CHAPITRE VIII
Nous rejoignons Napoléon.—Somo-Sierra.—Marche sur le
Portugal.—Passage du Guadarrama.—Benavente.—Échec de
Benavente.—Marche sur Astorga.
Le maréchal Lannes poussa ses troupes jusqu'aux portes de Saragosse; mais comme il manquait de grosse artillerie pour faire le siège de cette ville, dans laquelle s'étaient renfermés plus de soixante mille militaires, soldats et paysans, il se contenta pour le moment d'en faire garder les principales avenues, et remettant le commandement au maréchal Moncey, il partit pour aller rejoindre l'Empereur, ainsi que le portaient ses instructions. J'ai dit que le maréchal Lannes était tombé malade; il ne pouvait donc voyager à franc étrier, ainsi qu'il l'avait fait en venant. On trouva une voiture à Tudela, et l'on établit des relais avec les chevaux du train de l'armée.
Bien que je susse que le maréchal, voulant coucher tous les soirs, ne ferait qu'une vingtaine de lieues par jour, je prévoyais que le voyage serait très pénible pour moi, car les aides de camp doivent suivre à franc étrier la voiture du maréchal, et je sentais que le mouvement d'un cheval au galop, que j'allais subir plusieurs heures pendant sept à huit jours, aggraverait les douleurs affreuses que me faisait éprouver ma blessure; mais le maréchal eut la bonté de me donner une place dans sa voiture, où se trouvaient aussi les généraux Pouzet et Frère, ses deux amis. Ceux-ci aimaient beaucoup à causer, et même à s'égayer aux dépens du prochain, et comme ils ne me connaissaient que depuis quelque temps, ma présence les embarrassa d'abord; mais le maréchal leur ayant dit: «C'est un brave garçon, vous pouvez parler devant lui…», ils profitèrent largement de cet avis.
Ce voyage fut pour moi bien pénible, bien qu'on se reposât toutes les nuits. Nous revîmes Logroño, Miranda, Burgos, et montâmes à pied le célèbre défilé de Somo-Sierra, enlevé quelques jours avant sous les yeux de l'Empereur par les lanciers polonais de sa garde, qui, ce jour-là, virent le feu pour la première fois. Ce combat donna au général Montbrun, devenu célèbre depuis, l'occasion de se signaler.
Montbrun suivait le quartier général, lorsque l'Empereur, marchant d'Aranda sur Madrid, et devançant de quelques heures son infanterie, arriva au pied du Somo-Sierra, n'ayant avec lui que les lanciers polonais. La grande route, très escarpée sur ce point, et resserrée entre deux montagnes, se trouvait barrée par un petit retranchement de campagne, défendu par quelques milliers d'Espagnols. Napoléon qui voulait arriver ce jour-là même à Buitrago, se voyant arrêté dans sa marche et calculant que l'infanterie ne pourrait arriver de longtemps, ordonna aux Polonais de forcer le passage du défilé.
Les Polonais n'ont qu'une qualité, mais ils la possèdent au plus haut degré: ils sont généralement très braves. Leurs chefs, n'ayant aucune connaissance de la guerre qu'ils n'avaient jamais faite, ignoraient que pour passer un défilé il est nécessaire de laisser entre les escadrons un espace vide égal à la profondeur de chacun d'eux, afin que si les premiers sont repoussés, ils trouvent en arrière un terrain libre pour se reformer et ne se jettent pas sur les escadrons qui suivent. Les chefs polonais lancèrent donc à l'étourdie le régiment dans le défilé sans prendre les dispositions convenables. Mais, accueillis sur les deux flancs par une grêle de balles et trouvant la route barrée au sommet, ils éprouvèrent des pertes d'autant plus sensibles, que le premier escadron se jeta en désordre sur le deuxième, celui-ci sur le troisième, et ainsi de suite; de sorte que le régiment, ne formant plus qu'une masse informe sur une route encaissée, ne pouvait faire demi-tour et se trouvait fusillé presque à bout portant par les Espagnols placés sur les rochers voisins!
