ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES.
L ors de mon séjour à Genève, en 1757, j'ai vu souvent aux Délices, chez M. de Voltaire, un conteur d'histoire fort recherché par les sociétés genévoises, et dont j'ai oublié le nom, de quoi je suis bien fâché, car on devrait toujours savoir nommer les personnages d'une anecdote: cela ajoute au caractère de vérité.
Souvent, après que cet homme avait achevé une histoire, M. de Voltaire lui disait: Voilà un canevas charmant; mais permettez-moi de vous enseigner comment il faut le mettre en œuvre. Alors, il reprenait l'histoire, et nous montrait par sa manière de la refondre, comment on doit dans le commencement détailler beaucoup, et même longuement, tout ce qui peut servir à l'intelligence exacte du conte; comment il faut faire connaître les acteurs principaux, en peignant leurs figures, leurs gestes et leurs caractères; comment on doit exciter, suspendre et même tromper la curiosité; que les épisodes doivent être courts, clairs, et placés à propos, pour couper la narration au milieu d'une grande attente; comment il faut en presser la marche à mesure qu'on tire vers la fin, et que la catastrophe doit être énoncée aussi laconiquement que possible. C'est ainsi que M. de Voltaire mêlait l'utile à l'agréable en donnant par des exemples, délicieux à entendre, les véritables règles dogmatiques de l'art de raconter. Que ne puis-je, pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer, aussi bien que je voudrais, que j'ai su profiter de ses instructions!
Un échantillon précieux de la politesse du bon vieux temps, qui mérite d'être conservé, sont les compliments que firent le duc d'Ormont et son ami le chevalier d'Airague en se quittant pour toujours.
Ce duc, après avoir terminé son rôle de favori de la reine Anne, s'était retiré à Avignon, où il tenait un grand état, et le chevalier s'était fait son commensal complaisant et son ami intime. Malgré cela, ils étaient ensemble sur le pied cérémonieux de l'ancienne cour, et ne cessaient de se faire des compliments. Apprenant que son patron allait expirer, le chevalier accourt, entre précipitamment, et le duc agonisant lui dit d'une voix obligeante: Hélas! mon ami, je vous demande pardon d'être obligé de mourir devant vous. L'autre, pénétré et confondu de tant de politesse, répliqua: Ah, milord, pour l'amour de Dieu, ne vous gênez pas!
L'abbé de Saint-Pierre, le meilleur humain, après la Fontaine, parmi les gens de lettres en France, sentait dans sa vieillesse qu'il commençait à radoter. Il s'était voué au silence, mais il aimait à écouter en compagnie. Un jour, il était resté le dernier chez ma voisine, madame de Lémeri; il poussa un grand soupir et lui dit: Je sens que je vous ennuie; mais, ajouta-t-il, les larmes aux yeux et avec une voix suppliante, mais je m'amuse.
Il y avait à l'université de Halle un professeur qui montrait des revenants. Frédéric II, qui avait entendu raconter à des officiers, dont le courage et l'esprit lui étaient connus, qu'ils en avaient réellement vu, fit venir ce professeur à Berlin, et le pria de lui montrer quelques-unes de ces apparitions merveilleuses. Comme je ne suis pas tout à fait sûr, répliqua le professeur, que mon secret ne puisse produire un peu de mal sur le cerveau, et que, par cette raison, je ne l'emploie qu'à mon corps défendant, Dieu me préserve d'en faire usage sur Votre Majesté, mais je ferai mieux, je vous l'expliquerai.
Il consiste en une fumigation qu'on répand dans la chambre obscure, où l'on fait entrer l'homme qui demande à voir. Cette fumée, dont voici la recette, a deux propriétés: celle de jeter le patient dans un demi-sommeil assez léger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez profond pour l'empêcher de réfléchir; et celle de lui échauffer le cerveau, au point que son imagination lui peint vivement l'image des paroles qu'il entend, et y ajoute la représentation qui sert à poursuivre et à compléter l'objet de son intention; il est dans l'état d'un homme qui compose un rêve, d'après des impressions légères qu'il reçoit en dormant.
Après avoir, poursuivit le professeur, tiré de mon curieux dans la conversation le plus de particularités qu'il m'est possible de la personne, qui doit lui apparaître, et lui avoir demandé la forme et les habits avec lesquels il veut la voir, je le fais entrer dans la chambre obscure.
Quand je crois que la fumée a commencé son effet, je le suis, en me préservant de l'impression de la fumée, avec une éponge trempée dans la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous voyez un tel, fait et habillé de telle manière: et la figure se peint ainsi à son imagination altérée; puis je lui demande avec une voix rauque: Que me veux-tu? il est persuadé que c'est l'esprit qui parle, il répond, je réplique, et, s'il a du courage, la conversation continue, et finit par un évanouissement.
Ce dernier effet de la fumigation jette un voile mystérieux sur ce qu'il a cru voir et entendre, efface les petites imperfections qu'il pourrait se rappeler, et lui laisse à son réveil une conviction mêlée de crainte et de respect contre laquelle il ne lui reste aucun doute.
