CHAPITRE IX.

Je suis né dans cette classe qui se qualifie de supérieure, et que l'on appelle la haute noblesse. Comme j'étois le dernier de trois enfans qui étoient destinés à soutenir l'éclat de la famille à la Cour et à l'armée, ma place fut fixée dès mon berceau dans l'état ecclésiastique. Cependant j'étois né avec des goûts entièrement opposés aux devoirs de cet état. On me prévint que cette opposition n'étoit point un obstacle, et que le scandale n'étoit plus un crime que pour le peuple. Les exemples que j'avois sous les yeux ne prouvoient que trop bien cette vérité. Une foule d'abbés de qualité, célèbres par leur libertinage, parvenoient aux plus hautes dignités; mais dans la ville d'Athènes, j'avois l'ame d'un spartiate. Passionné pour l'étude, je m'étois attaché à la philosophie des Stoïciens, et l'amour de la vertu l'emportoit sur l'amour du plaisir. Ces sentimens m'attirèrent au séminaire le dédain de mes maîtres et la risée de mes camarades. Ils traitoient l'austérité de mes principes de petitesse d'esprit, et la pureté de ma conduite d'ignorance du monde. Un professeur de théologie s'apperçut de ma surprise à ce contraste entre la morale de Jésus et la doctrine de quelques-uns de ses ministres, et m'en donna l'explication. C'étoit un homme bien différent de ses confrères; aussi distingué par ses vertus que par ses lumières, il vivoit dans ce doux oubli du monde, si cher aux personnes qui aiment sincèrement l'étude. Il avoit quelques obligations à ma famille; et ce fut en m'ouvrant son cœur qu'il m'en témoigna sa reconnoissance.

Toutes les religions du monde, mon ami, sont couvertes d'un voile mystérieux. Je n'examinerai pas la question tant de fois discutée, si le mystère est utile, et s'il ne conviendroit pas mieux qu'il ne fût interposé aucun voile entre la vérité et les yeux du peuple. Cette question est une de celles qui ne doit être décidée que par l'expérience. Or, j'aurois beau prouver par le raisonnement qu'on ne doit rien cacher au peuple; si ce principe étoit adopté, il s'ensuivroit que moi, simple individu, j'aurois renversé l'édifice de vingt siècles; mais ce que j'aurois fait si facilement, un autre innovateur le pourroit faire tout aussi aisément en prêchant une doctrine différente de la mienne. Ainsi, les peuples flotteroient éternellement dans l'incertitude, et jamais on ne seroit assuré que la religion d'aujourd'hui ne fut pas détrônée par la religion de demain.

Vous me direz: comment donner son assentiment à des mystères que l'esprit humain ne peut comprendre? mais je vous répondrai: comprenez-vous davantage le système du monde, la cause des vents, celle de la lumière, du feu et une foule d'autres? sur toutes ces choses, nous ne rougissons pas de notre ignorance. Celle dont nous nous occupons, la religion, est bien d'un autre importance. Le génie de son divin fondateur n'est-il pas du plus grand poids? le suffrage de près de vingt siècles a sanctionné cette sublime institution. C'est à nous de nous y soumettre sans autre examen. Si, par un de ces évènemens qu'amènent quelquefois les révolutions politiques, la base de l'institution religieuse venoit à être ébranlée, c'est alors que l'examen pourroit être permis. Jusques-là, que ce soit pour nous l'arche sainte; donnons l'exemple de l'obéissance et de la soumission.

On a abusé du double précepte renfermé dans le Christianisme: on a feint de croire à tout ce qu'il a de mystérieux, et on a coloré de cette croyance les actions les plus criminelles. Voilà l'hypocrisie, et c'est sans doute un très-grand mal. Mais de quoi le méchant n'a-t-il pas abusé? Il est au-dessus des forces de l'esprit humain de produire rien de parfait; et parmi les différens cultes de la terre, je n'en vois aucun qui réunisse, comme le nôtre, autant d'avantages balancés par si peu d'inconvéniens.

