CHAPITRE XXXI

Campagne de Soult en Portugal.—Prise de Chavès et de Braga.—Siège et prise d'Oporto.—Le trône de Portugal est offert à Soult.

Pendant que le maréchal Ney contenait les royaumes des Asturies et de
Léon, le maréchal Soult, qui venait d'ajouter à la conquête de la
Corogne celle du port militaire du Ferrol, avait réuni ses troupes en
Galice, à Santiago, et se préparait à envahir le Portugal.

Par suite d'une illusion qui lui devint funeste, Napoléon ne comprit jamais l'énorme différence que l'insurrection des Espagnols et des Portugais apportait entre les états de situation des troupes françaises qui se trouvaient dans la Péninsule et le nombre réel de combattants qu'elles pouvaient opposer à l'ennemi. Ainsi, la force du deuxième corps (celui de Soult) était portée sur le papier à 47,000 hommes; mais en défalquant les garnisons laissées à Santander, à la Corogne et au Ferrol, les 8,000 hommes employés pour le service des communications, et 12,000 malades, le nombre des présents sous les armes n'excédait pas 20,000, qui, ayant combattu tout l'hiver dans un pays montagneux et couvert de neige, étaient excédés de fatigue, manquaient de chaussures, souvent de vivres, et n'avaient que des chevaux harassés pour traîner l'artillerie dans des chemins affreux!… Ce fut avec d'aussi faibles moyens que l'Empereur prescrivit au maréchal Soult d'entrer en Portugal. Il comptait, il est vrai, sur la valeur des troupes du deuxième corps, presque entièrement composé de vieux soldats d'Austerlitz et de Friedland, et avait le projet de faire attaquer le Portugal d'un autre côté, par le corps du maréchal Victor, qui devait à cet effet s'avancer de l'Andalousie vers Lisbonne, et s'y réunir à Soult; mais la fortune ne sanctionna pas ce calcul.

Ce fut le 1er février 1809 que le maréchal Soult, après avoir prévenu le maréchal Ney qu'il abandonnait la Galice à sa surveillance, se mit en marche vers le Minho, fleuve considérable qui, de Melgaco à son embouchure, sépare l'Espagne du Portugal. Le maréchal Soult essaya de le passer aux environs de la ville fortifiée de Tuy; mais la force du courant et le feu des milices portugaises postées sur la rive opposée ayant fait avorter cette expédition, le maréchal, avec une activité et une vigueur admirables, prit une nouvelle ligne d'opérations, et voyant qu'il ne pouvait traverser le fleuve sur ce point, il le remonta, le franchit à Ribada-Via, occupa Orense, puis, redescendant le Minho, attaqua Tuy, s'en empara et en fit sa place d'armes, où il laissa une partie de son artillerie, ses gros bagages, les malades et les blessés, à la garde d'une forte garnison, ce qui réduisit l'armée expéditionnaire à 20,000 combattants, avec lesquels Soult s'avança hardiment sur Oporto.

L'anarchie régnait dans cette grande ville, la seconde du royaume; l'évêque, s'étant emparé du commandement, avait réuni un très grand nombre d'habitants des campagnes voisines qu'il faisait travailler à d'immenses fortifications tracées par lui-même. Le peuple vivait dans la licence, les troupes dans l'insubordination, les généraux ne pouvaient s'entendre, tous voulaient être indépendants; enfin, le désordre était à son comble!… La régence et l'évêque étaient ennemis jurés; chacun avait ses adhérents qui assassinaient les hommes marquants du parti opposé. Telles étaient les dispositions que l'on avait prises pour résister à l'armée. Mais celle-ci, bien que fatiguée par des marches continuelles et par la multitude des insurgés qui l'environnaient, attaqua à Verin le corps espagnol commandé par La Romana, ainsi que les Portugais aux ordres de Sylveira. Le premier fut complètement défait, le second se retira derrière Chavès, place forte portugaise dont Soult s'empara.

L'un des plus grands inconvénients attachés aux expéditions faites par les Français dans la Péninsule, était la garde des prisonniers. Ceux que Soult avait faits à Chavès étaient nombreux; il ne savait où les déposer et accepta la proposition qu'ils firent de passer au service de la France, bien que la plupart d'entre eux, ayant agi de même lors de l'expédition de Junot, eussent fini par déserter.

