CHAPITRE V.
Après plusieurs jours d'interruption, je reprends la suite de cet écrit, non plus en mon nom, mais au nom du Vallon aérien.
Les sauvages habitans de quelques îles récemment découvertes, ignorant leur origine, s'en sont fait de chimériques. Les relations des voyageurs sur cette matière ont souvent donné lieu à de savantes dissertations. Le Vallon aérien est pareillement une île; mais sa position et le fluide qui l'environne, impraticable à l'industrie humaine, la déroberont pour jamais sans doute à toutes les recherches de la curiosité. Ce n'est donc point pour les savans étrangers à notre asile que je travaille, c'est pour nos seuls descendans co-habitans de ce vallon. Un des principes fondamentaux de notre nouveau gouvernement étant de ne pas égarer le peuple par des mensonges, et de lui dire au contraire toujours la vérité, il est indispensable qu'il la sache sur son origine.
Dorénavant ce récit prendra le titre d'Annales du Vallon aérien. Je suis chargé de les rédiger par les nouveaux gouverneurs. Eternellement séparé du reste de la terre, la louange et la critique me sont absolument étrangers, et j'espère que la vérité de mes écrits sera toujours conforme à la pureté de ma conscience.
Annales du Vallon aérien.
Le 10 septembre 16..... les habitans du village de Garringue, poursuivis par les satellites du fanatisme qui vouloit, sous peine de mort, les faire renoncer à la religion de leurs pères, sont accourus nous demander un asile au moment où nous allions détruire le reste de corniche qui, serpentant sur la face perpendiculaire du rocher de France, tenoit encore ouverte une communication de notre Vallon avec les hommes de l'extérieur. Ayant consenti à leurs demandes, nous avons facilité leur passage en posant des planches sur toutes les brèches de la corniche. Voici le dénombrement des hommes et des animaux qui ont été introduits:
- 102 personnes, tant hommes que femmes et enfans.
- 52 vaches.
- 3 taureaux.
- 20 mules et mulets.
- 10 chevaux.
- 400 moutons.
- 32 chèvres.
- 10 chiens.
- 22 chats.
- Plusieurs charrues et autres instrumens
- aratoires, différentes espèces de métiers
- avec leurs outils convenables.
Lorsque tout a été monté sur le rempart du Vallon, nous avons dit un éternel adieu au reste de la terre, et nous avons rompu l'unique voie de communication que nous avions encore avec elle.
Tout ce monde, embarrassé pour la nourriture et le logement, s'est adressé aux deux propriétaires du Vallon, Antonin et Siméon; mais avant d'user de l'autorité qui leur étoit accordée, ceux-ci ont voulu qu'elle fût déférée par les voies ordinaires, et qu'en conséquence on nommât à la pluralité des suffrages, un ou plusieurs chefs qui fussent revêtus d'un pouvoir supérieur. D'après cette proposition, les voix ont été prises individuellement. Elles se sont toutes réunies sur Antonin et Siméon, dont les noms ont été décorés par une distinction particulière du titre de dom. Dom Antonin et dom Siméon ont accepté le gouvernement du Vallon, à condition toutefois que leur puissance seroit limitée par une constitution et des lois qu'ils seroient autorisés à proposer.
Le premier soin des gouverneurs a été de faire le recensement de ce qu'il y avoit dans le Vallon de subsistances de différentes espèces, tant de ce que les nouveaux arrivans venoient d'y apporter que de ce qui restoit des amples récoltes qu'on y avoit faites. Il s'y est trouvé de quoi nourrir toute la population jusqu'à la prochaine récolte. Le besoin du présent étant assuré, il ne s'agissoit plus que de pourvoir à celui de l'avenir. Ils ont ordonné, en conséquence, que dès le lendemain tout le monde, indistinctement, fût employé au labourage et à l'ensemencement des terres.
Ce qui concerne la religion et les mœurs a pareillement été réglé par les gouverneurs. Voici la substance des différens discours qu'a prononcés dom Antonin à ce sujet:
Une foule de causes agissant les unes sur les autres, depuis la formation des empires, les modifient diversement de siècle en siècle, sans que toute la science et tout le pouvoir de l'homme puissent ni changer, ni même prévoir l'état qui succédera à leur état actuel. C'est un métal en fusion qui ne peut prendre aucune forme déterminée, parce qu'il est continuellement exposé au feu le plus ardent.
