XXVIII

ÉPILOGUE

Un an s'était écoulé. La cour de France était joyeuse, animée. Jamais on n'y avait entendu plus de bruits galants, vu plus de magnificences: jamais les courtisans ne s'étaient plus divertis.

Ces notables améliorations, la France les devait à Mlle d'Entragues, reine des fêtes, des amours, reine du coeur de Henri IV et souveraine maîtresse, déclarée autant qu'une pareille femme sait faire déclarer ses droits.

Le roi, comme ces galants entre deux âges qui croient rajeunir parce qu'ils essayent de recommencer la vie, bondissait, papillonnait de voluptés en voluptés. Il riait bruyamment et distillait l'esprit. C'était la mode à la cour depuis que la favorite était la femme la plus spirituelle de France.

On se querellait, on se raccommodait, on mettait tout le monde dans la confidence, le temps était passé des discrétions, des mystères, des chastetés du coeur. Tous ces gens-là, évidemment, cherchaient à étourdir quelqu'un ou à s'étourdir eux-mêmes.

Peut-être au milieu de ces turbulents eût-on distingué quelques songeurs.
Peut-être les plus bruyants étaient-ils ceux qui songeaient le plus.

Toujours est-il qu'au commencement d'avril 1600, un grand carrosse escorté par des gardes et des cavaliers empanachés partit paisiblement pour Paris du château de Saint-Germain.

Dans ce carrosse étaient le roi, Mlle d'Entragues, Marie Touchet et
Bassompierre.

Bassompierre, jeune, affamé, peu scrupuleux, se mettait volontiers de tous les écots, pourvu qu'il y eût à rire et à faire du bénéfice.

Marie Touchet, fardée et luisante, se tenait si roide que son front atteignait la voûte du carrosse. Elle aimait à se figurer que tous les passants la prenaient pour sa fille, et ce lui était une sensible joie.

Le roi, moitié gai, moitié gêné, lui disait cent gaillardises. Évidemment il cherchait à faire naître une conversation pour en détourner une autre.

Quant à Henriette, son attitude n'était pas équivoque: elle boudait.

Si l'on veut savoir pourquoi, peut-être pourrons-nous aider le lecteur.

Depuis quelque temps, Henriette avait repris sa place dans les habitudes royales. Beaucoup par son astuce, beaucoup par faiblesse du roi, les choses s'étaient renouées comme si jamais elles n'eussent eu de raison pour se dénouer.

Jamais Henriette n'avait fait allusion aux événements, à la tempête dont sa rivale avait été victime, jamais le roi, qui pourtant eût eu beaucoup à dire, beaucoup à questionner, n'avait rien dit, rien demandé à Henriette sur certain rendez-vous donné par elle à Fontainebleau et sur les catastrophes qui l'avaient suivi.

Il résultait de cette réserve réciproque, que Mlle d'Entragues était à cent lieues de supposer que le roi ne la regardât pas comme la candeur personnifiée. Il résultait que le roi acceptait ce rôle d'amant crédule avec tous ses bénéfices, c'est-à-dire qu'il vivait sur l'apparence, savourait l'extérieur, et gardait sa pensée et son coeur absolument libres.

Les Entragues étaient persuadés entre eux que jamais Henri n'avait été aussi étroitement garrotté. Toute la cour le pensait comme eux, et en riait. Mais la France n'en riait pas.

Quand on voyait Mlle d'Entragues railler, vexer, châtier même, au besoin, ce roi révéré par toute l'Europe, on se disait avec effroi qu'un vieillard courbé sous un pareil joug n'aurait jamais la force de le secouer. Le fait est que, souvent toute la nichée des Entragues, fière de son intrusion dans l'aire royale, se demandait malignement:

—Comment nous chasserait-il, même s'il le voulait?

Toutefois, c'était peu de régner de fait. Le nom de reine est tout pour une ambitieuse. Henriette songeait à la promesse signée du roi. «Qui a terme, ne doit pas,» dit le proverbe. Mais Henri, n'ayant pas fixé de terme dans son engagement, devait. Chaque jour était pour lui l'échéance.

Quelquefois les Entragues s'admiraient d'avoir été si délicats. Un an passé! sans sommations faites au roi d'avoir à exécuter la promesse souscrite! Un an! les convenances les plus sévères se fussent contentées de trois mois de deuil.