Après l'occupation de Chavès, le corps expéditionnaire se dirigea sur Braga, où se trouvait une nouvelle et nombreuse armée portugaise commandée par le général Freira. Ce malheureux officier, voyant son avant-garde battue par les Français, se préparait à effectuer sa retraite, lorsque ses troupes, presque entièrement composées de paysans levés en masse, crièrent à la trahison et le massacrèrent! En ce moment, l'avant-garde française, commandée par le général Franceschi, ayant paru aux portes de Braga, la population se porta vers les prisons où l'on avait enfermé les individus soupçonnés de faire des vœux pour les Français, et tous furent égorgés!

Le maréchal Soult ayant fait attaquer l'armée ennemie, celle-ci, après une courte et vive résistance, fut mise dans une déroute complète, et perdit plus de 4,000 hommes, ainsi que toute son artillerie. Les fuyards, en traversant Braga, tuèrent le corregidor et commençaient à mettre la ville à feu et à sang lorsque, poursuivis par les troupes françaises, ils se sauvèrent par la route d'Oporto. Les avantages que le maréchal Soult venait d'obtenir à Braga furent bien affaiblis par la perte qu'il fit à la même époque; car le général portugais Sylveira, qui s'était jeté sur le flanc gauche de l'armée française, pendant qu'elle marchait sur Braga, avait investi et enlevé la ville de Chavès, où il nous prit 800 combattants et 1,200 malades. Soult, ignorant ce fâcheux événement, laissa dans Braga la division Heudelet, et continua sa marche sur Oporto. Les ennemis disputèrent vaillamment le passage de la rivière de l'Ave, mais il fut néanmoins forcé. Le général français Jardon y fut tué. Furieux de leur défaite, les Portugais massacrèrent leur chef, le général Vallongo. Les divisions françaises des généraux Mermet, Merle et Franceschi se trouvaient alors réunies sur la rive gauche de l'Ave, et le chemin d'Oporto leur était ouvert. Elles se concentrèrent sur le front des retranchements qui couvraient la ville et le camp, contenant au moins 40,000 hommes, dont la moitié de troupes réglées, commandées par les généraux Lima et Pereiras; mais l'autorité réelle était entre les mains de l'évêque, homme violent, qui dirigeait la multitude à son gré; aussi les historiens anglais et portugais l'ont-ils rendu responsable du massacre de quinze individus de haut rang qu'il ne voulut ou ne put sauver de la fureur du peuple, lorsque celui-ci fut exaspéré par la vue des colonnes françaises.

Oporto, bâti sur la rive droite du Douro, est dominé par d'immenses rochers garnis alors de deux cents pièces de canon. Un pont de bateaux, long de deux cent cinquante toises, unissait la ville au faubourg de Villa-Nova. Avant d'attaquer Oporto, le maréchal Soult écrivit au prélat pour l'engager à épargner à cette grande ville les horreurs d'un siège. Le prisonnier portugais qu'on chargea de ce message fut sur le point d'être pendu! L'évêque entra néanmoins en pourparlers, mais sans faire cesser le feu des remparts; puis il finit par refuser de se rendre. Il paraît qu'il craignit d'être victime de la populace, dont il avait lui-même exalté la fureur par de fausses espérances de succès. Le 28 mars, le maréchal, voulant détourner l'attention des ennemis du centre des retranchements, par où il comptait pénétrer dans la ville, fit attaquer leurs ailes. La division Merle enleva sur la gauche plusieurs clos fortifiés, pendant que les généraux Delaborde et Franceschi menaçaient vers la droite d'autres ouvrages extérieurs. Sur ces entrefaites, quelques bataillons ennemis ayant crié qu'ils voulaient se rendre, le général Foy s'avança imprudemment, suivi de son aide de camp. Celui-ci fut tué, le général fait prisonnier, mis complètement nu et traîné à l'instant dans l'intérieur de la ville. Les Portugais exécraient le général Loison, qui les avait battus. Ce général ayant depuis longtemps perdu un bras, les ennemis l'avaient surnommé Mañeta (le manchot). En voyant le général Foy prisonnier, la population d'Oporto, croyant que c'était Loison, se mit à crier: «Tuez, tuez Mañeta!» Mais Foy eut la présence d'esprit de lever ses deux mains et de les montrer à la foule. Celle-ci reconnut son erreur et le laissa conduire en prison. L'évêque, bien qu'il eût seul amené les choses à cet état de crise, n'eut pas le courage de braver le danger, et, laissant aux généraux Lima et Pereiras le soin de défendre la ville comme ils pourraient, il s'enfuit avec une bonne escorte du côté opposé à celui de l'attaque, traversa la rivière et ne s'arrêta qu'au couvent de la Serra, bâti au sommet de la montagne escarpée qui, sur la rive gauche, domine le faubourg de Villa-Nova; de là le prélat pouvait, en toute sûreté, être spectateur des horreurs du combat du lendemain.