Notre position est absolument différente. Le peuple que nous avons à gouverner ne vient que de naître avec des mœurs vierges et un tempérament sain et robuste. Pour conserver ses mœurs et sa santé, il faut que ses lois soient simples comme ses alimens. Adam fut gouverné par la seule parole de Dieu, et se nourrit des seuls fruits d'Eden tant qu'il fut dans le paradis terrestre. Ce Vallon est un second Eden, et ses habitans sont les enfans d'Adam avant sa chute. Accoutumons-les donc à ne reconnoître d'autre souverain que Dieu même. Qu'ils l'aiment par les bienfaits qu'il prodigue chaque jour; qu'ils redoutent sa justice qui punit comme elle récompense. Surtout que rien ne soit interposé entre le créateur et la créature. On a beau dire au peuple que les figures de pierre, de métal ou de bois qu'il vénère, ne sont rien par elles-mêmes, et que c'est à l'objet qu'elles représentent que doit s'adresser son hommage: les sens obscurcissent l'intelligence; ils en prennent la place, et bientôt l'idée de Dieu s'évanouit, tandis que l'image seule captive la pensée.
C'est principalement à cette cause qu'on doit attribuer la dégénération du christianisme. Cette religion, si douce et si humaine, n'a souvent eu pour protecteurs que des souverains imbéciles qui persécutoient tous ceux qui, reconnoissant le créateur de l'univers, ne l'adoroient pas comme eux sous une image mensongère. Il falloit ne point avoir de religion pour être de la leur, et rendre hommage, non pas à l'auteur incréé de toutes choses, mais à celui qui étoit l'ouvrage de leurs propres mains. En un mot, les chrétiens de ce tems-là étoient de vrais athées.
C'est ainsi qu'en s'éloignant de sa source, le christianisme s'est dénaturé. Si on veut le considérer dans toute l'horreur de sa dégénération, qu'on jette les yeux sur l'Espagne, sur l'inquisition, sur le massacre des Vaudois, sur celui de la St.-Barthélemy, et enfin, sur cette révocation de l'édit de Nantes dont nous sommes les innocentes et malheureuses victimes[9].
Peut-être, je l'avoue, le rétablissement de la pureté primitive du christianisme parmi les nations de l'Europe vieillies dans la corruption, ne seroit-il maintenant qu'un frein trop foible et trop facilement bridé par la tempête des passions; mais c'est à un peuple vierge que je l'offre; c'est à une société naissante, aussi pure que l'air qu'elle respire.
LE MINISTRE.
Vous n'exposez votre opinion devant nous, M. le Gouverneur, que pour la soumettre à notre examen. Vous ne l'erigerez sans doute en principe que dans le cas où elle sortiroit victorieuse de cette épreuve. Je vous dirai donc franchement que cette opinion est foudroyée depuis long-tems, non-seulement par la doctrine du christianisme, mais par une puissance bien plus forte encore, par l'expérience des siècles. Il n'a jamais existé aucun peuple qui n'eût un culte ostensible.
DOM ANTONIN.
C'est que jusqu'à présent on a cru impossible ou dangereux de lui apprendre à s'en passer.
LE MINISTRE.
Apprendre au peuple à se passer de culte! et comment cela, je vous prie?
DOM ANTONIN.
En l'éclairant. Le sauvage est borné au seul physique; il ne vit qu'à demi, puisque la vie morale est entièrement nulle pour lui. C'est cependant cette vie qui est tout l'homme. Sans l'intelligence, sans la pensée et le sentiment, il ne remplit pas sa destination; il végète comme la brute, comme la plante insensible; mais comment développer le moral de l'homme? comme on développe son physique, en l'exerçant. Ce que la gymnastique des anciens faisoit sur la force corporelle, une éducation bien entendue le fait sur la force intellectuelle.