Il était fort difficile de débrouiller cette cohue. Enfin on y parvint, et les Polonais allèrent se reformer dans la plaine sous les yeux de l'Empereur, qui loua leur courage, en blâmant le peu de méthode qu'ils avaient mis dans l'attaque. Les chefs en convinrent, en exprimant le regret de n'avoir pas été conduits par un général expérimenté. Alors le major général Berthier, voulant du bien à Montbrun en ce moment peu en faveur, mais qu'il connaissait pour un excellent et très brave officier de cavalerie, informa Napoléon de la présence de ce général. L'Empereur le fit appeler et lui donna le commandement des lanciers, en lui ordonnant de recommencer l'attaque.
Montbrun était un homme superbe, dans le genre de Murat: haute taille, figure balafrée, barbe noire, attitude des plus militaires et excellent écuyer. Il plut aux Polonais, et ceux-ci ayant promis de se conformer à ses instructions, Montbrun, après avoir espacé leurs escadrons et pris toutes les dispositions nécessaires, se met fièrement à leur tête. Il s'élance dans le défilé… Quelques escadrons sont d'abord ébranlés par la fusillade; mais les diverses parties de la colonne ayant assez d'espace entre elles pour qu'il n'en résultât aucun désordre grave, on se remet et l'on parvient enfin au sommet de la montagne.
Le général Montbrun met pied à terre et court le premier aux retranchements pour arracher les palissades sous une grêle de balles. Les Polonais suivent son exemple; les retranchements sont enlevés; on remonte à cheval, et le régiment fond sur les Espagnols, dont il fait un massacre d'autant plus grand que le terrain, s'élargissant et allant en descendant jusqu'à Buitrago, permettait aux lanciers de joindre les fantassins ennemis qui fuyaient dans le plus grand désordre. Le défilé enlevé, l'Empereur le franchit, et arrivé au sommet, non seulement il voit le drapeau français flottant sur Buitrago, mais aperçoit à une lieue au delà de cette ville la cavalerie de Montbrun poursuivant les Espagnols en déroute!… Le soir, Napoléon félicita les Polonais, nomma Montbrun général de division et l'emmena quelques mois après en Autriche, où il commanda si bien une division que l'Empereur le nomma, en 1810, général en chef de toute la cavalerie de son armée de Portugal et lui confia un corps de la même arme pendant la campagne de Russie. Il fut tué à la bataille de la Moskowa.
Le maréchal Lannes ayant examiné la position dont je viens de parler, nous descendîmes le Somo-Sierra et allâmes coucher à Buitrago, d'où nous gagnâmes Madrid le lendemain. L'Empereur était depuis quelques jours dans cette ville, dont il n'avait pu se rendre maître qu'après un combat sérieux. Il y avait établi son frère, le roi Joseph. Le maréchal Lannes me présenta à Napoléon, qui me reçut avec bonté, en me disant que sous peu il récompenserait la conduite que j'avais tenue à Agreda. Nous trouvâmes M. Guéhéneuc à Madrid. Il portait les insignes de colonel dont l'Empereur lui avait conféré le grade, en recevant de sa main le bulletin de la bataille de Tudela, teint de mon sang. Guéhéneuc était un brave garçon; il vint à moi et me dit: «C'est vous qui avez couru les dangers et reçu le coup de sabre, et c'est moi qui ai obtenu le grade; mais j'espère que vous ne tarderez pas à être avancé.» Je l'espérais aussi; cependant j'avouerai franchement que j'en voulais un peu au maréchal pour l'obstination qu'il avait mise à me faire passer par Agreda; mais il fallait se soumettre à sa destinée!
Le maréchal Lannes fut logé à Madrid dans l'hôtel qu'avait occupé Murat. J'y trouvai le bon conseiller Hernandès, qui, sachant mon arrivée, était venu m'offrir d'habiter chez lui, ce que j'acceptai avec d'autant plus de reconnaissance que ma blessure s'était envenimée, et que de bons soins m'étaient nécessaires. Mon hôte me les prodigua, et j'étais en voie de guérison, lorsque de nouveaux événements me forcèrent à rentrer en campagne au milieu de l'hiver.