La nuit fut affreuse pour les habitants d'Oporto. Un orage violent ayant éclaté, les soldats et les paysans portugais prirent le sifflement du vent pour le bruit des balles ennemies; alors, malgré les officiers, la fusillade et la canonnade partirent sur toute la ligne, et le bruit de deux cents pièces d'artillerie se confondit avec celui de la foudre et des cloches qu'on ne cessait de sonner!… Pendant cet affreux tintamarre, les Français, abrités dans les bas-fonds contre les balles et les boulets, attendaient avec calme que le lever du soleil leur permît d'attaquer le corps de la place.

Le 29 mars, jour néfaste pour la ville d'Oporto, le temps étant redevenu serein, nos troupes se portèrent avec ardeur au combat, que, selon ses projets de la veille, le maréchal engagea d'abord sur les ailes, pour tromper les ennemis. Ce stratagème réussit complètement; car les généraux portugais affaiblirent démesurément leur centre pour renforcer leurs flancs. Le maréchal Soult, faisant alors battre la charge, lance les colonnes françaises sur ce point. L'attaque fut impétueuse; nos soldats enlèvent bravement les retranchements, pénètrent au delà, s'emparent de deux forts principaux, où ils entrent par les embrasures, tuant ou dispersant tout ce qui veut résister.

Après ce glorieux succès, plusieurs bataillons vont prendre en queue les ailes portugaises, pendant que Soult ordonne à une autre colonne de marcher droit sur la ville, en se dirigeant vers le pont. Ainsi chassée de ses retranchements, et coupée en plusieurs parties, l'armée portugaise perdit tout espoir; sa déroute à travers la ville fut affreuse. Une partie des fuyards gagna le fort de Santo-João, sur la rive du Douro, et là, frappés de terreur, ils cherchèrent à traverser le fleuve à la nage ou dans des barques. En vain Lima, leur général, leur fit remarquer combien cette tentative était périlleuse. Ils le massacrèrent, et, voyant les Français avancer toujours, ils essayèrent de nouveau le passage du Douro; mais presque tous se noyèrent! Cependant, le combat continuait encore dans Oporto; la colonne que le maréchal avait fait marcher sur la ville, après avoir brisé les barricades qui défendaient l'entrée des rues, était arrivée aux approches du pont, où les horreurs de la guerre s'accrurent encore. Plus de 4,000 personnes de tout âge et de tout sexe encombraient ce pont, qu'elles s'efforçaient de passer, lorsque les batteries portugaises de la rive opposée, apercevant les Français qu'elles voulaient empocher de franchir le fleuve, ouvrirent un feu terrible sur cette masse tumultueuse, dans laquelle les boulets firent un affreux ravage sans atteindre nos troupes, et, au même instant, un détachement de cavalerie portugaise, embarrassé par les fuyards, traversa au galop cette foule épouvantée, en se frayant un chemin sanglant! Chacun cherchant alors son salut dans les barques qui formaient le pont, elles furent bientôt encombrées, et, ne pouvant soutenir le poids de tant d'individus, plusieurs s'enfoncèrent. Le pont fut ainsi rompu sur quelques points; et comme la foule se portait toujours en avant, des milliers d'hommes, arrivés aux coupures du pont, étaient précipités dans le fleuve, qui fut bientôt couvert de cadavres, sur lesquels venait échouer et périr tout ce qui tentait encore le passage.

Les premiers Français qui arrivèrent, oubliant le combat, ne virent plus que des malheureux qu'il fallait secourir, et en arrachèrent un bon nombre à la mort; plus humains en cela que les artilleurs portugais qui, dans l'espoir d'atteindre quelques Français, tiraient sur leurs propres concitoyens! Nos soldats, à l'aide de planches, franchirent les coupures du pont, arrivèrent sur la rive droite, emportèrent les batteries ennemies et s'emparèrent du faubourg de Villa-Nova. Le passage du Douro se trouva dès lors assuré. Les malheurs de la ville semblaient toucher à leur fin, lorsqu'on apprit que 200 hommes, formant la garde de l'évêque, s'étaient enfermés dans son palais, d'où ils faisaient feu par les fenêtres. Les Français y coururent, et leurs sommations étant restées inutiles, ils brisèrent les portes et passèrent tous ces séides au fil de l'épée.