J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric II, et que le roi, après avoir vérifié cette opération, en a déposé la recette et la méthode sous une enveloppe cachetée dans sa bibliothèque de manuscrits. Il y a apparence que Bischofswerder et compagnie ont trouvé ce secret dans la bibliothèque du roi, ou peut-être à Halle, et qu'ils s'en sont servi pour produire les apparitions extraordinaires avec lesquelles ils ont mystifié et subjugué Frédéric Guillaume II.
Le baron de Thugut, envoyé de la cour de Vienne à Varsovie, avait à son début, et avant d'avoir vu le roi, rencontré dans la société le comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, et était tombé dans l'erreur de le prendre pour le roi, avec lequel l'ambassadeur avait quelque ressemblance, et par la figure et par la taille et le port. S'étant aperçu qu'on avait remarqué cette méprise, il coupa, en faisant le soir la partie du roi avec M. de Stackelberg, comme par mégarde, une dame avec un valet, et dit: Ne voilà-t-il pas aujourd'hui qu'il m'arrive encore de prendre un valet pour un roi[12].
Egizielo, émule de Farinelli à Lisbonne, partant de là, reçut le singulier honneur d'une escorte de cavalerie commandée par un officier. L'orgueilleux chanteur crut qu'il était de sa dignité de faire un présent à l'officier, et lui offrit une belle montre. Celui-ci lui dit: Gardez votre montre; mais si vous voulez me récompenser de la peine que j'ai eue, je vous prie de me chanter un petit air.
Le baron de Thun, qui a été longtemps ministre de Wurtemberg à Paris, était un homme assez singulier, très-aimable pour ceux qui l'ont connu aussi particulièrement que moi, mais excessivement spéculatif pour l'économie. Il avait mis toute sa fortune en rentes viagères, car il était fort égoïste.
Ayant la fantaisie de vouloir être enterré dans son lieu natal en Poméranie, mais trop juste pour causer autant de dépenses qu'aurait exigées le transport de son cadavre, à son neveu, auquel il ne laissait rien du tout, il ordonna en mourant de le couper en pièces, de le bien saler, de le mettre dans un tonneau, et de l'embarquer ainsi sur le premier vaisseau qui partirait pour aller en Poméranie. Durant la route, les matelots visitèrent le tonneau, et, croyant que c'était du bœuf salé, ils mangèrent la moitié du baron de Thun.
C'est son neveu qui m'a raconté cette histoire.
Une ancienne prophétie qui existait à Lyon disait, que le sang coulerait dans les rues, quand le Rhône et la Saône se trouveraient réunis dans l'hôtel de ville.
Or, ce bâtiment est si élevé au-dessus du lit de ces fleuves qu'il aurait fallu une inondation presque incroyable pour les faire arriver jusque-là.
Cette prophétie s'est pourtant accomplie en 1793 d'une manière assez singulière. Lorsque le peuple abattit la statue de Louis XIV à la place de Belcour, on porta les figures en bronze de ces deux fleuves, qui étaient placées aux deux côtés de la statue, à la maison de ville, et, peu de jours après, les rues furent inondées de sang, par le premier massacre que firent les jacobins.
Une preuve de l'indolence avec laquelle Louis XV régnait, est une réponse qu'il fit un jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher une décision contraire aux intrigues de ses adversaires; et, après lui avoir démontré que les appréhensions qu'on lui inspirait, étaient fausses, et qu'il commettrait une injustice en s'y livrant, le roi lui répliqua: Mais ils m'ont dit qu'il y a du danger à le faire, et ce n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour que je réponde des événements.
M. de Fontenelle répliqua à un homme qui l'avait ennuyé par une longue diatribe contre le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu.
Voici un mot bien philosophique de l'abbé Galiani: Le chien qui s'imagine qu'il tourne le rôti, ne sait pas que c'est le rôti qui le fait tourner.
Entendant dire à un homme qu'on questionnait sur les effets de la nouvelle salle d'Opéra de Paris, qu'elle était sourde, Galiani qui ne pouvait pas souffrir la musique française, s'écria: Qu'elle est heureuse!
Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une inscription sur cette nouvelle salle, Diderot fit la suivante:
Hic Marsyas Apollinem.
Un pauvre valet de louage à Rome avait acheté à la place Navone un camée antique superbe, pour très-peu de chose. On lui en avait déjà offert un prix considérable, mais il voulut pourtant consulter auparavant M. Jenkins, riche et célèbre antiquaire, qui était son patron.
Cet homme honnête lui dit: Votre pierre vaut beaucoup davantage, vous êtes un pauvre homme, je puis faire votre fortune sans y perdre; voilà 4000 écus romains. Le valet de louage se retira dans sa patrie avec cet argent, l'employa à se faire bâtir une maison, et mit au-dessus de la porte l'inscription suivante:
Questa casa è fatta d'una sola pietra.
M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue, et petit athée, a composé le Système de la nature, avec le baron d'Holbach et Diderot. Il avait une vanité insupportable, et M. d'Holbach disait de lui, qu'il lui déplaisait parce qu'il était si fier de ne pas croire en Dieu.
