XXVII

TÉNÈBRES

Il y avait foule chez le financier. Tous les amis du roi, ce qu'on nommait déjà alors tout Paris, s'était rendu à l'hôtel de Lesdiguières pour faire la cour à Henri dans la personne de la future reine.

Un beau soleil de printemps épanouissait la verdure dans les riches jardins de Zamet, trente convives joyeux parcouraient les allées bordées de primevères et de violettes, et chacun demandait avec empressement des nouvelles de la duchesse dont les fenêtres étaient encore fermées.

Zamet, contraint, inquiet même, répondait de son mieux: aux indifférents il disait que Mme de Beaufort, fatiguée du voyage de la veille, reposait encore; aux intimes il avouait que le sommeil de la duchesse lui semblait un peu prolongé, car midi allait sonner, et depuis la veille au soir qu'elle s'était couchée en arrivant, Gabrielle n'avait pas encore paru, ni même appelé pour son service. Seulement un courrier expédié le matin par Gratienne avait porté une lettre de la duchesse à Bezons, aux Génovéfains.

Gratienne interrogée répondait toujours la même chose: madame dort. Et elle gardait l'antichambre de sa maîtresse.

Zamet, de temps en temps, échangeait avec Leonora des regards furtifs. Celle-ci parcourait le jardin en compagnie de quelques seigneurs curieux ou galants qui réclamaient d'elle, les uns des pronostics, les autres des promesses.

—Est-on bien sûr que Mme la duchesse ne soit pas indisposée? dit timidement la Varenne, moitié à Zamet moitié à Bassompierre.

La Varenne, sans être un aigle, savait souvent lire au travers des nuages, et depuis qu'il croyait au règne prochain de Gabrielle, il était devenu tout yeux, tout oreilles en sa faveur.

—Indisposée! s'écria Zamet fort ému, et pour quelle raison, M. de la Varenne? Pourquoi indisposée, je vous prie? Faites-moi le plaisir de m'expliquer le motif de cette supposition?

—Eh! Zamet, comme tu t'enlèves! dit Bassompierre sans y voir malice.

En effet, le Florentin était tout rouge.

—Je comprends que M. Zamet se préoccupe de ce que j'ai dit, ajouta la Varenne, craignant d'avoir déplu. Il s'agit de son hôtesse… et ce n'est pas une mince responsabilité. Quant à moi, si l'indisposition se déclarait, j'écrirais au roi tout de suite. J'ai ordre de tout écrire à Sa Majesté concernant Mme la duchesse.

—N'est-elle pas ici dans toutes les conditions possibles de santé? interrompit Zamet. D'ailleurs, nous ne l'avons pas encore vue. Jugez-en, M. de Bassompierre: Mme la duchesse est venue hier au soir seule et voilée; elle n'avait pas voulu que j'allasse à sa rencontre au bateau. Arrivée ici, elle parlait à peine. Elle s'est retirée chez elle si vivement, que je ne suis pas bien sûr qu'elle ait salué.

—Pardieu! elle était lasse, dit Bassompierre. Elle n'a pas voulu de toi au bateau pour ne pas ameuter la foule. Moi-même, elle m'a envoyé me coucher.

—Elle m'a dit bonsoir à moi, répliqua la Varenne, mais, sous son voile, je l'ai cru voir très-pâle.

—Je vous assure qu'hier elle se portait comme une rose, dit Bassompierre.

—J'ose espérer, reprit Zamet, que madame la duchesse est, ce matin, ce qu'elle était hier, et sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Gratienne, d'ailleurs, n'a rien dit qui fut contraire; elle dort, voilà tout, et nous l'attendons.

—Eh mais, notre dîner en souffrira, s'écria Bassompierre. Sais-tu bien, Zamet qu'il est midi passé, et que tes cuisines fument déjà comme s'il était temps de se mettre à table? Aurons-nous un bon dîner?

