XII

Gédéon ne revint pas le lendemain et Aube, qui avait compté sur ce retour pour dénouer sans heurt la situation, dut se soumettre à un autre jour d'attente.

Quand elle entra dans la salle, à l'heure du repas, elle trouva Nine et la grand'mère en conférence. Nine paraissait adresser à la vieille des observations qui devaient concerner Aube, car les deux femmes se turent à l'approche de la jeune fille. Puis la grand'mère dit, d'un air péremptoire:

— Les Droy font les morts pour payer moins cher, mais ils se lasseront avant nous. Toujours, il n'y a que Gédéon qui puisse décider s'il faut leur rendre la demouéselle. Ne vous occupez de rien, Nine, et obéissez à votre époux.

— Excusez-nous, Demouéselle, Nine ne sait ce qu'elle dit, elle a la dure de ses garçons.

Nine s'en alla renouveler sa provision de joncs et chercher des champignons pour le souper; la grand'mère, qui souffrait de son pied, se recoucha et Aube se trouva livrée à elle-même.

Elle marchait un peu derrière la cabane, quand elle entendit les grelots d'Olge à quelque distance. Elle ne se demanda point comment la mule avait passé le ravin; elle se dit seulement qu'elle allait voir Olge, s'appuyer sur son cou de satin gris.

Elle arriva bientôt vers un petit feu de broussailles; les grelots tintaient toujours, mais Olge n'était pas là, il n'y avait que Zoé. Du collier de la mule, Zoé s'était fait une ceinture: elle dansait autour du feu comme une petite sorcière, elle tournait avec lenteur, grisée par la musique argentine qui accompagnait ses mouvements.

— Tu as pris ce qui ne t'appartenait pas, dit Auberte. Rends-moi ce collier.

— Non, vous l'avez eu assez longtemps, vous ne l'aurez plus.

Aube étendit la main, mais Zoé fit un tour preste sur elle-même et se trouva hors de portée.

Zoé disparut de son horizon et elle en fut allégée; l'enfant, qui ne lui adressait jamais volontairement la parole, la surveillait d'habitude avec une vigilance infatigable.

Elle alla au bord de la falaise, comme elle le faisait souvent pour tâcher de voir Olge. Malgré ses prières, Nine avait toujours refusé de faire sortir la mule de son écurie et Aube ne l'avait pas revue.

En se penchant pour s'assurer que la mule n'était pas là, qu'un bouquet d'arbrisseaux ou un quartier de roc ne la dérobaient point à ses yeux, elle remarqua qu'à cet endroit, la falaise n'était pas aussi inexorablement abrupte qu'elle l'avait cru, et elle pensa qu'avec du courage, elle arriverait peut-être seule au couloir qui aboutissait derrière la cascade. Une enfant comme Zoé avait bien passé sous la chute; si Aube avait assez de sang-froid pour y réussir, elle retrouverait le gué et, une fois sur l'autre bord, elle détacherait Olge. Elle ne connaissait pas le chemin, mais elle connaissait assez l'infaillible instinct de sa mule pour être sûre qu'Olge la ramènerait sans coup férir à Menaudru. Et tout serait fini de cette manière.

Que n'y avait-elle songé plus tôt! Elle ne se dit pas que la surveillance incessante dont elle avait été l'objet aurait entravé toute tentative de ce genre, elle pensa que son ancienne apathie l'avait encore paralysée, l'avait empêchée de trouver une solution qui ne demandait cependant qu'un peu de coup d'oeil et d'audace. Mais l'idée avait enfin germé, elle n'en retarderait pas l'exécution. Jamais les circonstances ne seraient plus favorables. Il ne fallait pas attendre le retour de Nine ou de Zoé, et il n'y avait pas un instant à perdre. Elle commença à descendre, s'arrêtant pour fermer les yeux et reprendre haleine quand elle sentait le vertige la gagner, monter vers elle, de cette eau tourbillonnante noire et blanche qui courait follement sous ses pieds.

En relevant les yeux pour mesurer la distance parcourue, elle aperçut Zoé qui, penchée sur le vide, la regardait.

— Arrêtez! cria la petite fille. Revenez tout de suite!

