CHAPITRE XXX
Attaque et prise de Ciudad-Rodrigo.—Faits d'armes de part et d'autre.—Je tombe gravement malade.—Incidents divers.—Prise d'Alméida.
Bien que le ministre de la guerre eût donné au maréchal l'assurance que tout avait été préparé pour l'entrée de son armée en campagne, il n'en était rien, et le généralissime fut obligé de passer quinze jours à Valladolid, afin d'y surveiller le départ des troupes et l'envoi des vivres et des munitions de guerre. Le quartier général fut enfin porté à Salamanque. Mon frère et moi fûmes logés dans cette ville célèbre, chez le comte de Montezuma, descendant en ligne directe du dernier empereur du Mexique, dont Fernand Cortès avait envoyé la famille en Espagne, où elle s'était perpétuée en s'alliant à plusieurs familles de haute noblesse. Le maréchal perdit encore trois semaines à Salamanque, à attendre le corps du général Reynier. Ces retards, fort préjudiciables pour nous, étaient tout à l'avantage des Anglais chargés de défendre le Portugal.
La dernière ville d'Espagne sur cette frontière est Ciudad-Rodrigo, place forte de troisième ordre, si l'on ne considère que la valeur de ses ouvrages, mais qui acquiert une grande importance par sa position entre l'Espagne et le Portugal, dans une contrée privée de routes, et d'un accès fort difficile pour le transport des bouches à feu de gros calibre, des munitions et de l'immense attirail indispensable pour un siège. Il était cependant de toute nécessité que les Français se rendissent maîtres de Ciudad-Rodrigo. Résolu de s'en emparer, Masséna quitta Salamanque vers la mi-juin, et fit cerner Rodrigo par le corps du maréchal Ney, tandis que celui de Junot couvrait les opérations contre les attaques d'une armée anglo-portugaise qui, sous les ordres du duc de Wellington, était campée à quelques lieues de nous, près de la forteresse d'Alméida, première ville de Portugal. Ciudad-Rodrigo était défendu par un vieux et brave général espagnol d'origine irlandaise, Andréas Herrasti.
Les Français, ne pouvant croire que les Anglais se fussent tellement approchés de la place afin de la voir prendre sous leurs yeux, s'attendaient à une bataille; il n'en fut rien, et, le 10 juillet, l'artillerie des Espagnols étant réduite au silence, une partie de la ville en flammes, un magasin à poudre ayant sauté, la contrescarpe étant renversée sur une longueur de trente-six pieds, le fossé rempli de décombres et la brèche largement ouverte, Masséna résolut de faire donner le signal de l'assaut. À cet effet, le maréchal Ney forma dans son corps une colonne de 1,500 hommes de bonne volonté, destinés à monter les premiers à la brèche. Ces braves, réunis au pied du rempart, attendaient le signal de l'attaque, lorsqu'un officier ayant exprimé la crainte que le passage ne fût pas suffisamment praticable, trois de nos soldats s'élancent, montent au sommet de la brèche, regardent dans la ville, examinent tout ce qu'il pouvait être utile de savoir, déchargent leurs armes, et, bien que cet acte de courage eût été exécuté en plein jour, ces trois braves, par un bonheur égal à leur dévouement, rejoignent leurs camarades sans avoir été blessés! Aussitôt, les colonnes qui doivent aller à l'assaut, animées par cet exemple et par la présence du maréchal Ney, s'avancent au pas de charge et vont se précipiter dans la ville, lorsque le vieux général Herrasti demande à capituler.
La défense de la garnison de Rodrigo avait été fort belle; mais les troupes espagnoles dont elle se composait se plaignaient avec raison de l'abandon des Anglais, qui s'étaient bornés à envoyer de simples reconnaissances vers notre camp, sans tenter de sérieuse diversion. Ces reconnaissances donnaient lieu à des escarmouches dont les résultats tournaient presque toujours à notre avantage. L'une d'elles fut si honorable pour notre infanterie, que l'historien anglais Napier n'a pu s'empêcher de rendre hommage au courage des hommes qui y prirent part. Voici le fait.
