XXVI

LE DERNIER RENDEZ-VOUS

Le lendemain on observa que le roi fut levé avant tout le monde au château. Lorsque les valets de chambre de service entrèrent chez lui, il était assis près de la fenêtre, regardant avec mélancolie les premières lueurs de l'aube qui bleuissaient les murs de l'Orangerie. Il se retourna précipitamment au bruit des pas.

Son premier soin fut de demander des nouvelles de Gabrielle, et il s'informa en même temps si ce matin toutes choses étaient en bon ordre à Fontainebleau.

Le valet de chambre répondit étonné que tout se trouvait dans l'ordre le plus parfait.

—C'est qu'il m'a semblé entendre du bruit, ajouta le roi, sans laisser voir son visage qui peut-être eût révélé tout l'intérêt qu'il attachait à la réponse.

—Votre Majesté aura peut-être entendu le bruit d'un carrosse, dit le serviteur.

—Quand?

—Tout à l'heure. M. d'Entragues est parti ce matin pour Paris avec ces dames.

Le roi tressaillit. La coïncidence était assez significative entre ce brusque départ et les événements de la nuit.

—Ah! ils sont partis? dit-il. Bon voyage.

Et lisant sur les traits du valet de chambre que celui-ci ne savait rien autre chose de ce qui s'était passé depuis la veille, il se remit un peu et fit quelques tours de promenade dans son appartement, en proie à une préoccupation bien suspecte au serviteur curieux.

Tout à coup le roi sortit et se dirigea vers l'appartement occupé par la duchesse; il se hâtait. Il ne voulait pas qu'aucune nouvelle du dehors pénétrât chez Gabrielle avant qu'il fût là pour l'expliquer sinon pour l'intercepter.

Mais, à sa grande surprise, la duchesse était levée; ses femmes activaient les préparatifs du départ. Gratienne multipliait ses pas et ses ordres. Cet appartement silencieux et plein de mystère une heure avant, bourdonnait comme une ruche. Henri fit signe de la main pour arrêter des empressés qui couraient prévenir Gabrielle et s'achemina vers sa chambre, où il savait la trouver seule.

Gabrielle, en habit de voyage, les fenêtres ouvertes, était appuyée sur la rampe de son balcon. Fraîche et belle comme jamais peut-être elle ne l'avait été, souriant au ciel, aux bois, aux eaux verdissantes, elle semblait embrasser du regard toutes les splendeurs de la nature, savourer en pensée toutes les douceurs de la vie, et renvoyait à Dieu autant d'actions de grâces qu'elle exhalait vers lui de souffles purs.

Qu'il était beau, ce matin, Fontainebleau! Le magique séjour! Les brumes de la nuit avaient fui, dispersées devant la brise. Un groupe de petits nuages vermeils formait une couronne au soleil levant, Au fond de l'horizon enflammé se développait une large banderole de pourpre sur laquelle, déjà diaprées de floraisons printanières, s'étageaient les masses onduleuses de la forêt.

Plus près, dans le parc, les marronniers arrondissaient leurs dômes verts, aussi réguliers, aussi doux à l'oeil que s'ils eussent été modelés et lissés par la main d'un géant. Enfin, sous le balcon, dans le parterre, les premières fleurs, humides encore, se redressaient triomphantes à la chaleur des feux naissants du jour. Tout, dans cette nature, riait et rayonnait, depuis l'édifice altier, jusqu'à l'humble brin d'herbe, comme pour effacer jusqu'au souvenir d'une si lugubre nuit.

Gabrielle se retourna en entendant marcher, et lorsqu'elle vit le roi, son visage s'assombrit aussitôt.

Cette nuance n'échappa point à Henri, mais il s'y attendait. Trompé sur le sens de la catastrophe nocturne qu'il avait réussi à cacher à tout le monde, il croyait fermement qu'Espérance n'était venu à Fontainebleau que pour Mlle d'Entragues. Il croyait par conséquent que le billet d'avis mis sous sa serviette était de Gabrielle; il croyait donc à la rancune, à la colère de celle-ci en présence d'une nouvelle infidélité.

En effet, le raisonnement était logique. Si Gabrielle avait averti le roi de faire surveiller Henriette, c'était par jalousie. Elle était donc instruite de la liaison d'Henri avec cette femme, elle avait donc à lui faire encore des reproches, à lui qui, un moment avant, l'avait osé soupçonner.

