ACTE IV.


SCENE PREMIERE.

MEDÉE, RHODOPE.

MEDÉE.

IL est temps d’achever le charme & ma vengeance.
Hecate, vien pour moi signaler ta puissance.
Hecate, triple Hecate, exauce enfin mes vœux.
Vien; je vais consommer mes mysteres affreux.
J’ay mis mon art en œuvre; et ma robe empestée
A bû les sucs mortels dont elle est infectée.
Aux poisons j’ay mêlé mes charmes les plus forts.
Mais que pourroient sans toi mes impuissans efforts?
Grande Divinité, tu rens mon art terrible.
Irrite les poisons & la flâme invisible,
Que j’ay sceu confier à ce don pretieux.
Sur tout cache la bien aux regards curieux;
Et qu’au gré de mes yeux impuissante ou fatale,
Elle devore seuls Creon & ma Rivale.
Qu’elle épargne tout autre & ne consume qu’eux.
Hecate entens ma voix, & viens remplir mes vœux.
Elle vient. Je la sens qui m’échauffe & m’entraîne.
Tout mon cœur en fremit & je respire à peine.
Une soudaine horreur fait dresser mes cheveux.
Mes yeux percent la nuit du sejour tenebreux.
Je vis me faire oüir dans l’Empire des Manes.
Je vais les évoquer. Loin d’icy, loin Prophanes.


SCENE II.

MEDÉE, seule.

MInistres rigoureux de mon courroux fatal,
Redoutables Tyrans de l’Empire infernal,
Dieux, ô terribles Dieux du trepas & des Ombres,
Et vous, Peuple crüel de ces royaumes sombres,
Noirs Enfans de la Nuit, Manes infortunez,
Criminels sans relâche à souffrir condamnez,
Barbare Tisiphone, implacable Megere,
Nuit, Discorde, Fureur, Parques, Monstres, Cerbere,
Reconnoissez ma voix & servez mon courroux.
Dieux crüels, Dieux vangeurs, je vous évoque tous.
Venez semer icy l’horreur & les allarmes.
Venez remplir ces lieux & de sang & de larmes.
Rassemblez, déchaînez tous vos tourmens divers;
Et, s’il se peut, icy transportez les Enfers.
On m’éxauce. Le Ciel se couvre de tenebres.
L’air au loin retentit de hurlemens funebres.
Tout répand dans mon ame une affreuse terreur.
Ce Palais va tomber. La terre mugit, s’ouvre;
Son sein vomit des feux & l’Enfer se découvre.
Quel est ce Criminel qui cherche à se cacher?
Je reconnois Sisyphe à ce fatal rocher.
Témoin des maux crüels qu’on prepare à sa race,
Il se cache de honte & pleure sa disgrace.
Son desespoir commence à soulager le mien.
Le crime de ta race est plus noir que le tien,
Audacieux Sisyphe, & le Roi du Tartare
Ne sçauroit vous trouver de peine assez barbare.
Mais quel Fantômes vains sortent de toutes parts?
Que de Spectres affreux s’offrent à mes regards?
Quelle Ombre vient à moi. Que vois-je? c’est mon Pere!
Quel coup a pû si-tost lui ravir la lumiere?
Chere Ombre, apprens le moi. Ma fuitte & ma fureur
Helas! t’ont fait sans doute expirer de douleur.
Tens moi les bras du moins. Mais quelle Ombre sanglante
Se jette entre nous deux terrible & menaçante?
De blessures, de sang, couvert, defiguré,
Ce Spectre furieux paroît tout déchiré.
C’est mon Frere. Oüi c’est lui; je le connois à peine.
Ah! pardonne, chere Ombre, à ma rage inhumaine,
Pardonne. L’Amour seul a causé ma fureur.
Il fût ton assassin; il sera ton vangeur;
Et sçaura t’immoler de si grandes victimes
Qu’il obtiendra de toi le pardon de ses crimes.
Le sang... tout disparoît; tout fuit devant mes yeux.
Tisiphone avec moi reste seule en ces lieux.
Noire Fille du Stix, Furie impitoyable,
Ah! cesse d’attiser mon courroux effroyable;
Calme de tes serpents les affreux sifflemens.
Tu ne peux adjoûter à mes ressentimens.
Ne songe qu’à servir une fureur si grande.
Hecate le desire, & je te le commande.
Nuit, Stix, Hecate, Enfers, terribles Deitez,
J’ordonne. Obeyssez sourdes Divinitez.
Le charme a réüssi. Poursuivons ma vengeance.


