CHAPITRE VIII.
Un de nos frères dernièrement arrivés vient de terminer sa carrière: c'étoit un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, nommé Jacques Saintgès, distingué dans tous les tems par sa tempérance, son assiduité au travail, ses vertus domestiques et son incorruptible probité. Toute la population du Vallon a accompagné sa dépouille mortelle à son dernier asile; mais l'examen et le jugement prescrits n'ont pu avoir lieu à l'égard d'un homme dont la vie, quoique si longue, n'a duré qu'un jour parmi nous. Durant la marche funéraire on a chanté l'hymne consolateur qui adoucit les larmes en donnant une espérance aux regrets; et une inscription a rappelé l'estime dont il a joui constamment dans sa patrie.
Dans ce mois de février, il est né deux enfans mâles à trois jours d'intervalle l'un de l'autre. Comme nous ne formons tous qu'une même famille, les sujets de joie de l'un de nos frères sont communs à tous les autres, et les naissances sont placées au premier rang des fêtes publiques. Les deux arbres ont été plantés dans le champ des ames, et les noms des nouveaux-nés gravés sur une planche placée à côté de chaque arbre, en attendant qu'ils soient assez forts pour porter l'inscription. Ces jours ont été célébrés par des danses, par différens jeux et par l'exercice de l'arc; des repas en commun ont couronné les fêtes.
Plusieurs de nos jeunes gens qui avoient fait un choix parmi les jeunes filles du Vallon, desiroient le consacrer dès ce moment par le mariage; mais une de nos lois veut que personne ne puisse se marier avant le 1er novembre, ni après le 1er d'avril. Deux motifs ont inspiré et protègent cette disposition: le premier est de laisser aux amans plus de tems pour se bien connoître avant de s'engager; le second, de ne pas interrompre les travaux de la culture, et de remettre toutes les fêtes particulières au tems que la nature a marqué pour le repos. Il suit de ce retard dans l'acte le plus important de la vie, un troisième avantage, dont les amans ne connoissent ordinairement le prix que long-tems après, c'est la prolongation des desirs et de l'espérance.
La crainte et l'espérance sont deux sentimens qui semblent réservés à l'homme. Il n'y a point d'avenir pour l'animal: borné à la sensation actuelle, il paroît privé de l'imagination qui jouit ou qui souffre en idée, souvent avec plus d'énergie qu'en réalité. Si l'anticipation de la peine est un cruel privilège de l'espèce humaine, celle du bonheur en est une bien précieuse compensation. Il seroit extravagant de penser qu'il fût possible d'éteindre entièrement le sentiment de la crainte et de ne laisser d'accès dans notre ame qu'à celui de l'espérance. L'un et l'autre sont nécessairement au même degré de force; et quiconque se meurt de la peur d'un mal, pourroit mourir de l'espoir d'un plaisir. La seule chose qui se trouve quelquefois au pouvoir de l'homme, c'est d'abréger la durée de l'un et de prolonger celle de l'autre.
Mais plus le bonheur espéré s'aggrandit à travers l'imagination, plus il excite d'ardeur pour sa jouissance, et plus il est difficile d'en reculer le moment. C'est alors que la contrainte est salutaire, et que la tyrannie est bienfaisante. Nos jeunes gens se dépitent et maudissent chaque jour la cruauté de la loi. Mais en attendant leur cœur est plein des plus délicieux sentimens: ils pourront un jour en éprouver de plus vifs, mais jamais d'aussi purs et d'aussi continus.
Cependant il se trouve deux jeunes gens dans le nombre des amans, pour qui ce retard est un insupportable tourment. Ce sont deux rivaux, l'un et l'autre ardens et présomptueux, se flattant hautement d'une pleine victoire, et tremblans, dans le silence de la solitude, d'une honteuse défaite. La personne dont ils sont épris est bien décidée dans son choix; mais quelqu'instance qu'ils aient faite, elle a refusé de le déclarer. L'impétuosité de leur caractère l'a fait frémir; et elle a mieux aimé s'imposer un silence qui la tourmente, que de causer, en s'expliquant, le malheur éternel de l'un des deux.