Et comme Aube, sans l'écouter, continuait sa descente, Zoé se désola. Les mots, toujours si lents à venir, se pressèrent sur sa bouche.

— Oh! arrêtez! revenez! dit-elle avec un accent de désespoir. On m'avait dit de vous garder. Si Gédéon ne vous retrouve pas, il me tuera, à moins que Nine me batte à mort ce soir. Quand elle a peur de Gédéon, elle ne se connaît plus… elle est aussi méchante qu'Hermance, et plus forte. Oh! je vous en prie, ayez pitié de moi… revenez, revenez… ou je me jette dans l'eau.

Aube, surprise par l'ardeur angoissée de cette prière, s'arrêta. Il lui sembla que les gouttes d'eau qui rejaillissaient de la cascade jusqu'à elle, étaient les larmes de Zoé, et ces larmes lui retombaient sur le coeur.

— Revenez, revenez… je vous pardonnerai tout… tout ce que je vous ai fait…

Tout ce que vous m'avez donné, aurait-elle pu dire.

— Revenez ou je suis perdue, revenez ou je me jette en bas!

Aube remonta. Quand elle fut presque de niveau avec Zoé, elle fut happée aux poignets par une petite main noire et sèche qui ne lâcherait pas aisément sa proie.

— Promettez-moi de ne plus recommencer, dit la petite dont les yeux étincelaient, dites que vous ne chercherez plus à partir avant que Gédéon soit rentré, et je ne raconterai rien à Nine de peur qu'elle ne vous enferme…

La moindre résistance les aurait entraînées toutes deux.

Aube, qui gardait difficilement l'équilibre sur le bord de l'excavation qui lui servait d'appui, prononça le oui qu'on réclamait d'elle; elle venait de reconnaître que l'entreprise était au-dessus de ses forces.

Zoé l'aida à reprendre pied, puis, la regardant dans les yeux, elle dit d'une voix sifflante:

— Là! vous ne vous sauverez plus. Nine ne m'aurait pas tant battue, elle a un coeur de mésange. J'ai menti. Mais vous, vous avez promis et vous ne pouvez pas mentir, c'est bon pour nous autres… Vous auriez bien voulu que Nine me tue.

Dans sa rage, elle sauta sur la falaise, détacha un des grelots d'Olge quelle portait encore à sa ceinture et le lança dans le torrent. Il s'y engloutit avec un son plaintif comme un sanglot. Et, un à un, avec une lenteur cruelle, elle jeta les grelots pour qu'Aube ne les eût jamais plus. Ils s'évanouirent, petites voix éteintes, petites âmes harmonieuses perdues dans le torrent, et, quoique l'eau fût violente, il sembla à Aube qu'un grand silence s'était fait autour d'elle.

Aube regagna la cabane. Elle s'étendit sur son lit et refusa de souper. La traîtresse violence de Zoé après ses larmes, l'avait à la fois révoltée et anéantie. Mentir, c'est bon pour nous autres… L'amère humilité de ces mots l'oppressait. Il était impossible d'arriver jusqu'à ces coeurs retors et durs, aussi impossible que de traverser le torrent sans aide. Rien n'éteindrait l'antagonisme qui les avait toujours séparés d'elle.

— Va voir ce que veut la demouéselle, commanda dans la salle la grand'mère.

Zoé obéit avec indifférence. Quand elle fut dans la chambre d'Aube, celle-ci se souleva à demi sur sa couchette.

— Viens, Zoé, dit-elle à voix basse.

Zoé s'approcha. Aube, par une impulsion soudaine, attira l'enfant à elle, sous la clarté indécise qui tombait encore de la petite fenêtre, elle plongea ses yeux inquiets, pleins de reproche, dans les yeux mornes de Zoé. Mais elle avait dit:

— Zoé, écoute… C'est moi qui te demande pardon.

Au lieu des mots accusateurs qu'elle avait cherchés pour condamner l'enfant, la forcer au repentir, c'était cette prière qui était sortie de sa bouche.

Zoé ne bougea point, Aube sentit sous ses doigts comme un frisson qui aurait couru dans tout ce corps rigide. La petite créature toujours rétive tressaillit; puis, tout à coup, se ploya comme brisée et s'abandonna contre Auberte, comme jadis l'avait fait Camille Droy repentante.

