CHAPITRE IX

1809. Bataille de la Corogne.—Napoléon quitte l'armée.—Lannes est dirigé sur Saragosse.—Siège et prise de cette ville.—Je suis grièvement blessé.

Le lendemain 1er janvier 1809, le mauvais temps continuant, et l'Empereur sentant d'ailleurs la nécessité de réunir son armée, on fit séjour à Astorga, où les troupes se groupèrent successivement. Elles trouvèrent en abondance des vivres, dont elles purent disposer avec d'autant plus de liberté qu'il n'y avait plus un seul habitant dans la ville. L'Empereur avait été vivement affecté en apprenant que trois grenadiers de sa garde s'étaient suicidés; aussi, malgré la pluie et la boue, il visita successivement toutes les maisons dans lesquelles les soldats s'étaient mis à l'abri; il leur parla, releva leur moral; et l'on s'attendait à partir le lendemain à la poursuite des Anglais, lorsque Napoléon reçut par un aide de camp du ministre de la guerre des lettres qui le déterminèrent à ne pas aller plus loin en personne. C'était probablement l'annonce des mouvements hostiles que faisait déjà l'Autriche pour attaquer l'Empire français, pendant que Napoléon et une partie de la grande armée étaient au fond de l'Espagne. L'Empereur résolut donc de retourner en France avec sa garde, afin de se préparer à la nouvelle guerre dont les Autrichiens le menaçaient; mais ne voulant cependant pas perdre l'occasion de punir les Anglais, il les fit poursuivre par les corps des maréchaux Ney et Soult, qui, en partant, défilèrent devant lui.

Les troupes anglaises sont excellentes; mais comme elles ne se recrutent que par des engagements volontaires qui deviennent fort difficiles en temps de guerre, on est obligé d'admettre les hommes mariés, auxquels on permet de se faire suivre par leurs familles; aussi les régiments traînent-ils à leur suite un nombre considérable de femmes et d'enfants. C'est là un grave inconvénient, auquel la Grande-Bretagne n'a jamais pu remédier. Or, il advint qu'au moment où l'Empereur faisait défiler devant lui les corps de Soult et Ney, hors des murs d'Astorga, on entendit des cris dans une immense grange… on l'ouvrit… elle contenait mille à douze cents femmes et enfants anglais qui, accablés par la longue marche des jours précédents, faite sous une pluie glaciale, au milieu des boues et des torrents débordés, n'avaient pu suivre l'armée du général Moore et s'étaient réfugiés dans cette vaste grange où, depuis quarante-huit heures, ils vivaient d'orge crue!… Presque toutes ces femmes et ces enfants étaient beaux, malgré les guenilles fangeuses qui les couvraient. Ils entourèrent bientôt l'Empereur, qui, touché de leur triste position, les fit loger en ville, où ils reçurent des vivres, et Napoléon envoya un parlementaire avertir le général anglais que, dès que le temps le permettrait, les femmes et les enfants de ses soldats lui seraient rendus.

Le maréchal Soult joignit l'armée ennemie dans les montagnes de Léon et battit son arrière-garde à Villafranca, où nous perdîmes le général Colbert et son aide de camp Latour-Maubourg. L'armée anglaise gagna en toute hâte le port de la Corogne; mais une tempête horrible rendant son embarquement très difficile, elle fut dans l'obligation de livrer bataille aux troupes du maréchal Soult qui la suivaient de très près. Le général en chef sir John Moore fut tué, et son armée ne parvint à gagner ses vaisseaux qu'après des pertes immenses. Cependant, cet événement, que les Français considérèrent d'abord comme un avantage, leur devint bien fatal, car le général Moore fut remplacé par Wellington, qui nous fit depuis tant de mal.

Ce fut à Astorga que mon frère, attaché à l'état-major du prince Berthier, ayant été chargé de passer des dépêches à Madrid, fut pris par les guérillas, ce dont je ne fus informé que longtemps après. J'aurai l'occasion de revenir sur cet événement.

