XI

Aube s'éveilla de bonne heure et sut tout de suite où elle était; mais elle n'en prit point alarme: son esprit, comme ses membres, s'était retrempé dans ce long sommeil. Elle n'avait pas quitté tous ses vêtements et put bientôt sortir. Elle passa dans la salle d'entrée, devant la vieille qui ne fit rien pour la retenir, traversa en courant l'espace qui précédait la maison et arriva à la falaise. Elle vit sur l'autre bord du torrent Nine, qui, un paquet d'herbe fraîche sur la tête, se dirigeait vers l'écurie d'Olge. C'était le seul point vivant de l'horizon, il n'y avait même pas un oiseau dans le ciel où le soleil levant dispersait les brumes matinales.

Aube revint lentement, retrouva la vieille qui, assise à la même place qu'elle ne semblait pas avoir quittée cette nuit, essayait de déraidir ses membres à la chaleur du feu. Elle accueillit Aube par un regard narquois de ses petits yeux fureteurs.

— Nous revoilà donc, Demouéselle; nous avons trouve notre mur trop haut pour le sauter, et une Demouéselle comme vous ne passerait pas seule sous la cascade sans être emportée.

— Je n'y passerai pas seule, dit Aube d'un ton positif, Nine m'accompagnera. A cette condition, j'empêcherai qu'on ne punisse votre fille. Mais il est temps que je rentre.

— Il est temps, mon agneau, vous avez bientôt dit. La petite reine de Menaudru ne parlerait pas plus ferme. La connaissez-vous? On la dit toujours renfermée et vivant avec les anges qui n'ont jamais ni froid, ni soif, ni faim, et qui ne ressemblent pas aux pauvres comme nous. A propos, Nine a trait la chèvre, buvez le lait, je n'en prendrai pas: les vieux doivent laisser les douceurs aux enfants.

— Merci, dit Aube repoussant d'un signe cette offre, je n'ai besoin que d'un morceau de pain.

— On voit bien que vous n'êtes pas rassasiée du régime.

Un morceau de pain tout sec par ci par là peut être un régal. Vous deviez pourtant avoir de belles dents, puisque les vieux on-dit racontent que la Maison mangera le château.

— Il n'est pas question de cela, reprit Auberte.

Vous avez très mal agi avec moi, on m'a trompée en me parlant d'une malade.

— Eh! fit la vieille avec rancune, est-ce que je ne suis pas assez malade? Et la Nine, elle n'a pas été malade des trois mois avec les os tordus, la fièvre, et rien à lui donner que de l'eau? Et Gédéon, où serait-il avec sa blessure s'il n'y avait pas eu quelqu'un pour avoir pitié de nous? Il n'a pas été malade donc à passer ses nuits, les pieds dans la glace, pour guetter le gibier d'eau, à risquer la prison pour la vendre?… Moi, sur ma chaise, une jambe paralysée, et les garçons qui avaient pour pitance du pain qu'il fallait mettre fondre dans l'eau. Ah! malades, malades… nous le serons bien plus encore quand votre père aura détourné l'eau de la Mielle pour sa scierie, jusqu'à ce qu'il ne reste plus une truite pour Gédéon. Alors nous serons tous si malades que nous mourrons de faim. Mais non, cela n'arrivera pas, nous tenons votre père et nous le tiendrons serré. Qu'il vienne vous chercher, si le démon lui montre le chemin. On voit de loin ici. Nine aura si tôt fait de partir avec vous; moi, je resterai pour lui répondre. Ah! oui, malade…

Elle se redressait, ses cheveux gris tombant sur ses joues creuses, le bâton levé, elle semblait dénoncer en Aube tous les coeurs durs de ce monde.

— Mais, pauvres gens, on vous punira, dit Aube. Laissez-moi partir et je…

— Non, non, non! s'écria la vieille. Tant que votre père n'aura pas cédé.

