CHAPITRE VII
Mission périlleuse de Tudela à Aranda.—Incidents de route.—Je suis attaqué et grièvement blessé à Agreda.—Retour à Tudela.
Nous voici arrivés à l'une des phases les plus terribles de ma carrière militaire. Le maréchal Lannes venait de remporter une grande victoire, et, le lendemain, après avoir reçu les rapports de tous les généraux, il dicta le bulletin de la bataille qui devait être porté à l'Empereur par l'un de ses officiers. Or, comme Napoléon accordait habituellement un grade à l'officier qui venait lui annoncer un important succès, les maréchaux, de leur côté, donnaient ces missions à celui qu'ils désiraient faire avancer promptement. C'était une sorte de proposition à laquelle Napoléon ne manquait pas de faire droit. Le maréchal Lannes m'ayant fait l'honneur de me désigner pour aller informer l'Empereur de la victoire de Tudela, je pus me livrer à l'espoir d'être bientôt chef d'escadron; mais, hélas! mon sang devait encore couler bien des fois avant que j'obtinsse ce grade!…
La grande route de Bayonne à Madrid par Vitoria, Miranda del Ebro, Burgos et Aranda, se bifurque à Miranda avec celle qui conduit à Saragosse par Logroño et Tudela. Un chemin allant de Tudela à Aranda, au travers des montagnes de Soria, les unit et détermine un immense triangle. L'Empereur s'était avancé de Burgos jusqu'à Aranda, pendant le temps qu'il avait fallu au maréchal Lannes pour aller à Tudela et y livrer bataille; il était donc beaucoup plus court, pour aller le joindre, de se rendre directement de Tudela à Aranda que de revenir sur Miranda del Ebro. Mais cette dernière route avait l'immense avantage d'être couverte par les armées françaises, tandis que l'autre devait être remplie de fuyards espagnols, qui, échappés à la déroute de Tudela, pouvaient s'être réfugiés dans les montagnes de Soria. Cependant, comme l'Empereur avait prévenu le maréchal Lannes qu'il dirigeait le corps du maréchal Ney, d'Aranda sur Tudela par Soria, Lannes, qui croyait Ney peu éloigné, et avait envoyé le lendemain de la bataille une avant-garde à Tarazone, pour communiquer avec lui, pensait que cette réunion me garantirait de toute attaque jusqu'à Aranda; il m'ordonna donc de prendre la route la plus courte, celle de Soria. J'avouerai franchement que si l'on m'eût laissé le choix, j'aurais préféré faire le grand détour par Miranda et Burgos; mais l'ordre du maréchal étant positif, pouvais-je exprimer des craintes pour ma personne, devant un homme qui, ne redoutant jamais rien pour lui, était de même pour les autres?…
Le service des aides de camp des maréchaux fut terrible en Espagne!… Jadis, pendant les guerres de la Révolution, les généraux avaient des courriers payés par l'État pour porter leurs dépêches; mais l'Empereur, trouvant que ces hommes étaient incapables de donner aucune explication sur ce qu'ils avaient vu, les réforma, en ordonnant qu'à l'avenir les dépêches seraient portées par des aides de camp. Ce fut très bien tant qu'on fit la guerre au milieu des bons Allemands, qui n'eurent jamais la pensée d'attaquer un Français courant la poste; mais les Espagnols leur firent une guerre acharnée, ce qui fut très utile aux insurgés, car le contenu de nos dépêches les instruisait du mouvement de nos armées. Je ne crois pas exagérer en portant à plus de deux cents le nombre d'officiers d'état-major qui furent tués ou pris pendant la guerre de la Péninsule, depuis 1808 jusqu'en 1814. Si la mort d'un simple courrier était regrettable, elle devait l'être moins que la perte d'un officier d'espérance, exposé d'ailleurs aux risques du champ de bataille, ajoutés à ceux des voyages en poste. Un grand nombre d'hommes robustes et sachant bien leur métier demandèrent à faire ce service, mais l'Empereur n'y consentit jamais.