Le 11 juillet, le général anglais sir Crawford, qui parcourait le pays entre Ciudad-Rodrigo et Villa del Puerco, à la tête de six escadrons, ayant aperçu au point du jour une compagnie de grenadiers français, forte de cent vingt hommes environ, allant à la découverte, ordonna de la faire attaquer avec deux escadrons. Mais les Français eurent le temps de former un petit carré, et manœuvrèrent avec tant de calme que les officiers ennemis entendirent le capitaine Gouache et son sergent exhorter leur monde à bien ajuster. Les cavaliers ennemis chargèrent avec ardeur, mais reçurent une si terrible décharge qu'ils laissèrent le terrain jonché de morts et durent s'éloigner. En voyant deux escadrons anglais repoussés par une poignée de Français, le colonel ennemi Talbot s'avança en fureur avec quatre escadrons du 14e dragons, et attaqua le capitaine Gouache. Mais celui-ci, l'attendant de pied ferme, fit faire une décharge à bout portant qui tua le colonel Talbot et une trentaine des siens! Après quoi, le brave Gouache se retira en bon ordre vers le camp français, sans que le général anglais osât l'attaquer de nouveau. Cette brillante affaire eut un grand retentissement dans les deux armées. Dès que l'Empereur en fut informé, il éleva le capitaine Gouache au grade de chef de bataillon, donna de l'avancement aux autres officiers et huit décorations à la compagnie de grenadiers.
Après avoir mentionné un fait aussi glorieux pour les militaires français, je crois devoir en rapporter un autre qui n'honore pas moins les Espagnols.
Le guérillero don Julian Sanchez, s'étant volontairement enfermé dans Ciudad-Rodrigo avec les 200 cavaliers de sa troupe, y rendit de grands services, en faisant de fréquentes attaques sur les points opposés de nos tranchées. Puis, lorsque le manque de fourrages rendit la présence de 200 chevaux embarrassante pour la garnison, Julian, par une nuit obscure, sortit silencieusement de la ville avec ses lanciers, et, traversant le pont de l'Agueda, dont les troupes du maréchal Ney avaient négligé de barricader les avenues, il tomba sur nos postes, tua plusieurs hommes, perça notre ligne et alla rejoindre l'armée anglaise.
Le siège de Ciudad-Rodrigo faillit me coûter la vie, non par le feu, mais par suite de la maladie que j'y contractai dans les circonstances suivantes.
Les environs de cette ville étant peu fertiles, les habitations y sont fort rares, et l'on avait éprouvé beaucoup de difficultés pour établir le quartier du maréchal à proximité du lieu où devaient se faire nos tranchées; on le plaça dans un bâtiment isolé, situé sur un point élevé d'où l'on dominait la ville et les faubourgs. Comme le siège pouvait être fort long, et qu'auprès du logement du maréchal il n'y avait aucun abri pour ses nombreux officiers, nous louâmes à nos frais des planches et des madriers, avec lesquels on construisit une salle immense, où nous étions à l'abri du soleil et de la pluie, et couchés sur un plancher qui, bien que grossier, nous préservait des exhalaisons et de l'humidité du sol. Mais le maréchal s'étant trouvé incommodé par une odeur insupportable, dès la première nuit qu'il passa dans le grand bâtiment en pierre, on en rechercha la cause, et il fut reconnu que ce bâtiment était une ancienne bergerie. Masséna, ayant alors jeté son dévolu sur notre maison improvisée, mais ne voulant cependant pas nous expulser d'autorité, vint nous voir sous un prétexte quelconque, et s'écria en entrant: «Ah! mes gaillards! comme vous êtes bien ici! Je vous demanderai une petite place pour mon lit et mon bureau!» Nous comprîmes que c'était le partage du lion, et nous empressâmes d'évacuer notre excellente habitation, pour aller nous établir dans la vieille étable à moutons. Elle était pavée de petits cailloux, dont les interstices recelaient des débris de fumier, et dont les aspérités nous gênaient infiniment, lorsque nous voulions nous coucher, car en Espagne on ne trouve pas de paille longue. Force nous fut donc de nous étendre sur le pavé nu et infect, dont nous respirions les miasmes putrides; aussi, au bout de quelques jours, tombâmes-nous tous plus ou moins malades. Je le fus plus gravement que mes camarades, car, dans les pays chauds, la fièvre éprouve plus vivement les personnes qui en ont déjà subi les atteintes. Celle qui m'avait accablé, à mon arrivée à Valladolid, reparut avec intensité. Néanmoins, je résolus de prendre part aux dangers du siège, et je continuai mon service.