Le même a dit un joli mot sur l'abbé Morellet, dont l'amour-propre perçait trop à travers ses belles qualités. Son attitude favorite était de se serrer les côtes avec les deux mains fourrées sous son habit. Quelqu'un ayant remarqué cette contenance, dit à M. d'Holbach: «Je crois que l'abbé a froid.—Non, répliqua-t-il, il se tient comme cela pour être plus près de soi.»
Dans les cérémonies de la semaine sainte on porte le pape d'un endroit du Vatican à l'autre, sur une espèce de palanquin, sous un dais, et ombragé des deux côtés par des éventails faits de plumes de paon. Cet appareil a un air tout à fait chinois. Il fut copié avec une exactitude frappante dans un opéra bouffon nommé: L'Idole chinoise, qu'on donna à Naples précisément dans le temps où le marquis Tanucci était le plus enclin à maltraiter la cour de Rome. Le nonce, informé de cette farce indécente, s'en plaignit amèrement à ce ministre. Celui-ci, qui mourait d'envie de repaître ses yeux de ce spectacle, dont la simple description l'avait extrêmement diverti, répondit au nonce: Ah, Monseigneur, que me dites-vous là! Cela n'est pas possible: mais pour vous prouver mon intérêt, je me rendrai moi-même au théâtre, moi, qui n'y vais jamais, pour me convaincre de la vérité incroyable d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc par là la jouissance qu'il désirait, et le lendemain il dit au nonce: J'y ai été, vous pouvez être tranquille, il n'y a pas un mot de vrai à ce qu'on vous a dit, je vous assure que c'est une grande méchanceté.
Le marquis de Bombelles m'a fait la description de deux robes à panier, qu'il a vues, à la cour de Lisbonne, porter à la reine, où il était ambassadeur de France. Sur l'une, on avait représenté en broderie une espèce de péristyle, dont les deux colonnes suivaient la direction des jambes, surmontées d'un fronton, duquel tombait une cascade de gaze d'argent.
L'autre représentait Adam et Ève, au milieu d'eux l'arbre de la science du bien et du mal, et le serpent qui y grimpait en remontant vers le sommet.
Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient la mort ou la guérison du maréchal de Belle-Isle, alité depuis très-longtemps, il y avait un pauvre Gascon réduit à la dernière misère, en mangeant d'avance une pension qu'il n'avait pas encore. Un jour que, dans un café, on faisait l'éloge du maréchal, le Gascon s'écria: Oh, cadédis, c'est un Dieu! tout-puissant, invisible, éternel!!
La faveur du duc de Choiseul avait attiré tant de cousins, qui portaient son nom, que, pour les distinguer, on leur avait donné des sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait Choiseul bon-Dieu. On importunait à outrance le maréchal de Belle-Isle pour faire avoir un régiment à ce cousin de son ennemi. Ce ministre étant à la mort, on lui apporta le viatique, et on lui annonça le bon Dieu, comme c'est l'usage à Paris, où le valet de chambre, qui est à la porte, nomme toujours les arrivants à haute voix. Le maréchal agonisant crut que c'était ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de toutes ses forces: Qu'il s'en aille, qu'il me laisse en repos! dites que je lui donne un régiment.
Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane, a eu beaucoup à traiter avec Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie.
Après nombre de preuves d'amitié, et surtout de loyauté, qu'il avait reçues de ce général, ce dernier fut dans le cas de manquer malgré lui à une promesse qu'il lui avait faite, forcé par des ordres du Directoire qu'il avait reçus depuis. Le marquis se plaignant amèrement, Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours compter sur ma parole militaire; mais ne comptez jamais sur ma parole politique.
Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth était un homme facétieux et extrêmement poltron, ce qui l'avait constitué le bouffon et le souffre-douleur en titre de tous les officiers.
Dans ce temps il y avait à Bayreuth un joueur, qui s'était rendu célèbre par quantité de duels, et dont tout le monde redoutait l'épée qu'il maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur. On aurait bien voulu en être débarrassé, mais personne n'osait se mesurer avec lui.
Un jour qu'on manifestait ce désir en présence du capitaine bourgeois, celui-ci s'offrit de délivrer la ville de ce dangereux personnage. Pressé sur les moyens qu'il emploierait, il surprit extrêmement en disant qu'il se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord, on se moqua de notre poltron, mais celui-ci proposa un assez gros pari si sérieusement, qu'il fut accepté avec une extrême curiosité de voir comment il s'en tirerait. Le joueur fut insulté le lendemain, et appelé en duel par le capitaine.
Le margrave, instruit par ce dernier de ce qu'il comptait faire, permit que les deux champions se battraient sur la place, en présence de la ville et de la cour. A peine le capitaine eut-il tiré son épée, que le joueur pâlit, lui tourna le dos, et, s'enfuyant à toutes jambes, fut poursuivi par son adversaire et chassé par toutes les rues de la ville. Cet événement incroyable parut un prodige à tous les spectateurs, et le paraîtra à mes lecteurs, à moins que je ne leur explique comment ce miracle s'est opéré.