Jusque-là nos troupes n'avaient agi que d'après les lois de la guerre; la ville et les habitants avaient été respectés; mais en revenant de l'assaut de l'évêché, où ils s'étaient fortement animés, nos soldats aperçurent sur la grande place une trentaine de leurs camarades, que les Portugais avaient pris la veille, et auxquels ils venaient d'arracher les yeux, la langue, et qu'ils avaient mutilés avec un raffinement de barbarie digne de cannibales!… La plupart de ces malheureux Français respiraient encore!… À la vue de ces atrocités, les soldats exaspérés ne respirèrent plus que vengeance et se portèrent à de terribles représailles, que le maréchal Soult, les généraux, les officiers, et même un grand nombre de soldats plus calmes, eurent toute sorte de peine à faire cesser. On porte à dix mille le nombre de Portugais qui périrent dans cette journée, tant à l'avant des retranchements qu'au pont et dans la ville. La perte des Français n'excéda pas cinq cents hommes. Le général Foy fut délivré, à la grande satisfaction de l'armée. Quant à l'évêque d'Oporto, après avoir vu du haut du couvent de la Serra la ruine de ses projets ambitieux sur les provinces du Nord, qu'il voulait, dit-on, séparer du royaume à son profit, il s'enfuit vers Lisbonne. Là, il se réconcilia avec la régence gouvernementale, qui non seulement l'admit dans son sein, mais le nomma bientôt patriarche de Portugal.

La chute d'Oporto permit au maréchal Soult d'établir une base solide d'opérations. Le fruit immédiat de la victoire fut la prise d'immenses magasins remplis de munitions de guerre et de vivres. Trente vaisseaux anglais, retenus par les vents contraires, tombèrent aussi entre nos mains. Adoptant une conduite toute conciliatrice, ainsi qu'il l'avait fait à Braga, Soult s'efforça de remédier aux maux de la guerre, et rappela les habitants qui avaient fui de la ville. L'habileté de cette administration produisit un excellent résultat et donna lieu à un fait fort inattendu, que les historiens ont mal expliqué et dont les journaux de l'époque n'osèrent faire mention.

Les Portugais ne pouvaient pardonner au prince régent, chef de la maison de Bragance, de les avoir abandonnés pour transporter le siège du gouvernement en Amérique. Ils prévoyaient que le résultat de la guerre actuelle serait de faire du Portugal une dépendance du Brésil ou de l'Espagne, ou bien une colonie anglaise, toutes choses qui leur répugnaient également, et, pour conserver leur nationalité, ils songèrent à se donner un roi.

La comparaison qu'ils firent entre le gouvernement de Soult et l'horrible anarchie qui l'avait précédé, étant tout à l'avantage du maréchal, le parti de l'ordre se réveilla, ses chefs se rendirent auprès du maréchal Soult et lui proposèrent de se mettre à leur tête, pour former un gouvernement indépendant. Se croyant justifié par les circonstances, Soult ne découragea pas ce parti, nomma aux emplois civils, leva une légion portugaise de cinq mille hommes, et se conduisit avec tant d'habileté, qu'en moins de quinze jours les villes d'Oporto, de Braga, ainsi que toutes celles des provinces conquises par lui, envoyèrent des adresses signées par plus de trente mille individus de la noblesse, du clergé et du tiers état, exprimant leur adhésion à ce nouvel ordre de choses. Le duc de Rovigo, ancien ministre de l'Empereur, assure, dans les mémoires qu'il publia sous la Restauration, que Soult refusa ces propositions; cependant, un très grand nombre d'officiers français qui se trouvaient alors à Oporto, notamment les généraux Delaborde, Mermet, Thomières, Merle, Loison et Foy, m'ont affirmé avoir assisté à des réceptions dans lesquelles les Portugais donnaient au maréchal Soult le titre de Roi et de Majesté, que celui-ci acceptait avec beaucoup de dignité. Enfin, un jour que je questionnais à ce sujet le lieutenant général Pierre Soult, frère du maréchal, qui avait été mon colonel, et avec lequel j'étais fort lié, il me répondit avec franchise: «Comme, en envoyant mon frère en Portugal, l'Empereur l'avait autorisé à employer tous les moyens pour arracher ce pays à l'alliance de l'Angleterre et l'attacher à celle de la France, le maréchal, voyant la nation lui offrir la couronne, pensa que ce moyen n'avait pas été excepté par Napoléon, étant non seulement le meilleur, mais le seul qui pût unir les intérêts du Portugal à ceux de l'Empire; il devait donc l'employer, sauf ratification de l'Empereur.» Ce qui prouverait que Pierre Soult avait raison, c'est que Napoléon, au lieu d'exprimer le moindre mécontentement de ce que le maréchal eût accepté d'être roi de Portugal, lui donna des pouvoirs beaucoup plus étendus que ceux qu'il avait en entrant dans ce pays.