Les gouverneurs ont jugé que ce cas méritoit une exception; qu'elle étoit réclamée par le même motif qui avoit dicté la loi, le bonheur des parties intéressées; que la jeune fille ne pouvoit trop tôt déclarer son choix, et que cette déclaration devoit être faite avec la plus grande solemnité. En conséquence, ils ont invité cette personne dans une assemblée de tous les habitans, à laisser librement parler son cœur; mais s'apercevant que la présence des deux rivaux l'intimidoit et lui fermoit la bouche, ils les ont priés de sortir pour un moment l'un et l'autre de l'enceinte. Lorsqu'elle a pu s'expliquer sans crainte, elle a avoué son penchant. On a fait alors rentrer les deux rivaux, devant qui elle a été enhardie à confirmer cet aveu. Comme les futurs époux se connoissoient depuis assez long-tems, on a conclu leur union dès le même jour. Après en avoir signé l'acte, l'un des gouverneurs a fait à l'amant éconduit une exhortation pleine de sentiment et de raison. Nos frères sont habitués à entendre la voix du ciel dans toutes les circonstances où le succès ne couronne pas leurs désirs. Mais, à moins d'être absolument insensé, comment la méconnoître lorsque toutes les voix de la terre la manifestent, et qu'il ne reste plus d'objet à l'espérance? Ainsi, le même jour a vu commencer le bonheur de deux personnes et finir le malheur d'un troisième.
Jusqu'à présent nous nous sommes servis de meules à bras pour moudre le blé; mais ce procédé est lent et la farine qui en provient n'est ni nette ni fine. Il s'est heureusement trouvé parmi les nouveaux-venus des ouvriers instruits de la construction des moulins à eau; ils ont parfaitement réussi, et nous avons maintenant un moulin qui suffit aisément à la consommation du Vallon.
Rien n'est si frappant dans les montagnes qu'un beau jour de printems après les neiges, les frimas et les glaces de l'hiver. Nous saluâmes le premier qui nous apparut avec la plus vive effusion de joie. Les gouverneurs se rendirent au désir général et instituèrent une fête solemnelle pour célébrer cette riante époque de l'année. Elle fut indiquée au mois de mai, mais sans autre fixation que celui des jours de ce mois où le ciel sans nuages et le soleil radieux semblent annoncer la réconciliation de la nature avec l'homme. Aux premiers rayons du soleil qui luit sur ce grand jour, nous nous rassemblons tous, hommes, femmes, enfans, vieillards; les deux gouverneurs ferment la marche. Un rameau de verdure à la main, nous faisons le tour du Vallon, en célébrant par des hymnes et des cantiques le retour de l'astre bienfaisant, père de la chaleur et de la vie. A la suite un banquet où règnent l'union la plus intime et la plus sincère; la fête est terminée par des danses et des jeux.
Gardez-vous bien, mes amis, de prendre littéralement notre expression sur le pouvoir du soleil. Nous sommes bien persuadés que ce corps céleste est soumis, comme tout l'univers, à la loi de Dieu seul; le soleil n'est dans sa main qu'un des organes de ses bienfaits: c'est à l'Etre-Suprême, unique Créateur de toutes choses, que sont dus la formation et l'entretien de tout ce qui existe dans la nature entière; lui seul mérite l'adoration et les hommages du genre humain.
Après ce jour de fête, recommencent nos travaux de la culture: ces travaux sont des plaisirs, parce qu'ils sont modérés et que c'est à nous seuls qu'en appartient le fruit; le repos qui les suit est aussi un plaisir, et c'est également un fruit de ces travaux: alliance admirable de l'occupation et du bonheur, de la santé, du contentement de l'ame, de l'expansion de tous les sentimens affectueux; jamais la paresse et l'oisiveté ne connoîtront vos délicieuses jouissances!