—Si vous avez les mêmes goûts que madame la duchesse, répondit Zamet, vous trouverez la chère excellente. Je vous avoue que j'ai composé ce dîner de toutes choses qui plaisent à notre future dame.

—C'était ton devoir.

—Et le roi vous en saura gré, dit la Varenne. D'ailleurs, on peut aimer ce qu'aime madame la duchesse, elle a si bon goût.

—Si je savais faire des vers! s'écria Bassompierre, j'en ferais tout de suite, je les jetterais dans la chambre de la duchesse gravés sur un oeuf d'or; l'oeuf rompant une vitre, la dormeuse se réveillerait, et nous aurions plus de chances de dîner.

Ces mots furent entendus, saisis au vol par plusieurs estomacs qui commençaient à trouver long le sommeil de la duchesse.

—Je propose, dit l'un, qu'on établisse un concert de belle voix et de gais instruments, chantant des choses amoureuses sous le balcon.

—Un jeudi saint, des choses amoureuses!… objecta Zamet de plus en
plus décontenancé par le retard de son hôtesse. Et il allait, sur l'avis de
Leonora, expédier un nouveau messager à l'appartement silencieux, lorsque
Gratienne parut annonçant que sa maîtresse se préparait à descendre.

—Il est temps. J'allais écrire au roi, dit la Varenne en s'éventant avec son chapeau.

Le front du Florentin s'éclaircit. Leonora parut moins distraite. Tous les assistants se pressèrent, hommes et femmes, pour avoir les meilleures places au bas de l'escalier; les meilleures places étaient celles qui permettaient d'obtenir le premier salut et le premier sourire de la duchesse.

Les femmes se préparaient à bien examiner la toilette de celle qui régnait déjà en France par son goût exquis, ses magnificences toujours distinguées et l'imagination qui donnait un grand caractère de poésie et d'art à chacune de ses parures.

Les hommes, bien qu'ils n'aimassent pas tous la duchesse, peut-être parce qu'elle ne le leur permettait pas assez, se rangeaient cependant volontiers sur son passage pour admirer une des plus parfaites beautés, une des plus constamment neuves que le créateur eût livrées à l'admiration humaine.

Gabrielle parut au haut des degrés; elle était vêtue de noir. Des broderies de jais, scintillant sur le damas sombre, rehaussaient la blancheur transparente de ses mains et de son col.

Elle descendit lentement, comme ferait une statue de cire animée par un secret mécanisme. Tout en elle respirait une majesté tellement imposante, sa beauté était si sévère, que le bruit de ses habits sur les tapis donna le frisson à la plupart de ceux qui s'attendaient à réjouir leur vue de sa présence. Ce n'était pas une femme qui sort du lit, mais une reine ressuscitée qui se lève du tombeau.

Son visage était rose, ses yeux brillants; mais il ne fallut qu'un coup d'oeil à chacun pour remarquer l'éclat de la fièvre dans ses étranges regards, et le rouge dont Gabrielle, pour la première fois de sa vie, avait couvert ses joues. D'ordinaire, la fraîcheur du sang, la sève de la jeunesse distribuaient sur cette peau veloutée un coloris assez vif. À quoi pouvait servir ce fard? N'était-ce qu'un caprice? Nul ne supposa qu'il pût couvrir une pâleur livide.

Pourquoi eût-elle été pâle, cette bienheureuse femme qui bientôt allait monter au trône?

Zamet courut à elle et, lui baisant la main, tandis qu'elle saluait l'assemblée.

—Oh! madame, dit-il, on commençait ici à s'inquiéter de vous; mais vous voilà arrivée, chacun retrouvera joie et appétit. Votre santé est bonne, j'espère?

—Parfaite! dit Gabrielle d'une voix grave.

—Quand je vous le disais! s'écria Bassompierre: Madame n'a jamais été plus belle!

—Le fait est, dit la Varenne, que jamais je n'ai vu un tel éclat à Sa
Maj….

—Achevez, achevez, dit Zamet avec un rire brutal tant il cherchait à paraître sincère. Ce que vous n'osez pas encore dire aujourd'hui, tout le monde le dira demain.