Se sentant coupable de ce soupçon, coupable d'infidélité, mortellement coupable du tragique résultat de cette intrigue, le roi arrivait chez Gabrielle dans une situation d'esprit facile à comprendre. Il voulait avant tout, empêcher la duchesse de savoir que Fontainebleau avait été ensanglanté; il voulait essayer de dissiper chez elle les chagrins d'une nouvelle déception. Il se sentait bourrelé de remords, navré de douleur, brûlé d'une recrudescence d'amour. Ce qu'il venait apporter à Gabrielle, c'était plus que l'expression de cet amour, c'était une tacite réparation.

Le nuage qui couvrit un moment le front de la duchesse confirma Henri dans ses idées. Elle boudait, elle souffrait; il approcha d'elle les bras ouverts, le regard suppliant.

Mais, combien Gabrielle était loin de le comprendre! Parties du même point, peut-être, leurs pensées avaient tellement divergé, qu'une immensité les séparait. Il croyait avoir un pardon à demander. Elle aussi se sentait coupable et demandait pardon du fond du coeur.

Sa faute avait effacé toutes celles du roi. Ame loyale elle trouvait le talion inique. Henri eût été assez puni de perdre un pareil coeur. Quel surcroît de malheur l'attendait encore! Il allait perdre à jamais celle qui, sans amour, était pourtant la plus fidèle amie qu'il eût dans tout le royaume.

Aussi quand elle le vit arriver, elle baissa un front chargé de repentir. Quand elle le vit sourire, implorer une caresse, elle se sentit autant de remords qu'elle avait eu d'indignation la veille.

Elle que tant de bonheur attendait! elle dont la fraîche jeunesse allait refleurir encore au soleil d'une passion féconde, et qui, laissant derrière elle trahison, menaces de mort, ruine et désespoir, allait trouver la liberté dans l'amour, c'est-à-dire le plus splendide, le plus immense horizon qu'il soit donné à l'âme d'embrasser, tant qu'elle n'a pas reconquis le ciel.

Au contraire, le roi serait abandonné, outragé, puni jusqu'à l'injustice. Déjà au déclin de l'âge, nulle femme ne l'aimerait plus sans ambition, nulle ne se souviendrait plus qu'il avait été jeune, que son amour n'avait pas toujours été ridicule, nulle enfin ne saurait payer dignement les précieuses qualités de ce grand coeur, foyer d'un soleil obscurci, dont Gabrielle avait eu les flammes, dont les autres ne verraient plus que les taches.

Voilà ce qui rendit tristes ses yeux, voilà ce qui fit palpiter en elle un reste de tendresse, et quand le roi lui tendait les bras, honteuse, repentante, elle se détourna, prête à pleurer, si des larmes n'eussent trahi son secret, et si elle n'eût songé qu'elle se devait désormais à Espérance.

Quant à ce dernier, à l'amant adoré devenu une ombre, quant à ce bonheur qu'elle croyait sentir vivre en elle, et qui déjà s'était envolé pour jamais, pas un soupçon, pas une inquiétude, pas un pressentiment. Vanité! la malheureuse femme pleurait le vivant, elle espérait le mort!

Henri s'assit près d'elle, lui prit les mains, la regarda longtemps avec des yeux pleins d'amour.

—Déjà prête à partir, dit-il, ma Gabrielle?

Ma Gabrielle! ce mot fit tressaillir la duchesse dans la bouche de celui à qui elle n'appartenait plus.

—Vous avez bien hâte de me quitter, ajouta le roi. Voilà pourtant longtemps que je ne vous ai vue.

—En effet, murmura Gabrielle qui fut frappée de cette idée, qu'un siècle tout entier avait passé en si peu d'heures.

Elle rougit, elle se détourna encore comme pour donner un ordre à
Gratienne.

—Avez-vous bien reposé? Êtes-vous remise de votre malaise? continua Henri. J'ai cru devoir vous laisser dormir, car mon premier mouvement hier en me mettant à table fut de venir vous voir.

Il la regardait si fixement qu'elle se sentait de plus en plus embarrassée. L'un et l'autre s'enfonçaient plus avant dans le chemin de leur pensée secrète.

—Oui, Gabrielle, du moment où j'ai déplié ma serviette, hier, jusqu'à ce matin je n'ai cessé de songer à vous.

