ACTE V.


SCENE PREMIERE.

MEDE, RHODOPE.

RHODOPE.

AH! Madame, fuyez un Peuple furieux.
Fuyez, sans differer, de ces funestes lieux.
Tandis qu’avec le trouble y regne l’épouvante.
Votre present fatal a passé vostre attente;
Et vos fiers Ennemis mourans, desesperez,
Succombent au poison dont ils sont devorez.
A peine, à peine encor vostre aveugle Rivale
Portoit avec plaisir cette Robbe fatale,
Qu’un feu sombre et crüel, une invisible ardeur
Embraze tout son corps, & consume son cœur.
Un funeste poison courant de veine en veine,
Allume dans son sang une flâme inhumaine,
Qui penetre avec force & s’attache à ses os.
C’est en vain qu’on s’empresse à soulager ses maux.
La Robbe devorante à son corps attachée,
Y nourrit le venin de la flame cachée;
Et du charme crüel l’impitoyble ardeur
Triomphe sans obstacle & regne avec fureur.
Qui veut la secourir, de sa perte complice,
Loin de la soulager, redouble son supplice.
On ne peut de ce feu calmer l’embrazement.
On ne peut arracher le fatal vêtement.
Creon saisi d’horreur à l’arracher s’empresse.
Mais du charme aussi-tost la flâme vangeresse,
Dans son sein embrazé porte les mêmes feux:
Il se sent consumer d’un poison rigoureux.
Chacun s’occupe encor du peril qui les presse.
Servez-vous des momens que ce trouble vous laisse.
Profittez de l’horreur qui regne dans ces lieux,
Et fuyez pour jamais leur aspect odieux.

MEDÉE.

Que je fuye! ah! Rhodope, au comble de la gloire,
Quand sur mes Ennemis j’emporte la victoire.
Que je fuye! ah! le Sort m’eût-il reduitte à fuir,
D’un spectacle si beau je reviendrois joüir;
Je viendrois assister à ce grand Hymenée.
Laisse moi contempler sa pompe fortunée;
Et d’un objet si doux, d’un coup si glorieux,
Repaistre avidement mes regards curieux.
Mes odieux Tyrans deviennent mes victimes!
Ah! je cueille en ce jour le fruit de tous mes crimes.
Mon courroux triomphant ne peut trop s’applaudir;
Et mon nom desormais ne sçauroit plus perir.
Ce n’est pas tout. Rentrons; & perdant l’Innocence,
Couronnons ce grand jour & comblons ma vengeance.


SCENE II.

JASON, en entrant.

EN vain, pour la trouver, je cours de toutes parts.
Ah! sans doute son art la cache à mes regards.
Elle croit éviter le courroux qui m’enflâme.
Mais qui l’en peut sauver?


SCENE III.

JASON, CRÉUSE, CYDIPPE.

CRÉUSE.

AH! Seigneur:

JASON.

Ah! Madame.
Quel est mon desespoir! où portez vous vos pas?

CRÉUSE.

Ah! Seigneur, le Roi vient de mourir dans mes bras.
Ce dernier coup manquoit au tourment qui m’accable.
Joüet infortuné du Sort impitoyable,
Preste enfin d’assouvir son rigoureux courroux,
Je viens du moins, je viens mourir auprés de vous:
Vous fermerez mes yeux.

JASON.

Dieux! qu’entens-je? ah! Madame,
On peut esteindre encore une crüelle flâme.
Les Dieux, les justes Dieux pour vous s’interessans,
Prendront soin par pitié de vos jours innocens;
Et vous verrez Medée à vos pieds expirante,
Y servir de victime à ma fureur sanglante.
J’en atteste ces Dieux. J’en jure mon amour.

CRÉUSE.

En vain vous pretendez me rappeller au jour.
Medée à se vanger est trop ingenieuse.
Mon sang doit assouvir sa rage furieuse;
Et vos soins, votre amour, loin de me secourir,
Irritent le poison dont je me sens mourir.
Envieux du plaisir que m’offre vostre veüe,
Son art haste l’effet du charme qui me tuë;
Et l’Amour seul, plus fort que ses Enchantemens,
M’anime & me soutient encor quelques momens.
Ecoutez-moi, Seigneur. Mes maux ny ma foiblesse
Ne sçauroient rallentir l’ardeur de ma tendresse.
La Mort même ne peut éteindre un feu si beau.
Je l’emporte avec moi dans l’horreur du tombeau;
Mon amour y vivra. La Fortune jalouze
N’a pû souffrir, Jason, de me voir vostre Epouse.
Mais la Crüelle au moins me laisse la douceur,
De mourir prés de vous, possedant vostre cœur.
Je goûte en mes tourments cette douceur secrette.
La vie & les grandeurs n’ont rien que je regrette.
Unique & tendre objet de mes vœux les plus doux,
Je ne plains en mourant, ne regrette que vous.
Trop heureuse en effet si comblant mon attente
Les Dieux... ah! quel tourment! quelle ardeur devorante!
Mon supplice s’accroît; je me sens déchirer:
Je brûle. Adieu, Jason; il faut nous separer.