SCENE III.

MEDÉE, RHODOPE.

MEDÉE.

VIens, Rhodope; mon art ne craint plus ta presence.
Le charme est consommé. C’en est fait & jamais
Un espoir plus certain ne flatta mes souhaits.
Apporte prontement ma Robbe pretieuse.
Pour mes ennemis seuls elle est contagieuse.
Ne crains pas de toucher ce don pernitieux.
Puis cherche mes Enfans; conduis les en ces lieux.
Je veux les preparer à servir ma vengeance
Et feignant d’obéïr au Tyran qui m’offence
Leur cacher mes desseins, afin qu’ils trompent mieux
De leurs maux & des miens les Auteurs odieux.


SCENE IV.

MEDÉE, seule.

ENfin de mes Tyrans je vais punir les crimes.
Il ne me reste plus qu’à parer mes victimes.
Le sacrifice est prest. L’heure approche; & mon cœur
Triomphe & s’applaudit déja de son bon-heur.
Cours chercher mes Enfans. O superbe parure,
(Rhodope apporte la Robbe de Medée & sort pour amener les enfans.)
Present qui va servir à vanger mon injure,
Cache bien les tresors que mon art t’a commis.
Mes plus chers interests à toi seul son remis.
Que j’ayme en ce moment l’éclat qui t’environne.
Ah! seul tu me tiens lieu d’Empire & de couronne.


SCENE V.

MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE.

MEDÉE.

AProchez, approchez, jeunes Infortunez,
Qu’aux maux presqu’en naissant le Ciel a condamnez.
On va nous separer par une loi severe.
C’en est fait, mes Enfans; vous n’avez plus de Mere.
Je ne joüiray plus de vos transports charmans.
Le Sort crüel m’arrache à vos embrassemens.
Vostre veuë est un bien que sa rigueur m’envie.
Vous n’adoucirez point les malheurs de ma vie;
Et mes yeux, loin de vous, aux pleurs accoûtumez,
Par vos mains en mourant ne seront point fermez.
Il vous est interdit d’accompagner ma fuitte.
Sous un joug estranger le Ciel vous precipite;
Et vous asservissant à de crüelles loix,
Il vous donne des fers dont je sens tout le poids.
Soumettons nous, mes Fils; cedons à la Fortune.
Quittez cette fierté prés des Rois importune.
Votre sort a changé; changez aussi de vœux:
L’abbaissement, mes Fils convient aux malheureux.
Oubliez vostre sang; oubliez vos Ancestres:
Esclaves, apprenez à menager vos Maistres;
Et leur immolant tout, ainsi qu’à vos vrais Dieux,
Essayez à trouver grace devant leurs yeux.
Portez, pour commencer, ma robbe à la Princesse.
Offrez la de ma part; peignez lui ma tristesse;
Qu’un juste repentir surmonte ma fureur;
Que j’implore pour vous ses bontez, sa faveur.
Allez; de vos destins à present Souveraine,
Mes Fils, c’est vostre Mere, & de plus vostre Reine.
Sans rougir, à ses pieds d’abord prosternez vous.
Baisez avec respect sa robbe & ses genoux;
Et par vos soins flatteurs, par vos tendres caresses,
Appuiez vivement la foi de mes promesses.
Qui vous peut retenir? Mes Fils, vous soupirez;
Et vous n’osez lever vos yeux mal assurez.
Je le vois. Vostre sang repugne à ces foiblesses.
Les neveux du Soleil ont horreur des bassesses.
Mais c’est l’arrest du Sort. Vous pouvez sans rougir,
Imiter mon exemple, à mes loix obéïr.
(à Rhodope.)
Tu pourras au besoin leur servir d’interprete,
Rhodope, conduis-les; fais ce que je souhaitte;
Et reviens avec eux m’informer prontement
Comme on aura receu ce fatal vestement.