En effet, nous étions à peine depuis une semaine à Madrid, lorsque, le 21 décembre, l'Empereur apprenant que l'armée de Portugal osait marcher contre la capitale de l'Espagne, dont elle n'était plus qu'à quelques journées, fit à l'instant même battre la générale et sortit de la ville à la tête de sa garde et de plusieurs corps d'armée, pour se porter dans la direction de Valladolid, par où arrivaient les Anglais commandés par le général Moore. Le maréchal Lannes, étant rétabli, devait suivre l'Empereur, non plus en voiture, mais à cheval. Il me le fit observer, en me proposant de rester à Madrid jusqu'à ce que ma blessure fût complètement guérie. Mais deux motifs m'en empêchaient: d'abord, je voulais assister à la bataille qu'on allait livrer aux Anglais; en second lieu, je savais que l'Empereur ne donnait presque jamais d'avancement aux absents, et je tenais à obtenir le grade de chef d'escadron qui m'avait été promis. Je fis donc mes préparatifs de départ.
Une seule chose m'embarrassait: je ne pouvais, à cause de ma blessure au front, porter ni chapeau ni colback; ma tête était enveloppée avec des mouchoirs blancs, mais c'était une coiffure peu militaire pour figurer dans un état-major qui devait marcher constamment avec celui de l'Empereur! Pendant que cette pensée me tourmentait, j'aperçus un mameluk de la garde, coiffé de son turban à calotte rouge. J'avais un charmant képi de cette couleur brodé en or; je fis tortiller et coudre alentour un joli foulard, ce qui produisit une espèce de turban, que je plaçai au-dessus des bandes et des compresses qui couvraient ma blessure.
Nous sortîmes de Madrid à la chute du jour pour aller coucher au pied du mont Guadarrama, que l'Empereur voulait traverser le lendemain. Il gelait très fort; la route était couverte de verglas, les troupes, et surtout la cavalerie, marchaient péniblement. Le maréchal envoyait fréquemment des officiers pour s'assurer que les colonnes étaient en bon ordre pendant cette marche de nuit; mais comprenant ce que je devais souffrir, il eut l'attention de m'exempter des courses.
Pendant que tous mes camarades étaient à porter des ordres, N… et moi nous trouvâmes seuls auprès du maréchal. N… me fait signe qu'il veut me parler et me présente une bouteille de kirsch. Je le remercie sans accepter, mais mon homme embouche le goulot du flacon dont, en moins d'un quart d'heure, il absorbe tout le contenu! Tout à coup, il roule à terre comme un colosse qu'on abat! Le maréchal n'ayant pu contenir son indignation, N… lui répondit: «Ce n'est pas ma faute, car il y a du verglas entre ma selle et mes cuisses!» Le maréchal trouva l'excuse si nouvelle et si bizarre que, malgré sa mauvaise humeur, il ne put s'empêcher d'en rire, puis il me dit: «Faites-le jeter dans un de mes fourgons.» J'exécutai l'ordre, et notre compagnon s'endormit sur les sacs de riz, au milieu des jambons et des casseroles.
Nous arrivâmes au pied du Guadarrama pendant la nuit; nous n'y trouvâmes qu'un très pauvre village où l'on s'établit comme l'on put. Le froid avait gagné ma blessure, et je souffrais beaucoup. Au point du jour, l'armée allait se mettre en marche, lorsque les bataillons d'avant-garde déjà engagés dans la montagne rétrogradèrent, et l'on vint prévenir l'Empereur et le maréchal qu'une tourmente affreuse empêchait d'avancer. La neige aveuglait hommes et chevaux; un vent des plus impétueux venait même d'en enlever plusieurs et de les jeter dans un précipice. Tout autre que Napoléon se fût arrêté; mais voulant joindre les Anglais à tout prix, il parla aux soldats et ordonna que ceux d'un même peloton se tiendraient par les bras afin de ne pas être emportés par le vent. La cavalerie, mettant pied à terre, dut marcher dans le même ordre, et pour donner l'exemple, l'Empereur forma l'état-major en plusieurs pelotons, se plaça entre Lannes et Duroc, auprès desquels nous nous rangeâmes en entrelaçant nos bras; puis, au commandement fait par Napoléon lui-même, la colonne se porta en avant, gravit la montagne, malgré le vent impétueux qui nous refoulait, la neige qui nous fouettait au visage et le verglas qui nous faisait trébucher à chaque pas. Je souffris cruellement pendant les quatre mortelles heures que dura cette ascension.