Pendant que le maréchal Soult poursuivait les ennemis dans leur retraite vers la Corogne, l'Empereur, accompagné du maréchal Lannes, partit d'Astorga avec sa garde pour rétrograder sur Valladolid, afin d'y joindre la route de France. Napoléon séjourna deux jours dans cette ville, où il ordonna au maréchal Lannes d'aller prendre le commandement des deux corps d'armée qui faisaient le siège de Saragosse, et de venir le retrouver à Paris après avoir pris cette place. Mais avant de se séparer de nous, l'Empereur voulant donner à l'état-major du maréchal Lannes un témoignage de satisfaction, invita celui-ci à lui remettre l'état des propositions d'avancement qu'il avait à faire pour les officiers. J'y fus compris pour le grade de chef d'escadron, et je me préparais à le recevoir, surtout en apprenant que le maréchal, sortant du cabinet de l'Empereur, me faisait demander; mais mon espoir fut cruellement déçu!… Le maréchal me dit avec bonté qu'en demandant un grade pour moi, il avait cru devoir proposer aussi le vieux capitaine Dagusan, son ancien ami; mais que l'Empereur l'avait prié de choisir entre Dagusan et moi: «Je n'ai pu me décider encore, dit le maréchal, car la blessure que vous avez reçue à Agreda, et la conduite que vous avez tenue dans cette circonstance difficile, mettent le droit de votre côté; mais Dagusan est vieux et fait sa dernière campagne. Cependant, aucune considération ne me porterait à commettre une injustice; je m'en rapporte à vous pour indiquer lequel des deux noms je dois faire inscrire sur le brevet que l'Empereur va signer…» Ma position était très embarrassante; j'avais le cœur bien gros… Cependant, je répondis qu'il fallait mettre sur le brevet le nom de M. Dagusan!… Le maréchal, les larmes aux yeux, m'embrassa, en me promettant qu'après le siège de Saragosse, je serais certainement nommé chef d'escadron. Le soir, le maréchal réunit ses officiers pour annoncer les promotions. Guéhéneuc était confirmé dans le grade de colonel; Saint-Mars, nommé lieutenant-colonel; Dagusan, chef de bataillon; d'Albuquerque et Watteville, légionnaires; de Viry et Labédoyère, capitaines… moi, rien!

Nous quittâmes Valladolid le lendemain, pour nous diriger à petites journées avec nos chevaux sur Saragosse, où le maréchal Lannes prit le commandement de toutes les troupes qui faisaient le siège et dont le nombre s'élevait à 30,000 hommes, savoir: le 5e corps de la grande armée, venu d'Allemagne, sous les ordres du maréchal Mortier, et l'ancien corps du maréchal Moncey, que Junot venait de remplacer. Ces dernières troupes étaient de nouvelle formation; mais n'ayant plus de longues marches à faire, et d'ailleurs aguerries par leur succès de la bataille de Tudela, elles combattirent avec beaucoup de courage.

Avant la grande insurrection amenée par la captivité de Ferdinand VII, la ville de Saragosse n'était pas fortifiée; mais en apprenant les événements de Bayonne et les violences que Napoléon voulait faire à l'Espagne pour placer son frère Joseph sur le trône, Saragosse donna le signal de la résistance. Sa nombreuse population se leva comme un seul homme; les moines, les femmes et même les enfants prirent les armes. D'immenses couvents, aux murailles épaisses et solides, entouraient la ville; on les fortifia, et des canons y furent placés; toutes les maisons furent crénelées, les rues barricadées; on fabriqua de la poudre, des boulets, des balles, et l'on réunit de très grands approvisionnements de bouche. Tous les habitants s'enrégimentèrent et prirent pour chef le comte Palafox, l'un des colonels des gardes du corps et ami dévoué de Ferdinand VII, qu'il avait suivi à Bayonne, d'où il s'était rendu en Aragon après l'arrestation de ce roi.

Ce fut pendant l'été de 1808 que l'Empereur apprit la révolte et les projets de défense de Saragosse, et comme il était encore dans l'illusion que les dépêches de Murat avaient fait naître dans son esprit, il considéra cette insurrection comme un feu de paille qui s'éteindrait à l'approche de quelques régiments français. Néanmoins, avant d'employer la force des armes, il voulut essayer de la persuasion. Il s'adressa au prince Pignatelli, le plus grand seigneur de l'Aragon, qui se trouvait alors à Paris, et l'engagea à user de son influence sur les Aragonais pour calmer leur effervescence. Le prince Pignatelli accepta cette mission pacifique et arriva à Saragosse. La population accourt au-devant de lui, ne doutant pas qu'à l'exemple de Palafox, il vienne combattre les Français; mais dès que Pignatelli parle de soumission, il se voit assailli par la foule, qui allait le pendre si Palafox ne l'avait fait conduire dans un cachot où il passa huit à neuf mois.