Ce service était souvent bien pénible, surtout lorsqu'il fallait, pendant la nuit, porter des ordres à celle de nos divisions qui cernait la ville sur la rive gauche de l'Agueda et faisait les travaux nécessaires pour s'emparer du couvent de San-Francisco, transformé en bastion par les ennemis. Pour se rendre de notre quartier général à ce point, en évitant le feu de la place, il fallait faire un très grand détour, et gagner un pont construit par nos troupes, à moins de raccourcir, en traversant la rivière à gué. Or, un soir que tous les préparatifs étaient faits pour enlever San-Francisco, le maréchal Ney n'attendant plus que l'autorisation de Masséna pour donner le signal, c'était à moi à marcher; je fus donc forcé de porter cet ordre. La nuit était sombre, la chaleur étouffante; une fièvre ardente me dévorait, et j'étais en pleine transpiration, lorsque j'arrivai au gué. Je ne l'avais jamais traversé qu'une seule fois en plein jour, mais le dragon d'ordonnance qui m'accompagnait, l'ayant passé plusieurs fois, m'offrit de me guider.
Il me conduisit fort bien jusqu'au milieu de la rivière, qui n'avait alors que deux ou trois pieds de profondeur; mais, arrivé là, cet homme s'égare dans les ténèbres, et nos chevaux, se trouvant tout à coup sur de très larges pierres fort glissantes, s'abattent, et nous voilà dans l'eau! Il n'y avait aucun danger de se noyer; aussi nous relevâmes-nous facilement et gagnâmes-nous la rive gauche; mais nous étions complètement mouillés. Dans toute autre circonstance, je n'eus fait que rire de ce bain forcé; mais bien que peu froide, l'eau arrêta la transpiration dont j'étais couvert, et je fus pris d'un horrible frisson. Il fallait cependant accomplir ma mission, et me rendre à San-Francisco, où je passai la nuit en plein air, auprès du maréchal Ney, qui fit attaquer et prendre le couvent par une colonne ayant à sa tête un chef de bataillon nommé Lefrançois. J'étais lié avec ce brave officier qui m'avait montré la veille une lettre par laquelle une jeune personne qu'il aimait lui annonçait que son père consentait à les unir dès qu'il serait major (lieutenant-colonel). C'était pour obtenir ce grade que Lefrançois avait sollicité la faveur de conduire les troupes à l'assaut. L'attaque fut très vive, la défense opiniâtre; enfin, après trois heures de combat, nos troupes restèrent en possession du couvent, mais le malheureux Lefrançois avait été tué!… La perte de cet officier fut vivement sentie par l'armée et m'affecta beaucoup.
Dans les pays chauds, le lever de l'aurore est presque toujours précédé par un froid piquant. J'y fus d'autant plus sensible ce jour-là que je venais de passer la nuit dans des vêtements imprégnés d'eau; aussi étais-je fortement indisposé, lorsque je rentrai au quartier général; cependant, avant de prendre des habits secs, il me fallut aller rendre compte à Masséna du résultat de l'attaque de San-Francisco.
Le maréchal faisait en ce moment à pied sa promenade du matin, en compagnie du général Fririon, chef d'état-major. Préoccupés par mon récit, ou poussés par le désir d'observer de plus près, ils se rapprochèrent insensiblement de la ville, et nous n'en étions plus qu'à une portée de canon, lorsque le maréchal me permit d'aller me reposer. Mais à peine étais-je éloigné d'une cinquantaine de pas, qu'une bombe monstrueuse, lancée du rempart de Ciudad-Rodrigo, tombe auprès de Masséna et de Fririon!… Au bruit affreux qu'elle fit en éclatant, je me retournai, et n'apercevant plus le maréchal ni le général, qu'un nuage de fumée et de poussière cachait à mes regards, je les crus morts et courus sur le point où je les avais laissés. Je fus étonné de les trouver vivants et n'ayant pour tout mal que des contusions faites par des cailloux que la bombe avait lancés autour d'elle, au moment de l'explosion. Du reste, ils étaient l'un et l'autre couverts de terre; Masséna surtout, qui avait depuis quelques années perdu un œil à la chasse, avait l'œil qui lui restait tellement rempli de sable qu'il n'y voyait plus pour se conduire, et les meurtrissures faites par les pierres le mettaient hors d'état de marcher. Il devenait cependant urgent de l'éloigner du feu de la place. Masséna était maigre et de petite taille; il me fut donc possible, malgré mon indisposition, de le charger sur mes épaules et de le porter sur un point où les projectiles ennemis ne pouvaient l'atteindre. Mes camarades, que j'allai prévenir, vinrent prendre le maréchal, afin que les soldats ignorassent le danger qu'avait couru le généralissime.