Le capitaine savait que le joueur avait une antipathie naturelle et insurmontable contre la simple vue d'une carotte rouge, au point qu'il s'évanouissait quand il en paraissait sur la table. Que fit-il? il coupa une bonne tranche bien ronde d'une belle carotte bien rouge, l'enfila dans son épée pour qu'elle couvrît parfaitement la garde inférieure. Il en résulta que, dès qu'il eut tiré son épée et présenté la pointe à son ennemi, celui-ci fut frappé de la vue si redoutable pour lui, et obligé de s'enfuir à toutes jambes.
Le duc de Nivernois, défendant la gloire de Louis XIV contre Frédéric II, qui le critiquait rudement sur sa vanité, son ambition démesurée, et sur l'avantage d'avoir eu d'excellents teinturiers en tout genre, poussé à bout, le duc s'écria: Au moins, Votre Majesté ne lui refusera-t-elle pas l'honneur d'avoir bien représenté son rôle de roi? Frédéric répliqua: Après Baron.
Le même duc de Nivernois m'a assuré avoir vu un écrit du temps de Catherine de Médicis, qui donnait le détail de ce qu'elle disait avoir vu dans un miroir magique, dans lequel un célèbre astrologue, dont j'ai oublié le nom, lui montrait la succession et le sort des rois de France.
Ceux qui ont été assassinés, comme Henri III et Henri IV, ont paru percés des poignards qui les ont frappés; les autres rois, quoique pas nommés, étaient reconnaissables, ou par quelques marques, ou par un dauphin intermédiaire qui apparaissait sans couronne. La durée du règne de ces rois était marquée par les différences de la durée de leurs apparitions. Par le nombre de leurs dauphins on parvenait distinctement à celui qui désignait Louis XV. C'est du vivant de ce monarque que M. de Nivernois m'a parlé de cette pièce curieuse, et il m'a dit alors qu'elle finissait de la manière suivante, qu'après Louis XV il ne s'est plus montré qu'un seul roi; et Catherine, interrogée par l'astrologue, sur ce qu'elle voyait encore, elle répondit: je ne vois plus rien qu'un tas de rats et de souris qui s'entre-dévorent. Comme on venait de s'apercevoir que les fondements de Versailles étaient minés par ces animaux, nous appliquions alors cette image prophétique à la possibilité que ce grand château pourrait bien s'écrouler sous le règne prochain.
Le cardinal Acquaviva était franc, mais extrêmement grossier. Allant occuper la vice-légation d'Avignon, on lui avait fort recommandé de s'abstenir de dire: cela n'est pas vrai, et on lui avait observé que cette phrase était regardée en France comme une insulte. Voici donc la tournure qu'il avait imaginée, pour donner un démenti poliment: Je le crois, disait-il d'un air suppliant, puisque vous me le dites, mais vous, qui me le dites, vous ne le croyez pas.
Ceci me rappelle une autre réplique fort heureuse, au récit d'un fait incroyable que le conteur assurait avoir vu de ses propres yeux, la voici: Je le crois, puisque vous l'avez vu, mais si je le voyais, je ne le croirais pas.
On a trouvé dans les papiers du professeur Schrœder, de Marbourg, célèbre rose-croix, mort à Wetzlar, une vieille pancarte expédiée par un chef de cette secte.
Il avait ajouté à son nom S. J., de la société de Jésus, et la pancarte avait une date plus ancienne que celle à laquelle le dictionnaire des hérésiarques d'Arnold fixe l'origine des rose-croix. Les relations que j'ai eues avec ces derniers, m'ont appris qu'ils étaient intimement liés avec les jésuites, et je puis attester que les règles et les formes de l'ordre des rose-croix avaient les plus grands rapports avec celles de la compagnie de Jésus, surtout pour l'obéissance aveugle à leurs supérieurs, l'espionnage et les moyens de s'emparer des secrets d'autrui.
Des amis et des protections particulières que j'avais à Naples m'ont mis à portée d'examiner de près le miracle de saint Janvier, et je puis attester qu'il me parut impossible, qu'une matière extérieure puisse pénétrer dans les fioles qui contiennent le prétendu sang de ce saint. Il y en a deux qui sont hermétiquement scellées et placées sur deux pointes, qui les soutiennent en l'air au milieu d'un ostensoir à jour et bien clos.
On voit dans le fond de ces fioles, à la hauteur d'un doigt, une matière qui ressemble à de la poix, résine fort brune et dure, laquelle, quand le miracle se fait, s'élève subitement en bouillonnant et remplit tout à fait les petits vases.
L'abbé Galiani, qui a observé tout ceci plus souvent et encore mieux que moi, et qui, de plus, se fondait sur l'autorité de son oncle, archi-chapelain du roi, et qui, par ses relations avec tout le clergé, pouvait être encore plus instruit que moi, prétendait que cette relique était si ancienne qu'on en avait absolument perdu la véritable histoire, que le clergé de Naples agissait de bonne foi, qu'il ignorait parfaitement le secret de ce tour de passe-passe, et qu'il s'opérait vraisemblablement par la chaleur extérieure, et peut-être par un certain coup de main prescrit ou accidentel.