Cependant, plusieurs divisions françaises, conduites par le général Verdier, se présentèrent en juin 1808 devant Saragosse, dont les fortifications étaient encore très imparfaites. On voulut brusquer une attaque; mais à peine nos colonnes furent-elles dans les rues, qu'un feu meurtrier partant des fenêtres, des clochers, des toits et des soupiraux de caves, leur fit éprouver de telles pertes qu'elles furent obligées de battre en retraite. Nos troupes cernèrent alors la place, dont elles commencèrent le siège plus méthodiquement. Il aurait probablement réussi, si la retraite du roi Joseph n'eût contraint le corps français placé devant Saragosse à se retirer aussi, en abandonnant une partie de son artillerie.

Ce premier siège fut ainsi manqué; mais nos troupes étant rentrées victorieuses en Aragon, le maréchal venait en 1809 attaquer de nouveau Saragosse. Cette ville se trouvait alors dans de bien meilleures conditions de défense, car ses fortifications étaient achevées, et toute la population belliqueuse de l'Aragon s'était mise dans la place, dont la garnison avait été renforcée par une grande partie des troupes espagnoles de l'armée de Castaños, battues par nous à Tudela, de sorte que le nombre des défenseurs de Saragosse s'élevait à plus de 80,000 hommes, le maréchal n'en ayant que 30,000 pour en faire le siège; mais nous avions d'excellents officiers. L'ordre et la discipline régnaient dans nos rangs, tandis que dans la ville tout était inexpérience et confusion. Les assiégés n'étaient d'accord que sur un seul point: se défendre jusqu'à la mort!… Les paysans étaient les plus acharnés! Entrés dans la ville avec leurs femmes, leurs enfants et même leurs troupeaux, on avait assigné à chaque groupe le quartier ou la maison qu'il devait habiter, en jurant de le défendre. Là, les gens vivaient entassés pêle-mêle avec leur bétail et plongés dans la saleté la plus dégoûtante, car ils ne jetaient aucune ordure au dehors. Les entrailles des animaux pourrissaient dans les cours, dans les chambres, et les assiégés ne prenaient même pas la peine d'enlever les cadavres des hommes morts par suite de l'affreuse épidémie qu'une telle négligence ne tarda pas à développer.

Le fanatisme religieux et l'amour sacré de la patrie exaltant leur courage, ils s'abandonnèrent aveuglément à la volonté de Dieu… Les Espagnols ont beaucoup conservé du caractère des Arabes et sont fatalistes; aussi répétaient-ils sans cesse: «Lo que ha de ser no puede faltar…» (Ce qui doit être ne peut manquer.) En conséquence, ils ne prenaient aucune précaution.

Attaquer de pareils hommes de vive force, dans une ville où chaque habitation était une forteresse, c'eût été renouveler la faute commise pendant le premier siège et s'exposer à de grandes pertes, sans aucune chance de succès. Le maréchal Lannes et le général Lacoste, chef du génie, agirent donc avec une prudente méthode, qui, malgré sa lenteur, devait amener la reddition ou la destruction de la ville. On commença, selon l'usage, à établir des tranchées pour atteindre les premières maisons; arrivé là, ces maisons furent minées; on les faisait sauter avec leurs défenseurs; puis on minait les suivantes, et ainsi de suite. Mais ces travaux n'étaient pas sans de très grands dangers pour les Français, car dès que l'un d'eux paraissait, il était en butte aux coups de fusil tirés par les Espagnols cachés dans les bâtiments voisins. Ce fut ainsi que périt le général Lacoste, au moment où il se plaçait devant une lucarne pour examiner l'intérieur de la ville. L'acharnement des Espagnols était si grand que pendant qu'on minait une maison, et que le bruit sourd des coups de marteau les prévenait de l'approche de la mort, pas un ne quittait l'habitation qu'il avait juré de défendre… Nous les entendions chanter les litanies; puis, aussitôt que les murs, volant en l'air, retombaient avec fracas, en écrasant la plupart d'entre eux, tous ceux qui échappaient au désastre se groupaient sur les décombres et cherchaient à les défendre en se retranchant derrière le moindre abri, d'où ils recommençaient à tirailler!… Mais nos soldats, prévenus du moment où la mine devait jouer, se tenaient prêts, et dès que l'explosion s'était produite, ils s'élançaient rapidement sur les décombres, tuaient tout ce qu'ils rencontraient, s'établissaient derrière des pans de mur, élevaient des retranchements avec des meubles, des poutres, et pratiquaient au milieu de ces décombres des passages pour les sapeurs qui allaient miner la maison voisine… Un grand tiers de la ville ayant été détruit de la sorte, les communications établies dans cet amas de ruines formaient un dédale inextricable, où l'on ne pouvait se reconnaître qu'à l'aide de jalons placés par les officiers du génie. Outre la mine, les Français employèrent une nombreuse artillerie et jetèrent jusqu'à onze mille bombes dans la ville!…