Et chacun, plus ou moins servilement, applaudit aux compliments de l'hôte.

—Vous plaît-il vous asseoir? on dirait que vous vous fatiguez d'être debout, madame, ajouta Zamet.

Gabrielle chancelait, en effet.

—Non, marchons, répliqua-t-elle, marchons vite.

—C'est que… le dîner est servi, madame.

—Ah! dit Gabrielle s'arrêtant tout à coup, le dîner.

—On n'attendait que vous.

—Pourquoi m'attendait-on? C'est aujourd'hui jour saint, jour de deuil. Je jeûne aujourd'hui, Zamet.

Ces mots ainsi prononcés firent sur les assistants une impression indescriptible. Chacun regarda la duchesse, dont les sombres vêtements accompagnaient si bien l'austère langage. Mais le plus stupéfait de tous, ce fut le Florentin. Ce mot: jeûne, le terrassa. Il s'oublia au point de chercher des yeux Leonora, qui, debout sur un des degrés, adossée au pilastre de l'escalier, surveillait avec intérêt ou plutôt avec passion toute la scène.

—Est-il donc surprenant qu'on jeûne un jour comme aujourd'hui, reprit Gabrielle. Le roi désire me voir accomplir pieusement les cérémonies imposées cette semaine par l'Église à toute la chrétienté. J'obéis au roi.

—Oh! j'écrirai cette bonne pensée à Sa Majesté, se dit la Varenne.

—Bon! jeûnerons-nous aussi? murmura Bassompierre. Que ne m'a-t-on prévenu ce matin, au moins! Le roi aurait dû me dire cela hier en m'envoyant avec la duchesse.

—Il va sans dire, continua Gabrielle, faisant sur elle-même un violent effort, que je ne prétends imposer mon exemple à personne. Je dirai plus: si vous vous croyiez obligés de m'imiter, vous me feriez un déplaisir sensible. Je vous prie de dîner, Zamet, et de faire dîner vos convives.

—Madame, balbutia le Florentin, sans vous que devient la fête?

—Oh! il n'y a pas de fête possible aujourd'hui, Zamet, pour moi du moins. C'est un voeu que j'ai fait. Et, s'il faut tout vous dire, pour m'excuser devant ces dames, qui m'en voudraient de les affamer, j'ai promis cette petite mortification au pape.

—En retour des bonnes nouvelles qu'il vous a envoyées de Rome? s'écria
Bassompierre.

—Précisément. Vous tous qui n'êtes pas en de pareils termes de réciprocité avec le saint-père, dînez, dînez bien; je le réclame, je l'exige.

Et Gabrielle scella cet ordre d'un sourire héroïque.

Zamet sentit derrière lui Leonora qui lui touchait le coude. Sans se retourner, il lui rendit la pression qui témoignait de leurs mutuelles angoisses.

Gabrielle dédaigna de voir ce manège. Elle le devinait. Son âme planait trop haut pour analyser ce jeu vil de quelques misérables passions.

—Eh bien! dit-elle d'un ton de reine, va-t-on dîner? Faut-il que je me retire, si je gêne tout le monde?

Zamet s'inclina. C'en était fait. Les assistants, plus que consolés, offrirent à la duchesse leurs compliments, et se dirigèrent par groupes vers la salle du festin.

—Mais, madame, dit Zamet au désespoir d'un incident si simple, qui renversait tant de plans, quand vous ne nous feriez que l'honneur de vous asseoir à table.

—Si vous le voulez absolument, répliqua Gabrielle, je suis prête. Sinon, je me promènerai dans les jardins pendant que vous ferez dîner les convives, et vous viendrez me retrouver… Je vous attends.

Zamet se connaissait en nuances, il vit bien que ce consentement était un refus déclaré.

—Tout est manqué, nous avons été trahis, dit-il bas à Leonora.

—Pas encore, répliqua l'Italienne.