Conservez donc vos principes, poursuivit le bon prêtre; continuez d'aimer la vérité, mais ne refusez pas plus de vous soumettre à la religion qu'au gouvernement de votre pays. Jésus lui-même ne s'est-il pas conformé au culte institué par Moïse, quoiqu'intérieurement il en reconnût la fausseté? N'a-t-il pas rempli tous les rites de ce culte dont quelques-uns étoient évidemment des restes du paganisme? Et comment auroit-il pu prêcher sa divine morale, s'il avoit commencé par fronder tous les usages reçus? A l'exemple de ce sublime modèle, respectez l'ouvrage des siècles, mais bâtissez comme lui sur les fondemens de l'éternité.

Les conseils de l'estimable Docteur me raffermirent dans la carrière dont j'étois prêt de sortir. J'achevai mon cours d'études au séminaire; et après avoir resté deux ans auprès d'un de mes oncles qui étoit archevêque de ***, je fus appelé à la cour pour occuper une place de confiance auprès du fils unique de Louis XIV. J'y arrivai à cette époque fameuse où la conquête de la Hollande enivroit le monarque d'encens. Beaux esprits, savans, artistes, tous les ordres, toutes les classes sembloient se disputer le prix de la plus vile flagornerie. On élevoit au-dessus des Marc-Aurèle, des Trajan et des Henri IV, l'auteur de la plus injuste, de la plus désastreuse et de la plus inutile de toutes les guerres.

Les hommes de génie sont rares, et quand la nature en produit, ce n'est pas ordinairement sur le trône qu'elle les place. La flatterie réussit à persuader à Louis XIV qu'il avoit des vues et un talent d'exécution supérieurs en toutes choses. Guerre, politique, finances, lui seul étoit capable de tout conduire; lui seul pouvoit, du plus médiocre sujet, faire le plus habile ministre. Il n'est pas jusqu'à la danse où il auroit servi de modèle. Sa stature étoit celle d'Apollon, son regard celui du souverain des dieux; les hommes en sa présence baissoient les yeux de terreur, les femmes de pudeur et de désirs. Comment, avec un esprit juste mais sans génie et sans instruction, n'auroit-il pas été perverti par un poison qui tue les plus fortes têtes? Il avoit le goût des grandes choses; il prit celui du gigantesque, et il força la nature à Versailles et à Marly. Il aimoit la guerre: on lui persuada qu'il devoit être l'arbitre de l'Europe, et toutes les puissances irritées de son ambition épuisèrent leurs trésors et le sang de leurs sujets. Il croyoit en Dieu: on lui dit que comme il n'y avoit qu'un seul souverain dans son empire, il ne devoit y avoir également qu'un seul culte qui étoit le sien; et il devint fanatique et persécuteur.

Jusques à quand les rois sacrifieront-ils le bonheur des peuples à l'avidité de leurs courtisans, la gloire solide et immortelle de vivifier l'agriculture, le commerce et l'industrie, au frivole et sanglant laurier des conquêtes, et le titre de père à celui d'oppresseur de la patrie?.....

Ici le vieux militaire interrompit l'ex-abbé. Je vous demande, dit-il, la permission de faire entendre une grande autorité sur cette matière. J'étois de garde dans l'antichambre de M. le prince de Condé, un jour qu'il se trouvoit seul avec le célèbre Racine. Il faisoit fort chaud, et on tenoit la porte ouverte pour laisser pénétrer quelque fraîcheur. Voici le dialogue qui eut lieu entre ces deux grands personnages. Je le copiai mot pour mot aussitôt que je fus relevé de faction.

LE GRAND CONDÉ.

Votre opinion très-humaine, mon cher Racine, est très-peu politique. Il faut en France qu'un roi soit oppresseur pour ne pas être opprimé. J'ai fait la guerre par devoir; et maintenant je la fais par goût, parce que j'ai appris à la faire, et qu'on se plaît ordinairement dans les choses où l'on réussit; mais, je vous l'avoue avec vérité, j'aurois préféré la paix, et il me semble que dans cet état j'aurois encore eu plus de moyens d'obtenir l'estime de mes concitoyens.

RACINE.