L'Empereur ne fit en cela que céder aux exigences de la situation qui lui rendaient le maréchal Soult indispensable, et est-il vrai que Napoléon lui écrivit: «Je ne me souviens que de votre belle conduite à Austerlitz»?… C'est un point qui n'a jamais été éclairci; car le maréchal Bertrand m'a dit que, dans les longs entretiens qu'il avait eus à Sainte-Hélène avec Napoléon, il voulut plusieurs fois amener la conversation sur la royauté éphémère du maréchal Soult, mais que l'Empereur garda toujours le silence à ce sujet. Bertrand en concluait que l'Empereur n'avait ni encouragé ni blâmé ce que Soult avait fait pour obtenir la couronne de Portugal, et que le succès de cette entreprise en eût fait absoudre l'audace.

L'Empereur avait d'abord eu la pensée de réunir toute la Péninsule en un seul État, dont son frère Joseph aurait été le roi; mais, ayant reconnu que la haine réciproque des Espagnols et des Portugais rendait ce projet impraticable, et désirant cependant arracher à tout prix le Portugal à la domination des Anglais, il aurait consenti à donner la couronne de ce pays à l'un de ses lieutenants, dont les intérêts eussent été ceux de la France. Puisque le maréchal Soult avait obtenu le suffrage d'une grande partie de la nation, Bertrand pensait que Napoléon se serait déterminé à ratifier ce choix. L'Empereur aurait ainsi assuré l'affermissement du roi Joseph sur son trône et l'expulsion des Anglais de l'Espagne et du Portugal, dont la guerre commençait à le fatiguer, en l'empêchant de porter ses vues sur le nord de l'Europe.

Quoi qu'il en soit, dès que l'offre faite au maréchal Soult par les Portugais fut connue de son armée, elle produisit une grande agitation en sens divers, car la troupe et les officiers subalternes, dont le maréchal était fort aimé, ne blâmaient ce projet que parce qu'ils le croyaient contraire aux intentions de l'Empereur. Cependant, le bruit s'étant répandu que le maréchal n'agissait qu'avec son agrément, l'immense majorité de l'armée, séduite par la gloire que devait lui procurer la conquête du Portugal, se rangea dès lors du côté de Soult et se tint prête à le soutenir dans des projets qu'on lui représentait comme utiles à la France ainsi qu'à l'Empereur. Toutefois, un grand nombre d'officiers supérieurs et quelques généraux craignaient que l'avènement de Soult au trône de Portugal n'engageât l'Empereur à l'y soutenir, en laissant indéfiniment le 2e corps dans ce pays, pour y coloniser à l'exemple des Romains; ils s'écrièrent qu'on allait les engager dans une guerre sans fin, et, cherchant à faire trêve avec les Anglais, qui occupaient Lisbonne, ils résolurent d'élire un chef, de faire appel aux troupes françaises revenues en Espagne, et de retourner tous ensemble en France pour forcer l'Empereur à conclure la paix.

Ce projet, inspiré par le gouvernement anglais, et du reste plus facile à former qu'à exécuter, aurait-il eu l'assentiment de toutes les armées et de la masse de la nation française? C'est ce dont il est permis de douter. Il reçut cependant un commencement d'exécution. Le lieutenant général anglais Beresford, servant dans l'armée portugaise en qualité de maréchal, était l'âme du complot, et, par l'entremise d'un marchand d'Oporto nommé Viana, il entretint une correspondance avec les mécontents français, qui eurent l'indignité de proposer l'arrestation du maréchal Soult, qu'ils remettraient aux avant-postes. On conçoit dans quelle perplexité la découverte de cette conspiration dut jeter le maréchal Soult, d'autant plus qu'il n'en connaissait pas les complices. Un abîme était ouvert devant lui; néanmoins, sa fermeté ne l'abandonna pas.