—Madame la duchesse a-t-elle besoin de mes services, dit la Varenne humblement.

—Non, la Varenne, dînez comme les autres.

—Madame a l'humeur triste, ce semble, veut-elle que je l'écrive au roi?

—Au roi! pourquoi? s'écria la duchesse,

—Pour réjouir le coeur de Sa Majesté par l'assurance que sa reine le regrette.

—Ah!… fort bien; écrivez cela au roi si vous voulez, mon ami.

En parlant ainsi, Gabrielle s'avançait peu à peu dans le jardin, et s'assit, ou plutôt tomba sur un banc de gazon près des serres, les yeux tournés vers la maison d'Espérance, dont on voyait le faîte à travers les feuillages encore clair-semés.

Aussitôt qu'elle se trouva seule, elle dit à Gratienne d'une voix brève, saccadée:

—A-t-on réponse de Bezons?

—Pas encore, madame.

—Vois si le courrier arrive….

—Oui, madame.

—Comme il me fait attendre! comme il me fait souffrir! murmura la duchesse… Ah! frère Robert, je vous croyais plus dévoué… Ayez donc pitié d'une pauvre femme, frère Robert. Et toi, mon doux ami, mon Espérance, ajouta-t-elle en contemplant la maison voisine avec une expression douloureuse, pardonne-moi de tant tarder. Si je ne suis pas déjà au rendez-vous, ce n'est pas que j'aie peur. Ce n'est pas que mon âme ne s'élance ardemment vers la tienne. Tu le crois, n'est-ce pas? tu le vois du ciel où tu m'attends avec confiance. Mais si j'eusse accepté le repas de Zamet, peut-être serais-je déjà morte, et c'est trop tôt. Avant de partir pour ce voyage, j'ai quelque chose à demander à frère Robert, à notre ami, à celui qui le premier, peut-être, a deviné notre amour. Tu sais ce que je veux de lui, n'est-ce pas, Espérance? on sait tout là-haut! Sois patient. Aussitôt que j'aurai la réponse du bon frère, les serres de Zamet ne sont pas loin, je ne tarderai plus, sois tranquille!

Gratienne s'était rapprochée pendant cette funèbre invocation. Gabrielle ne l'entendit pas, et dans un transport de douleur, d'impatience:

—Ah! frère Robert! s'écria-t-elle, abrégez mon agonie!

—Plaît-il? demanda Gratienne, que ce monologue inintelligible achevait d'épouvanter, que parlez-vous d'agonie?

—Ai-je prononcé ce mot, Gratienne?

—Mais, au nom du ciel, chère maîtresse, pleurez un peu, pleurez donc, vos yeux secs me font peur.

—Tais toi… on vient.

C'était Zamet qui, après avoir installé ses convives, accourait pour prouver à la duchesse qu'il ne la négligeait pas.

—Madame, dit-il, on ne jeûne pas plus loin que midi. Il est une heure et demie, prenez garde de nuire à votre santé; le roi vous le reprocherait et à moi aussi.

—Croyez-vous? dit-elle.

—J'en réponds, s'écria-t-il vivement, croyant qu'elle chancelait dans sa résolution. Acceptez….

—Rien encore, Zamet, plus tard… Oh! je vous demanderai à dîner, n'ayez pas d'inquiétude. Les préparatifs que vous avez faits pour moi ne seront pas perdus.

Il tressaillit, il pâlit, il lui fit pitié.

—Voulez-vous me montrer vos serres, reprit-elle, on les dit magnifiques cette année… en fruits, surtout.

—Les raisins ont manqué, madame.

—Avez-vous beaucoup de pêches?

Zamet devint livide. Cet éternel sourire de candeur l'écrasait.

Gabrielle entra dans la serre, où il la suivit. Elle alla droit aux pêchers.

—Tiens! je n'en vois qu'une à l'arbre: avez-vous déjà cueilli les autres?

—Il n'y en a eu qu'une cette année, madame, balbutia le Florentin.