Vous m'étonnez, Monseigneur. Quoi! sérieusement, Votre Altesse pense que la guerre est nécessaire à la France! Est-ce qu'il ne lui suffiroit pas d'être en état de se défendre si elle étoit attaquée?

LE PRINCE DE CONDÉ.

Non; l'histoire nous démontre que le règne de ces sages et paisibles monarques qui n'aspiroient qu'à pouvoir repousser l'ennemi quand ils seroient attaqués, correspond précisément aux tems où la France fut envahie et déchirée par d'ambitieux voisins. Il est affreux de dire qu'il faut que l'homme soit tyran ou victime; mais sans les lois civiles, la force, cette grande loi de la nature, exerceroit tout son empire entre les simples citoyens; les Sauvages en éprouvent toute la dureté. Les souverains sont entr'eux dans l'état des Sauvages: sans lois qui les repriment, la force seule est au-dessus d'eux; et dans la lutte des ambitions armées, celui qui n'a pris les armes que le dernier, devient presque toujours la proie de ses rivaux.

RACINE.

Et le vainqueur dévore ensuite ses sujets!

LE PRINCE DE CONDÉ.

Il me paroît, mon cher Racine, que vous arrangez tout cela comme des scènes de tragédie qui doivent finir par punir le crime et faire triompher la vertu; mais votre imagination vous abuse; ce ne sont pas les monarques les plus pacifiques qui font le mieux le bonheur de leurs sujets. N'étant pas entourés de cette force d'opinion bien supérieure à la force réelle, on ne leur accorde pas même celle qu'ils possèdent; car telle est la nature du peuple, il exagère ce qui échappe à ses regards comme il diminue ce qu'il peut embrasser. De cette opinion répandue et accréditée, naissent les conspirations et les guerres civiles. De tous côtés s'élèvent des esprits ardens qui prétendent renverser le colosse que l'on insulte aussitôt qu'on cesse de le respecter. Il faut alors que le souverain fasse couler le sang ou qu'il laisse ensanglanter le trône par les factions.

Cette alternative terrible n'a pas lieu avec un monarque conquérant; sa gloire est la tête de Méduse qui frappe d'épouvante et de respect. Les bons et paisibles rois ont été assiégés de conspirations. Louis XIV n'en verra jamais sous son règne.

Oui, reprit l'ex-abbé, voilà bien le caractère du prince de Condé. Je vois le même homme qui pleuroit à ces vers si touchans:

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie;
Je te la donne encor comme à mon assassin

et qui le lendemain de l'affaire de Senef disoit si lestement, en voyant vingt-cinq mille hommes étendus sur le champ de bataille: Une nuit de Paris réparera cette perte-là. Mais ne croyez-vous donc pas, mes amis, que les rois ne se font craindre de leurs sujets que parce qu'ils ne savent pas s'en faire aimer? Le prince de Condé me paroît confondre ici la foiblesse qu'on méprise avec la modération qu'on respecte. Le sens des expressions est pris différemment suivant le caractère des personnes qui les emploient. C'est ainsi qu'une extravagance paroît raisonnable aux yeux d'un fou, et que la douceur est regardée comme une foiblesse par un despote. Le vicomte de Turenne pensoit bien différemment de M. le prince sur ce sujet. De ces deux grands capitaines, l'un étoit aussi économe du sang de ses soldats, que l'autre en étoit prodigue. Mais revenons à Louis XIV.

L'orgueil si souvent reproché à ce prince est accompagné de tant de noblesse d'ame et de tant de justesse d'esprit, qu'on est porté à regarder ses défauts comme le résultat de sa mauvaise éducation, et ses bonnes qualités comme celui de son caractère naturel. Si ces bonnes qualités avoient été mieux cultivées, il ne se seroit pas imaginé que la noblesse est la seule portion qui appartienne à l'espèce humaine, et que le reste compris sous le nom de peuple est d'une nature inférieure; il auroit sacrifié moins légèrement le bonheur de ce peuple à sa gloire personnelle, et il eût été non-seulement le plus grand, mais encore le meilleur des rois. Au reste, la postérité n'oubliera jamais qu'il obtint, même de ses ennemis, ce titre de grand, et elle le lui confirmera; mais il est douteux qu'elle lui confirme également le titre de restaurateur des Lettres, qui lui a été donné par les savans qu'il pensionna et les courtisans qui en ignoroient la valeur, parce qu'elle jugera avec plus d'impartialité que les lettres qu'il protégea comme un moyen de grandeur, sans les connoître ni les aimer, seroient parvenues d'elles-mêmes à l'éclat dont elles brillent sous son règne.