SCENE VI.

MEDÉE, seule.

TOut succede à mes vœux & mon dessein s’avance.
Ne m’abandonnez pas, remplissez ma vengeance,
Dieux, redoutables Dieux, qu’avec ardeur je sers,
Qui venez de moüir du plus creux des Enfers.
Dans le piege fatal faittes tomber ma proye.
Aveuglez mes Tyrans ennivrez de leur joye.
Que Medée asservie à tant d’abaissement,
N’ayt pas esté reduitte à feindre impunement.
Montrez qu’on vous offense au moment qu’on m’outrage.
Déja je crois vous voir remplir toute ma rage.
Déja je vois tomber & Créüse & Creon.
Mais comment nous vanger du perfide Jason?
Comment punir assez son crime detestable?
De tous mes Ennemis il est le plus coupable.
Enfantons quelque monstre; inventons quelque horreur,
Qui de tous mes forfaits surpasse la noirceur.
Dieux! que m’inspirez-vous? quelle barbare image,
Quel horrible attentat offrez-vous à ma rage?
Moi-même je fremis à cét objet affreux.
Ce crime m’épouvante & surpasse mes vœux.


SCENE VII.

MEDÉE, SES ENFANS, RHODOPE.

RHODOPE.

VOstre present, Madame, a charmé la Princesse.
Ne pouvant se lasser d’en vanter la richesse,
Dés ce soir sans soupçon elle veut s’en parer.
Creon même, Creon s’empresse à l’admirer.
Jason & vos presents les assurent, Madame,
Que la raison éteint la colere de vostre ame;
Que pour vous, pour vos Fils, vous faisant un effort,
Vous cedez par devoir à la rigueur du Sort.
Enfin tous deux comblant vos Enfans de caresses,
Ont temoigné pour eux les dernieres tendresses.
Que vois-je! vous pleurez. Si prés de vous vanger,
Quel trouble vous saisit & vient vous affliger?

MEDÉE.

Helas!

RHODOPE.

Vous gemissez; d’où naissent ces allarmes?
Attachant sur vos Fils vos yeux baignez de larmes,
Vous fremissez, Madame, & changeant de couleur
Vous détournez soudain la veuë avec horreur.

MEDÉE.

Quelque vive douceur qu’ayt pour moi la vengeance,
Un trouble violent en secret la balance.
Je pleure avec raison ces Enfans malheureux.
Quel crime les condamne, & qu’ont-ils fait aux Dieux?
Dans un âge si tendre ils vont perdre leur Mere;
Et les Infortunez n’ont déja plus de Pere.
Esclaves, Estrangers, sans appui, sans secours,
Quelle suitte de maux va marquer tous leurs jours.
C’est en vain que je vais leur ravir leur Marâtre,
De quelque objet nouveau mon Perfide idolatre,
Les remettra bien-tost sous un joug odieux,
Et les accablera d’un poids injurieux.
Quel Astre empoisonnant votre triste naissance,
Mes Fils, versa sur vous sa crüelle influence?
Languissans sous le joug, gemissans dans les fers,
Le Destin vous condamne à cent malheurs divers.
Vous vous consumerez dans un vil esclavage,
Essuyant chaque jour quelque nouvel outrage.
Quel sort... Ah cette idée irrite ma douleur,
Et l’amour maternel, redouble ma fureur!
Pour les Fils du Soleil quel indigne partage!
Quel coup... mon amour meurt & se transforme en rage;
C’en est fait. Innocens, vous me tendez les bras.
Ces regards caressans, ce souris plein d’appas,
Reveillant la nature, augmentant ma foiblesse,
Jusqu’au fond de mon cœur vont chercher la tendresse.
Helas! en souriant, vous repandez des pleurs.
Infortunez! déjà sentez vous vos malheurs!
Que voulez-vous de moi par ces douces caresses?
Il nous faut renoncer à toutes ces tendresses.
De votre trïste Mere il faut vous détacher;
A de si doux plaisirs il faut nous arracher.
En vain j’avois sur vous fondé mon esperance.
En vain je me flattois d’élever votre Enfance.
Il nous est interdit de nous voir desormais;
O mes Fils! il nous faut separer pour jamais.

