CHAPITRE VI.
Je suis né dans le Palatinat. Mon père étoit un des plus illustres savans de l'Allemagne, il avoit fait ses études à l'université de Gottingue. L'électeur, qui aimoit et cultivoit les lettres, l'attira dans ses états; il le nomma directeur du collège de Worms. Peu de tems après cet établissement, mon père se maria avec une jeune personne d'une des premières familles du pays. Quatre enfans furent les fruits de cette union; deux garçons et deux filles. En qualité d'aîné, je fus destiné dès l'enfance à remplacer mon père, et je fis en conséquence toutes les études relatives à sa profession. Mon goût naturel, secondé de quelques dispositions, me firent faire de rapides progrès; et à peine âgé de 22 ans, je professois la littérature dans le collège dont j'étois déjà nommé directeur en survivance. Une jeune française, passant avec sa mère par hasard dans notre ville, fut curieuse de m'entendre. J'eus le malheur de lui plaire, de la connoître, de l'aimer et d'en être aimé. La naissance, l'éducation, les goûts, la fortune, tout sembloit nous réunir; la seule différence de patrie éleva entre nous deux une barrière insurmontable. Mon père étoit un de ces patriotes qui, comme ceux des premiers tems de l'ancienne Rome, adoroit son pays, et détestoit tout ce qui lui étoit étranger. Mais sa plus forte aversion étoit pour les Français, dont le caractère léger et frivole formoit un parfait contraste avec le sien.
Cette contradiction ne fit qu'augmenter mon amour, car elle irrita ma vanité; et je concevois presqu'autant de plaisir à triompher d'un injuste préjugé, qu'à posséder la main de ma maîtresse. Il n'en étoit pas ainsi de la jeune personne. Le cœur des femmes est en général, sur cette matière, diamétralement opposé au nôtre. Il n'est aucune fille honnête, qui, dans ma position, n'eût regardé la résistance comme une honteuse défaite, et la fuite comme une éclatante victoire.
Les regrets de ma jeune amante, en quittant un homme dont elle avoit accueilli les désirs, furent sans doute aussi vifs que sincères; mais ils furent étouffés par la fierté de sa mère; et l'une et l'autre partirent sans que je pusse être informé d'autre chose, sinon qu'elles retournoient à Paris, lieu de leur naissance.
Vous savez, mes amis, ce qu'est un premier amour, et la douleur d'une première séparation. Chaque homme, dans une pareille circonstance, cherche des sujets de consolation analogues à ses goûts; un chasseur à poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts; un guerrier à s'élancer au milieu des batailles. Pour moi, nourri des charmes de l'étude, je ne trouvois d'adoucissement que dans la lecture des poètes qui avoient le mieux fait entendre le langage de l'amour, de Catulle, de Tibulle, et surtout de Virgile dans le quatrième chant de l'Enéide. Je faisois retentir de leurs vers harmonieux, non les collines et les vallons, mais les murs et les plafonds de ma classe. J'instruisois mes jeunes élèves à répondre à mes accens, et il ne tenoit pas à moi qu'ils ne devinssent aussi des Timarète et des Tircis. L'ombre auroit peut-être remplacé la realité, et mon cœur, à force de s'attendrir pour des fictions, auroit à la longue cessé d'être sensible; mais une raillerie cruelle échappée de la bouche de mon père vint tout-à-coup dissiper l'illusion qui me consoloit. Dès ce moment, les rêves enchanteurs s'évanouirent sans retour; le réveil fut affreux, et il me fut désormais impossible de sentir ma perte sans un déchirement de cœur insupportable.
Après d'inutiles combats, ma foible raison fut enfin obligée de céder, et je quittai le toit paternel pour tâcher de retrouver la personne dont je ne pouvois plus vivre séparé. J'arrivai à Paris en courant sur ses traces. N'ayant aucune idée de cette grande ville, je m'étois imaginé qu'en prononçant seulement le nom de madame Delaplace (ainsi s'appeloit la mère de ma bien-aimée), tout le monde m'auroit indiqué sa demeure. Je descendis donc du coche, avant d'entrer dans l'enceinte, pour prendre à la porte de la ville des informations sur son logement; mais personne ne la connoissoit. Toujours conduit par l'espérance, je demandois de porte en porte madame Delaplace. Mon accent étranger, bien remarquable alors, n'excitoit le plus souvent que le rire et l'étonnement. Deux fois, cependant, je crus avoir enfin trouvé ce que je cherchois avec tant d'ardeur. Mais, soit de bonne foi, soit par malice, c'étoit la demeure de prostituées qu'on m'avoit indiquée. Cette méprise, qui ne pouvoit avoir aucune suite fâcheuse pour un cœur rempli d'un véritable amour, acheva de me faire renoncer à mes vaines recherches. Je n'espérai plus alors de succès que du hasard. Mais, lorsqu'après avoir épuisé l'argent dont je m'étois muni, je me trouvai aussi peu avancé que le premier jour, il me fallut songer à un parti sérieux. Après mademoiselle Delaplace, les muses étoient l'unique objet de mon amour; et je me flattois d'être un de leurs favoris. Ce fut donc auprès d'elles que je cherchai quelque consolation; mais l'extrême pénurie de mes finances ne me permettoit pas de leur faire une cour gratuite. Persuadé que mes connoissances littéraires méritoient d'être distinguées à Paris, comme elles l'avoient été à Worms, j'allai me proposer au Collège-Royal en qualité de professeur de philosophie. On me demanda si j'étois pour Descartes ou pour Aristote. Sur ma réponse qu'il m'étoit clairement démontré que le philosophe de Stagire s'étoit trompé, et que j'étois pour la vérité contre l'erreur, on me ferma la porte au nez. La même demande m'ayant été adressée dans les autres collèges où je me présentai, je reçus un semblable accueil pour la même réponse que je rendis. Je compris enfin, après tant de disgraces, qu'il me falloit renoncer à l'état de professeur de philosophie. Comme un long exercice m'avoit néanmoins rendu philosophe, avant de me décider pour aucun autre parti, je réfléchis sur ceux qui s'offroient.