Lorsque le tems consacré à l'éducation d'un prince est passé, lorsque ses idées ont acquis de la consistance et qu'il est parvenu à cet âge où l'on croit avoir le droit de voir par ses jeux et de juger par soi-même, la plus légère censure est une calomnie; il n'y a que la louange qui soit une vérité. Les vices de l'éducation de Louis ont au moins eu cela de bon, qu'ils ont contribué à améliorer celle de son fils. Le plus honnête homme de la cour, le duc de Montausier, présidoit à la formation de son cœur; celle de son esprit étoit dirigée par l'un des plus grands génies de la France, Bossuet.

Le précepteur du dauphin jouissoit d'une considération dans l'église égale à la confiance que lui témoignoit le gouvernement. Je jugeai à la recherche qu'il fit de ma conversation et aux questions qu'il m'adressa sur quelques opinions religieuses, qu'on avoit des vues sur moi et qu'on vouloit avant tout connoître mes principes. Je découvris à M. Bossuet mon ame toute entière; il vit une morale parfaitement pure, mais une foi un peu équivoque. Vainement il s'efforça de détruire ce qu'il appeloit mes préjugés; il finit par me désirer la grace dont il me croyoit digne. Mais en attendant cette faveur du ciel, je perdis celle du roi: au lieu d'un évêché que j'avois droit d'attendre, on me proposa une mission dans les provinces calvinistes: c'étoit évidemment une épreuve ou un piége. Je n'y vis qu'une occasion d'être utile à des malheureux en butte à la persécution, et j'acceptai. Le département des conversions étoit confié à M. Pelisson. Quoique nouveau converti lui-même, M. Pelisson avoit obtenu l'estime publique par son courageux attachement au surintendant Fouquet. Il étoit chargé d'employer les moyens de douceur pour ramener les ames égarées: on comptoit beaucoup sur le plus persuasif de tous, l'intérêt; et plût à Dieu qu'il eût été aussi efficace qu'on l'espéroit, ou que l'inutilité de tous ces moyens de conversion en eût pour jamais dégoûté le gouvernement!

M. Pelisson m'offrit tout l'argent que je voudrois, et me laissa le choix du pays à convertir. Je choisis le Languedoc, parce que c'étoit une des provinces les plus éloignées du centre, et où par conséquent les abus d'autorité étoient le plus à craindre; mais je refusai l'argent, persuadé que les consciences ne devoient pas faire un objet de trafic. J'étois cependant aussi moi animé du désir de faire des prosélytes à l'église romaine, non pas, il est vrai, que je pensasse qu'on ne pût être homme de bien dans l'église protestante, mais parce que la puissance spirituelle étant en France distincte et séparée de la puissance temporelle, il me paroissoit impolitique que les sujets du même empire ne fussent pas soumis aux mêmes autorités. C'est la scission religieuse qui a rendu les guerres civiles pour cause de religion si longues et si sanglantes; c'est là ce qui en entretient encore le feu qui n'est que caché. Le gouvernement avoit donc très-grande raison de tâcher de l'éteindre, en rappelant tous les citoyens à la même unité de croyance et de soumission; mais les moyens qu'il employoit ne me paroissoient pas bien refléchis.