Malgré cela, Saragosse tenait toujours!… En vain le maréchal, ému de pitié pour ces héroïques défenseurs, envoya un parlementaire pour leur proposer une capitulation honorable… elle ne fut pas acceptée. Le siège continua. Mais si la mine arrivait à détruire les maisons, il n'en fut pas de même des vastes couvents fortifiés, car cela eût exigé de grands travaux. On se bornait donc à faire sauter un pan de leurs épaisses murailles, et, dès que la brèche était faite, on y lançait une colonne à l'assaut. Les assiégés accouraient à la défense: elle était terrible; aussi fut-ce dans ce genre d'attaques que nous perdîmes le plus de monde.

Les couvents les mieux fortifiés étaient ceux de l'Inquisition et de Santa-Engracia. Nos sapeurs, arrivés auprès de ce dernier, avaient miné l'un des murs, lorsque le maréchal, me faisant appeler au milieu de la nuit, me dit que, pour me faire promptement avoir le grade de chef d'escadron, il m'a réservé une mission des plus importantes: «Au point du jour, on mettra le feu à la mine destinée à ouvrir le mur de Santa-Engracia; huit compagnies de grenadiers sont prêtes pour l'assaut; j'ai ordonné que tous les capitaines fussent pris parmi les moins anciens que vous; je vous donne le commandement de cette colonne; allez enlever le couvent, et je suis certain que l'un des premiers courriers de Paris m'apportera votre brevet de chef d'escadron!» J'acceptai avec reconnaissance, bien que je fusse, sur le moment, très souffrant de mon ancienne blessure. Les chairs avaient en se cicatrisant formé un bourrelet qui m'aurait empêché de porter une coiffure militaire; aussi le docteur Assalagny, chirurgien-major des chasseurs de la garde, les avait-il réduites avec la pierre infernale. Cette très douloureuse opération ayant été faite la veille, j'avais eu la fièvre toute la nuit, et me trouvais, par conséquent, dans d'assez mauvaises conditions pour monter à l'assaut. N'importe! il n'y avait pas à hésiter; du reste, j'avouerai que j'étais tout fier du commandement que le maréchal me confiait: huit compagnies de grenadiers, à moi simple capitaine, c'était magnifique!…

Je cours donc faire mes préparatifs, et, au jour naissant, je me rends à la tranchée, où je trouve le général Razout, qui, après m'avoir remis le commandement des grenadiers, me fait observer que le feu ne pouvant être mis aux poudres avant une heure, je ferais bien de profiter de ce temps pour aller examiner la muraille que la mine doit renverser, et calculer la largeur de la brèche qui en résultera, afin de préparer mon attaque. Je pars, accompagné d'un adjudant du génie qui devait me diriger au milieu des ruines d'un immense quartier déjà abattu, et j'arrive enfin au pied du mur du couvent. Là se terminait le terrain conquis par nous. Je me trouvai dans une petite cour; un piquet de voltigeurs, occupant une espèce de cave voisine, avait dans cette cour un factionnaire abrité contre les coups de fusil par un amas de planches et de portes. L'adjudant du génie, me montrant alors un gros mur placé en face de nous, me dit que c'était celui qu'on allait faire sauter dès que la mine serait chargée. Dans l'un des coins de la cour, où l'on avait arraché une pompe, la chute de quelques pierres avait laissé un vide; le factionnaire me fait observer qu'en se baissant, on aperçoit par cette ouverture les jambes d'une nombreuse troupe ennemie stationnée dans le jardin du couvent. Pour vérifier le fait, et reconnaître la configuration du terrain sur lequel j'allais combattre, je me baisse… mais, à l'instant, un Espagnol posté sur le clocher de Santa-Engracia me tire un coup d'arme à feu, et je tombe sur le pavé!…