Au moment de mon départ de Tudela, le bon commandant Saint-Mars ayant hasardé quelques observations pour détourner le maréchal Lannes de me faire passer par les montagnes, celui-ci lui répondit: «Bah! bah! il va rencontrer cette nuit l'avant-garde de Ney, dont les troupes sont échelonnées jusqu'au quartier impérial d'Aranda!…» Je ne pouvais rien opposer à une telle décision. Je partis donc de Tudela le 24 novembre, à la chute du jour, avec un peloton de cavalerie, et arrivai sans encombre jusqu'à Tarazone, à l'entrée des montagnes. Je trouvai dans cette petite ville l'avant-garde du maréchal Lannes, dont le commandant, n'ayant aucune nouvelle du maréchal Ney, avait poussé un poste d'infanterie à six lieues en avant, vers Agreda, par où l'on attendait ce maréchal. Mais comme ce détachement se trouvait éloigné de tout secours, il avait reçu l'ordre de se replier et de rentrer à Tarazone, si la nuit se passait sans qu'il vît les éclaireurs du maréchal Ney.
À partir de Tarazone, il n'y a plus de grands chemins; on marche constamment dans des sentiers montueux, couverts de cailloux et d'éclats de rochers. Le commandant de notre avant-garde n'avait donc que de l'infanterie et une vingtaine de housards du 2e régiment (Chamborant). Il me fit donner un cheval de troupe, deux ordonnances, et je continuai mon chemin par un clair de lune des plus brillants. J'avais fait deux ou trois lieues, lorsque nous entendîmes plusieurs coups de fusil dont les balles sifflèrent très près de nous; nous ne vîmes pas ceux qui venaient de tirer; ils étaient cachés dans les rochers. Un peu plus loin, nous trouvâmes les cadavres de deux fantassins français nouvellement assassinés; ils étaient entièrement dépouillés, mais leurs shakos étant auprès d'eux, je pus lire les numéros gravés sur les plaques et reconnaître que ces infortunés appartenaient à l'un des régiments du corps du maréchal Ney. Enfin, à quelque distance de là, nous aperçûmes, chose horrible à dire!… un jeune officier du 10e de chasseurs à cheval, encore revêtu de son uniforme, cloué par les mains et les pieds à la porte d'une grange!… Ce malheureux avait la tête en bas, et l'on avait allumé un petit feu dessous!… Heureusement pour lui, ses tourments avaient cessé; il était mort!… Cependant, comme le sang de ses plaies coulait encore, il était évident que son supplice était récent et que les assassins n'étaient pas loin! Je mis donc le sabre à la main, et mes deux housards la carabine au poing.
Bien nous en prit d'être sur nos gardes, car peu d'instants après, sept ou huit Espagnols, dont deux montés, firent feu sur nous d'un buisson derrière lequel ils étaient blottis. Aucun de nous n'étant blessé, nos deux housards ripostèrent avec leurs carabines et tuèrent chacun un ennemi, puis, mettant le sabre à la main, ils fondirent rapidement sur les autres. J'aurais bien voulu les suivre, mais le cheval que je montais, s'étant déferré sur les cailloux, boitait si fortement qu'il me fut impossible de le mettre au galop. J'enrageais d'autant plus que je craignais que les housards, se laissant emporter à la poursuite des ennemis, n'allassent se faire tuer dans quelque embuscade. Je les appelai pendant cinq minutes; enfin, j'entendis la voix de l'un d'eux qui disait avec un accent fortement alsacien: «Ah! les brigands!… Vous ne connaissez pas encore les housards de Chamborant! Vous verrez qu'ils ne plaisantent pas!…» Mes cavaliers venaient encore d'abattre deux Espagnols, savoir: un Capucin, monté sur le cheval du pauvre lieutenant de chasseurs, dont il s'était passé la giberne autour du cou, et un paysan placé sur une mule, dont le dos portait aussi les habits des malheureux fantassins que j'avais trouvés morts. Il était évident que nous tenions les assassins!… Un ordre de l'Empereur prescrivait formellement de fusiller sur-le-champ tout Espagnol non militaire pris les armes à la main. Que faire d'ailleurs de ces deux brigands déjà grièvement blessés et qui venaient de tuer trois Français d'une façon si barbare?… Je poussai donc mon cheval en avant, afin de ne pas être témoin de l'exécution, et les housards passèrent le moine et le paysan par les armes, en répétant: «Ah! vous ne connaissez pas les Chamborant!»
