.
Ce spectacle douloureux arrêta Espérance pendant quelques instants, mais lorsqu'il vit la duchesse se soulever et s'appuyer sur le bras de Gratienne, quand il eut la certitude que cette vie était sauvée comme la sienne, rien ne le retint plus, Il courut au bord de l'île parmi les saules et les baies, jusqu'en face de l'endroit où il avait laissé son cheval dans les taillis du Vertbois. Là, il se remit à la nage lentement et sans perdre de vue le rivage afin d'éviter toute rencontre en abordant. Par bonheur la route était déserte; Espérance gagna le taillis, tordit l'eau de ses vêtements, et ayant repris possession de son cheval qui hennissait de joie, il piqua vigoureusement vers Paris, dont une heure après il franchit les portes.
Pendant la route, son esprit actif avait arrangé tout un plan. A part quelques brûlures invisibles et dont la souffrance ne regardait que lui, à part quelques mèches de cheveux grillées, Espérance comptait qu'un changement de toilette ferait disparaître toute trace de l'incendie; mais il importait de ne pas se présenter dans sa maison, aux yeux de ses gens, avec une tenue compromettante. Espérance se souvint qu'il possédait la maison du faubourg.
—Là, dit-il, j'ai des habits, du linge, une toilette complète. Ce serait un hasard d'y rencontrer Pontis, puisqu'il fait nuit, et que son Indienne n'a pas obtenu du Mogol la permission de découcher; cependant, tout est possible en ce monde, même l'indulgence d'un Mogol. Au cas où je trouverais Pontis et l'Indienne, je saurai être discret. Et d'ailleurs non, pas trop de discrétion, je veux aussi savoir jusqu'à quel point l'invraisemblable Ayoubani peut être vraie.
Ainsi disposé, Espérance alla descendre droit à la maison du faubourg.
Il entra dans la rue au moment où les deux fausses Indiennes fuyaient, où Mlle d'Entragues, d'intelligence avec l'une d'elles, pénétrait dans la maison. La litière d'Ayoubani attendait à dix pas de la porte. Le carrosse d'Henriette attendait au détour de la rue.
—Que d'équipages! pensa Espérance, dont le regard pénétrant avait tout aperçu malgré les ténèbres. Pontis donne-t-il bal et festin ce soir?
En réfléchissant ainsi, le jeune homme mit pied à terre et s'approcha lentement, tirant après lui son cheval.
La porte de la maison était entr'ouverte, Espérance n'eut qu'à la pousser pour faire entrer l'animal, et il cherchait un anneau pour l'attacher, quand le frôlement d'une robe attira son attention et le fit regarder sous le vestibule.
Une femme fuyait si rapide que ses pieds touchaient
à peine la terre. Cette femme, enveloppée de sa mante, disparut comme une vision et courut regagner le carrosse autour duquel Espérance distingua plusieurs hommes qui aidèrent la dame à monter et l'escortèrent quand elle partit.
—Que signifie tout cela? pensa Espérance, quel désordre? Est-ce l'Indienne qui fuit de la sorte? et la litière restée là, qui attend-elle?
Absorbé par ces pensées, il avançait toujours. Cependant, pour plus de précautions, il revint fermer la porte de la rue, et, en se retournant pour gagner le vestibule, il embarrassa son épée dans les barreaux de l'escalier.
—Pontis! cria-t-il, Pontis, où es-tu?
Partout silence, ténèbres partout. Une odeur de cire récemment éteinte, une odeur de vin fraîchement versé frappèrent son cerveau à mesure qu'il approchait en tâtonnant.
Ses mains rencontrèrent la porte de la salle et la poussèrent: il entra.
Mais, à peine avait-il fait deux pas, que ses pieds heurtèrent un obstacle, un meuble sans doute… Non, c'est un corps.
Il se baisse, il palpe… des habits d'homme, le satin dont Pontis était si fier. Au même instant, un souffle bruyant lui fait reconnaître son ami; Dieu merci, le drôle n'est pas mort; il n'est qu'endormi. L'odeur du vin est significative, le malheureux est ivre, cette fois encore.