Arrivés à mi-côte, les maréchaux et les généraux qui portaient de grandes bottes à l'écuyère ne purent plus avancer… Napoléon se fit alors hisser sur un canon où il se mit à califourchon; les maréchaux et généraux firent de même; nous continuâmes à marcher dans ce grotesque équipage, et nous parvînmes enfin au couvent situé sur le sommet de la montagne. L'Empereur s'y arrêta pour rallier l'armée; on trouva du vin et du bois qu'on fit distribuer aux troupes. Le froid était des plus vifs; tout le monde grelottait; cependant, au bout de quelques heures, on se remit en route. La descente, quoique très pénible, le fut beaucoup moins que la montée. Nous parvînmes à la nuit tombante dans une petite plaine, où se trouve le gros bourg de Saint-Raphaël, et plusieurs villages qui procurèrent à l'armée des vivres, du vin et des abris. Ma blessure, déjà un peu cicatrisée à notre départ de Madrid, s'était rouverte, et comme mon turban ne me garantissait que le haut de la tête, la neige avait pénétré dans le cou et la nuque, et s'y était fondue; j'avais le corps tout mouillé, et nos équipages n'étaient pas arrivés; je passai donc une bien cruelle nuit.
Les jours suivants, l'armée continua sa marche sur Espinar, Villacastin, Arevalo et Medina del Campo. Plus nous nous éloignions des monts Guadarrama, plus la température s'adoucissait. Bientôt de grandes pluies succédèrent à la gelée, et les chemins devinrent des bourbiers. Nous passâmes le Douro à Tordesillas, où nous joignîmes enfin les traînards de l'armée anglaise qui s'enfuyait à notre approche vers le port de la Corogne. L'Empereur, désirant la joindre avant qu'elle pût s'embarquer, pressa la marche des troupes, auxquelles il fit faire dix à douze lieues par jour, malgré le mauvais temps et des routes affreuses. Cette précipitation donna lieu à un échec, qui fut d'autant plus sensible à Napoléon qu'il fut éprouvé par un corps de sa garde. Voici le fait.
L'armée couchait à Villapanda, lorsque l'Empereur, furieux de courir toujours après les Anglais, apprit que leur arrière-garde était à quelques lieues de nous dans la ville de Benavente, derrière la petite rivière d'Esla. Il fit partir dès le point du jour une colonne d'infanterie, précédée par les mameluks et les chasseurs de la garde, sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes, officier très brave, mais très imprudent. Ce général, parvenu avec sa cavalerie sur les rives de l'Esla, en face de Benavente, situé à une demi-lieue au delà de ce cours d'eau, n'apercevant aucun ennemi, veut faire reconnaître la ville: c'était militaire; mais un peloton suffisait pour cela, car vingt-cinq hommes voient tout aussi loin que deux mille, et, s'ils donnent dans une embuscade, la perte est du moins peu importante. Le général Desnouettes devait donc attendre l'infanterie avant de s'engager à l'étourdie au milieu de l'Esla. Cependant, sans écouter aucune observation, il fait passer la rivière à gué à tout le régiment des chasseurs, et s'avance vers la ville, qu'il fait fouiller par les mameluks. Ceux-ci n'ayant même pas rencontré un seul habitant, c'était un indice presque certain que l'ennemi préparait une embuscade; le général français aurait dû prudemment rétrograder, puisqu'il n'était pas en force pour lutter contre une nombreuse arrière-garde ennemie. Au lieu de cela, Desnouettes pousse toujours en avant; mais, pendant qu'il traverse la ville, quatre à cinq mille cavaliers anglais la tournent, en masquant leur mouvement par les maisons des faubourgs, et tout à coup ils fondent sur les chasseurs de la garde impériale, qui, se hâtant de sortir de la ville, se défendirent si vaillamment qu'ils firent une large trouée au milieu des Anglais, regagnèrent la rivière et la repassèrent sans grande perte. Mais lorsque, arrivé sur la rive gauche, le régiment se reforma, on s'aperçut que le général Desnouettes n'était plus présent. Un parlementaire ennemi vint annoncer que le cheval de Lefebvre-Desnouettes ayant été tué pendant le combat, ce général était prisonnier de guerre!…
L'Empereur arrivait en ce moment. Jugez de son courroux, lorsqu'il apprit que non seulement son régiment favori venait d'essuyer un échec, mais que le chef était resté au pouvoir des Anglais!… Bien que Napoléon fût très mécontent de l'imprudence de Lefebvre-Desnouettes, il fit cependant proposer au général en chef ennemi de l'échanger contre un officier du même grade détenu en France. Mais le général Moore était trop fier de pouvoir montrer au peuple anglais un des chefs de la garde de l'empereur des Français, prisonnier de guerre, pour consentir à cet échange. En conséquence, il refusa. Le général Desnouettes fut traité avec beaucoup d'égards, mais on l'envoya à Londres comme un trophée, ce qui augmenta encore la colère de Napoléon!