Aussi, dans leurs conciliabules fréquents, le père, le frère, la mère et la fille s'exhortaient-ils mutuellement à stimuler l'insouciance du débiteur. Certains hommes ne payent que contraints. Henri, il faut bien le dire, payait peu et narguait les recors.

Henriette mit toute son adresse à pressentir le roi sur ses dispositions.
L'adresse n'ayant pas réussi, elle employa le canon.

Un jour, elle raconta que des bruits circulaient en Europe sur certain mariage royal….

Le roi l'interrompit en goguenardant.

—Laissez circuler, dit-il, et il partit pour la chasse.

Une autre fois, Henriette se plaignit d'avoir été insultée par des croquants qui l'avaient appelée la maîtresse du roi. Elle en pleurait de honte.

—Vous avez tort de pleurer, ma mie, répliqua Henri, n'est pas mon maître qui veut, et il partit pour le conseil.

Enfin, Henriette ayant tenu conseil aussi, dit au roi dans un de ces bons moments que Virgile appelle les molles habitus et tempera d'Énée:

—Je crois, cher sire, que nous avons quelque petite affaire de procureur à régler ensemble. Voudriez-vous que je vous envoyasse mon père?

Henri accepta, rit beaucoup de la proposition, appela M. d'Entragues cher beau-père, et partit pour une revue.

M. d'Entragues fourbit sa chicane tout à neuf, prépara des harangues, tendit des traquenards et attendit l'audience; mais Henri n'eut jamais le temps. En vain Henriette rafraîchit-elle cette mémoire ingrate; l'affaire ne fut pas évoquée.

Henriette maugréa, se fâcha et bouda. Henri ne parut pas s'en apercevoir d'abord. Puis, comme ces mines longues le gênaient, l'empêchaient de dîner heureux et de digérer en paix, il essaya de composer. On lui fit entrevoir un bout d'ultimatum. Il fit l'aveugle. On bouda plus que jamais.

C'est là, sur cette case difficile de l'échiquier, que nous venons de retrouver les adversaires après toute une longue année d'absence.

Henri, ennuyé, revenait à Paris. Henriette et sa mère y étaient appelées par un intérêt capital. M. d'Entragues le père voulant contraindre le roi à une explication, sinon par corps, puisqu'il était insaisissable, du moins par procuration, avait demandé audience à M. de Sully, et, pour mieux expliquer la situation au ministre, devait conduire Henriette à l'Arsenal.

Henriette, tout en boudant, faisait rage pour donner de la jalousie à Henri. Elle agaçait Bassompierre. Ce pauvre roi souffrait et avait trop d'esprit pour le laisser voir. Bassompierre aussi avait trop d'esprit pour faire longtemps souffrir le roi. Cependant, il craignait d'offenser la vindicative favorite, de sorte que ce voyage en carrosse était insupportable aux quatre voyageurs.

Tel est l'exposé de la narration. Nous avons décrit le lieu de la scène, l'attitude des personnages. A Neuilly, le roi trouva ses chevaux qui l'attendaient, on ne sait pourquoi. Il sortit du carrosse, emmenant Bassompierre sans donner aucune raison satisfaisante, ce qui acheva de porter la colère d'Henriette jusqu'à l'exaspération. Ce nuage creva sitôt que les deux dames furent seules, tête à tête dans le grand carrosse.

Marie Touchet compara cette étrange conduite du roi avec les plus mauvais jours de Charles IX.

—Au moins, dit-elle, mon roi avait un avantage, il entrait en fureur. C'est une ressource immense pour les pauvres femmes. Votre roi à vous, ma fille, n'est pas maniable, il ne se fâche jamais, il rit toujours; c'est odieux.

—Odieux! répéta Henriette.

—Jamais d'explication possible avec lui.

—Si nous n'en avons pas avec lui, ma mère, nous en allons avoir avec M. de Sully. Va-t-il être stupéfait, le ministre! va-t-il rentrer sous terre à la vue de l'engagement qui lie son maître; car je gage que le roi a eu la poltronnerie de ne l'avouer à personne! Allons-nous en finir avec les ricanements, les subterfuges et les mystères de Sa Majesté très-rusée!

—J'espère, dit pesamment Marie Touchet, que vous vous souviendrez de l'insistance que je mis à exiger cette promesse du roi. Elle nous sauve aujourd'hui, je l'avais prévu! Prévoir, c'est pouvoir!

—Vous êtes Minerve en personne, madame, dit Henriette.