Espérance le relève avec dégoût, pour le placer sur un fauteuil. Mais un autre bruit lui fait dresser l'oreille, une porte crie.
Espérance écoute. Une respiration haletante trahit à deux pas de lui la présence d'une personne cachée, la porte se développe, une étoffe bruit, et quelque chose de léger, d'aérien fuit et glisse dans la direction du vestibule.
C'était Leonora, qui, croyant le moment propice, essayait de se sauver sans être vue.
—Oh! oh! pensa Espérance, voilà trop d'oiseaux dans cette cage. Il ne sera pas dit que je les laisserai tous s'envoler ainsi sans me montrer la couleur de leur plumage.
Aussitôt il lâche Pontis, étend la main, et en deux bonds saisit une robe.
Il tient une femme, il va l'interroger.
—Speranza! grâce! grâce! s'écrie l'Italienne en tombant à genoux.
—Leonora! une trahison! je m'en doutais, répond Espérance avec un affreux battement de coeur.
Et, fermant la porte, repoussant Leonora au milieu de la chambre, il murmura:
—Que venez-vous faire ici, et pourquoi Pontis est-il étendu là?
Comme elle ne répondait rien, il enfonce d'un coup de poing fenêtre et volets. Une clarté douteuse, celle des étoiles, glisse dans la chambre sur le corps de Pontis.
Espérance voit le pourpoint ouvert, la chemise arrachée; il cherche avidement sous les plis, et poussant un cri farouche, lève son bras terrible sur Leonora toujours agenouillée:
—Misérable! tu as volé le médaillon! rends-le-moi, ou tu va mourir!
—Speranza, répond l'Italienne en se traînant avec angoisses, je ne l'ai plus!
—Tu mens!
—C'est une autre qui me l'a pris.
—Tu mens!
—C'est Henriette!
Espérance bondit de douleur: il se rappelait la fuite de cette femme voilée, à son arrivée dans la maison. il croyait tout possible de la part de ces deux démons coalisés.
—Oui, continue Leonora, je voulais avoir le billet, je te l'avoue. Mais la traîtresse me guettait, elle a fondu sur moi, elle me l'a pris. Cours, Speranza! cours! oh! reprends-lui le médaillon! tu peux encore l'atteindre.
—Leonora, si tu as menti, je te retrouverai!
—Sur le salut de mon âme, j'ai dit la vérité.
Espérance repousse l'Italienne qui embrassait ses genoux; il assure le ceinturon de son épée, rejette en arrière son manteau qui le gênait et s'élance comme un furieux hors de la maison.
Cependant Leonora l'avait suivi, tremblante de terreur et de joie; elle regarda autour d'elle, le jeune homme était déjà loin, il volait comme l'ange exterminateur. Leonora tirant sur elle la porte de la maison, remonta dans la litière et disparut.
Cependant Mlle d'Entragues s'était éloignée de la petite maison avec une rapidité désespérante pour quiconque se fut efforcé de la suivre.
Aux deux côtés de son carrosse couraient les gens armés qu'elle avait requis pour lui prêter main-forte en cette circonstance, et que, prudente autant que brave, elle n'avait pas jugé à propos d'employer tant que le besoin ne s'en ferait pas sentir.
Ces hommes, au nombre de cinq, étaient des soldats favoris de M. d'Auvergne, vigoureux coquins rompus à toutes les ruses d'un métier qui, à cette époque, savait perpétuer en pleine paix les aubaines de la guerre.
Marie Touchet, instruite de tout, parce qu'elle avait pénétré tout, s'était appliquée à assurer autant de chances que possible à l'expédition de sa fille, sans se compromettre elle-même, et elle attendait le résultat impatiemment comme on peut le croire.
C'était encore un coup de main à entreprendre, mais ce serait le dernier.
Une fois le billet repris à Espérance, plus de nuages à l'horizon.