Je ne pouvais comprendre comment un officier de chasseurs et deux fantassins du corps du maréchal Ney se trouvaient aussi près de Tarazone, lorsque leurs régiments n'y étaient point encore passés; mais il est probable que ces malheureux, pris ailleurs, étaient dirigés sur Saragosse, lorsque les Espagnols qui les conduisaient, ayant su la défaite de leurs compatriotes à Tudela, s'en étaient vengés en massacrant les prisonniers.
Je continuai ma route, dont le début était fort peu encourageant! Enfin, après quelques heures de marche, nous aperçûmes, en plein champ, un feu de bivouac. C'était celui du poste détaché par l'avant-garde française que j'avais laissée à Tarazone. Le sous-lieutenant qui commandait ce détachement, n'ayant aucune nouvelle du maréchal Ney, se disposait à retourner vers Tarazone au point du jour, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre. Il savait que nous n'étions qu'à deux petites lieues d'Agreda, mais ignorait si ce bourg était occupé par des troupes de l'une ou de l'autre nation. Je me trouvai alors dans une bien grande perplexité, car le détachement d'infanterie devait s'éloigner dans quelques heures, et si je retournais avec lui, quand je n'avais peut-être qu'une lieue à faire pour rencontrer la tête des colonnes du maréchal Ney, c'était faire preuve de peu de courage et m'exposer aux reproches du maréchal Lannes. D'un autre côté, si les troupes du maréchal Ney se trouvaient encore à un ou deux jours de marche, il était à peu près certain que je serais massacré par les paysans de ces montagnes ou par les soldats qui s'y étaient réfugiés, d'autant plus que je serais obligé de voyager seul. En effet, les deux braves housards qui avaient reçu l'ordre de m'accompagner jusqu'à ce que nous trouvions le peloton d'infanterie, devaient retourner à Tarazone.
N'importe!… Je me décidai à pousser en avant; mais, cette détermination prise, il restait encore une grande difficulté à vaincre: c'était de trouver une monture. Il n'y avait dans cette solitude ni ferme, ni village où je pusse me procurer un cheval; celui que je montais boitait horriblement; ceux des housards étaient très fatigués; d'ailleurs, aucun de ces hommes n'aurait pu me prêter le sien, sans être sévèrement puni par ses chefs, les règlements étant formels à ce sujet; enfin, le cheval de l'officier de chasseurs, ayant reçu pendant le combat une balle dans la cuisse, ne pouvait me servir. Il ne restait donc plus que la mule du paysan. Elle était magnifique et appartenait, d'après les lois de la guerre, aux deux housards, qui comptaient bien la vendre à leur retour au corps d'armée; cependant, ces deux bons soldats n'hésitèrent pas à me la prêter, et placèrent ma selle sur son dos. Mais cette maudite bête, plus habituée à porter le bât qu'à être montée, se montra tellement rétive et si entêtée que, dès que je voulus lui faire quitter le groupe des chevaux, elle se mit à ruer et ne voulut jamais marcher seule!… Je fus obligé d'en descendre, sous peine d'être jeté dans quelque précipice.