L'abbé Galiani, dans la tête duquel chaque explication à donner prenait une tournure ingénieuse et instructive, employait le mystère de ce miracle pour commenter un passage d'Horace, qui parlant dans son épître du voyage à Brindisi des fourberies religieuses de ce pays-là, dit: Thura sine igne liquefaciunt, credat judæus Apella. «Ils liquéfient de l'encens sans employer du feu. Il faudrait être un Juif comme Apella, pour le croire.»
Il y a apparence que les premiers prêtres chrétiens auront trouvé ce secret chimique, et, croyant que cette gomme brunâtre ne ressemblait pas mal à du sang caillé, ils se seront dit, voilà une chose excellente qui peut nous être aussi utile qu'aux prêtres païens; et ils l'auront employée comme fraude pieuse, très-utile par le grand succès qu'elle a eu.
C'est ainsi que mon charmant petit abbé expliquait le miracle de saint Janvier, qui n'est pas le seul de son espèce dans le royaume de Naples; car, dans deux ou trois endroits de l'intérieur, il s'opère obscurément sur le sang de deux autres martyrs, dont j'ai oublié les noms.
Dans une maison de la rue Saint-Honoré, à côté du trésor royal, il y avait une chambre dans laquelle on trouvait souvent des meubles brisés ou déplacés de la manière la plus extraordinaire. On avait beau la fermer à cadenas, y apposer même un scellé, et employer tous les moyens possibles pour en découvrir la cause; tout était inutile, et enfin les domestiques obtinrent la permission d'aller chez les capucins, qui étaient vis-à-vis pour chercher un exorciseur.
Le père, chargé de cet emploi, se transporta avec son bénitier dans la chambre en question; et, après avoir aspergé partout, on lui dit, qu'il fallait aussi en mettre dans la cheminée où l'on entendait quelquefois le diable, quand on entrait dans la chambre. Le capucin se tourna donc vers la cheminée, et, allongeant son goupillon dans le tuyau, il fut étrangement surpris de sentir qu'une main invisible le lui arrachait et l'emportait. La frayeur du bon père se communiqua aux assistants, et tous s'enfuirent dans la rue avec des cris terribles, qui attirèrent une foule de monde à laquelle on raconta ce nouveau miracle.
Mais on fut encore bien plus effrayé, lorsqu'on vit paraître sur le haut de la cheminée le diable tenant le goupillon, avec lequel il gesticulait aussi bien que le meilleur exorciseur.
Après l'avoir considéré quelque temps, arriva un domestique de M. de Lavalette de Lange, qui logeait tout à côté de la cheminée, et qui s'écria en regardant en haut: Oh, voilà le singe de mon maître!
M. de Sartine, ministre de la marine, était fort soigneux de sa coiffure; il avait des perruques merveilleuses pour la quantité de leurs boucles. La veille d'un jour qu'il devait aller de grand matin à Versailles, on avait fort recommandé chez le perruquier d'arranger la perruque le même soir, parce que l'on viendrait la prendre à l'aube du jour.
En conséquence elle fut arrangée et placée dans sa boîte. Pendant la nuit la femme du perruquier accoucha d'un enfant mort, qu'on mit, faute de cercueil, dans une boîte à perruques, pour pouvoir l'enterrer tout de suite. Un moment après que le petit convoi d'enterrement fut parti, un domestique de M. de Sartine vint chercher la perruque. Mais on fut bien étonné, en ouvrant la boîte, d'y trouver un enfant mort. On s'était trompé de boîte, et on avait enterré la perruque de M. de Sartine, qui fut obligé de retarder son départ jusqu'à ce que chaque chose eût été remise à sa place.
Un jeune auteur, qui cherchait fortune, était allé à Ferney pour se recommander à M. de Voltaire. Celui-ci commença par lui demander ce qu'il savait faire, et quel était son métier? Je suis, répondit-il, garçon athée, pour vous servir.—Et moi, répliqua M. de Voltaire, j'ai l'honneur d'être maître déiste; mais, quoique nos métiers soient opposés, je vous donnerai à souper pour aujourd'hui et à travailler pour demain, je puis me servir de vos bras et non de votre tête.
Le duc de Choiseul, étant devenu ministre des affaires étrangères, avait eu la curiosité de connaître le style de M. de Chauvelin, qui, sous le ministère du cardinal de Fleury, s'était acquis la réputation de l'ambassadeur le plus habile de son temps. Il fit tirer du dépôt des affaires étrangères les dépêches de M. de Chauvelin, écrites durant son ambassade en Suisse, et voici une phrase qui lui tomba sous les yeux en feuilletant pour commencer sa lecture. L'ambassadeur, parlant de l'espérance qu'il avait de pénétrer un secret par le canal d'un magistrat qui en était instruit, s'exprimait ainsi: «J'ai déjà mis les fers au feu, pour lui tirer les vers du nez.»