Je n'éprouvai d'abord aucune douleur, et pensai que l'adjudant placé auprès de moi m'avait poussé par inadvertance; mais bientôt le sang sortit à gros bouillons; j'avais reçu une balle dans le côté gauche, à peu de distance du cœur!… L'adjudant m'aida à me relever, et nous entrâmes dans la cave où se trouvaient les voltigeurs. Je perdis tant de sang que je fus sur le point de m'évanouir. Il n'y avait pas de brancards; les soldats me passèrent donc un fusil sous les deux bras, un autre sous les jarrets, et m'emportèrent ainsi à travers les mille et un passages pratiqués dans les décombres de ce vaste quartier jusqu'au point où j'avais quitté le général Razout. Là, je repris mes sens. Le général voulait me faire panser, mais je préférais l'être par le docteur Assalagny, et comprimant ma plaie avec mon mouchoir, je me fis conduire au quartier général du maréchal Lannes, établi à une portée de canon de la ville, dans l'immense bâtiment d'une auberge abandonnée, au lieu dit des Écluses du canal d'Aragon.

En me voyant arriver tout couvert de sang, porté par des soldats dont l'un me soutenait la tête, le maréchal et mes camarades me crurent mort. Le docteur Assalagny assura le contraire et s'empressa de me panser; mais on ne savait où me placer, car tous les meubles de l'hôtellerie ayant été brûlés pendant le siège, il n'y avait plus un seul lit; nous couchions sur les briques dont les chambres étaient pavées. Le maréchal et tous mes camarades donnèrent à l'instant leurs manteaux, dont on forma une pile, sur laquelle on me coucha. Le docteur visita ma blessure et reconnut que j'avais reçu dans le corps un projectile dont la forme devait être plate, puisqu'il avait passé entre deux côtes sans les briser, ce que n'aurait pu faire une balle ordinaire.

Pour trouver ce projectile, Assalagny enfonce une sonde dans la plaie… il ne trouve rien!… Sa figure devient soucieuse, et voyant que je me plains d'éprouver les plus vives douleurs dans les reins, il me place sur le ventre et visite mon dos… Mais à peine a-t-il touché le point où les côtes aboutissent à l'épine dorsale, que je ne pus retenir un cri: le projectile était là! Assalagny, s'armant alors d'un bistouri, fait une grande incision, aperçoit un corps métallique se présentant entre deux côtes, et veut l'extraire avec des pinces. Mais ne pouvant y parvenir, malgré de violents efforts qui me soulevaient, il fait asseoir l'un de mes camarades sur mes épaules, un autre sur mes jarrets, et réussit enfin à arracher une balle de plomb du plus fort calibre, à laquelle les fanatiques Espagnols avaient donné la forme d'un petit écu, en l'aplatissant à coups de marteau. Une croix avait été gravée sur chaque face; enfin, des entailles pratiquées tout autour faisaient ressembler cette balle à la roue d'une montre. C'étaient ces espèces de dents qui, s'étant prises entre les muscles, avaient rendu l'extraction si difficile. La balle ainsi écrasée, présentant trop de surface pour entrer dans un fusil, avait dû être lancée par un tromblon; se présentant de biais, elle avait agi comme un instrument tranchant, passé entre deux côtes, contourné l'intérieur du coffre pour sortir de la même façon qu'elle était entrée, en conservant heureusement assez de force pour traverser les muscles et les chairs du dos.

Le maréchal, voulant faire connaître à l'Empereur avec quel fanatique acharnement les habitants de Saragosse se défendaient, lui fit passer la balle extraite de mon corps. Napoléon, après l'avoir examinée, la fit porter à ma mère, en lui annonçant que j'allais être nommé chef d'escadron.

Le docteur Assalagny était un des premiers chirurgiens de l'époque, et, grâce à lui, ma blessure, qui pouvait être mortelle, fut une de celles qui se guérissent le plus promptement. Le maréchal possédait un lit mécanique qui le suivait partout en campagne; il eut la bonté de me prêter un matelas et des draps; mon portemanteau servit d'oreiller, et le manteau de couverture; malgré cela, j'étais fort mal, car la chambre n'ayant ni portes ni fenêtres, le vent et même la pluie y pénétraient. Ajoutez à cela que le rez-de-chaussée de l'hôtellerie servant d'ambulance, j'avais au-dessous de moi un grand nombre de blessés, dont les gémissements aggravaient mes douleurs. L'odeur nauséabonde que répandait cet hôpital pénétrait jusqu'à moi; plus de deux cents cantiniers avaient établi leurs échoppes autour du quartier général; un camp était auprès de là; c'étaient donc des chants, des cris, des roulements de tambour continuels, et pour compléter cette musique infernale, la basse était faite par un très grand nombre de bouches à feu, tirant nuit et jour contre la ville!… Je ne pouvais dormir. Je passai quinze jours dans cette triste position; enfin, ma forte constitution prit le dessus, et je pus me lever.