Je me décidai donc à partir à pied. J'avais déjà pris congé de l'officier d'infanterie, lorsque cet excellent jeune homme, nommé M. Tassin, ancien élève de l'École militaire de Fontainebleau, où il avait été lié avec mon malheureux frère Félix, courut après moi, en disant qu'il avait trop de regret de me voir ainsi m'exposer tout seul, et que, bien qu'il n'eût pas d'ordres à ce sujet, et que ses voltigeurs improvisés fussent tous des conscrits inhabiles et fort peu aguerris, il voulait m'en donner un, afin que j'eusse au moins un fusil et quelques cartouches en cas d'attaque. J'acceptai, et il fut convenu que je renverrais le fantassin avec le corps du maréchal Ney.
Je me mis donc en route avec le soldat qui devait m'accompagner. C'était un bas Normand, au parler lent, et cachant beaucoup de malice sous une apparente bonhomie. Les Normands sont généralement braves; j'en ai eu la preuve lorsque je commandais le 23e de chasseurs, dans lequel il y en avait 5 à 600; cependant, pour savoir jusqu'à quel point je pouvais compter sur celui qui me suivait, je causai avec lui chemin faisant, et lui demandai s'il tiendrait ferme dans le cas où nous serions attaqués. Mais lui, sans dire ni oui ni non, me répondit: «Dam… il faudra vouèr!…» D'où je conclus que mon nouveau compagnon pourrait bien, au moment du danger, aller voir ce qui se passait en arrière.
La lune venait de terminer son cours; le jour ne paraissait point encore, l'obscurité était devenue profonde, et nous trébuchions à chaque pas sur les gros cailloux dont les sentiers de ces montagnes sont couverts. La situation était pénible, mais j'avais l'espérance de trouver sous peu de temps les troupes du maréchal Ney, espérance qu'augmentait encore la rencontre que nous venions de faire des cadavres de soldats appartenant à son corps. J'avançai donc résolument, tout en écoutant, pour charmer mon ennui, les récits que le Normand faisait sur son pays. Enfin, l'aube commençant à paraître, j'aperçus les premières maisons d'un gros bourg: c'était Agreda.
Je fus consterné de ne pas trouver de postes avancés, car cela dénotait non seulement qu'aucune troupe du maréchal n'occupait ce lieu, mais encore que son corps d'armée était à une demi-journée au delà, puisque la carte n'indiquait de village qu'à cinq ou six lieues d'Agreda, et il n'était pas possible qu'on eût établi les régiments dans les montagnes, loin de toute habitation. Je me tins donc sur mes gardes, et avant de pénétrer plus avant, j'examinai la position.
Agreda, situé dans un vallon assez large, est bâti au pied d'une colline élevée, très escarpée des deux côtés. Le revers méridional, qui touche au bourg, est couvert de vignobles importants, la crête est hérissée de rochers et le revers nord garni de taillis fort épais, au bas desquels coule un torrent. On aperçoit au delà de hautes montagnes incultes et inhabitées. Agreda est traversé dans toute sa longueur par une principale rue, à laquelle viennent aboutir des ruelles fort étroites, que prennent les paysans pour se rendre à leurs vignes. En entrant dans le bourg, je laissai ces ruelles et les collines à ma droite. Pénétrez-vous bien de cette position, car c'est important pour comprendre mon récit.
Tout dormait dans Agreda; c'était un moment favorable pour le traverser; j'avais d'ailleurs l'espoir, bien faible il est vrai, qu'arrivé à l'autre extrémité, j'apercevrais peut-être les feux de l'avant-garde du maréchal Ney. J'avance donc, après avoir mis le sabre à la main et ordonné au fantassin d'armer son fusil. La grande rue était couverte d'une épaisse couche de feuilles mouillées, que les habitants y placent pour les convertir en fumier; nos pas ne faisaient donc aucun bruit, ce dont j'étais très satisfait…
Je marchais au milieu de la rue, ayant le soldat à ma droite; mais celui-ci, se trouvant sans doute trop en évidence, obliqua insensiblement jusqu'aux maisons, dont il rasait les murs, afin d'être moins en vue en cas d'attaque, ou plus à portée de gagner une des ruelles qui donnent dans la campagne. Cela me prouva combien je devais peu compter sur cet homme. Je ne lui fis néanmoins aucune observation.