Malgré le petit succès que les Anglais venaient de remporter sur les chasseurs à cheval de la garde impériale, ils continuèrent leur retraite. Nous traversâmes l'Esla et occupâmes Benavente. De cette ville à Astorga, la distance est au moins de quinze à seize lieues de France, et il faut traverser plusieurs cours d'eau. Cependant, l'Empereur était si impatient d'atteindre les ennemis, qu'il voulut que son armée fît ce trajet en un seul jour, bien que les jours fussent alors très courts: nous étions au 31 décembre. J'ai rarement fait de marche aussi pénible; une pluie glaciale perçait nos vêtements, les hommes et les chevaux enfonçaient dans un terrain marécageux; on n'avançait qu'avec les plus grands efforts, et comme tous les ponts avaient été coupés par les Anglais, nos fantassins furent obligés de se déshabiller cinq ou six fois, de placer leurs armes et leurs effets sur leur tête, et d'entrer tout nus dans l'eau glaciale des ruisseaux qu'il nous fallut traverser.
Je le dis à regret, je vis trois vieux grenadiers de la garde qui, se trouvant dans l'impossibilité de continuer cette pénible marche, et ne voulant pas rester en arrière de crainte d'être torturés et massacrés par les paysans, se brûlèrent la cervelle avec leurs propres fusils!… Une nuit des plus sombres et toujours pluvieuse vint augmenter la fatigue des troupes; les soldats, exténués, se couchaient dans la boue… Un très grand nombre s'arrêta au village de Bañeza; les têtes des régiments seules arrivèrent à Astorga, le surplus resta sur les chemins. La nuit était déjà fort avancée, lorsque l'Empereur et le maréchal Lannes, n'ayant pour toute escorte que leurs états-majors et quelques centaines de cavaliers, entrèrent dans Astorga, qu'on visita à peine, tant chacun était harassé et désireux de trouver un abri pour se réchauffer! Si les ennemis, prévenus de cela, fussent revenus sur leurs pas, ils auraient peut-être enlevé l'Empereur; mais heureusement ils étaient trop pressés, et nous n'en trouvâmes pas un seul dans cette ville. À chaque instant, du reste, arrivait une partie des soldats français restés en arrière, ce qui assurait la défense du quartier impérial.
Astorga est une assez grande ville: chacun s'y logea à la hâte. Nous plaçâmes le maréchal Lannes dans une maison d'assez belle apparence, voisine de celle où s'établit l'Empereur. Nous étions trempés jusqu'aux os, et il faisait très froid, car nous étions auprès des montagnes des Asturies. Nos domestiques et les bagages n'arrivaient pas; il fallait cependant trouver un moyen de se réchauffer. Les grands feux que nous fîmes ne pouvaient suffire; le maréchal grelottait; je l'engageai à quitter tous ses vêtements, même sa chemise, à se rouler dans une couverture de laine et à se placer ensuite entre deux matelas, ce qu'il fit, ainsi que nous tous, car les maisons, dont tous les habitants avaient pris la fuite, étaient très bien garnies de lits. Nous terminâmes ainsi l'année 1808.