Cette réflexion seroit sans doute bien déplacée hors de ce vallon, dans ces campagnes désolées, où le chagrin, les soucis, l'inquiétude s'unissent aux plus rudes travaux. Là, l'infortuné cultivateur, à demi vêtu de haillons, revient de ses champs, couvert de sueur, et succombant de fatigues. Un pain noir et grossier, une eau souvent bourbeuse sont sa seule nourriture, tandis que ses enfans affamés poussent des cris déchirans et que son esprit est tourmenté des impôts, de la corvée, des huissiers et du barbare despotisme de son seigneur. Quel état! et ces malheureux sont les frères de ces grands de la terre gorgés de richesses et d'honneurs, dont tous les jours sont filés d'or et de soie! Cette désastreuse inégalité n'existe point ici. Nous sommes tous habillés des mêmes vêtemens, nourris des mêmes mets; et si quelques-uns de nous sont quelquefois livrés à des occupations différentes, c'est pour l'intérêt commun; mais aussitôt qu'elles sont finies, ils retournent avec plaisir à l'aimable culture des champs.
Ainsi, dans la paix de Dieu, dans sa puissante bénédiction implorée chaque matin par de pieux cantiques en nous rendant à notre agréable travail, dans sa perpétuelle présence et sous ses fortifians regards, lorsque nous avons eu confié à la terre le soutien de notre vie, la moisson que nous avons recueillie a surpassé nos espérances. Nous comptons avoir de quoi nous nourrir pendant deux ans: cet excédent est nécessaire dans l'état d'isolement où nous sommes, et privés de tous moyens de suppléer à une disette s'il en survenoit. L'étendue de culture qui produit cette quantité de subsistances est proportionnée à notre population. Si cette population augmente, nous augmenterons la culture dans la même mesure. Il faudra qu'il y ait un prodigieux accroissement, avant que toute la terre du vallon ait besoin d'être défrichée.
Il est mort trois personnes, savoir, un homme et deux femmes. Je ne ferai plus mention désormais des morts ni des naissances, parce que nous tenons un registre séparé pour chaque objet, où est inscrit avec exactitude tout ce qui concerne l'individu qui vient au monde et celui qui en sort. Nous avons également un registre particulier pour les mariages. Cependant, après l'ouverture du tems consacré à cette union, il en a été célébré trois qui demandent quelqu'autre détail que celui des dates, des noms et de la généalogie.
La première de ces unions a été entre les enfans des deux Gouverneurs. Jamais hymen politique entre deux têtes couronnées n'a excité une joie plus vive et plus générale. Ce n'est pas qu'il existât la moindre division entre les deux familles, mais on désiroit que le pouvoir, jusqu'à présent partagé, fût réuni sur une seule personne: et tel semble être le vœu de la nature en toutes choses. Il faut des avis différens, et par conséquent plusieurs conseillers; mais que deviendroit le gouvernement, si les décisions étoient opposées? la raison et l'intérêt public se réunissent en faveur de la monarchie simple, de l'autorité suprême d'un seul homme. Des circonstances particulières nous avoient fait déroger à cette loi; des évènemens ultérieurs nous y ramènent et nous y fixent pour jamais. Le fils de D. Siméon, en s'unissant à la fille de D. Antonin, a été nommé seul successeur au gouvernement du Vallon.
Le second mariage dont je crois devoir parler ici, est celui du vieux militaire avec la fille d'un de nos nouveaux cultivateurs. Enfin, j'ai pris aussi moi une compagne. Dans tout pays bien gouverné le mariage n'a pas besoin d'encouragement. Malheur à celui où l'on est obligé d'accorder des récompenses à ce doux penchant de la nature! cela suppose que la nature y est contrariée par de bien grands obstacles. Mais tout favorise si puissamment ce vœu universel dans notre heureux Vallon, que notre attention se borne à diriger les choix, à assortir les époux, et souvent à modérer leur empressement. Nous eûmes donc lieu d'être très étonnés en voyant que le ministre du village protestant qui étoit venu se réunir à nous, étoit le seul qui refusât de prendre une épouse; mais nous fûmes encore bien plus surpris, lorsque sur nos instances de s'expliquer, il nous déclara qu'il étoit prêtre catholique et que rien au monde ne seroit capable de le rendre parjure au serment qu'il avoit fait de garder le célibat. Voici le précis de sa vie qu'il nous raconta.