—Par exemple, elle est magnifique. Jamais je n'en ai vu d'aussi belle…
Dire que sans le jeûne je pourrais manger cette belle pêche!

La sueur perlait au front de Zamet.

—Car vous ne me la refuseriez pas, je gage, poursuivit Gabrielle toujours souriant, tandis que le coupable, éperdu, commençait à perdre contenance.

—Le courrier! s'écria Gratienne, qui courut à la rencontre de cet homme et lui prit des mains la réponse de Bezons, qu'elle savait attendue si impatiemment par sa maîtresse.

Gabrielle saisit vivement le papier et lut. Ses yeux charmants rayonnèrent en regardant le ciel. Ils reflétaient l'aurore de la délivrance.

—Est-ce encore une bonne nouvelle? demanda Zamet, qui s'était remis en voyant Leonora guetter derrière une vitre, à l'abri d'un large cactus.

—Excellente. C'est une partie de plaisir en même temps qu'une oeuvre pieuse. Un ami me donne rendez vous pendant l'office des Ténèbres à l'église du Petit-Saint-Antoine.

—Mais c'est dans une heure au plus, madame.

—À peu près.

—Mais c'est un triste rendez-vous.

—On dit la musique merveilleuse.

—Il est vrai qu'elle est incomparable; tout Paris s'y précipite, et vous n'aurez pas de place.

—Gratienne, envoie retenir pour moi une des petites chapelles latérales et fais avancer ma litière.

Zamet regardait et écoutait avec stupéfaction Gabrielle, dont les actions
et les discours depuis son arrivée n'étaient plus intelligibles pour lui.
Tous deux se trouvaient seuls dans la serre, sous le regard fauve de
Leonora invisible.

—Permettez-moi, dit-il, madame, de trouver votre humeur étrange.

—Capricieuse, même. Ainsi, je refusais de manger tout à l'heure, n'est-ce pas?

—Et maintenant, vous acceptez?

—Oui.

—Je vais donner des ordres pour qu'on vous serve.

Elle l'arrêta.

—Non… c'est inutile, j'ai ici même ce qu'il me faut.

Elle étendit la main vers le pêcher.

—Ce fruit?… bégaya Zamet.

—Il est unique. Dans toute la France on n'en trouverait pas un pareil. Il est certain que vous me le destiniez. Pourquoi, puisque vous m'attendiez à dîner, ne l'aviez-vous pas cueilli pour la table?

—Madame, les fruits vous plaisent mieux sur l'arbre.

Gabrielle arracha la pêche qu'un fil caché retenait à la branche. Elle la considéra quelques instants dans un muet recueillement.

—Vous me connaissez bien, dit-elle, vous saviez que je ne résisterais pas au plaisir de la cueillir. Zamet, c'est un piège. Je gage que si je n'eusse pensé à la prendre, vous me l'eussiez apportée vous-même.

—Mais pourquoi me dites-vous cela, madame? dit le Florentin plus tremblant à mesure que la duchesse devenait plus expansive.

Gabrielle ouvrit la pêche, et froidement, sans hâte, sans frisson, en mordit et mangea la moitié. Un éclair traversa la vitre. C'était le rayon échappé des yeux de Leonora.

—Voulez-vous l'autre moitié, Zamet? dit la duchesse avec une ironie de glace.

—En vérité, madame! s'écria Zamet, que sa conscience révoltée changeait en spectre. On dirait, à vous entendre….

—Que dirait-on, Zamet? répliqua fièrement la duchesse. Que ce fruit a été préparé pour moi, qu'il est empoisonné?… que vous voulez faire une reine de France et que Gabrielle va mourir?… Eh bien, qu'importe, si Gabrielle, au lieu de se plaindre, vous pardonne et vous remercie? Voyez, nul ne m'a suivie; j'ai écarté tous les témoins, jusqu'à Gratienne! j'ai refusé de m'asseoir à votre table, n'ayez pas peur, on ne vous soupçonnera pas, et je ne veux pas vous perdre, ni vous ni vos complices.