La duchesse fit un effort que le roi remarqua bien; mais il l'attribua au désir qu'elle avait de ne pas laisser soupçonner sa jalousie de la veille. Heureux lui-même de ne pas donner suite à l'explication, il se tut.

—J'ai parfaitement reposé toute la nuit, se hâta de dire Gabrielle, et me voilà prête à faire ce petit voyage. Avançons-nous, Gratienne?

—Oui, madame, dit Gratienne, qui l'oreille aux aguets allait et venait par la chambre pour porter secours au besoin à sa maîtresse.

—Bonjour, Gratienne, ma commère Gratienne! lui cria le roi toujours empressé d'entretenir des relations amicales avec une auxiliaire de cette importance. Comme tu es fraîche, toi; il ne faut pas te demander si tu as bien dormi.

—Cependant, sire, j'ai été réveillée. On chasse donc la nuit dans votre parc?

Le roi frissonna.

—Qui chasse? demanda Gabrielle sans le moindre soupçon.

—Je ne sais, mais on a tiré; plusieurs personnes ont entendu comme moi; c'était du côté….

—Un mousquet, s'écria vivement le roi, un mousquet parti par accident au quartier des gardes.

Il se sentait pâlir. Gabrielle, heureusement, ne le regarda pas.

—J'ai voulu, reprit Henri, vous visiter dès le matin pour ne rien perdre de votre chère présence. Dites-moi,

Gabrielle, savez-vous que les nouvelles de Rome sont excellentes, et que l'année ne se passera pas sans qu'on vous appelle la reine?

—Vraiment… dit-elle avec un sourire contraint; que de bontés pour moi!

—Ne les méritez-vous pas, et d'autres encore!… Y a-t-il en ce inonde une dignité que Gabrielle ne sache rehausser par son mérite.

—Sire….

—La plus belle, la meilleure des femmes, et la plus pure que l'on puisse rencontrer.

—Sire, par grâce, interrompit-elle en se levant avec un visage empourpré par l'inquiétude et la confusion.

—Qu'avez-vous? Modeste par-dessus tout cela.

—Je ne sais, sire, pourquoi, aujourd'hui, Votre Majesté me comble ainsi.

—Hélas! c'est que je vais vous perdre, Gabrielle; et l'on ne sait bien le prix de ce qu'on a, qu'au moment de s'en séparer.

Ces paroles si naturelles, si simples, avaient un tel rapport à la situation d'esprit de la duchesse, qu'elle se crut devinée, et de rouge qu'elle était devint plus pâle qu'un lis tranché. Puis, ne voyant sur le visage du roi que l'expression innocente d'un regret de circonstance, elle garda pour elle tout le poids de l'allusion. Elle en fut écrasée, et fondit en larmes.

—Vous pleurez, ma chère âme, dit Henri. Est-ce de me quitter?… aurais-je ce bonheur?

—Oui, sire, je pleure de vous quitter! s'écria-t-elle, vaincue par sa douleur trop longtemps comprimée.

—Ne partez pas alors, répliqua Henri, aussi ému qu'elle.

—Impossible, sire, impossible.

—C'est vrai. Soyez plus raisonnable que moi. Votre vue m'inspire trop d'amour pour que mes devoirs de prince chrétien n'en souffrent pas durant les saints jours de cette semaine. Allez adorer Dieu à Paris, publiquement. Montrez au peuple sa reine. Moi, je remercierai la Providence qui vous a placée près de moi.

Gabrielle haletait d'impatience et de douleur à chacune de ces paroles tendres qui cherchaient à la consoler.

—Mais, continua Henri, nous n'endurerons point longtemps un pareil supplice, n'est-ce pas? vous à la ville, moi aux champs, à quinze lieues l'un de l'autre! quelle distance! J'envie le sort de ce drôle de Zamet qui vous aura chez lui. Mais je plains les pauvres chevaux qui vous vont porter tant de fois mon souvenir. Et puis, attendez-moi dimanche!

—Oui, sire, balbutia la duchesse éperdue, car elle sentait la force l'abandonner, car son coeur allait défaillir.

—J'aurai pour me consoler de vous, acheva le roi, notre petit César. Vous me le laissez, n'est-ce pas, ce cher enfant de notre amour?