L'opinion généralement répandue sur la terre est, je le sais, que le peuple ne peut ni ne doit être instruit; qu'il ne faut pas que son intelligence s'élève au-dessus des travaux grossiers auxquels la nature l'a condamné. Cette opinion est appuyée sur la même raison qui faisoit dire à je ne sais quel souverain du nord, qu'il n'étoit pas nécessaire que le paysan eût deux jambes. En effet, un peuple boiteux est bien plus facilement esclave de la glèbe, comme un peuple abruti d'ignorance est plus entièrement dépendant de ses prêtres et de ses rois. C'est lorsqu'il est tout-à-fait aveugle qu'il ne peut plus se passer de guides, et c'est alors aussi que toutes ses actions sont réglées par le maître temporel, et toutes ses pensées par le maître spirituel. Fais ce que je t'ordonne, lui crie-t-on d'un côté; et de l'autre: crois ce que je te dis: point d'examen, tu en es incapable, c'est moi seul qui suis éclairé. Vil automate, obéis.
Voilà bien sûrement le vrai moyen de faire des esclaves et des fanatiques; et personne n'ignore que c'est de cette double source, de la servitude et du fanatisme, que sont sortis les plus grands maux de la terre.
Mais comme ce n'est pas pour nous, mais pour les habitans de ce Vallon que nous en avons accepté le gouvernement, nous voulons, non-seulement conserver leur raison, mais encore lui donner tout le développement dont elle est susceptible. Les droits de notre frère à l'intelligence, ne diminueront pas ses devoirs envers la société. Ce ne sera ni un savant de cabinet qui n'aura cultivé que le domaine de la pensée, ni un agriculteur ou un artisan qui n'aura remué que ses bras, mais un homme qui, ayant également exercé son esprit et son corps, saura penser et travailler; il sera tout à-la-fois bon laboureur et bon philosophe; il aura le sentiment de sa dignité, il connoîtra sa place dans le monde; et soumis à ses chefs, sans être contraint par des soldats, il adorera Dieu sans être sermoné par des prêtres.
C'est surtout vers ce dernier point qu'il importe de diriger les lumières de l'homme. Un peuple pénétré de l'existence d'un Etre-Suprême, de l'immensité de sa puissance et de sa sagesse, qui seroit intimement persuadé que cet Etre voit tout, connoît tout, nos pensées comme nos actions, n'auroit pas besoin de lois pour être toujours juste et bon. C'est cette croyance, si pure et si sublime, reléguée, durant le règne de la Mythologie, dans les écoles de quelques philosophes et les temples de quelques initiés, que Moïse proclama pour guider le peuple d'Israël dans le désert; c'est cette même croyance altérée par le tems, comme toutes les institutions humaines, que Jésus rétablit dans sa pureté primitive. C'est en formant l'essence du christianisme, qu'elle fait de cette religion la plus simple et la plus forte de toutes les religions. Cette belle institution est une seconde fois dégénérée. Les hommes ont pris la place de Dieu; ils lui ont prêté leurs vices, ils l'ont peint de leurs propres couleurs. De monstrueux abus sont substitués à la doctrine de Jésus. On ne sait plus adorer en esprit et en vérité. En un mot, au lieu de chrétiens, il n'y a plus que des superstitieux et des hypocrites.
Seroit-il possible de rétablir pour la troisième fois le christianisme dans sa pureté primitive? je l'ignore, relativement au reste de la terre. Mais je crois ce rétablissement, non-seulement possible, mais encore très-facile dans ce Vallon.
Il y a un Dieu qui a créé le monde et qui le conserve; qui a créé l'homme et qui est présent à ses pensées comme à ses actions; voilà notre seul symbole. Qu'il soit gravé dans le cœur, non par la foi, mais par la raison, afin qu'il ne s'efface jamais[10].
Telle est la substance des discours que prononça dom Antonin à différentes reprises sur la religion.
Puisque le créateur de l'univers est présent, et s'intéresse à toutes les pensées comme à toutes les actions de l'homme, il récompensera et punira le coupable, soit dans cette vie, soit dans une autre qui suivra celle-ci. L'homme doit à cet Etre-Suprême un tribut de reconnoissance et d'hommages, qu'il lui rendra chaque matin et chaque soir; le jour du dimanche sera consacré tout entier à ce saint devoir; il n'en sera rien distrait pour aucun travail.