JASON.

Nous separer! ô Dieux! ah! rigueur qui me tuë.
Nous separer! quel coup pour mon ame éperduë!
Ah! je souffre à la fois mille horribles tourmens!
Quoi tous les Dieux sont sourds à mes gemissemens!
Je vous perds pour jamais; en vain je les implore.
Et j’ay seul allumé ce feu qui vous devore!
Non je ne verrai point un si crüel malheur;
Et par un pront trépas j’en previendray l’horreur.

CRÉUSE.

A trop de desespoir vostre ame s’abandonne.
Vivez, Jason, vivez. C’est moi qui vous l’ordonne.
Ne me refusez pas dans mon sort rigoureux
L’unique & dernier bien qui flatte encor mes vœux.
Gardez le souvenir d’une triste Princesse.
Conservez lui, Jason, toute vostre tendresse.
Elle meurt vostre Epouse. A la face des Dieux
Recevez donc ma main & mes derniers adieux.
Que ne puis-je employer ces vains restes de vie,
A vous prouver l’amour dont mon ame est remplie?
Helas! on n’a jamais aimé si tendrement;
Et jamais je n’aimay plus que dans ce moment.
J’en atteste les Dieux. Mes forces s’affoiblissent:
Ma voix, mon sang se glace; & mes yeux s’obscurcissent.
Malgré le Sort crüel, qui va nous désunir,
Mon cœur vous aime encore à son dernier soupir.

CYDIPPE.

Elle expire, Seigneur.

JASON.

Destin impitoyable!
Elle est morte; & je vis! ô tourment effroyable!
Ah! mon bras au deffaut de ma lente douleur
De ce supplice affreux doit m’épargner l’horreur.
Meurs, lâche; meurs enfin. Mais ma douleur m’abuse.
Je dois un sacrifice aux Manes de Créüse.
Pour appaiser son Ombre & ses ressentimens,
Je veux livrer Medée au plus crüels tourmens;
De mon ame aussi-tost sur le rivage sombre
De ce sang assouvie ira trouver son ombre.
La soif de te vanger seule arreste mon bras.
Belle Ombre, attens; j’y cours & vais suivre tes pas.
Medée en vain me fuit; en vain son art la cache.
A ma juste fureur il n’est rien qui l’arrache.
Je suivray la Barbare au bout de l’Univers.
Et je la trouveray même au fond des Enfers.
Mon amour furieux me servira de guide.


SCENE IV.

JASON, MEDÉE.

MEDÉE.

TU n’iras pas si loin pour me trouver, Perfide.
C’est Medée. Oüi, c’est elle.

JASON.

Ah! crains mon desespoir
Barbare...

MEDÉE, le frappant de sa Baguette.

Arreste, Ingrat; & connois mon pouvoir.

JASON.

Quel prodige estonnant! Dieux! ma fureur est vaine!
Je me sens retenu par une estroitte chaîne.
Je demeure immobile, & malgré mes efforts
Le pouvoir de son art s’oppose à mes transports.

MEDÉE.

Juge, si c’est à moi de craindre ta vengeance.
Un sort comme le mien n’est pas en ta puissance;
Magnanime Heros, ne songe plus à moi;
Trop indigne aussi-bien d’un Epoux tel que toi.
Laisse une Infortunée, oublie une Estrangere,
Sans appui, sans couronne, errante & solitaire.
Un hymen plein d’appas, un thrône glorieux
T’attendent en ce jour dans ces superbes lieux.
Est-il temps de rester auprés d’une Jalouse!
Va soupirer aux pieds de ta nouvelle Epouse.
Vante lui ton ardeur, assure lui ta foi:
Tu luy voles le temps que tu perds avec moi.
Dois-tu pas à son sort unir ta destinée?
Haste-toi de conclurre un si doux hymenée,
Le Sacrifice est prest, & le Temple est orné;
On n’attend plus que toi. Cours, Epoux fortuné.

JASON.

Quoi! La Barbare encore & m’insulte & m’outrage!
Faut-il que par son art elle brave ma rage?
Je ne puis l’immoler à ma juste fureur!
Son sang appaiseroit Créüse & ma douleur!

MEDÉE.

Oüi, Jason, à Créüse il faut quelque victime;
Et mon sang répandu doit effacer mon crime.
Sois content. J’ay versé le plus pur de ce sang.