Henriette, dans le carrosse, palpait d'une main tremblante de joie la boîte d'or sur laquelle avait échoué l'adresse de Leonora. Comme l'Indienne, elle voulut ouvrir le ressort, mais après s'y être brisé les ongles, elle renonça. Le mouvement du carrosse la gênait; d'ailleurs, il faisait nuit, et ses efforts se consumaient en pure perte.
Vingt fois elle eût jeté cette boîte dans un puits, dans un égout, dans la rivière, sans le désir si naturel de se convaincre que le billet était bien renfermé dans la boîte, le vrai billet! Les gens fourbes et méchants sont les plus soupçonneux et les plus méticuleux de tous, car ils savent, par expérience, qu'en toute chose il y a place pour une ruse ou une trahison.
Henriette renonça donc à ouvrir le médaillon ailleurs que chez elle; son impatience s'exerça sur le cocher, sur les chevaux. Mais Paris, en ce temps-là, n'avait pas de larges rues, de bons pavés; Paris était l'ennemi mortel des carrosses. Chaque fois qu'on y voulait prendre le trot, l'équipage affrontait la mort. Il fallut donc se contenter du pas le plus allongé que le permirent les détours et les inégalités de la route. Cependant le carrosse arriva sans obstacle, sans accidents; la porte de l'hôtel était ouverte; Henriette s'y précipita et gravit les degrés avec la légèreté d'un oiseau.
Déjà elle avait rejoint Marie Touchet et toutes deux causaient avec vivacité, se montrant l'une à l'autre la boîte d'or et cherchant des ciseaux ou une lame de poignard pour crever la plaque de métal si le ressort continuait à résister, quand un grand bruit retentit en bas, puis des cris, puis des pas qui pilaient l'escalier comme autant de maillets rapides. Marie Touchet courut vers la porte pour s'enquérir, et Henriette n'eut que le temps de cacher dans son sein la boîte à peine entamée par leurs vaines tentatives.
Un homme pâle, les cheveux en désordre, entra, ou plutôt tomba dans la chambre. Il était suivi de deux valets qui gesticulaient furieusement et criaient:
—Arrêtez!
Car on voyait, à leur laide grimace, qu'ils n'avaient pu l'arrêter eux-mêmes.
—Espérance! murmura Henriette en reculant jusqu'à un fauteuil comme pour s'en faire un rempart.
—A l'aide! dit Marie Touchet instinctivement, parce qu'elle comprit tout le danger que courait sa fille.
Espérance courut se jeter entre Henriette et la porte qui communiquait aux chambres voisines, et d'une voix où dominait une sourde colère:
—Vous ne m'attendiez pas, dit-il; c'est bien moi, plus vivant que jamais, et si vous voulez que ces hommes entendent ce que j'ai à vous dire, faites un signe, je vais le leur crier aux oreilles.
—Sortez! dit Marie Touchet aux serviteurs, qui reculèrent aussi surpris que courroucés.
—Je vous trouve hardi, ajouta-t-elle, de vous introduire chez moi à pareille heure, de forcer la porte comme un malfaiteur.
—Pas de phrases, madame, dit Espérance, c'est moi qui interrogerai, s'il vous plaît! Mademoiselle, où est le médaillon d'or que vous venez de voler chez moi?
Henriette, par un mouvement irréfléchi, porta la main à sa poitrine, dont les dentelles froissées, dont le désordre décelaient d'ailleurs la complicité. Puis elle chercha autour d'elle une issue et recula encore.
—Rendez-le-moi, continua Espérance, et ne faites point un pas pour quitter la place, ou, par le nom du Dieu vivant, moi qui vous ai trop longtemps épargnée, je vous cloue sur ce fauteuil d'un coup d'épée!
—A l'aide! au secours! cria Henriette éperdue de rage et de terreur à l'aspect de ces yeux étincelants, de ces dents serrées, de cette pâleur qui, chez un homme aussi brave, trahissaient la fureur poussée jusqu'au délire.
Marie Touchet avait heurté la cloison voisine; on vit tout à coup arriver M. d'Entragues, effaré, à peine vêtu, une hache d'armes à la main. À la vue d'Espérance, il commença par crier:
—Quel est cet homme?