Les fatigues et l'agitation morale que j'avais éprouvées depuis vingt-quatre heures augmentèrent beaucoup ma fièvre; néanmoins je me raidissais contre le mal, et je parvins à le surmonter jusqu'à la reddition de Ciudad-Rodrigo, qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eut lieu le 9 juillet. Mais, à compter de ce jour, la surexcitation qui m'avait soutenu n'ayant plus d'aliment, puisque l'armée était en repos, je fus vaincu par la fièvre. Elle prit un caractère si alarmant que l'on fut obligé de me transporter dans l'unique maison de la ville que les bombes françaises eussent laissée intacte. C'est la seule fois que j'aie été sérieusement malade sans avoir été blessé, mais je le fus si gravement qu'on désespéra de ma vie. Aussi me laissa-t-on à Ciudad-Rodrigo, lorsque l'armée, après avoir passé la Coa, marcha sur la forteresse portugaise d'Alméida. Cette place n'étant à vol d'oiseau qu'à quatre lieues de Ciudad-Rodrigo, j'entendais de mon lit de douleur le bruit continuel du canon, dont chaque détonation me faisait bondir de rage!… Plusieurs fois je voulus me lever, et ces essais infructueux, me prouvant mon impuissante faiblesse, augmentaient encore mon désespoir. J'étais éloigné de mon frère et de mes camarades, que le devoir retenait auprès du maréchal au siège d'Alméida; ma triste solitude n'était interrompue que par les courtes visites du docteur Blancheton, qui, malgré ses talents, ne pouvait me soigner que très imparfaitement, faute de médicaments, l'armée ayant emmené ses ambulances, et toutes les pharmacies de Ciudad-Rodrigo étant épuisées ou détruites. L'air de cette ville était vicié par la grande quantité de blessés des deux partis qu'on y avait laissés, et surtout par l'odeur infecte s'exhalant de plusieurs milliers de cadavres qu'on n'avait pu enterrer, parce qu'ils étaient à demi enfouis sous les décombres des maisons écrasées par les bombes. Une chaleur de plus de trente degrés, ajoutant encore à ces causes d'insalubrité, amena bientôt le typhus. Il fit de grands ravages dans la garnison, et surtout parmi les habitants qui, ayant échappé aux horreurs du siège, s'étaient obstinés à rester dans la place, afin de conserver les débris de leur fortune.
Je me trouvais livré aux soins de mon domestique, et, malgré son zèle, il ne pouvait me procurer ce dont j'avais besoin; ma maladie s'aggrava, et le délire s'empara bientôt de moi. Je me souviens qu'il existait dans ma chambre de grands tableaux représentant les quatre parties du monde. L'Afrique, placée devant mon lit, avait à ses pieds un lion énorme, dont les yeux me semblaient fixés sur moi, et je ne le perdais pas de vue!… Enfin, un jour, je crus le voir remuer, et, voulant prévenir son attaque, je me levai en chancelant, pris mon sabre, et, frappant d'estoc et de taille, je mis le lion en pièces. Après cet exploit digne de don Quichotte, je tombai à demi évanoui sur le carreau, où le docteur Blancheton me trouva. Il fit enlever tous les tableaux qui garnissaient l'appartement, et dès lors mon exaltation se calma. Mes moments lucides n'en étaient pas moins affreux. Je contemplais avec douleur ma pénible situation et l'abandon dans lequel je me trouvais. La mort des champs de bataille me paraissait douce auprès de celle qui m'attendait, et je regrettais de n'y être pas tombé en soldat!… Tandis que mourir de la fièvre, dans un lit, lorsqu'on combattait auprès de moi, me paraissait une chose horrible et presque honteuse!… J'étais depuis un mois dans cette terrible position, lorsque, le 26 août, à l'entrée de la nuit, une épouvantable détonation se fit entendre tout à coup… La terre trembla; je crus que la maison allait s'écrouler! C'était la forteresse d'Alméida qui venait de sauter, par suite de l'explosion d'un immense magasin à poudre, et bien que Rodrigo soit à une demi-journée de cette place, la commotion s'y était fait vivement sentir!… On peut juger par là des effets qu'elle avait produits dans Alméida même!… Cette malheureuse place fut détruite de fond en comble: il n'y resta que six maisons debout. La garnison eut six cents hommes frappés à mort et un très grand nombre de blessés. Enfin, une cinquantaine de Français, occupés aux travaux du siège, furent frappés par des éclats de pierre. Lord Wellesley, conformément aux instructions de son gouvernement, voulant ménager le sang de l'armée britannique aux dépens de celui de ses alliés, après avoir confié la défense de Ciudad-Rodrigo aux troupes espagnoles qui venaient de succomber, avait abandonné celle d'Alméida aux Portugais, en ne laissant dans cette place qu'un seul Anglais, le général Cox, qui en était gouverneur.