Le jour commençait à poindre. Nous parcourûmes toute la grande rue sans rencontrer personne. Je m'en félicitais déjà, lorsque arrivé aux dernières maisons du bourg, je me trouve face à face à vingt-cinq pas de quatre carabiniers royaux espagnols à cheval, ayant le sabre à la main!… J'aurais pu, en toute autre circonstance, prendre ces cavaliers pour des gendarmes français, leurs uniformes étant absolument semblables; mais les gendarmes ne marchent pas à l'extrême avant-garde; ces hommes ne pouvaient donc appartenir au corps du maréchal Ney, et je compris tout de suite que c'étaient des ennemis. Je fis donc sur-le-champ demi-tour; mais, au moment où je le terminais pour faire face au côté par lequel j'étais venu, je vis briller une lame à six pouces de ma figure… Je portai vivement la tête en arrière, cependant je reçus au front un terrible coup de sabre, dont je porte encore la cicatrice au-dessus du sourcil gauche!… Celui qui venait de me blesser était le brigadier des carabiniers qui, ayant laissé ses quatre cavaliers en dehors du bourg, avait été, selon les usages militaires, reconnaître s'il ne contenait pas d'ennemis. Cet homme, que je n'avais pas rencontré, probablement parce qu'il se trouvait dans quelque ruelle, pendant que je parcourais la grande rue, venait de la reprendre pour rejoindre ses cavaliers, quand, m'apercevant, il s'était approché de moi sans bruit, sur l'épaisse couche de feuilles mouillées; il allait me fendre la tête par derrière, lorsque mon demi-tour m'ayant fait lui présenter la figure, je reçus le coup sur le front.
À l'instant même, les quatre carabiniers, qui n'avaient pas bougé, parce qu'ils voyaient ce que leur brigadier me préparait, vinrent le joindre au trot, et tous les cinq fondirent sur moi! Je courus machinalement vers les maisons qui étaient à ma droite, afin de m'adosser contre un mur; mais, par bonheur, une de ces ruelles étroites et escarpées qui montaient dans les vignes, se trouve à deux pas de moi. Le fantassin l'avait déjà gagnée; je m'y élance aussi, et les cinq carabiniers m'y suivent; mais du moins, ils ne pouvaient m'attaquer tous à la fois, car il n'y avait place que pour un seul cheval de front. Le brigadier marchait en tête; les quatre autres avançaient à la file. Bien que ma position ne fût pas aussi défavorable qu'elle eût pu l'être dans la grande rue, où j'eusse été entouré, elle demeurait néanmoins terrible. Le sang abondant qui sortait de ma blessure avait à l'instant même couvert mon œil gauche, dont je ne voyais plus du tout, et je sentais qu'il gagnait l'œil droit; j'étais donc forcé, de crainte d'être aveuglé, de tenir ma tête penchée sur l'épaule gauche, pour entraîner le sang de ce côté; il m'était impossible de l'étancher, étant obligé de me défendre contre le brigadier ennemi, qui me portait de grands coups de sabre! Je les parais de mon mieux, tout en montant à reculons, après m'être débarrassé du fourreau, ainsi que de mon colback, dont le poids me gênait.
N'osant tourner la tête, afin de ne pas perdre de vue mon adversaire avec lequel j'avais l'arme croisée, je dis au voltigeur, que je croyais derrière moi, de placer son fusil sur mon épaule, d'ajuster le brigadier espagnol et de faire feu… mais ne voyant pas passer le canon, je tourne vivement la tête, en rompant d'une semelle, et qu'aperçois-je?… Mon vilain soldat normand qui fuyait à toutes jambes vers le haut de la colline!… Le brigadier espagnol redoublant alors la vigueur de ses attaques, et voyant qu'il ne peut m'atteindre, enlève son cheval, dont les pieds de devant me frappent plusieurs fois en pleine poitrine; heureusement, ce ne fut pas avec force, parce que le terrain allant en montant, le cheval était mal assuré sur ses jambes de derrière, et chaque fois qu'il retombait à terre, je lui campais un coup de sabre sur le nez, si bien que l'animal ne voulut bientôt plus s'enlever contre moi.