On arriva chez M. d'Entragues. Là, on recorda la leçon. M. de Sully avait envoyé l'audience requise. Le père tira du plus sûr de ses coffres la promesse royale. On la lut, on la relut, on en analysa tous les sens. On se convainquit pour la millième fois que le titre était inattaquable, invincible, écrasant. Marie Touchet se mit au bain, et la future reine partit avec son père pour l'Arsenal.

Sully travaillait dans son grand cabinet dont les fenêtres regardent la rivière en face l'île d'Entragues. Il faisait ce jour-là grand soleil sur les papiers du ministre. Ce joyeux rayon lui avait échauffé les idées; il grognait et chantonnait tout en prenant ses notes, comme c'était sa coutume dans les jours de belle humeur.

Il avait dû avertir les huissiers de l'illustre visite qu'il attendait, car M. d'Entragues et sa fille furent introduits avec empressement dès leur arrivée. Nul ne jouissait de ce privilège chez Sully, le plus jaloux homme d'État qui ait jamais pratiqué la science de faire respecter le pouvoir.

À la vue d'Henriette, il prit un air presque galant et offrit un siège. M. d'Entragues s'assit près de sa fille. Sully demeura debout.

—Quel heureux hasard vous amène, dit-il, au milieu de mes gros canons?

—Un motif des plus sérieux, monsieur, et mon père va vous l'exposer, répondit Henriette du ton qu'une reine eût pris en son lit de justice.

—J'écoute, madame, dit Sully impassible. Mais seriez-vous assez bonne pour me permettre de cacheter cette lettre que le roi m'ordonne d'écrire au brave Crillon, en Provence.

—Faites, monsieur, de grâce, dit le père d'Entragues.

Sully fit fondre la cire, sans regarder personne en face.

—C'est, dit-il, pour le complimenter, à propos d'un anniversaire bien triste, la mort d'un charmant jeune homme… Eh! ne l'avez-vous pas connu?… tout le monde le connaissait… Espérance… un être parfait. Ce sont ceux là qui nous quittent!

Tout en parlant, le ministre cachetait la lettre; il ne put voir l'expression de sombre défiance qui passa, comme un nuage sinistre, sur les traits d'Henriette.

—Quoi, il y a déjà un an, s'écria le père Entragues, il y a donc aussi un an que la duchesse de Beaufort est morte. Comme le temps passe!

—Me voici tout à vous, dit Sully, qui venait de faire expédier la lettre.
Et il s'assit en face de ses hôtes.

—Monsieur, dit le plaignant, nous venons à vous, qui êtes la droiture et la fermeté, pour vous faire part d'une situation difficile où le roi a mis notre famille.

—Bah!… comment cela? répliqua Sully.

—Le roi fait à mademoiselle d'Entragues un honneur bien grand, puisqu'il a daigné la choisir pour compagne, mais cet honneur souffre quelque atteinte en ce moment.

—Je ne saisis pas bien, dit Sully, en approchant son siège.

—Le sujet est délicat, et je crains de m'expliquer trop clairement.

—Vous avez tort, mon père, interrompit Henriette avec impatience. Les demi-explications ressembleraient trop à ce dont nous venons nous plaindre. C'est des demi-explications que nous voulons sortir, et, pour en sortir, nous réclamons une main vigoureuse. Monsieur, le roi me traite en maîtresse, et je ne suis pas sa maîtresse.

—Bah! s'écria encore Sully avec une candeur qui eût fait la réputation d'un acteur comique; quoi! vous n'êtes pas la maîtresse du roi? Eh bien, il faut que vous me le disiez pour que je le croie.

—Je suis sa femme, monsieur!

—Oh! oh! dit le ministre, dont la fausse bonhomie ne pouvait réussir à vaincre un sourire; voilà qui me surprend plus fortement encore.

—Voici la promesse de mariage, monsieur, dit Entragues, écrite et signée par le roi. Je la crois en bonne forme; et vous?

On comptait sur l'effet de ce coup de tonnerre. Mais Sully le supporta mieux qu'on n'eût cru.

—Une promesse de mariage! répondit-il, c'est prodigieux!

—Vous ne supposez pas, dit Henriette avec une hauteur dédaigneuse, que j'eusse accepté sans cette promesse, la qualité de maîtresse du roi? J'ai trouvé la honte au vestibule, mais l'honneur viendra!

—Comment, le roi vous a signé une promesse de mariage! répéta encore Sully, les yeux fixés sur le papier précieux que M. d'Entragues lui tendait sans s'en dessaisir. Oui, ma foi! cela ressemble bien à la signature du roi.