Aube rentra dans sa cabine, s'assit sur sa couchette et réfléchit. Son esprit était redevenu lucide, les paroles de la vieille avaient pleinement confirmé ses premières suppositions: on l'avait prise pour une des filles de M. Droy. Elle comprit, du même coup, le plan formé par ces cervelles ignorantes et obtuses. Gédéon avait compté obtenir toutes les concessions de M. Droy en séquestrant quelques jours l'un des enfants, sans se rendre compte des conséquences qu'entraînerait pour lui pareil acte. Et les deux femmes, aigries par la misère, pliées de longue date à l'obéissance, entraient aveuglément dans les vues du maître. A quoi bon les détromper, dire son nom? ces femmes ne la croiraient pas ou refuseraient de la délivrer avant le retour de Gédéon. Si M. Droy était informé de cette affaire, il voudrait peut-être souscrire immédiatement aux conditions et aux engagements qu'il plairait à Gédéon de lui dicter. Non, Aube ne voulait pas être pour les Droy l'occasion d'un sacrifice. Elle envisageait les choses sous leur véritable jour, c'est-à-dire comme un contretemps sans péril qui avait, au milieu de sa vie ordonnée, incolore, un excitant parfum d'aventure. Elle éprouvait une douceur fière à rester calme et courageuse, à souffrir même un peu pour la Maison; c'était, plus réchauffante et vivace, cette même douceur céleste, inconnue, qu'elle avait ressentie alors que, souffrante et blessée, elle avait apaisé le brûlant repentir de Camille, qu'elle avait consolé et endormi contre elle l'enfant qui venait de lui faire du mal.

Quelquefois elle avait rêvé de vivre un peu dans une cabane comme une princesse dans un conte; quand elle était malade, elle avouait le fiévreux désir d'aller passer quelques jours chez une ancienne servante de Menaudru qui l'avait nourrie, et qui habitait un chalet dans le Doubs, et, moitié riant, moitié sérieux, le docteur disait oui.

Voilà que son désir se réalisait. Le hasard mettait à sa portée des découvertes que ne lui aurait point réservées la pieuse retraite de Sainte-Cécile. Dans le secret de son coeur, Aube avait une soif inavouée de savoir, de mieux connaître ces malheureux, de pénétrer plus avant dans leur vie et leur âme.

Et puis, elle supposait bien que son exil ne se prolongerait pas, que Gédéon reviendrait forcément en ne recevant de la Maison ni propositions ni avances, et qu'elle serait libre avant la date fixée pour son retour à Menaudru.

Les heures s'écoulèrent paisibles entre la grand'mère qui se dédommageait de l'inertie forcée de ses membres par l'agilité de sa langue, et Nine toujours silencieuse qui vaquait à ses travaux de ménage.

A midi, Nine servit une soupe épaisse et quelques pommes de terre dont Aube eut sa part; puis elle s'assit auprès de la vieille, et, de ses doigts estropiés, commença à tresser des corbeilles. Elle travaillait sans hâte et sans trêve, sans plainte et sans joie, comme une pauvre machine.

Aube, qui était libre en apparence, se promena autour de la maison. La journée était devenue radieuse; mais, sur ce sommet désert, le beau soleil comme les nuages semblaient répandre une paix mélancolique. Aube, en longeant la falaise, découvrit une échappée par où l'on apercevait Menaudru. L'antique palais se dressa tout à coup comme une apparition et Aube, un peu défaillante, s'assit pour le voir. Il n'y avait pas aujourd'hui de brume autour du mont, et le vieux Menaudru planait dans la lumière, il se découpait en arêtes vives sur le bleu resplendissant du ciel.

Aube distingua, près du château, la tache plus blanche qui était la Maison.

La Maison finira par manger le château, avait dit la vieille. Etait-il possible que la Maison finît par l'emporter sur son grand ennemi héréditaire; que l'infime pygmée attaché au flanc de l'antique colosse réussît à y faire une blessure par où tout le vieux noble sang coulerait? Et, quand le soleil couchant fit autour du château comme une mer de pourpre glorieuse, il sembla à Aube que c'était tout le sang de Menaudru qui, s'étant échappé, s'épandait dans la plaine.

Ils avaient Hugues, à la Maison, ils étaient heureux, sans souci du regard tendre, un peu éperdu, qui les cherchait à travers le vertigineux espace. Ils avaient au milieu d'eux cet Hugues si rempli de jeunesse et de force que, depuis qu'il avait parlé à Aube, quelque chose de cette ardeur ferme était entré en elle, que, depuis qu'elle avait entendu cette voix, son coeur assoupi battait plus fort.

Quand Aube détourna enfin ses yeux éblouis, un point noir apparaissait en haut de la falaise. Ce point noir se dirigea très vite vers la maison où l'attendait Nine, qui était sortie sur sa porte.

Aube se rapprocha, pressentant une nouvelle.