Alors le brigadier exaspéré cria au cavalier qui marchait après lui: «Prends ta carabine, le terrain va en montant, je vais me baisser, et tu ajusteras ce Français par-dessus mes épaules…» Je compris que cet ordre était le signal de ma mort! Mais comme pour l'exécuter il fallait que le cavalier mît son sabre au fourreau, décrochât sa carabine, et que, pendant ce temps, le brigadier ne cessait de me porter de grands coups de pointe, en avançant le corps jusque sur l'encolure de sa monture, je me déterminai à tenter un acte de désespoir, qui devait me sauver ou me perdre!… Ayant l'œil fixé sur l'Espagnol, et lisant dans les siens qu'il allait se courber encore sur son cheval pour m'atteindre, je ne bougeai pas, mais à la seconde même où le haut de son corps se baissait vers moi, je fais un pas à droite, et portant vivement mon buste de ce côté, en me penchant, j'esquive le coup de mon adversaire et lui plonge plus de la moitié de la lame de mon sabre dans le flanc gauche!… Le brigadier, poussant un cri affreux, tomba à la renverse sur la croupe de son cheval! Il allait probablement rouler à terre, si le cavalier qui le suivait n'eût poussé en avant pour le recevoir dans ses bras…
Le mouvement rapide que je venais de faire en me baissant ayant fait sortir de la poche de ma pelisse les dépêches que je portais à l'Empereur, je les ramassai promptement et montai aussitôt au bout de la ruelle où commençaient les vignes. Là je me retournai, et vis les carabiniers espagnols s'empresser autour de leur brigadier blessé, et paraissant fort embarrassés de lui, ainsi que de leurs chevaux, dans cet étroit et rapide défilé.
Ce combat eut lieu dans bien moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter. Me voyant débarrassé de mes ennemis, au moins momentanément, je traversai les vignes et gagnai la crête de la colline; alors je considérai qu'il me serait impossible de remplir ma mission et d'aller joindre l'Empereur à Aranda. Je résolus donc de retourner auprès du maréchal Lannes, en regagnant d'abord le lieu où j'avais laissé M. Tassin et son piquet d'infanterie. Je n'avais plus l'espoir de les y retrouver, mais enfin c'était la direction dans laquelle était l'armée que j'avais quittée la veille. Je cherchai vainement des yeux mon voltigeur et ne l'aperçus pas, mais je vis quelque chose de plus utile pour moi, une source fort limpide. Je m'y arrêtai un moment, et déchirant un coin de ma chemise, j'en fis une compresse que je fixai sur ma blessure au moyen de mon mouchoir. Le sang jaillissant de mon front avait taché les dépêches que je tenais à la main; je ne m'en inquiétai pas, tant j'étais préoccupé de la fâcheuse position dans laquelle je me trouvais.
Les émotions de cette nuit agitée, la marche à pied que j'avais faite au milieu des cailloux, avec des bottes éperonnées, le combat que je venais de soutenir, les douleurs que j'éprouvais à la tête, le sang que j'avais perdu, tout cela avait épuisé mes forces… Je n'avais pris aucune nourriture depuis mon départ de Tudela et je ne trouvais que de l'eau pour me réconforter!… J'en bus à longs traits et me serais reposé plus longtemps auprès de cette charmante fontaine, si je n'eusse aperçu trois des carabiniers espagnols qui, sortant à cheval d'Agreda, se dirigeaient vers moi par les sentiers des vignes. Si ces hommes eussent eu le bon esprit de mettre pied à terre et d'ôter leurs bottes fortes, il est probable qu'ils seraient arrivés à me joindre; mais leurs chevaux, ne pouvant passer au milieu des ceps de vigne, gravissaient très péniblement les sentiers étroits et rocailleux; ils ne purent même plus monter, lorsque, arrivés à l'extrémité supérieure des vignobles, ils se trouvèrent arrêtés par les énormes rochers sur lesquels je m'étais réfugié.