—Comment! ressemble! s'écria le père; douteriez-vous de l'authenticité?

—Non pas, non pas… non pas.

—C'est que vous manifestez un étonnement plus qu'étrange, interrompit Henriette, et je ne me rends pas bien compte d'un saisissement pareil. Me jugeriez-vous à ce point indigne?

—Ah! madame, vous me comprenez mal. Vous réunissez en vous tous les mérites; vous êtes, comme dit le saint roi-prophète, un vase de perfections. Mais….

—Mais?

—Mais je m'étonne encore que le roi ait signé cette promesse. C'est mal.

—Que voulez-vous dire, monsieur?

Sully se mit à hésiter avec délices. Il jouait avec la proie.

—Le roi ne devait pas, le roi eût dû réfléchir… le roi a commis là un véritable manque de foi, dit-il.

—Envers qui donc, monsieur? demanda Henriette fort intriguée.

—Mais envers vous, madame. Comment! vous avez dans les mains un pareil engagement, le roi le sait, et il va….

—Il va?…

—Vous ne me croiriez jamais si je vous le disais sans être appuyé d'un témoignage. Ah! s'écria-t-il en se frappant le front, j'oubliais que j'ai justement là, dans l'antichambre, le témoin le meilleur, le témoin essentiel.

Sully sonna une clochette.

—Faites entrer la dame qui attend ici près, dit-il à l'huissier.

Henriette et M. d'Entragues se regardaient sans rien comprendre à toutes ces fluctuations d'un homme si net de sa nature. Ils entendirent le frôlement d'une robe aux panneaux du corridor, et l'Italienne Leonora apparut dans une parure aussi brillante que fièrement portée. Leonora chez Sully! Leonora grande dame! Henriette en poussa un cri de surprise, elle en eut le frisson.

L'Italienne regarda froidement, et sans paraître la connaître, celle qui, l'an passé, la protégeait, la payait et la chassait selon son caprice.

—Que désire monsieur de Sully de sa servante? dit-elle en français avec un accent toscan des plus marqués.

—Signora de Galigaï, voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire quel jour vous avez expédié l'acte à Florence?

—Le jour même où il a été signé, avant-hier, seigneur, dit Leonora les yeux fixés sur Henriette, que ce regard provocateur faisait pâlir.

—De quel acte s'agit-il donc! demanda M. d'Entragues.

—De l'acte de mariage, seigneur.

—De qui, s'écria Henriette le coeur défaillant?

Leonora d'une voix ferme:

—Du roi, dit-elle, avec ma maîtresse, la princesse Marie de Médicis, fille du grand-duc de Toscane.

—Le roi est marié! s'écria M. d'Entragues.

—Parfaitement, répondit Sully. Grande affaire pour la France!

Mlle d'Entragues tomba dans les bras de son père. Mais la rage lui rendit bientôt des forces. Elle se releva tremblante, farouche. Le père, au contraire, se laissa choir dans un fauteuil, écrasé sous sa montagne de chimères.

—C'est une lâche trahison, murmura Henriette, dont je sommerai le roi de me faire raison devant le monde entier.

—Raison? dit Sully avec un singulier sourire, voulez-vous que je vous en donne une, d'abord?

Et il alla ouvrir, avec une petite clé, son tiroir, d'où il sortit un papier taché de quelques gouttes de sang.

C'était la lettre d'Henriette à Espérance; la lettre remise au roi à
Fontainebleau, et que Sully avait réservée pour une occasion suprême.

La malheureuse Entragues faillit mourir de honte et de terreur en la reconnaissant.

—Trouvez-vous la raison valable? dit le ministre, qui ne prenait plus la peine de dissimuler l'ironie.

Henriette s'appuya, la sueur au front, sur le marbre de la cheminée.

—Écoutez, reprit Sully à demi-voix, j'ai une proposition à vous faire. Le mariage du roi annule votre promesse. C'est un papier qui ne vaut plus rien. Cependant je vous l'achète.

Elle leva la tête.

—Et je la paye avec votre billet… Est-ce accepté?

Henriette réfléchit un moment. L'horrible surprise avait décomposé ses traits. On eût dit une statue d'argile. Mais réveillée par le sourire triomphant de Leonora, qui semblait la défier, fascinée par la vue de ce sang qui lui rappelait tant d'affreux souvenirs, tant de crimes inutiles.