M. de Beaumarchais était fils d'un horloger. Une dame de la cour, pour lui reprocher son origine, lui présenta une très-belle montre qu'elle avait, en le priant de l'examiner et de la lui arranger, parce qu'elle n'allait pas bien. Beaumarchais prit la montre et la laissa tomber sur le pavé du salon, qui était de marbre. Ah, quel malheur, s'écria-t-il, mon père avait raison, il m'avait bien dit que j'étais trop maladroit pour faire son métier.
J'avais une chatte, nommée Ermelinde, qui mérite une place bien distinguée dans l'histoire des animaux par les preuves qu'elle m'a données d'un raisonnement suivi et concluant, supérieur à tout ce que les biographes des bêtes ont cité de plus remarquable.
Je la voyais sans cesse occupée à se mirer dans la glace, à s'en éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout gratter autour des cadres, parce que toutes mes glaces étaient enchâssées dans des trumeaux.
Cela me détermina à établir un jour un miroir de toilette au milieu de la chambre, pour donner à ma chatte le plaisir de pouvoir en faire le tour.
Elle commença par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle se trouvait dans une glace pareille aux autres. Elle passa derrière à diverses reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu'elle ne pouvait pas atteindre ce chat prompt à lui échapper, elle se plaça au bord du miroir, et, regardant alternativement d'un côté et de l'autre, elle s'assura que le chat qu'elle venait de voir, ne pouvait pas être, ni avoir été derrière le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait être dedans. Mais que fit-elle pour constater cette expérience, la dernière qui restait à faire? toujours assise aux bords de ce miroir, elle se dressa en allongeant ses deux pattes pour tâter l'épaisseur, et sentant qu'elle ne suffisait pas pour contenir un chat, elle se retira tristement et convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène impossible à découvrir, parce qu'il était au-dessus du cercle de ses idées; elle ne regarda plus aucune glace et renonça pour toujours à un objet qui intéressait sa curiosité.
Plus sage que les hommes qui ne mettent aucune borne à leurs recherches métaphysiques, mon Ermelinde me paraît avoir été le Kant des chats.
J'ai servi à vérifier une ressemblance trop extraordinaire, pour que je ne doive pas l'attester dans ces mémoires.
Le comte de Werthern, depuis grand-maître de la garde-robe de Frédéric II, finissant ses études à Lausanne, avait eu un gouverneur qui se nommait le marquis Caraccioli, portant un titre d'officier major polonais, qui alors s'obtenait facilement, d'ailleurs assez mauvais sujet, méchant auteur, et fort brouillé avec son élève, qui ne cessait de m'en dire pis que pendre dans toutes ses lettres.
L'année d'après qu'ils se furent quittés, je rencontrai le comte à Milan, allant à Rome, où j'allais aussi. J'y retrouverai, me dit-il, mon coquin de gouverneur qui m'a volé en partant, et qui voyage à présent avec les jeunes comtes Rzewuski: il me tarde de le bien rosser. Or, j'avais vécu à Rome avec ce marquis, que je savais être le conducteur des jeunes seigneurs polonais, précisément dans les années où mon ami m'écrivait de Lausanne pour se plaindre de son gouverneur qui le tourmentait.
J'assurai le comte de Werthern qu'il se trompait, qu'à la vérité Caraccioli était auteur et avait un titre d'officier major de Pologne comme le sien, mais que c'était le plus honnête homme du monde, et qu'il ne pouvait pas avoir été en même temps à Rome et à Lausanne. Malgré tout cela, mon ami qui était fort opiniâtre, persistait dans son erreur, disant que je me trompais, et que deux Anglais, qui avaient beaucoup connu son Caraccioli à Lausanne, venaient de le revoir avec les comtes Rzewuski, et que tout ce que ces Anglais lui en avaient rapporté, ne laissait aucun doute sur l'identité de la personne.
Comme l'aîné des deux frères avait la tête fort chaude, et que mon ami ne ménageait pas ses propos, j'obtins de ce dernier, sur lequel j'avais beaucoup d'empire, de se calmer jusqu'à ce qu'il eût vu l'homme et examiné le tout de sang-froid. En conséquence, dès que nous fûmes arrivés à Rome, je leur ménageai une entrevue chez moi. Le marquis, que je n'avais prévenu de rien, aborda le comte avec l'indifférence d'un homme qui ne l'avait jamais vu, mais ce dernier, frappé par la ressemblance la plus étonnante qui fut jamais, avait toutes les peines du monde de contenir son animosité, m'ayant donné sa parole d'honneur de rester calme, au moins dans cette première rencontre.
Le marquis me quitta le premier, et, dès qu'il fut sorti, le comte, furieux de sa longue contrainte, éclata en reproches contre moi de ce que j'osais lui soutenir, que ce n'était pas là son ancien gouverneur; que personne ne pouvait lui disputer le droit de prononcer, si l'homme qu'il avait vu, était ou n'était pas celui avec lequel il avait passé deux années de sa vie presque côte à côte; que c'était certainement le même homme, non-seulement parce qu'il ressemblait à son gouverneur trait pour trait, mais qu'il avait le même son de voix, les mêmes gestes, la même posture, les mêmes révérences, les mêmes phrases coutumières, et, enfin, qu'à moins de devenir insensé, rien ne lui ôterait la certitude d'avoir retrouvé en lui son mauvais sujet de gouverneur, ni ne l'empêcherait de le rouer de coups dès qu'il le rencontrerait dans la rue.