Les cavaliers, longeant alors le bas de ces blocs de pierre, marchèrent parallèlement à la même direction que moi, à une grande portée de carabine, en me criant de me rendre; qu'étant militaires, ils me traiteraient en prisonnier de guerre, tandis que si les paysans me prenaient, je serais infailliblement égorgé. Ce raisonnement ne manquait pas de justesse; aussi, j'avoue que si je n'eusse pas été chargé de dépêches pour l'Empereur, je me serais peut-être rendu, car j'étais exténué!
Cependant, désirant conserver, autant qu'il me serait possible, le précieux dépôt que le maréchal avait confié à ma valeur, je continuai à marcher sans répondre; alors les trois cavaliers, prenant leurs carabines, firent feu sur moi. Leurs balles frappèrent les rochers à mes pieds, aucune ne m'atteignit, la distance étant trop grande pour que le tir pût être juste; je n'en fus pas ému, mais je m'effrayai en pensant que le bruit produit par les détonations des armes à feu allait attirer les paysans, que le soleil levant appelait d'ailleurs à leurs travaux. Je m'attendais donc à être assailli par les hordes des féroces habitants de ces montagnes. Ce triste pressentiment parut se vérifier, car j'aperçus, à une demi-lieue, une quinzaine d'hommes s'avançant au pas de course dans la vallée, en se dirigeant sur moi!… Ils portaient dans leurs mains quelque chose qui brillait au soleil; je ne doutai pas que ce fussent des paysans armés de leurs bêches, dont le fer reluisait ainsi. Je me considérais déjà comme perdu, et, dans mon désespoir, j'allais me laisser glisser le long des rochers du versant nord de la colline, afin de descendre dans le torrent, le traverser comme je le pourrais et aller me cacher dans quelque fondrière des grandes montagnes qui s'élèvent au delà de cette profonde gorge; puis, si je n'étais pas découvert, je me mettrais en route pendant la nuit, en me dirigeant vers Tarazone, si j'en avais la force…
Ce projet présentait bien des chances de perte, mais enfin c'était mon dernier espoir. J'allais le mettre à exécution, lorsque je m'aperçois que les trois carabiniers cessent de tirer sur moi et se portent en avant, pour reconnaître le groupe que je prenais pour des paysans. À leur approche, les instruments de fer, que je croyais être des bêches ou des pioches, s'abaissent, et j'ai la joie inexprimable de voir un feu de peloton dirigé contre les carabiniers espagnols, qui, tournant bride aussitôt, s'enfuirent rapidement vers Agreda, bien que deux d'entre eux parussent blessés!… Les arrivants sont donc des Français! m'écriai-je… Allons vers eux!… Et le bonheur de me voir délivré me rendant un peu de force, je descendis en m'appuyant sur la lame de mon sabre. Les Français m'avaient aperçu; ils gravirent la colline, et je me trouvai dans les bras du brave lieutenant Tassin!… Voici quelles circonstances m'avaient valu ce secours providentiel.