RHODOPE.

Epuisez vos transports, Madame. La Princesse
Pour un temps assez court s’en prive & vous les laisse.
Elle leur a prescrit de venir en ces lieux,
Recevoir prontement vos pleurs & vos adieux.

MEDÉE.

L’Orgueilleuse déjà leur commande, & m’outrage!
O ma lente douleur! ô mon foible courage!
A quels affronts crüels, à quel sort odieux
Livres tu lâchement le plus beau sang des Dieux!
Ma fureur se reveille, & l’amour la ranime.
Ozons les affranchir du joug qui les opprime.
Couronnons ma vengeance & bornons leur malheur.
Que dis-tu Miserable, & que veut ta fureur?
Non, pour finir leurs maux, il n’est plus d’autre voye.
Un moment de douleur va me combler de joye.
Frappons.... Frappons...

UN DES ENFANS.

Ah! Dieux. Ma Mere! qu’avez-vous?

L’AUTRE ENFANT.

Pourquoi nous menacer, & d’où vient ce courroux?
Je tremble.

MEDÉE.

Je fremis. Leurs regards & leurs larmes
Me troublent, & des mains me font tomber les armes.
O mon sang! ô mes Fils, si chers à mes desirs!
Objets de ma tendresse & de mes deplaisirs,
Infortunez auteurs de ma douleur amere,
Approchez mes Enfans; embrassez votre Mere.
Empressez-vous encor d’obéïr à mes loix;
Et baisez moi du moins pour la derniere fois.
Rhodope, conduis les dans la chambre prochaine.
Leur veüe accroît mon trouble & redouble ma peine.
Qu’ils me coûtent de pleurs! qu’ils me sont chers! helas!
Mon lâche amour, mes pleurs ne les soulagent pas.


SCENE VIII.

MEDÉE, seule.

TU les aimes, Cruelle, & tu les laisses vivre!
Aux malheurs les plus grands ta foiblesse les livre;
Et ta pitié barbare en respectant leurs jours,
Du plus affreux destin leur prepare le cours.
Ah! lâche! suis tu donc un foible amour pour guide?
Sauve les; tu fais bien. Leur Pere moins timide
Pour vanger tes Tyrans leur percera le flanc.
Quoi! leur Pere à Créüse immoleroit mon sang!
Non, mes Enfans jamais ne seront sa victime:
Ils mourront de ma main. Tout me force à ce crime.
Qu’ils meurent ces Enfans d’un infidelle Epoux:
Adoptez par Créüse, ils ne sont plus à nous.
Ah! s’ils sont innocens, aussi l’estoit mon Frere!
J’immolerois mes Fils! ô trop barbare Mere!
Ah! plûtost.... l’heure approche; un exil rigoureux,
Un divorce crüel va me separer d’eux.
Ils n’adouciront point ma fuitte et mes allarmes.
S’attachant à leur Mere, & tout baignez de larmes,
De mes bras, de mon sein, on va les détacher:
A l’amour maternel on va les arracher.
Non, ne l’endurons pas. Qu’ils meurent pour leur Pere;
Qu’ils meurent. Aussi-bien ils sont morts pour leur Mere.
O Jason! ô mes Fils! Amour, Haine, Fureur,
Cessez par vos combats de déchirer mon cœur!
Pour le percer ce cœur, trop de rigueur s’assemble.
Le Temps fuit; le mal presse. Accordez-vous ensemble.

Fin du quatriéme Acte.