—Eh bien! j'accepte! dit-elle.

Sully prit la promesse et lui donna le billet; il brûla l'une tranquillement, elle mit l'autre en mille pièces avec une ardeur qui tenait du délire.

—Oh! disait-elle en grinçant des dents à chaque fragment que broyaient ses ongles, je te paye bien cher, lettre infernale! mais enfin tu n'existeras donc plus! Quant au roi… quant à la vengeance, eh bien! nous verrons plus tard!

Elle prit le bras de son père, qui regardait sans voir, d'un oeil hébété. Elle l'arracha de son fauteuil et partit, n'osant pas regarder Leonora, qui riait silencieusement, et Sully qui prodiguait les révérences.

* * * * *

La reine Marie de Médicis fit, peu de temps après, son entrée à Paris. Elle venait de Lyon, où, deux mois avant, le roi impatient, était allé la voir et l'épouser.

Tout le peuple de la grande ville s'empressait dans la rue Saint-Antoine, aux environs de la Bastille, sur le chemin que devait parcourir le cortège de la nouvelle reine.

Aussitôt que le mariage du roi eut été publié, consommé, et que le bruit se fut répandu même que déjà cette union promettait des fruits, Crillon, qui s'était retiré dans ses terres en Provence, avait reçu des génovéfains une lettre ainsi conçue:

«Monsieur et cher seigneur, la volonté dernière de madame la duchesse fut d'être inhumée en notre église de Bezons. Mais, vous le savez, elle manifesta encore un autre voeu qui devait recevoir son exécution du jour où ladite dame serait oubliée du monde.»

«Je crois que ce jour est arrivé; nul déjà ne prononce plus son nom, elle est bien oubliée; mais moi qui n'oublie pas, je vous rappelle la promesse faite à cette illustre dame, et vous attends à Paris pour m'aider à la réaliser. J'ai prévenu M. le chevalier de Pontis, qui a demandé un congé à cet effet, et attend vos ordres.»

«Frère ROBERT.»

Crillon ne se fit pas attendre. Il trouva Pontis au rendez-vous, rue de la Cerisaie, à l'endroit où s'élevait, l'année précédente, la maison d'Espérance.

L'édifice avait disparu. Plus une pierre: rien n'en rappelait le souvenir. L'homme inconnu qui avait fait bâtir ce palais pour Espérance était venu le faire raser après sa mort. Quant au jardin, désert et magnifique dans sa liberté sauvage, il était devenu lieu d'asile pour des milliers d'oiseaux qui fourrageaient les massifs, jouissaient seuls des fleurs, et nichaient dans les rosiers changés en buissons touffus.

Au premier coup d'oeil que le génovéfain jeta sur ces deux hommes, il s'aperçut bien qu'eux non plus n'étaient pas de ceux qui oublient.

Pontis, vieilli de dix ans, avait les yeux éteints, les traits ravagés. Crillon, jusque-là respecté par les fatigues, par les blessures, par la gloire, s'était voûté tout à coup comme un vieillard.

Quand le malheureux garde s'approcha du général et courba le genou devant lui avec une respectueuse douleur, Crillon le releva, lui serra la main, mais frère Robert remarqua qu'il ne l'embrassait pas. Crillon voyant ce jardin plein de parfums et d'ombre:

—En partant d'ici, dit-il, notre Espérance va donc perdre toutes ces fraîches fleurs?

—Il en aura de plus belles, dit frère Robert, que depuis un an je cultive là-bas en l'attendant.

Sous les sapins, près de la fontaine, reposait le corps d'Espérance. Frère Robert, Crillon et Pontis l'enlevèrent pendant la nuit, en attendant une litière qui devait l'emporter le lendemain à Bezons.

Comme une roue s'était brisée et qu'il fallait y faire travailler l'ouvrier, la litière ne put partir de Paris que vers deux heures. Elle traversait la place Saint-Antoine au moment où débouchait du faubourg, aux acclamations d'un peuple enivré de joie, le carrosse tout doré du roi et de la reine.

Dans l'escorte, le comte d'Auvergne grimaçait l'enthousiasme, Leonora et Concino, splendides tous deux rayonnaient d'orgueil. Le char de triomphe dut s'arrêter un moment pour laisser passer le char funèbre.

C'était la joie de la vie rencontrant la joie de la mort.

Henri menait sa femme coucher au Louvre; Espérance allait dormir à Bezons, près de sa fiancée.

FIN