Le soldat qui m'avait abandonné pendant que j'étais aux prises avec les carabiniers dans les rues d'Agreda, avait promptement gagné les vignes, d'où, bondissant comme un chevreuil à travers les ceps, les fossés, les rocs et les haies, il avait parcouru en fort peu de temps les deux lieues qui le séparaient du point où nous avions laissé le poste de M. Tassin. Le détachement allait se mettre en route pour Tarazone et mangeait la soupe, lorsque mon voltigeur normand, arrivant tout essoufflé, mais ne voulant pas perdre un coup de dent, s'assoit auprès d'une gamelle et se met à déjeuner fort tranquillement, sans dire un mot de ce qui venait de se passer à Agreda!… Fort heureusement, il fut aperçu par M. Tassin, qui, étonné de le voir de retour, lui demanda où il avait quitté l'officier qu'il était chargé d'escorter, «Ma foi! répondit le Normand, je l'ai laissé dans le gros village, la tête à moitié fendue et se battant avec des cavaliers espagnols qui lui donnaient de grands coups de sabre.» À ces mots, le lieutenant Tassin fait prendre les armes à son détachement, choisit les quinze plus lestes et s'élance au pas de course vers Agreda. Cet officier et sa petite troupe avaient déjà fait une lieue, lorsque, entendant des coups de feu, ils en conclurent que je vivais encore, mais avais besoin d'un très prompt secours. Stimulés par l'espoir de me sauver, ces braves gens redoublent la vitesse de leur marche, et m'aperçoivent enfin sur la crête de la colline, servant de point de mire aux balles de trois cavaliers espagnols!…
M. Tassin et sa troupe étaient harassés; moi-même je n'en pouvais plus; on fit donc une petite halte, pendant laquelle vous pensez bien que j'exprimai ma vive reconnaissance au lieutenant ainsi qu'à ses voltigeurs, dont la joie égalait presque la mienne. Nous regagnâmes le bivouac, où M. Tassin avait laissé la moitié de son monde; la cantinière de la compagnie s'y trouvait; son mulet portait deux outres de vin, du pain, du jambon: je les achetai pour les donner aux voltigeurs, et on fit un déjeuner dont j'avais bien besoin et auquel participèrent les deux housards laissés dans ce poste la nuit précédente. L'un d'eux, montant la mule du moine, me prêta un cheval, et nous partîmes pour Tarazone. Je souffrais horriblement, parce que le sang durci formait une croûte sur ma blessure. Arrivé à Tarazone, je retrouvai l'avant-garde du maréchal Lannes. Le général qui la commandait me fit panser, puis me donna un cheval et deux housards pour m'escorter jusqu'à Tudela, où j'arrivai au milieu de la nuit.
Le maréchal, bien que malade, me reçut aussitôt et parut fort touché de ma mésaventure. Il fallait cependant que le bulletin de la bataille de Tudela fût promptement transmis à l'Empereur, qui devait attendre avec impatience des nouvelles du corps d'armée de l'Èbre. J'aurais d'autant plus désiré les lui porter que le maréchal, éclairé par ce qui venait de m'arriver dans les montagnes de Soria, consentait à ce que l'officier chargé de se rendre auprès de Napoléon, passât par Miranda et Burgos, dont les routes couvertes de troupes françaises ne présentaient aucun danger; mais j'étais tellement souffrant et harassé, qu'il m'eût été physiquement impossible de courir la poste à franc étrier. Le maréchal confia donc cette mission au commandant Guéhéneuc, son beau-frère. Je lui remis les dépêches: elles étaient rougies de mon sang. Le commandant Saint-Mars, chargé du secrétariat, voulait les recopier et changer l'enveloppe: «Non! non! s'écria le maréchal, il est bon que l'Empereur voie combien le capitaine Marbot les a défendues vaillamment!…» Il expédia donc le paquet tel qu'il se trouvait, en y joignant un billet pour expliquer à Sa Majesté la cause du retard, faire mon éloge et demander une récompense pour le lieutenant Tassin et les hommes qui étaient accourus avec tant de zèle à mon secours, sans calculer les dangers auxquels ils pouvaient s'exposer si les ennemis eussent été nombreux.
Effectivement, l'Empereur accorda quelque temps après la croix à M. Tassin ainsi qu'à son sergent, et une gratification de 100 francs à chacun des voltigeurs qui les avaient accompagnés. Quant au soldat normand, traduit devant un conseil de guerre, pour avoir abandonné son poste devant l'ennemi, il fut condamné à traîner le boulet pendant deux ans et à achever son temps de service dans une compagnie de pionniers.