Mais la contenance et le regard de cet homme changèrent bientôt le cours de ses idées, il prit peur et se mit à hurler comme les deux femmes.
Les valets, que Marie Touchet avait éloignés, remontèrent à ces cris.
—Au secours! répéta Henriette folle de peur.
M. d'Entragues, étourdi, s'avança brandissant la hache.
—Qu'il n'approche pas, s'écria Espérance, ou je le tue!
Le comte resta immobile.
—Monsieur!… pitié!… calmez-vous!… dit la mère avec angoisses au jeune homme… pitié! pas de scandale!
—Le médaillon d'or, et je pars!
—On monte!… on vient!…
—Il y périra, ma mère, ce sont nos soldats! s'écria Henriette en trépignant avec des convulsions sinistres.
En effet, on vit au fond des corridors apparaître les têtes de plusieurs hommes armés qui montaient les dernières marches de l'escalier et se répandirent dans la chambre voisine, tandis que Marie Touchet, palpitante, essayait encore de les arrêter.
Mais à peine Espérance eut-il vu reluire les épées qu'il bondit comme un lion: ce n'était plus une créature mortelle armée des faibles armes de l'humanité; jamais plus fulgurante image de la guerre et de la violence n'avait apparu aux regards des hommes, le feu jaillissait de ses yeux, son souffle grondait comme une fumée brûlante. Il commença par culbuter M. d'Entragues, dont il fit voler l'arme au travers des vitres fracassées; puis, revenant à Henriette:
—Ah! tu ne veux pas rendre le billet, dit-il écumant, eh bien, je le prendrai!
Il se jeta sur son ennemie, qu'il terrassa; lui déchira dentelles et soie pour découvrir sa poitrine, sépara les deux mains qui l'égratignaient, en arracha, sur la chair même, le médaillon qu'elles y incrustaient avec frénésie, et, maître enfin de la boîte d'or, rejeta comme une écorce vide la misérable femme, qui demeura stupide, l'oeil hagard, le sein nu, haletant, déshonorée devant son père, sa mère et les soldats que cette lutte épouvantable, que ce triomphe, plus rapide que la pensée, avait glacés d'une torpeur vertigineuse.
Mais Marie Touchet, réveillée enfin, c'est-à-dire rendue à ses instincts sauvages, cria d'une voix rauque, en vraie amie de Charles IX:
—Au secours! en avant! tuez-le! tuez donc!
—Le mot de famille! dit Espérance, mais aujourd'hui j'en ai l'habitude, et nous allons voir!
En même temps, il mit l'épée à la main; son bras long et vigoureux imprima un mouvement circulaire à la grande lame brillante qui, rencontrant deux soldats des plus avancés, fit deux entailles telles qu'une faux ne les aurait pu creuser plus larges et plus nettes.
Les cris des blessés firent réfléchir les autres. Leur hésitation fut mise à profit par Espérance, qui fondit tête baissée sur le groupe et le divisa plus facilement que si ces trois corps eussent été trois ombres. Une épée le toucha, il la brisa d'une parade violente comme un coup de marteau, et le choc de son pommeau abattit l'adversaire frappé dans l'estomac; les derniers se barricadèrent derrière la porte ou sur le flanc des meubles. Espérance en finit avec les valets par plusieurs coups de plat, mêlés de tailles rapides, et en trois bonds il se jeta en bas de l'escalier.
Il entendit bien encore des cris, des menaces, des hurlements qui s'exhalaient par les fenêtres; il sentit qu'on cherchait à le poursuivre, et put compter les pas de ses timides persécuteurs; mais qu'importe au lion vainqueur l'inoffensive plainte du pasteur terrassé? Dans la rue, plusieurs passants, quelques gardes de nuit attirés par le bruit, tentèrent de lui barrer le passage, mais l'éclair blanc de la terrible épée les dissipa sans peine, et après certains détours que le jeune homme fit habilement dans le dédale des rues voisines, il se trouva seul, sauf et triomphant, respirant avec délices le vent frais de la nuit, et inondé des douces lueurs de la lune qui lui souriait silencieuse du haut des cieux.