Mes amis, au moral comme au physique, les mauvaises semences ne produisent que de mauvais fruits. Tant qu'on cherchera à tromper les protestans, loin de les convertir, on les éloignera de plus en plus. Toutes ces apparences d'union, d'amitié, de fraternité, leur seront à bon droit suspectes; sous l'appareil des fêtes, sous les guirlandes de fleurs, ils verront toujours une St.-Barthelemy cachée. Au lieu de ruses et de mensonges, je fus décidé à ne procéder dans ma mission qu'avec franchise et vérité. Je commençai par convenir des premiers torts de l'église romaine, principes de la scission de l'église protestante; tels que le luxe, le libertinage de ses ministres et la vente des indulgences; mais j'exposai que ces torts n'avoient aucun rapport au spirituel du culte, que l'église romaine étoit la première à les condamner, et qu'on devoit les considérer avec elle comme une de ces maladies des corps politiques dont aucun corps sur la terre n'est exempt. J'insistois sur l'indulgence que toutes les communions chrétiennes se doivent entr'elles comme sœurs, indulgence que le législateur du christianisme a tant recommandée à ses disciples.

Maintenant, direz-vous, nous sommes divisés d'opinion sur les principaux articles du culte; lequel des deux se rétractera de Rome ou de nous? Vous êtes, leur répondois-je, comme des frères en procès pour une bagatelle, qui finissent par y consumer une partie de leur patrimoine. Votre morale commune étant encore la même, il ne tient qu'à vous de vous réunir sur le reste.

C'étoit là le texte ordinaire de mes discours. Je le commentois, je l'expliquois, je tâchois d'en faire des applications frappantes; car le langage du peuple est en proverbes et en exemples comme celui des philosophes en principes.

Ces moyens prospéroient au-delà de mes espérances; je voyois de jour en jour s'augmenter le nombre des prosélytes d'un culte désormais épuré, et qui sembloit n'être plus animé que de l'esprit de douceur et de raison de son divin instituteur. Mais, soit qu'ailleurs on eût employé d'autres armes qui eussent soulevé les protestans au lieu de les gagner; soit qu'un zèle trop ardent ne pût supporter les moindres retards, le gouvernement changea tout-à-coup de mesures. Il ordonna d'emprisonner les ministres de la secte proscrite et d'enlever les enfans parvenus à l'âge de sept ans, pour les élever dans la croyance dominante. L'archevêque de la province, prélat d'une piété éclairée, le digne ami de Fénelon, étoit aussi ennemi que moi des voies de rigueur; il m'avoit secondé de tout son pouvoir, en s'efforçant de modérer celui de l'intendant dont le caractère et les principes étoient entièrement opposés. En apprenant les nouveaux ordres de la cour, il m'engagea à me transporter au milieu de ces montagnes qui alloient être livrées au despotisme des subalternes de l'autorité, toujours plus insolens que leurs maîtres. Je m'y rendis. Déjà le ministre du canton avoit disparu, et l'on se disposoit à arracher les enfans des bras de leurs mères éplorées: mon nom, le crédit de ma famille, le pouvoir dont on me croyoit revêtu, en imposèrent aux satellites de la tyrannie, et j'obtins qu'ils sursoieroient à l'exécution, jusqu'à ce que j'eusse reçu réponse du ministre à qui j'allois écrire. On m'accorda ce que je demandois, mais à la condition de diriger et d'affermir moi-même ces enfans dans la bonne voie que leurs coupables pères avoient abandonnée. Je restai donc seul chef spirituel de ce village. L'expérience m'avoit trop bien assuré de la bonté de mes moyens, pour que je songeasse à en employer d'autres. Ainsi, afin de gagner la confiance de mon troupeau et de le ramener sur mes pas dans l'ancienne route, je le suivis dans la sienne, du moins en tout ce qui étoit commun à leur culte et au mien. Je leur prêchois la morale de Jésus, je leur lisois l'Evangile, je leur montrois dans leurs malheurs le Dieu de toute la terre, qui récompense la résignation et la vertu. Ils me regardoient comme leur propre pasteur, et ils auroient infailliblement fini par devenir les brebis de l'Eglise romaine: la peur des dragonades est venue détruire toutes ces espérances. Il m'a fallu fuir avec mes bons calvinistes dont vous m'avez cru le ministre. Je ne puis me faire aucun reproche: j'ai épargné des crimes à la France, et j'aurois soumis à sa puissance spirituelle les plus zélés soutiens de sa gloire et de sa prospérité[12].