Ce fut le dernier coup. Gabrielle chancela. Elle voulut répondre, mais sa poitrine éclata en sanglots, elle battit l'air de ses mains suppliantes, et sans Gratienne qui la saisit éplorée, et lui pressa les bras avec des regards parlants, nul doute qu'elle n'eût laissé échapper tout son secret dans cette torture au-dessus des forces d'une âme honnête et d'un coeur de mère. Mais Gratienne se hâta d'avertir que les chevaux étaient prêts!

Le roi, disposé par tant d'événements à la mélancolie, fut bientôt à l'unisson de cette tristesse étrange qu'en un autre moment, peut-être, il eût moins comprise. Il embrassa Gabrielle en lui répétant les plus doux noms, les plus touchantes promesses. Peu à peu, attirés par ce spectacle attendrissant, les serviteurs et les courtisans s'étaient approchés de la chambre et contemplaient, non sans émotion, ces deux époux enlacés, pleurant, et qui offraient le plus parfait modèle de la tendresse. Bientôt arriva l'enfant, porté dans les bras de sa nourrice.

—César… notre fils César… murmura Gabrielle. Oui, sire, je vous remercie de m'en avoir parlé. Je vous le recommande bien. Oh, sire! rappelez-vous bien mes paroles, je vous recommande mon enfant.

Eu parlant ainsi elle couvrait de baisers l'innocente créature qui souriait.

—Mais pourquoi, dit Henri le visage inondé de larmes, pourquoi me dire tout cela?

—Jurez-moi de vous souvenir de moi, mon cher sire, sans colère, sans mauvaise pensée, jurez-moi d'aimer nos enfants, quoi qu'il arrive.

—Gabrielle, vous me percez le coeur!

—Il se faut quitter… Sire, persuadez-vous que jamais vous n'eûtes plus sincère amie.

—Je le crois! je le sais!

—Pardonnez-moi si je vous ai offensé.

—C'est à vous, mon âme, de me pardonner! s'écria Henri vaincu et s'abandonnant à toute l'amertume de ses regrets.

—Adieu, sire… Ce mot est navrant.

—Dites au revoir, Gabrielle.

—Adieu! répéta la duchesse en promenant autour d'elle un regard obscurci par les larmes; et comme elle vit que chacun pleurait, car à tous elle avait été bonne maîtresse ou brave amie.

—Merci, dit-elle avec un de ces sourires irrésistibles qui enivrent et subjuguent. Emmène mon fils, Gratienne, sinon je n'aurai plus la force de partir.

Et pour s'arracher à cette scène, elle se dirigea vers l'escalier. Le carrosse était prêt. Une foule brillante l'entourait, prête à faire cortège jusqu'à l'endroit où la duchesse devait s'embarquer.

Le roi ne quitta pas Gabrielle. Il désigna ses meilleurs amis pour lui tenir compagnie dans le bateau. C'était une vaste barque plate, tapissée de riches tentures. La duchesse y prit place avec des dames et l'élite des courtisans qui se disputaient l'honneur de l'accompagner. Henri avait nommé un capitaine des gardes à la duchesse, et ordonné qu'on lui rendit à Paris, durant son séjour, des honneurs royaux. Chacun comprit qu'il n'y avait plus en ce bateau qu'une reine de France entourée de sa cour.

Mais Gabrielle s'effrayait déjà de l'esclavage, et cherchait un moyen de se rendre libre comme elle l'avait promis à Espérance. Au moment de prendre congé du roi, les pleurs recommencèrent, et la séparation n'eût jamais pu s'accomplir, si M. de Sully n'eût retenu son maître tandis que la barque s'éloignait lentement du rivage.

Ce furent des signaux, des adieux répétés, des bras étendus, des voeux exhalés de l'âme. Peu à peu, d'Henri à Gabrielle, la distance grandit; les yeux troublés du roi distinguèrent moins clairement sa maîtresse dans le groupe, et à la première courbe du rivage tout disparut. Ils s'appelaient encore et entendaient leurs adieux renvoyés par l'écho, mais ils ne se voyaient plus, et ne devaient jamais se revoir.

Le voyage se fit par un temps calme, sous un ciel pommelé qui moirait capricieusement d'opale la nappe riante du fleuve. Une partie des courtisans débarqua à Melun. Gabrielle avait eu l'esprit de donner à chacun de ceux-là des commissions ou des ordres, qui les retinssent loin d'elle.

Les moins gênants restèrent. Elle était sûre désormais de s'en débarrasser une fois aux barrières de Paris.