L'enfant dit tout bas d'une voix essoufflée:

— Je suis fâchée… bien fâchée.

Elle s'en alla, rappelée par la grand'mère. Aube retomba sur son lit et demeura longtemps les yeux grands ouverts dans l'ombre. Elle avait senti battre un coeur tout semblable en cette petite paysanne sauvage et chez Camille Droy, la fillette civilisée et fine. Le même instinct tout puissant, irrésistible, avait jeté dans ses bras les deux enfants coupables.

Le lendemain, Aube s'éveilla bien avant son heure accoutumée et entendit qu'on parlait d'elle.

— Tu devrais emmener la demouéselle pendant la visite de l'autre, disait, derrière la cloison, Nine à Zoé. Puisque c'est le jour et l'heure…

— L'autre ne fait pas plus de bruit qu'une souris.

La demouéselle ne s'éveillera pas avant deux heures… et je ne veux pas m'en aller, conclut finalement Zoé.

— Laisse la petite, Nine, et va plutôt au-devant de ton monde pour l'assister, interrompit la grand'mère.

Et elle ajouta:

— S'il nous vient du tracas, on les gardera toutes les deux. Mais va vite, que mon pied n'y tient plus et que je ne croyais jamais pouvoir attendre à aujourd'hui.

Il se passa plus d'une demi-heure avant que Nine revînt, et elle n'était pas seule. Aube écouta, curieuse de connaître la visiteuse si impatiemment attendue. Elle entendit une voix calme et faible dont le son, en pareil lieu, la remplit de surprise. Elle se leva pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas et, par les interstices de la porte, elle vit Mlle Anne.

La vieille demoiselle se débarrassa de son manteau suranné et d'un petit panier dont elle déballa le contenu. Son ajustement pauvre et fané était aussi irréprochable que si elle n'eût jamais quitté sa maison pour gagner, par des chemins inaccessibles, cet endroit perdu.

Aube voyait aller et venir ses mains fluettes, toujours recouvertes de mitaines.

Elle sortit un flacon, des bandelettes de flanelle et de toile, tout en répondant aux paroles de bienvenue murmurées autour d'elle. Pour l'engager à ne pas faire de bruit, on lui avait vaguement parlé d'un enfant qui dormait, et elle évoluait discrètement. Elle étendit sur un escabeau la jambe de la grand'mère, elle massa et frictionna le membre infirme qu'elle remmaillota ensuite avec prestesse.

Aube s'expliqua pourquoi Zoé n'avait pas voulu manquer cette visite; la petite se pressait contre Mlle Anne, buvait ses moindres mots, la regardait avec des yeux d'amour.

Mademouéselle Anne, on vous espérait bien, dit la grand'mère étirant sa jambe à petits coups pour la ramener à elle.

— Je ne suis pas venue ces dernières semaines, parce que j'étais souffrante, et puis l'eau était forte. Aujourd'hui, la cascade n'est qu'un filet, j'aurais pu me passer de Nine.

— Ah! Demouéselle, vous vous êtes bien souvent passé d'elle, des fois que la cascade était méchante à tout emporter, quand nos maux pressaient et que Nine avait ses fièvres: et la nuit, quand on vous a envoyé le petit parce que Gédéon s'en allait mourant. Vous avez guéri Gédéon du mauvais coup que lui avaient donné les gardes, le soignant comme votre fils et restant là des jours dans cette chambre — elle montrait la chambre d'Auberte — pour le veiller puisqu'on ne pouvait pas appeler un médecin sans mettre mon garçon dans la peine.

Elle baissa soudain la voix en chuchotant:

— C'est que nous avons là un enfant endormi.

— Personne n'avait besoin de moi ailleurs, dit Mlle Anne avec douceur, personne ne m'attendait.

Aube pouvait comprendre l'indicible tristesse de cette parole. Le front pâle et uni de la vieille demoiselle s'assombrit un peu.

— Ai-je bien fait? Gédéon m'avait promis de ne plus braconner.

— Oh! Demouéselle, la faim, la faim… voyez-vous…

La vieille répéta: la faim, la faim, d'un ton dolent en secouant la tête.