Le climat de l'Aragon étant fort doux, j'en profitai pour faire de petites promenades, appuyé sur le bras du bon docteur Assalagny ou de l'ami de Viry; mais leurs devoirs les empêchaient de venir longtemps avec moi, et je m'ennuyais souvent. Mon domestique vint un jour m'annoncer qu'un vieux housard, baigné de larmes, demandait à me voir; vous devinez que c'était mon ancien mentor, le maréchal des logis Pertelay, dont le régiment venait d'arriver en Espagne, et qui, en apprenant que j'étais blessé, était accouru vers moi. Je revis ce brave homme avec plaisir et le reçus à merveille; aussi venait-il souvent me tenir compagnie et me distraire par ses interminables histoires et les conseils bizarres qu'il croyait encore pouvoir me donner. Ma convalescence fut courte, et vers le 15 mars je fus à peu près rétabli, quoique bien faible encore.

La mort faisait des ravages affreux parmi les habitants et la garnison de Saragosse, dont le typhus, la famine, le fer et le feu avaient fait périr près d'un grand tiers, sans que les autres pensassent à se rendre, et cependant les forts les plus importants avaient été pris, et la mine avait déjà détruit une partie très considérable de la ville. Les moines ayant persuadé à ces malheureux que les Français les égorgeraient, aucun n'osait sortir de la place, lorsque le hasard et la clémence du maréchal Lannes amenèrent la fin de ce siège mémorable.

Le 20 mars, les Français ayant pris d'assaut un couvent de religieuses, y trouvèrent non seulement les nonnes, mais plus de trois cents femmes de toutes conditions, qui s'étaient réfugiées dans l'église. Elles furent traitées avec beaucoup d'égards et conduites auprès du maréchal. Ces infortunées, s'étant trouvées cernées de toutes parts pendant plusieurs jours, n'avaient pu recevoir des vivres de la ville: elles mouraient de faim!… Le bon maréchal Lannes les conduisit lui-même au marché du camp, où, faisant appeler tous les cantiniers, il ordonna d'apporter à manger à ces femmes, en ajoutant qu'il se chargerait du payement. La générosité du maréchal ne se borna pas là; il les fit toutes reconduire à Saragosse. À leur rentrée dans la ville, la population, qui du haut des toits et des clochers les avait suivies des yeux, se précipita au-devant d'elles pour entendre le récit de leur aventure. Toutes firent l'éloge du maréchal et des soldats français; aussi, dès ce moment, l'exaltation de cette malheureuse population s'apaisa, et il fut convenu qu'on se rendrait. Le soir même, Saragosse capitula.

Le maréchal Lannes, craignant qu'avant de rendre les armes quelques fanatiques n'égorgeassent le prince Fuentès Pignatelli, mit pour première condition qu'on le lui rendrait vivant. Nous vîmes donc arriver ce malheureux, conduit par un geôlier à figure atroce qui, après l'avoir très durement maltraité pendant sa longue captivité, eut l'effronterie de l'escorter, les pistolets à la ceinture, jusque dans la chambre du maréchal, voulant avoir, disait-il, un reçu de la propre main du chef de l'armée française. Le maréchal le fit mettre à la porte; mais cet homme ne voulant pas s'en aller sans un reçu, Labédoyère, fort peu endurant, se mit en fureur, et lui fit descendre les escaliers à grands coups de pied dans le derrière. Quant au prince Pignatelli, il faisait vraiment peine à voir, tant il avait souffert pendant son emprisonnement! La fièvre le dévorait, et on n'avait pas un seul lit à lui offrir; car, ainsi que je l'ai déjà dit, le maréchal s'était logé dans une maison entièrement nue, mais qui avait l'avantage d'être placée auprès du point d'attaque, tandis que le général Junot, bien moins consciencieux, s'était établi à une grosse lieue de la ville, dans un riche couvent. Il y menait très bonne vie et offrit l'hospitalité au prince, qui l'accepta. Elle lui devint funeste, car Junot lui fit faire une telle bombance que son estomac, délabré par le régime de la prison, ne put supporter ce brusque changement, et le prince Pignatelli mourut au moment où son retour à la liberté le rendait si heureux! Il laissa plus de 900,000 francs de rente à un collatéral qui n'avait presque rien!