La conversation roula sur tout ce qui peut récréer une femme frivole, flatter une âme orgueilleuse. Plus d'une fois, par excès de galanterie, quelques habiles purent caresser l'oreille de Gabrielle du mot: Majesté.

Mais, plus sérieuse à mesure qu'elle approchait du but, plus sombre même, comme si elle fût entrée déjà dans la mortelle atmosphère du malheur qui l'attendait, Gabrielle écoutait distraitement les rieurs de cour, ou ne les écoutait pas du tout. Elle songeait à l'immense bruit que ferait le lendemain sa disparition. Elle frémissait à l'idée du chagrin dont le roi serait saisi. Elle eût renoncé à son projet, faussé son serment, sans l'ineffable consolation de tout sacrifier à Espérance.

Comme le bateau abordait à Villeneuve-Saint-Georges, la duchesse voulut offrir des rafraîchissements à ses dames, et dans la confusion joyeuse qui suivit cette collation improvisée, à laquelle Gabrielle ne prit aucune part, elle fut coudoyée par une étrange figure, une sorte de moine mendiant encapuchonné, qui lui glissa un papier roulé, en demandant l'aumône, et se retira si adroitement qu'elle ne le revit plus.

Gabrielle recevait à chaque sortie bien des placets, bien des requêtes. Le fait n'était point nouveau pour elle. Elle déroula et lut:

«N'allez pas chez Zamet, et surtout n'y prenez rien, fût-ce une pêche, si on vous l'offre.»

En tout autre moment, ce terrible avis l'eût fait pâlir. Mais que lui importait Zamet et ses fruits empoisonnés! Gabrielle n'allait pas chez Zamet puisqu'elle allait dans deux heures retrouver Espérance.

Ceux qui l'observaient après cette lecture, la virent sourire tranquillement et déchirer le papier en des milliers de miettes qu'elle jeta l'une après l'autre au fil de l'eau.

—C'est égal, pensa-t-elle, il paraît que ce digne Zamet ne me réserve pas une hospitalité de frère. Ainsi, l'on compte sur une pêche pour valider la promesse de mariage de Mlle d'Entragues; en avril elles sont rares, et Zamet s'est mis en frais pour moi. J'en rirai bien demain en goûtant avec Espérance les belles pommes de Normandie.

Dès Charenton, Gabrielle se mit à regarder le rivage. Elle pensait qu'un homme impatient pourrait bien courir en avant pour apercevoir plus vite le bateau; de ce moment elle oublia tout ce qui était resté derrière: voir Espérance, le deviner dans l'ombre du soir, tel fut l'unique but de ses regards, de sa pensée, de toute son âme.

Comme elle ne le vit pas, elle pensa qu'il était aussi prudent que tendre. Il avait promis de se trouver à Bercy, c'était la seulement qu'il attendrait. Encore une demi-heure.

La nuit vint, Gabrielle fit aborder encore quelques personnes de sa suite au-dessus de Bercy, et pria les autres de continuer à descendre la Seine jusqu'au Louvre. Elle voulait, disait-elle, éviter le bruit, la curiosité populaire. Tandis que la foule suivrait le cours de l'eau, espérant la voir descendre au quai de l'École, elle irait, seule, inconnue, en litière, dormir une nuit tranquille chez Zamet.

Que ne persuade pas une reine à des courtisans? Tous furent persuadés.
Gabrielle mit pied à terre devant Bercy, avec Gratienne, l'inévitable la
Varenne et M. de Bassompierre. La litière attendait. Mais Espérance était
si bien caché avec ses chevaux, qu'elle ne put l'apercevoir.

Elle détacha en avant les deux hommes, avec ordre à l'un de l'annoncer et de l'attendre chez Zamet, avec remercîments à l'autre pour sa bonne compagnie, ce qui valait un congé définitif. Et, les deux cavaliers partis, elle resta seule dans la litière avec Gratienne.

C'était l'instant décisif. Ses chevaux suivaient le bord de la Seine sur un quai sombre et absolument désert. On ne voyait toujours pas Espérance, mais sans nul doute il guettait derrière quelque muraille les premiers pas que Gabrielle ferait seule sur le chemin, après avoir renvoyé la litière comme elle en était convenue.