Mais Nine, revenant malgré elle à un permanent souci, demanda brusquement:

— Qu'est-ce qu'on dit, à Mirieux? Y a-t-il du nouveau à la maison des Droy?

— Je ne sais pas, dit Mlle Anne, distraite. La petite fille aux cheveux de lin qu'ils appellent Cam me parlait l'autre jour par-dessus la haie de mon verger. Son institutrice l'a rappelée; elle m'a saluée, mais elle a rappelé l'enfant, murmura-t-elle se parlant à elle-même. Je ne sais pas autre chose.

Puis, comme si elle cherchait un réconfort, un appui, elle posa la main sur l'épaule de Zoé qui s'était assise à terre contre elle.

— Et toi, mon petit coeur, te voilà donc ici? Nine m'a raconté en venant. Tu es contente?

L'enfant dit:

— Oui; mais, quand je serai plus grande, j'irai chez vous pour vous servir.

Les traits de Mlle Anne s'illuminèrent divinement; ce ne fut qu'une flamme passagère.

— Non, non, pas d'enfant chez moi pour souffrir avec moi, je ne mettrai personne dans mon ombre.

Elle reprit:

— Tu viendras pour quelques jours si tu veux que je te fasse des vêtements, dès que Gédéon se sera définitivement entendu sur ce sujet avec Hermance.

Elle se leva, et les yeux fixés sur le Christ aux mains pleines de rayons:

— Au revoir, dit-elle, prenez le peu que je vous apporte. Je reviendrai, je suis à votre service et… et je vous remercie.

Elle sortit avec Nine et Zoé.

Mlle Anne connaissait donc le chemin de cette demeure; elle visitait les Jaux par charité, elle était restée de son libre accord dans cette chambre qu'habitait Auberte et où elle avait laissé son empreinte de netteté et de paix. Elle secourait ces parias avec une céleste pitié, elle était venue ici, la nuit, par tous les temps… Aube croyait la voir s'avancer dans ces solitudes, frêle et sereine, avec le pli d'une douleur vaincue sur sa bouche résignée. Elle la voyait soigner du même coeur les plaies de leur misérable corps et l'infirmité de leur conscience dévoyée. Elle demeurait digne et droite sous le faix d'injustice qui aurait dû la courber. C'était, pour Aube, une vision lumineuse qui la transportait dans un monde de vertu surhumaine, de victorieuse abnégation. Elle en restait troublée et ravie; la leçon entrait comme un fer dans son âme, et cette leçon venait des Jaux autant que de Mlle Anne.

Mais pourquoi Aube n'avait-elle point parlé à la vieille demoiselle? Sa promesse à Zoé l'engageait-elle ici? Elle ne savait plus, ses idées se confondaient. Et si, comme l'avait dit la grand'mère, on retenait aussi Mlle Anne? La vieille demoiselle était déjà loin. Ce lui fut un chagrin de ne plus la sentir à portée. Pour la première fois, le découragement tomba sur elle. Aube se rappela que le moment approchait où sa mère irait la chercher. Cette après-midi, oui, elle en fit le calcul, cette après-midi, sa mère devait passer à Sainte-Cécile. Certes, Gédéon serait là avant ce soir; mais si la Comtesse rentrait plus tôt qu'elle ne l'avait primitivement décidé? Avec un serrement de coeur, Aube se représenta sa mère arrivant à Sainte-Cécile, elle descendait de voiture dans la belle grande cour dont les plates-bandes ressemblaient à des émaux. On l'introduisait au salon, elle demandait Aube et, au lieu de sa fille, c'était la Mère supérieure ou Mme de Gourville qui entrait, disant qu'on n'avait point vu Auberte. Aube sentit cruellement le contre-coup de l'émotion qui menaçait Mme de Menaudru.

Sa toilette achevée aussi bien que le lui permettait son installation élémentaire, elle monta sur la falaise pour surveiller de loin l'approche de Gédéon, puisque cet omnipotent autocrate disposait de son sort, qu'il aurait seul l'autorité nécessaire pour convaincre Nine de sa méprise et remettre Aube en liberté.