A mesure qu'elle marchait, elle reconnaissait dans le point noir une enfant, et dans cette enfant, Zoé, Zoé éplorée, les vêtements en lambeaux, mouillée des pieds à la tête, probablement par un contact récent avec la cascade.

Mais Aube ne s'abusait-elle point? Etait-ce bien Zoé, la muette, l'insensible Zoé qui, le visage inondé de larmes et marbré de meurtrissures, criait, gesticulait en courant vers la hutte?

Zoé s'arrêta devant Auberte, aussi pétrifiée que si elle voyait un fantôme. La présence de Mlle de Menaudru acheva de la bouleverser; mais, dominée par une frayeur pire, elle passa devant Auberte pour se précipiter dans la salle, se jeter les bras étendus vers la grand'mère et, tremblante, égarée comme un animal maltraité poussé au paroxysme de la terreur, elle répétait avec véhémence: Cachez-moi, ne me laissez pas prendre…

— Ce que j'ai fait à Hermance? reprit-elle à travers ses sanglots. Tout ce que j'ai pu pour "l'enrager". Oui, toujours battue, toujours… Est-ce que ça se doit? Est-ce que… est-ce que…

Elle se tut, étouffée par la question passionnée qu'elle semblait adresser au sort plutôt qu'à Nine.

— Hermance a dit qu'elle me tuerait si la demoiselle de Menaudru me voyait pleurer. Je suis partie me cacher dans les carrières. J'ai rencontré votre homme, Gédéon; il m'a dit qu'il allait travailler aux terrassements, mais que je me sauve ici et que je vous dise de me garder, parce qu'Hermance est trop méchante et que j'aime mieux mourir que de retourner avec elle.

J'ai passé la cascade toute seule, et j'aurais passé si elle avait été de feu. Nine, Mémé, gardez-moi. Vous n'avez guère à manger, mais je ne mangerai pas du tout, s'il faut. Est-ce que je mangeais chez Hermance? Gardez-moi au moins un petit peu chez vous.

Oh! je sais bien que je ne vous suis rien à vous, Mémé, gémit la petite fille, rien que la cousine à Nine… Mais, pourtant, Gédéon a dit…

Sa voix s'étrangla.

— Que c'était une honte! Et c'est une honte, je le dis avec Gédéon, s'écria solennellement la grand'mère. Tu ne retourneras plus chez cette serpent d'Hermance. Si c'est tout ce que te rapportent les charités de la demouéselle de Menaudru, vaut encore mieux misérer avec nous.

Zoé répétait, pleurant toujours, mais plus bas:

— Je sais… je sais que vous n'avez guère.

— Tu auras comme nous, dit brièvement Nine.

Elle posa la main sur la tête humide et ébouriffée de la petite. Aube comprit alors que Nine ressemblait à Zoé; mêmes traits épais, même lourde carrure, même crinière ténébreuse. Et cette main surmenée, déformée, posée sur ce front d'enfant en détresse, dans un geste d'adoption, parut à Aube inexprimablement triste.

Aube était rentrée aussi; comme personne ne lui accordait la moindre attention, Zoé ne semblant même plus la voir, elle regagna sa cabine. Par la porte ouverte, elle suivait la scène, elle voyait Zoé toujours appuyée contre Nine. Nine, par l'effet de la lenteur passive de ses mouvements ou de son esprit, gardait longtemps les mêmes attitudes. Elle dit soudain de sa voix aux intonations rouillées où vibra une sourde tendresse: Tu as vu Gédéon, as-tu vu mes garçons?

— Non, fit la petite.

Et Nine s'écarta pour se remettre à l'ouvrage. La grand'mère continua: Gédéon s'arrangera avec Hermance; il a le droit, mais il te croyait mieux chez elle. Hermance embobinera bien la demouéselle de Menaudru, elle est capable de se faire continuer ta pension pour se consoler de t'avoir perdue.

Et puis on lui portera, de temps en temps, un poisson, puisque
Gédéon va garder sa rivière, et Nine lui tressera des paniers…

Qu'est-ce que Gédéon t'a dit pour nous? demanda encore la vieille.

— Y n'a pas pu venir à cause des affaires qu'il a et que vous savez.

— Il a-t-il eu bien du tapage à la Maison des Droy?

— Du tapage? je ne sais pas. Gédéon a dit que quelque chose ne marchait pas, que si ça n'allait pas mieux, il reviendrait demain. Je n'ai pas bien compris.