Il chancela et faillit tomber à la renverse.

—Je ne vous demande qu'un service, le dernier, dites-moi seulement si je souffrirai longtemps, ajouta Gabrielle.

—Madame… madame… épargnez un malheureux….

—Répondez oui ou non, je suis pressée! Répondez, vous dis-je, ayez du moins ce courage!… Souffrirai-je longtemps sur cette terre?

Il joignit les mains, tomba agenouillé, et ses lèvres, en cherchant la robe de cet ange, murmurèrent:

—Non!

—Tu entends, mon Espérance. Zamet, je vous remercie et je vous pardonne.

En disant ces mots, elle sortit laissant cet homme noyé de remords et criant au milieu de ses sanglots:

—Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!…

L'Italienne avait pris la fuite, poursuivie par la voix de Dieu.

Gabrielle passa outre et regagna sa litière. Les rires et les propos joyeux des convives provoquaient en vain son oreille, déjà elle n'entendait plus qu'une voix venant du ciel.

Tout le reste appartient à l'histoire. La duchesse alla dans une chapelle réservée entendre l'office des Ténèbres au Petit-Saint-Antoine. Là étaient rassemblés bien des grands, bien des puissants, bien des impies qui se disaient chrétiens. Mlle d'Entragues était venue y suivre les progrès du poison sur le visage de sa rivale.

Le peuple qui vit Gabrielle agenouillée, pâle et priant avec ferveur, la bénit et sans doute pria aussi pour elle, douce maîtresse qui jamais n'avait fait de mal et n'avait d'ennemis que ceux du roi.

On remarqua près de la duchesse, dans ce coin sombre de l'église, un religieux génovéfain qui vint lui parler longtemps et, plus d'une fois, pendant cet entretien, se frappa la poitrine et baisa la terre dans un morne désespoir.

Sans doute elle lui avouait comment elle avait voulu mourir, malgré tant d'avertissements qui eussent sauvé sa vie. Sans doute elle lui confiait ses fautes et implorait le pardon que Dieu ne refuse jamais aux mourants qui le supplient d'effacer leurs souillures.

Quant à la demande qu'elle avait à lui faire, elle fut bien touchante et bien digne de l'âme généreuse qui allait quitter ce corps parfait. Car en l'écoutant, le visage austère du moine se mouilla plus d'une fois de larmes.

Tandis que la sombre musique résonnait sous les voûtes, que les voix graves et gémissantes tour à tour des chanteurs semaient dans l'air leurs funèbres harmonies:

—Frère, dit Gabrielle au moine agenouillé près d'elle, peut-être Dieu ne m'aime-t-il plus? ma mort ne suffira peut-être pas à racheter ma vie, bien que j'aie tâché de ne faire en mourant ni bruit ni scandale.

Peut-être n'irai-je point au ciel où est déjà mon Espérance, et alors je ne le reverrais donc plus jamais! Ô mon seul appui, ne permettez pas que je sois séparée pour toujours de celui que j'aimerai encore au delà de la mort. Quand le roi m'aura oubliée, quand tout le monde aura désappris le chemin de ma tombe, et que mon fils lui-même ne saura plus lire mon nom sous l'herbe épaissie, je serai donc toute seule! Oh! je vous en conjure, frère Robert, réunissez-moi à Espérance… mêlez la cendre de nos deux coeurs!

Elle n'acheva pas. Un frisson la prit. On l'emporta sans connaissance dans sa litière, et de là chez Mlle de Sourdis.

—C'est moi qui serai reine, se dit Henriette en la voyant passer presque cadavre.

Zamet n'avait pas menti, le lendemain elle ne souffrait plus. La Varenne annonça au roi dans la même lettre qu'elle était malade et qu'elle était morte.

Il faut rendre à Henri cette justice, qu'il la pleura beaucoup d'abord. Mais l'éloquence de Sully parvint enfin à le consoler. Il avait pleuré quinze jours.