Lorsqu'une place capitule, il est d'usage que les officiers gardent leurs épées. Il en fut ainsi pour ceux de la garnison de Saragosse, excepté pour le gouverneur Palafox, à l'égard duquel le maréchal avait reçu des instructions particulières de l'Empereur: en voici les motifs. Le comte Palafox, colonel dans les gardes du corps et ami dévoué de Ferdinand VII, l'avait suivi à Bayonne. L'abdication de ce prince et celle de Charles IV ayant jeté dans la consternation les seigneurs espagnols que Napoléon avait réunis en assemblée nationale, presque tous reconnurent Joseph pour leur roi, parce que, se voyant en France au pouvoir de l'Empereur, ils craignaient d'être arrêtés. Il paraît que le comte Palafox, ayant eu les mêmes craintes, avait aussi reconnu le roi Joseph; mais, à peine rentré en Espagne, il s'empressa de protester contre la violence morale qu'il prétendait lui avoir été faite, et courut se mettre à la tête des insurgés de Saragosse.

L'Empereur considéra cette conduite comme une perfidie, et ordonna qu'après la prise de la ville, le comte Palafox serait traité, non en prisonnier de guerre, mais en prisonnier d'État, par conséquent désarmé et conduit au donjon de Vincennes. Le maréchal Lannes se vit donc obligé d'envoyer un officier pour arrêter le gouverneur de Saragosse et lui demander son épée. Ce fut à d'Albuquerque qu'il donna cette mission. Elle lui parut d'autant plus pénible que non seulement d'Albuquerque était Espagnol, mais parent, ancien compagnon, et ami de Palafox. Je n'ai jamais pu me rendre compte des motifs qui portèrent le maréchal à faire un tel choix pour une telle mission. D'Albuquerque, forcé d'obéir, entra plus mort que vif dans Saragosse. Il se présenta chez Palafox, qui, en lui remettant son épée, dit avec une noble fierté: «Si vos aïeux, les illustres d'Albuquerque, revenaient au monde, il n'en est pas un qui ne préférât se trouver à la place du prisonnier qui rend cette épée couverte de gloire, plutôt qu'à celle du renégat qui vient la prendre au nom des ennemis de l'Espagne, sa patrie!»

Le pauvre d'Albuquerque, terrifié et sur le point de tomber en défaillance, fut obligé de s'appuyer contre un meuble. La scène nous fut racontée par le capitaine Pasqual, qui, chargé par l'Empereur de recevoir Palafox après son arrestation, assistait à l'entrevue de ce général et de d'Albuquerque. Le comte Palafox fut conduit et demeura en France, depuis le mois de mars 1809 jusqu'en 1814.

Bizarrerie des choses humaines! Palafox ayant été proclamé gouverneur de Saragosse au moment de l'insurrection, la renommée et l'histoire lui ont attribué le mérite de l'héroïque défense de cette ville, et il y a cependant fort peu contribué, car il tomba gravement malade dès les premiers jours du siège, et remit le commandement au général Saint-Marc, Belge au service de l'Espagne; ce fut donc celui-ci qui soutint toutes nos attaques avec un courage et un talent remarquables. Mais, comme il était étranger, l'orgueil espagnol reporta toute la gloire de la défense sur Palafox, dont le nom passera à la postérité, tandis que celui du brave et modeste général Saint-Marc est resté ignoré, car aucune relation ne l'a mentionné.

Le jour qui suivit la capitulation, la garnison de Saragosse, après avoir défilé devant le maréchal Lannes, déposa les armes et fut dirigée sur la France comme prisonnière de guerre; mais, comme elle était encore au nombre de 40,000 hommes, les deux tiers s'évadèrent pour recommencer à tuer des Français, en se joignant à divers partisans qui nous faisaient une guerre acharnée. Cependant, une très grande partie des hommes sortis de Saragosse moururent du typhus, dont ils avaient emporté le germe. Quant à la ville, ses rues, presque entièrement détruites, étaient de vrais charniers remplis de morts et de mourants! La contagion s'étendit même sur les troupes françaises qui formèrent la nouvelle garnison.