Gabrielle ordonna à Gratienne de passer chez Zamet pour lui dire que sa maîtresse avait voulu rendre visite à Mme de Sourdis et n'arriverait que plus tard rue de Lesdiguières. Gratienne partit en litière, Gabrielle resta seule à l'endroit fixé par Espérance.

Rien autour d'elle, ni maître ni chevaux. Les mille suppositions qui dévorent le coeur pendant les angoisses de l'attente, surgirent dans l'esprit de Gabrielle avec la rapidité vertigineuse des rêves de fièvre.

Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulent, une heure enfin!… Oh! c'est toute une éternité de tortures.

Se serait-elle trompée hier? A-t-elle eu cette vision? Espérance a-t-il vraiment promis ce départ, annoncé des chevaux, nommé ce quai désert?…

Être seule ainsi, abandonnée, dans les ténèbres, cette reine! dont la vie s'écoule goutte à goutte pendant l'interminable agonie de trois mille six cents secondes.

Elle n'y résiste plus, il faut sortir de ce doute horrible. Si Espérance s'est trompé d'heure, s'il a tardé… Oh! tarder quand il s'agit d'un pareil intérêt. Enfin tout est possible, mais Gabrielle au moins le saura.

Elle court chez Espérance; la rue de la Cerisaie n'est qu'à cent pas.

Elle arrive. Les portes sont ouvertes. C'est cela, ses chevaux vont sortir. Non. La cour est sombre, vide. Pas une lumière, pas une créature, pas un bruit dans le palais.

Gabrielle sent battre son coeur de la première inquiétude qu'elle ait encore éprouvée. Raison de plus pour qu'elle avance. Elle avance en effet.

Au péristyle, rien encore. Toujours des portes ouvertes.—Ah!… une lumière au fond des vastes corridors. Gabrielle n'écoute que son ardent courage. Elle marche.

Devant elle est une chambre fermée de portières, par l'entre-bâillement desquelles filtre un rayon lumineux: tant mieux, elle pourra voir sans être vue ce qui se passe dans cette chambre.

Deux hommes sont là. Que font-ils? L'un, assis, la tête dans ses mains; l'autre, à genoux; près d'eux, brûlent de grands flambeaux de cire. Mais, qu'y a-t-il donc de blanc entre les deux hommes?

Gabrielle entr'ouvre la portière pour mieux voir. À ce léger bruit, l'homme assis relève la tête, c'est Crillon; l'homme à genoux se lève, c'est Pontis. Tous deux poussent un cri en apercevant la duchesse. Entre eux est étendu Espérance vêtu de blanc. Espérance, beau comme l'ange funèbre: est-ce qu'il dort, si pâle? La biche inquiète le regarde, couchée à ses pieds.

Gabrielle appelle: Espérance! du fond de ses entrailles; il ne répond pas à cette voix. Il est mort!

Elle ouvre les bras, son âme remonte jusqu'à ses lèvres; elle tombe inanimée sur le corps de son amant.

Mais elle revint à elle, le calice n'était pas vidé jusqu'à la lie. Elle entendit le récit de la douloureuse histoire. Crillon qui la tenait dans ses bras, la remercia, comme il savait le faire, d'être venue si noblement dire adieu à celui qui l'avait tant aimée.

—Son dernier mot, ajouta le chevalier, fut votre nom, madame; le baiser qu'il vous envoyait est resté sur ses lèvres.

Gabrielle se souleva vivement. Elle s'approcha d'Espérance aussi blanche, aussi froide que lui, et attacha sa bouche palpitante à cette bouche insensible.

On eût dit qu'elle cherchait à lui donner sa vie ou à lui prendre sa mort.

Crillon eut peur qu'elle n'expirât ainsi, laissant dans cette maison l'honneur fatal qu'Espérance n'avait sauvé qu'au prix de tout son sang.

—Venez, ma fille, dit-il avec douceur; songez à vous, songez au roi, songez à votre fils. Vous ne pouvez demeurer ici, Espérance ne le veut pas… Où faut-il vous conduire?

Gabrielle regarda longtemps son amant sans répondre. En sa sublime folie, elle croyait toujours qu'il allait se relever et sourire. Elle l'appela encore une fois, en suppliant Dieu comme jamais personne ne l'a supplié. Mais Dieu n'aime plus assez les hommes pour leur donner deux fois la vie.

—Espérance est mort, dit-elle enfin d'une voix calme, conduisez-moi chez
Zamet.