Prévoyant les malheurs qui pourraient en résulter, j'obtins encore par mon crédit sur l'esprit de mon ami de remettre sa vengeance jusqu'à ce que je lui eusse démontré l'impossibilité de l'identité des deux personnages en question par nombre de témoignages incontestables, qui prouveraient qu'ils ont existé, pendant plus d'une année, à la distance de plus de cent lieues l'un de l'autre. Alors, j'informai mon ami Caraccioli et ses élèves de toutes les circonstances de cette fâcheuse affaire, et de la nécessité de détruire une erreur, justifiée par des apparences si singulières.
On convint d'un rendez-vous auquel furent convoquées plusieurs personnes de différents états, qui avaient connu, logé et nourri mon marquis Caraccioli, pendant toute une année du séjour de l'autre à Lausanne, et sans compter les passe-ports et autres preuves par écrit, irrécusables d'un alibi de près de deux ans. Mais un accident bien particulier pensa tout gâter.
Le Caraccioli de Lausanne, qui aimait la parure, avait souvent entretenu son élève du plaisir qu'il aurait à se donner un habit de satin, couleur de rubis, quand il serait assez riche pour cela. Le hasard voulut que mon Caraccioli arrive précisément avec un tel habit, d'autant plus extraordinaire que les hommes jusque-là n'avaient encore jamais porté du satin. Pour le coup, mon ami Werthern pensa éclater; cela lui paraissait trop fort. Toutefois la nombreuse compagnie et les voix de tant de témoins qui déposaient avec chaleur en faveur de mon Caraccioli, continrent les fureurs du comte. Ce fut de très-mauvaise grâce qu'il écouta et examina les preuves qu'on lui donnait pour le détromper, et qui étaient sans réplique. Mais lui-même donnait par une telle obstination une preuve bien remarquable de l'empire des sens sur la réflexion, et qu'il y a une grande différence pour notre croyance entre une vérité sentie et une qui n'est que démontrée. Le comte de Werthern a été forcé de convenir qu'il avait tort, et malgré cela il est resté persuadé toute sa vie, que son Caraccioli à Lausanne avait été la même personne que mon Caraccioli à Rome, quoique ce dernier ait porté la complaisance jusqu'à montrer à ce comte le seul endroit par où il ne ressemblait pas à son ménechme, lequel avait une cicatrice d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans la partie charnue au-dessus de la hanche.
Je dois ajouter encore quelques traits, dont le dernier est peut-être le plus surprenant et que j'ai toujours caché au comte de Werthern. L'un et l'autre étaient dévots, mais tous deux grands pécheurs, ayant les mêmes goûts antiphysiques, et le caractère de leur écriture était assez ressemblant pour pouvoir y être trompé.
Le docteur Malouin, médecin consultant de M. le Dauphin, voyant une fiole sur une table de l'antichambre de ce prince, demanda ce qu'elle contenait, et ayant appris que c'était une médecine pour M. le Dauphin: C'est fort bien de se purger quelquefois, répliqua-t-il, on ne saurait trop évacuer les humeurs. La fiole entra, et ressortit toute pleine. Comment, s'écria le docteur, M. le Dauphin n'en a donc pas voulu? il a tort. Puis, flairant et examinant la drogue, il dit: Elle est pourtant si bien faite, c'est dommage!.... il y a longtemps que je ne me suis purgé, je m'en vais la prendre, et il l'avala.
L'abbé de Broglie, chancelier du duc d'Orléans, a été le premier auteur et directeur de la petite correspondance secrète que Louis XV avait établie pour amuser sa petite politique. On avait placé auprès de toutes les ambassades principales un agent secret qui rendait compte directement au roi de tout ce qui se présentait. Cette machine aurait été un excellent contrôle du ministère des affaires étrangères, si Louis XV avait su l'employer en monarque éclairé; mais il ne faisait qu'écouter aux portes. Il riait sous cape des fautes qu'il apprenait et sacrifiait ses intérêts à sa discrète curiosité.
M. de Choiseul connaissait bien ce petit mystère d'iniquité royale; M. le duc d'Orléans avec lequel il était intimement lié, l'avait instruit des traces qu'il en avait trouvées dans les papiers de feu son chancelier. Toutefois M. de Choiseul ne voulut point troubler cet amusement de son maître, et fit toujours semblant de l'ignorer; mais il était pourtant fâché d'en savoir la direction entre les mains du comte de Broglie, neveu de l'abbé, qu'il craignait comme étant l'homme le plus propre à lui succéder, parce que de tous les seigneurs de la cour, il en était le plus digne pour son génie et son habileté, ce qui pourtant n'est pas ordinairement la raison qu'il faut pour être choisi. Le duc d'Aiguillon n'a pas été si généreusement tolérant que son prédécesseur. Ayant découvert cette machine, il eut l'air d'ignorer qu'elle appartenait au roi, accusa le comte de Broglie comme chef d'une cabale illicite et perfide, et fit un si beau tapage qu'il força la pusillanimité de son maître à faire enfermer le comte à la Bastille.