JASON.

Comment?

MEDÉE.

A tes deux Fils j’ay sceu percer le flanc.
Regarde ce poignard & cette main sanglante;
C’est mon sang, du tien, qu’elle est teinte & fumante.
Mon bras pour dernier coup vient de les égorger.
Si déjà ton ardeur languit pour la Princesse;
Si tu fuis, Inconstant, ta nouvelle Maîtresse;
Cours du moins, Pere heureux, à tes Fils expirans,
Rens leur les derniers soins, embrasse les mourans.

JASON.

Ah! Barbare!

MEDÉE.

En est-ce assez, & connois-tu Medée?
De son affreux pouvoir garderas-tu l’idée?
Oublîras-tu sa haine, ainsi que son amour?

JASON.

Monstre, à tes propres Fils avoir ravi le jour!
Pourquoi sacrifier d’innocentes victimes!

MEDÉE.

Ils estoient nez de toi, demandes-tu leurs crimes?
Ma trop juste fureur a dû les en punir;
J’ay dû finir leurs maux, j’ay dû les prevenir;
Te delivrer d’un joug que ton esprit abhorre;
Rompre ces derniers nœuds qui nous serroient encore;
Et, pour mieux t’oublier, effacer sans retour
Jusqu’aux traces, Ingrat, de nostre affreux amour.
Ce n’est pas sans remords que je m’y suis forcée.
Tu m’en as inspiré l’audace & la pensée;
Tu m’as seul enhardie à ce crüel dessein,
Infidelle, & c’est toy qui leur perce le sein.

JASON.

Quoi! les Dieux irritez, pour te reduire en poudre
Sur ta teste à mes yeux ne lancent pas la foudre.

MEDÉE.

Vangeurs des trahisons, Ennemis des Ingrats,
Les Dieux pour t’accabler ont employé mon bras;
La foudre étoit trop peu pour punir ton offence.
J’ay servi leur justice & rempli leur vengeance.
C’en est fait. Pour repaistre & mes yeux & mon cœur,
Moi-même j’ay voulu joüir de ta douleur.
Un spectacle si doux met le comble à ma gloire:
Je savoure à longs traits ta peine & ma victoire
Et je recouvre enfin ma gloire, mon repos,
Mon Sceptre, mes Parents, la Toison & Colchos.
Je pars; puis que ma fuitte a pour toi tant de charmes,
Leve encor jusqu’à moi tes yeux chargez de larmes,
Ingrat. Voi ces Dragons qui soûmis à ma loy,
(Medée monte dans un Char, traîné par des Dragons.)
Et plus reconnoissans, plus fidelles que toi,
Par des chemins nouveaux vont guider leur maîtresse.
Tes vœux sont satisfaits; pour jamais je te laisse.
Adieu; je t’abandonne aux horreurs de ton sort.
Ingrat, je te hais trop pour te donner la mort.
(Le Char s’envole.)


SCENE DERNIERE.

JASON, IPHITE.

JASON.

ELle fuit; & ce Char l’enlevant dans les nuës,
Ouvre à sa cruauté des routes inconnuës.
La Barbare à mes yeux disparoît pour jamais;
Elle brave ma haine aprés tant de forfaits;
Et m’enleve en fuyant, malgré ma rage extrême,
Beaupere, Enfans, Maîtresse, & ma vengeance même.
Je ne puis la punir de tant de crüauté.
Le Ciel offre un asile à son impieté.
C’en est trop. Terminons ma vie & son supplice.
Je ne puis me vanger; il faut que je perisse.
Trop malheureux objets de l’amour de Jason,
Déplorable Créüse! infortuné Creon!
O mes Fils! joüissez de la seule vengeance,
Que les Dieux inhumains laissent en ma puissance.
(Il se tuë.)

IPHITE.

Ah! Seigneur... il n’est plus. Quels horrible malheurs
O trop funeste Amour, produisent tes fureurs.

FIN.

Extrait du Privilege du Roy.

PAr Lettres Patentes de Sa Majesté, données à Paris le vingt-quatriéme Mars 1694. Signé; NOBLOT. Il est permis au Sieur PIERRE EMERY Libraire de Paris, d’imprimer un Livre intitulé Medée, Tragedie nouvelle, pendant le temps de six années consecutives: Avec défenses à tous autres de le vendre & le debiter sans le consentement dudit Exposant à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits & de trois mil livres d’amende, ainsi qu’il est porté plus au long dans lesdites Lettres.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de la Ville de Paris, le 26. dudit mois & an. Signé; P. AUBOÜIN, Syndic.

Achevé d’imprimer le premier Avril 1694.

Ledit Sieur Emery a fait part dudit Privilege aux Sieur Auboüin & Clouzier.