Elle ne vit rien à l'horizon qui ressemblât au portrait qu'elle s'était fait de Gédéon. Il faisait clair et doux, un soleil sans ardeur mettait sur l'eau et le gazon des nappes de lumière blonde. La cascade n'était pas bruyante et Aube entendit la voix de Zoé de l'autre côté du torrent.

Zoé avait reconduit Mlle Anne, et elle s'attardait près de l'étable au lieu de suivre Nine qui remontait, courbée par le poids de deux lourds seaux d'eau.

La voix de Zoé s'élevait par intervalles, et il sembla à Aube que l'enfant parlait à Olge.

Il y eut un piétinement, un bruit de pierres roulées, de broussailles froissées; Aube eut une commotion de joie quand elle vit Olge sortir de son abri et s'avancer en tirant sur la corde, dont Zoé ne gardait qu'avec peine une extrémité dans sa main.

La mule s'arrêta, huma l'air.

— Olge! dit Aube involontairement.

Olge leva la tête vers la falaise, vit Aube.

D'un seul élan, elle échappa à Zoé si soudainement que la petite fille roula à terre.

Zoé n'avait aucun mal, elle se releva pour s'élancer derrière la mule, qui allait mettre à profit sa liberté reconquise et prendre à toutes jambes le chemin de Menaudru.

Mais Olge, les yeux attachés sur Aube, courait le long de la berge et, sans ses grelots, elle avait une allure silencieuse, étrange, de bête fantôme; elle commença à descendre vers l'eau.

— Olge! Olge! ne viens pas, cria Aube avec épouvante, repoussant la mule du geste et de la voix.

Mais Olge, la pauvre, la noble bête, maigrie et ardente, sauta bravement et entra dans le torrent. C'était avant la cascade, le courant, vif, n'était pas insurmontable et la mule avait pied. Elle traversa l'eau et voulut aborder au pied de la falaise, l'espace lui manquait, ses sabots de devant glissèrent et elle retomba. Elle recommença une fois, dix fois son effort, raidie contre le courant, les yeux toujours fixés sur Auberte, refusant de retourner en arrière, pendant que Zoé criait et se lamentait sur l'autre rive.

Ses forces diminuaient; insensiblement, elle perdait du terrain, le courant l'emportait peu à peu, perfidement, vers la cascade. Quelques secondes encore, et la mule, saisie par le tourbillon, serait engloutie sans cette montagne d'eau croulante.

— Oh! Olge… gémissait Aube, comme elle eût imploré un ami,
Olge, ne viens pas… Olge, retourne, je t'en supplie.

Elle jeta un cri, Zoé était aussi dans l'eau sans qu'elle l'eût vue sauter ni tomber. L'enfant, les yeux un peu fous, mais avec une invincible résolution sur ses traits blêmis, nageait comme une petite désespérée vers la mule.

Déjà le remous de la cascade étreignait Olge, que l'écume baignait jusqu'au poitrail; elle élevait encore sa belle tête dont les yeux agrandis cherchaient toujours tristement Auberte; puis la tête s'enfonça à demi, Aube ne vit plus que ces yeux infiniment tendres et fidèles. Puis, brusquement, plus rien, ni Zoé, ni la mule.

Une voix d'homme résonna, une voix encore lointaine, à laquelle Nine répondait près d'Auberte. La jeune fille ne comprit plus ce qui se passait.

Peu d'instants après, un homme, petit, trapu, gravit la falaise avec Nine qui avait couru à sa rencontre. Aube balbutia:

— Zoé… Olge…

Olge était partie, entraînée par le formidable courant qui l'avait étouffée, brisée en l'emportant.

Mais Zoé était là, Gédéon l'avait retirée avant qu'elle eût été prise par le tourbillon; il l'avait rapportée et mise dans les bras de Nine. L'enfant était inanimée et semblait morte.

Ils retournèrent tous à la maison. On étendit Zoé sur le sol devant le feu, on essaya de la faire revenir à elle; tous les soins furent inutiles.

Aube, agenouillée près d'elle, lui tenait les mains. Les yeux clos, les narines serrées, une blancheur de cire aux joues, avec de grands creux d'ombre sous les paupières, Zoé s'idéalisait dans la mort. Ses cheveux noirs défaits, rejetés en arrière comme s'ils suivaient encore le mouvement de l'eau, dégageaient son cou, son front, ses tempes; elle était belle d'une beauté pure et sauvage.