Indépendamment du dimanche, deux autres fêtes ont été instituées, l'une, pour l'anniversaire de la première possession du Vallon par les gouverneurs; l'autre, pour celui de l'arrivée des habitans du village de Garringue. Ces deux fêtes portent un caractère tout à-la-fois religieux et politique.
La même simplicité a présidé à la constitution civile. Les produits de tous les travaux seront mis en commun; un conseil de sages est préposé à leur distribution. Le même conseil est chargé de veiller sur les mœurs, de prévenir les fautes, et de réprimer celles qui, malgré leur direction et le bon esprit de nos frères, pourroient échapper à la foiblesse humaine.
Les lois religieuses ne sont nécessaires qu'aux peuples profondément usés et corrompus. Ce sont de vieux bâtimens qu'on ne soutient qu'à force d'étais. Il n'en faut aucune pour un peuple nouveau, encore plein d'innocence native. Il est juste et bon par sentiment; il porte, gravé dans son cœur, le divin précepte: Tu aimeras Dieu de toute ton ame et ton prochain comme toi-même. Toute la morale est renfermée dans cette phrase; et quiconque en est bien pénétré, n'a pas besoin de lois pour être bon citoyen, bon père et bon mari.
Ainsi, le guide intérieur conduit sûrement l'homme de la nature à l'accomplissement de ses devoirs moraux. Mais la société réclame d'autres services, qui, n'étant pas inspirés par la conscience, doivent être imposés par un sage gouvernement.
Les premiers travaux des habitans du Vallon ont été le labourage et l'ensemencement de la terre; tous, sans exception, y ont été employés; ces travaux, commencés le 15 d'octobre, ont été finis avant le mois.
Cet ouvrage terminé, toutes les forces ont été portées à la construction de nouvelles cabanes nécessaires à l'augmentation de la population. Jusqu'à ce moment, elle avoit été logée dans des granges et dans des étables. Comme toutes les maisons, dans ces montagnes, sont construites en bois, et que ces matériaux se trouvoient sous la main en grande abondance, le nombre de cabanes nécessaires a été achevé avant les grands froids.
Ce n'a été que lorsque tous les travaux publics ont été faits, que chacun a pu se livrer au travail particulier de son métier. Il y en a de toutes les espèces dans la colonie qui nous est survenue. Le forgeron a fait des socs de charrue et d'autres outils aratoires; le menuisier, le charpentier ont fait des meubles pour les cabanes; et tous les bras qui n'ont pas été occupés à ces différens travaux, l'ont été, ceux des femmes et des enfans, à filer de la laine ou du lin; les autres, à tisser ces fils en étoffes ou en toiles.
Les prières du matin et du soir ont continué régulièrement d'être faites en commun, ainsi que la solemnisation du dimanche. Le principal objet de ces actes de piété a toujours été de persuader de l'éternelle présence de Dieu à toutes nos actions, ainsi qu'à toutes nos pensées, et de sa justice à récompenser les bonnes œuvres comme à punir les mauvaises. Les discours relatifs à cette grande idée ne sont point une vaine et monotone formule que l'habitude de la prononcer finit par dépouiller de toute expression. Ces discours sont improvisés et varient chaque jour. Le succès de ces homélies journalières est tel, que toute la population semble véritablement une seule famille, marchant continuellement sous l'œil de son père céleste. Les enfans élevés dans cette innocence virginale, entièrement étrangers à toute autre idée, promettent une génération meilleure encore que celle de leurs pères. Ainsi, tout annonce pour l'avenir un tableau moral qui sera l'inverse de celui que présente Horace.
Malgré les moyens qu'ont établis les gouverneurs pour développer et cultiver l'intelligence de la colonie, il reste une ligne de démarcation ineffaçable entre l'homme qui n'a pas été, en naissant, assujéti par le besoin au travail physique, et celui que la fortune y a condamné. Ce sont deux espèces particulières qui ne peuvent être confondues et faire société commune; la pensée, le langage, tout les distingue. Ils éprouveroient l'une et l'autre un ennui mortel, s'ils étoient continuellement réunis.
En conséquence de cette loi de la nature, nous nous rassemblons tous les soirs, les deux gouverneurs, leurs deux enfans, le vieil officier, l'ancien ministre de l'évangile et moi.
Une de ces dernières soirées, l'officier nous a raconté en ces termes l'histoire de sa vie.