Les lettres que ce prince écrivait au comte dans sa prison sont d'une inconséquence et d'une abnégation de la royauté aussi singulière qu'incroyable. Dans la première, il demandait presque pardon au dépositaire de sa confiance de ce qu'il l'avait fait mettre en prison, et le priait de prendre patience, en l'assurant qu'il n'y resterait pas longtemps; et dans une autre, il lui disait au sujet du partage de la Pologne, qui venait de se dévoiler: On nous l'avait bien prédit, et on aurait bien pu l'empêcher, si M. d'Aiguillon avait été mieux instruit, et s'y était pris autrement. Il paraît que Louis XVI a tenté d'appliquer l'idée de cette correspondance à un contrôle plus utile, celui d'être informé particulièrement de ce qui se passait dans l'intérieur de son royaume.
M. de Maurepas avait envoyé M. de Pezai pour voyager et s'instruire sur différents objets en Bretagne et en Normandie. Le roi lui ordonna de lui faire parvenir directement par une voie sûre qu'il lui indiquerait, des rapports confidentiels de tout ce qu'il pourrait découvrir dans les souterrains du gouvernement, toujours si impénétrables aux regards d'un souverain éloigné. Mais Louis XVI n'était ni assez discret ni assez habile, pour cacher ces lumières naissantes aux yeux de M. de Maurepas qui, fâché des libertés que prenait son jeune maître, n'eut pas beaucoup de peine à casser le cou à M. de Pezai, lequel était aussi mince courtisan que poëte.
Je crois que cette machine de contrôle a fourni aussi la pensée ingénieuse et dispendieuse de la contre-police qui a commencé sous le règne du duc d'Aiguillon, et qui a existé depuis, beaucoup plus perfectionnée, à Vienne et à Paris.
Après la prise de Breslau, le roi Frédéric II dit à son frère: Mes ennemis peuvent bien dire de moi, que je suis un roi pauvre, mais non pas un pauvre roi.
Un marchand logé, à Aix-la-Chapelle, à l'hôtel où il y avait la salle d'assemblée, proposa à la maîtresse de cet hôtel, de lui acheter une caisse de cartes à jouer. Elle s'en accommoda d'autant plus volontiers, que le prix était modique, et qu'elle en avait précisément besoin pour la saison des eaux qui approchait. Parmi les joueurs qui arrivèrent, se trouvait un vieillard, qui intéressait toutes les dames par le récit de ses maux, ses jolis contes, ses bons déjeuners et sa complaisance de faire leur partie et de les laisser gagner. On le plaignait surtout de l'état déplorable de ses yeux, car il paraissait presque aveugle, et ne pouvait jouer que par le secours d'une double lorgnette.
Mais pour les joueurs, il les intéressait d'une tout autre manière, car il leur enlevait tout leur argent. Après avoir fait des gains énormes, il partit. Le lendemain de son départ, un garçon de la salle apporta à la compagnie la lorgnette de ce vieillard qui l'avait oubliée. Ah, mon Dieu! s'écrièrent les dames, que deviendra ce pauvre homme sans sa lorgnette! Un homme de la compagnie, s'amusant à l'examiner, s'aperçut que c'était un excellent microscope, et l'approchant du dos d'une carte, il vit qu'elle était marquée. On fit passer toutes celles qui étaient sur la table, sous le microscope, toutes se trouvèrent marquées, et on ne plaignit plus l'aveugle clairvoyant.
J'ai connu à Avignon un M. de la Martinière, lequel, en se réveillant la nuit dans l'obscurité la plus profonde, y voyait souvent comme en plein jour. Pour s'assurer de la vérité de ce phénomène, il s'était levé plusieurs fois, et avait écrit à son bureau: J'y vois; cette clarté ne durait que peu de minutes, et il était obligé de rechercher son lit à tâtons.
Le margrave de Bade m'a raconté que le grand-duc de Russie, Paul, passant à Carlsruhe, l'avait abordé avec le compliment suivant: Je me félicite de faire la connaissance d'un prince, qui peut servir de modèle à tous les autres, pour leur apprendre comment il faut régner. Embarrassé d'un éloge si excessif, je me sentais couvert de confusion, me dit ce bon et respectable vieillard, mais il me mit bientôt à mon aise, en continuant ainsi: Aussi je compte bien faire un jour chez moi en grand ce que vous faites ici en petit.
On était fort rigide de mon temps à Paris, sur les habillements conformes à la saison, sans s'embarrasser s'il faisait chaud ou froid. C'était un ridicule de porter du point d'Alençon en été.
M. Selwyn dont les dehors étaient aussi grossiers que son esprit était fin et caustique, répondit à madame de Puisieux, qui voulait le plaisanter d'avoir des manchettes d'hiver au milieu de la canicule: Je vous demande pardon, Madame, d'avoir commis une si lourde faute, mais j'ai mis ces manchettes de point, parce que je me sentais un peu enrhumé ce matin.