Ce brave officier, ne se laissant pas intimider par l'affreux désastre qui venait de détruire presque tous les moyens de résistance, proposait à la garnison de se défendre encore derrière les décombres de la cité; mais les troupes portugaises, effrayées et entraînées par leurs officiers, principalement par Bernardo Costa, le gouverneur, et José Bareiros, chef des artilleurs, se révoltèrent, et le général Cox, abandonné de tous, fut contraint de capituler avec Masséna.
On a dit que le généralissime français avait séduit les chefs portugais, et que l'explosion fut le résultat de leur trahison: c'est une erreur. Personne n'avait mis le feu; il n'eut pour cause que la négligence des artificiers de la garnison qui, au lieu d'extraire des caves les tonneaux de poudre les uns après les autres, en refermant les portes après chaque sortie, avaient eu l'imprudence d'en rouler une vingtaine à la fois dans la cour du château. Il paraît qu'une bombe française, tombant sur un des barils, y mit le feu, qui se communiqua de proche en proche à tous les autres, formant une traînée jusqu'au centre du grand magasin, et fit sauter cet établissement, dont l'explosion renversa la ville et endommagea ses remparts. Quoi qu'il en soit, les Anglais mirent en jugement les deux chefs portugais. Bernardo Costa fut pris, condamné et fusillé!… Bareiros parvint à s'évader. Ces deux officiers n'étaient certainement pas coupables du crime de trahison: on ne pouvait leur reprocher de n'avoir pas continué une défense désespérée, dont tout le résultat eût été de conserver quelques jours les décombres d'Alméida, tandis que l'armée anglaise restait tranquillement campée à deux lieues de la place, sans faire aucun mouvement pour les secourir.
Après s'être ainsi emparé d'Alméida, le maréchal Masséna, ne pouvant s'établir dans les ruines de cette ville, transporta son quartier général au fort de la Conception, situé sur l'extrême frontière d'Espagne. Les Français avaient détruit une partie des fortifications, mais les bâtiments intérieurs étaient conservés et passablement logeables. Ce fut là que Masséna prépara l'expédition qu'il devait entreprendre pour conduire son armée à Lisbonne.
Mon frère et plusieurs de mes camarades profitèrent de cette suspension des hostilités pour venir me voir à Ciudad-Rodrigo. Leur présence accrut le calme que la prise d'Alméida avait apporté dans mes esprits. La fièvre disparut, et peu de jours après j'entrai en pleine convalescence. J'avais hâte de changer d'air et de rejoindre le quartier général à la Conception. On craignait toutefois que je ne pusse faire à cheval le trajet, qui n'était que de quelques heures. Je partis cependant, et, avec l'aide de mon frère et de quelques amis, j'arrivai au fort. J'étais heureux de me retrouver au milieu de mes camarades; ils avaient craint de ne plus me revoir et me reçurent très affectueusement. Le maréchal, dont j'étais séparé depuis le jour où je l'avais porté dans mes bras, pour l'éloigner des canons de Rodrigo, ne me dit pas un mot de ma maladie.
En quittant mon logement, je l'avais cédé au colonel du 13e de chasseurs, M. de Montesquiou, frère aîné du général de ce nom, jeune homme qui avait fait avec distinction plusieurs campagnes. C'est lui que l'Empereur envoya en parlementaire au roi de Prusse la veille de la bataille d'Iéna. Les fatigues incessantes et le climat de la Péninsule avaient altéré sa santé; il s'arrêta à Ciudad-Rodrigo et y mourut: ce fut une grande perte pour l'armée!
Après quinze jours passés au fort de la Conception, en bon air et dans le repos, je retrouvai la santé, la plénitude de mes forces, et me préparai à faire la campagne de Portugal. Avant de raconter les événements remarquables de cette célèbre et malheureuse campagne, il est indispensable de vous faire connaître succinctement ce qui s'était passé dans la Péninsule depuis que l'Empereur l'avait quittée, en 1809.