La petite esclave qu'elle était encore malgré sa farouche indépendance, était allée si résolument, si follement à la mort dans l'espoir de sauver l'animal favori d'Auberte, de sauvegarder le plaisir des riches, ses maîtres.

Le coeur de Zoé ne battait plus, aucun soin n'avait réussi, ses parents n'essayaient plus rien. Nine et Gédéon restaient près d'elle, écrasés; la grand'mère étouffa un petit sanglot sec qui lui déchira la gorge.

Alors Aube se souvint d'une chose qu'elle avait entendu dire. Elle pensa que, pour que Zoé revécût, il suffirait peut-être comme pour d'autres de rendre l'air à sa poitrine suffoquée.

Elle se pencha, se pencha jusqu'à ce que son visage touchât celui de Zoé. Comme cette bouche d'enfant était froide… elle en frissonna dans la moelle de ses os, dans le fond de son âme; mais elle ne s'écarta point. Appuyée contre Zoé, presque couchée sur elle, Aube respira fortement, communiquant à la petite fille son haleine, sa vie.

Et c'était bien sa vie qu'elle voulait lui donner; elle se dit que si Zoé revivait, il ne lui resterait plus assez de souffle pour elle-même et elle ne se retira pas; elle ne fuit point ces lèvres blanches dont le contact lui laisserait pour jamais un goût de mort. Elle était consentante, solennellement et sans retour, à ce que Zoé vécût à sa place.

Avec une ardeur fervente, passionnée, elle concentra son haleine et sa vie pour les faire passer dans cette enfant de pauvre.

A la fin, Zoé fit un mouvement sans ouvrir les yeux, elle dit quelques mots très doux, très enfantins, et étendit les deux mains en aveugle par un geste pathétique. On eût dit qu'elle implorait quelqu'un de la relever, de la soutenir. Elle vivait.

Et Aube, comme si elle lui avait vraiment donné sa vie, tomba aux pieds de l'enfant ainsi qu'une morte.

C'était la seconde fois de sa vie qu'Aube perdait connaissance et, quand elle revint à elle, elle crut être à la Maison après sa chute du moulin; mais elle ne souffrait pas, elle pouvait se lever et sortir.

Au moment où elle quittait son lit sur lequel Nine l'avait couchée, elle vit devant elle Zoé rhabillée, recoiffée, mais encore pâle et les cheveux humides.

L'enfant murmura avec une douceur singulière et craintive:

— Gédéon dit que si vous voulez partir…

— Oui, répondit Auberte.

Quand elle fut sur ses pieds, elle chancela un peu, cependant elle entra dans la salle.

Gédéon était là, la tête couverte comme toujours, mais il se tint debout avec Nine devant Auberte et, par un mouvement spontané, instinctif, la grand'mère se leva aussi; et tous trois debout, presque sombres dans leur stupeur, regardaient tour à tour Auberte et cette place où ils avaient vu Auberte agenouillée à terre près d'une petite morte, devant leur sauvage foyer.

Enfin Gédéon dit, d'une voix enrouée, qu'il y avait eu une erreur et qu'il en était chagrin. Qu'après ce que… ce que…

Il regarda plus obstinément le foyer. Aube, très pâle, presque imposante dans sa jeunesse, lui dit:

— Si j'étais réellement celle que Nine a cru, si j'étais Mlle
Droy, que feriez-vous?

— Vous diriez, reprit-elle, que vous en avez fini de revendications qui ne peuvent vous conduire à rien de profitable, et qui n'aboutiront qu'aux pires embarras pour vous, que vous n'inquiéterez plus M. Droy ni personne de sa famille. Si j'étais Mlle Droy, ne le diriez-vous pas?

Il fit un signe affirmatif.

— Dites-le et on ne vous recherchera pas pour ce qui s'est passé; dites-le, je serai votre amie et je tâcherai de vous le prouver.

Il y eut un court silence.

— Oui, fit rudement Gédéon, je le dis.

Aube se tourna vers Zoé.

— Veux-tu venir avec moi? demanda-t-elle. Je te garderai à
Menaudru, si tu t'y trouves heureuse.