Aube n'écoutait plus, elle était atterrée par les révélations de cette enfant, qui fuyait si désespérément sa protection pour se réfugier chez ces sauvages. Gillette avait raison, Hermance abusait indignement de son autorité; Zoé était malheureuse chez cette femme qu'aucun élan religieux n'élevait à sa tâche de mère adoptive.

Zoé, délivrée de ses appréhensions, se calma et devint à peu près aussi taciturne que Nine. Elles rivalisèrent de silence, laissant le champ libre à la grand'mère qui causait sans cesse, et, si quelqu'un autour d'elle élevait par hasard la voix, déclarait qu'on lui fendait la tête et qu'il n'y avait plus moyen de s'entendre.

Zoé accepta promptement la société d'Aube comme un fait tout naturel, et ne parut pas disposée à rendre à la jeune fille son séjour plus agréable. Il y avait en elle un ferment d'hostilité. Aube crut s'apercevoir que l'enfant, par quelque caprice, peut-être même dans un obscur esprit de vengeance, n'avait point trahi l'incognito de sa bienfaitrice; il lui plaisait sans doute de la voir en captivité, en tout cas, les deux femmes ne changèrent rien à leur manière d'être vis-à-vis d'Aube. Elles étaient à leur brusque façon si bonnes pour Zoé, elles partageaient si libéralement leur nourriture avec la petite, se privant pour elle, non seulement sans reproche, mais encore sans arrière-pensée, qu'Aube en concevait parfois de l'admiration. Elle levait alors les yeux sur l'image de Jésus: si le rayonnement de la sainte image, qui manquait dans la jolie maison d'Hermance, ennoblissait cette hutte, tout faible et obscurci qu'il arrivât à ces natures ignorantes et incultes, que serait-ce si cette lumière céleste leur apparaissait dans sa vérité dégagée de toute ombre?

Pendant que Zoé et la grand'mère dormaient, Aube entendit Nine travailler à sa vannerie jusque bien avant dans la nuit pour payer la rançon de Zoé, après une journée dont la fatigue mettait du plomb dans tout son corps. Quelle esclave était cette femme, quelle pauvre bête de labeur… Elle avait défriché presque sans outils un coin de terre, elle bêchait, fendait le bois qu'elle allait couper. Elle essayait même de coudre. En voyant l'aiguille se perdre dans ses doigts durcis, Aube, qui était venue s'asseoir dehors près d'elle, prit la robe que Nine essayait de repriser.

— Je savais bien coudre autrefois, fit Nine avec le sourire hésitant qui mettait un rayon fugitif sur sa figure massive. Moi, je ne suis pas des monts, mais du pays plat. Mes défunts parents avaient une maison de pierre, un pétrin de chêne, des armoires très belles. Mon frère a tout gardé. Gédéon est généreux comme un prince. On ne donne pas des armoires à des vagabonds comme nous. Il y en avait une sculptée avec un coeur et des roses… vous l'auriez aimée. Nous n'avons plus rien, cette maison est à la Mémé et nous n'y sommes pas toujours: nous courons plus souvent la montagne que nous n'habitons ici.

— Et vous avez bien voulu quitter la plaine?

— Oui, dit-elle calmement, j'ai traversé le torrent avec Gédéon. Le torrent… Gédéon… c'est quelque chose comme ça dans l'histoire sainte, il me semblait y être. On s'aime bien, on s'en va ensemble, on ne voit rien d'autre. Et cela a été fini, nous n'avons jamais pu redescendre.

Son sourire flottant se fixa une minute, puis mourut.

— Que voulez-vous? on s'aime, on se marie, c'est le bon Dieu qui veut ça. On a de la misère ensemble, des affronts, est-ce que c'est le bon Dieu qui le veut encore? Moi, fit-elle lentement, je vous dirai que je ne le crois pas. Ma tête n'est pas solide comme celle de Gédéon ou de la mère, mais je ne crois pas que le bon Dieu soit contre nous. Seulement, nous ne connaissons peut-être pas bien sa volonté et les hommes sont durs.

Ainsi, vous pensez mal de nous parce que Gédéon braconne.

Mais enfin, dit-elle avec effort, ce n'est pourtant pas voler.

Le gibier, une chose qui court, qui vole et qui va chez tout le monde, c'est à tout le monde aussi, votre père devrait le comprendre.