Entre tous les états, deux se distinguoient principalement à mes yeux; l'objet de l'un étoit de répandre la lumière, celui de l'autre de l'éteindre. En embrassant le premier, celui de l'homme de lettres, j'exercerois la plus belle de toutes les magistratures. Elevé au-dessus de toutes les professions, de toutes les classes de la société, tout seroit soumis à mon examen et à ma censure, depuis le sceptre jusqu'à la houlette. Je signalerois le mal, j'indiquerois le bien, je répandrois partout les lumières et l'amour de l'humanité.
Ainsi passionné pour les hautes connoissances, je leur attribuois dans ma jeunesse une influence exagérée. Dans l'âge où les sens ont le plus d'empire, je le donnois tout entier à la pensée. Je me figurois que le génie, émané et participant de l'essence divine, devoit disposer des évènemens, et amener à notre gré ceux que nous désirions le plus ardemment. L'âge et l'expérience m'ont bien détrompé; ils m'ont incontestablement prouvé qu'une foule de causes occultes entraînent les affaires de ce monde, et que dans ce bouleversement, ce n'est pas l'homme d'esprit, mais le sot, qui triomphe le plus souvent. Pauvres petits êtres que nous sommes! nous lisons dans les cieux, nous connoissons le cours des astres, nous traçons plusieurs siècles d'avance leur marche journalière, et nous sommes incapables d'être assurés de la nôtre du moment actuel à celui qui va suivre!
Pouvois-je prévoir dans mon noble enthousiasme, que l'émule des Démosthène et des Virgile alloit tomber au rang de simple soldat?
DOM ANTONIN.
Qu'appelez-vous tomber? après le rang de législateur, je n'en connois pas de plus beau que celui de défenseur de la patrie.
LE VIEUX MILITAIRE.
Sans doute, un brave soldat est un citoyen précieux. Mais vous conviendrez qu'il est bien cruel pour l'homme qui aime la justice et l'humanité, de servir d'instrument à l'injustice et à la tyrannie. C'est à quoi cependant le militaire est le plus souvent exposé; car, pour une guerre raisonnable, commandée pour le salut de l'état, il en est dix de criminelles qui ne sont allumées que par l'ambition et la folle ardeur des conquêtes. J'ai servi sous les deux plus grands capitaines du siècle, Turenne et Condé: tous les deux étoient distingués par leur probité, et cependant, tous deux ont, non-seulement déchiré le sein de leur patrie, mais ont porté et soutenu chez l'étranger des guerres, qui, si elles avoient été soumises au jugement d'un tribunal impartial, n'auroient jamais fait de bruit que dans le conseil où elles auroient été rejettées.
Condamné par ma naissance à servir dans les derniers rangs, ce n'est qu'après quinze ans de service que je fus nommé officier; et vous allez voir par l'action qui m'obtint cette récompense, et par celle qui faillit de me perdre, combien les vertus civiles diffèrent des vertus militaires[11].
Vous vous rappelez l'invasion de la Hollande, l'ennemi mettant bas les armes lorsque nous eûmes passé le Rhin, et ce mot atroce du duc de Longueville: Point de quartier à cette canaille, qu'il paya si justement de sa mort. Le lendemain, je fus envoyé reconnoître le pays à la tête d'un détachement. En arrivant dans un village, sans avoir rencontré un seul homme armé, nous apperçûmes une foule de femmes et d'enfans, qui, fuyant devant nous, allèrent se réfugier dans une église. Le détachement voulut y mettre le feu, je m'y opposai de tout mon pouvoir, et ce ne fut pas sans danger pour ma vie que je sauvai celle de ces malheureux. Croiriez-vous que je fus dénoncé comme un traître pour cet acte d'humanité, et qu'on m'ôta le commandement du détachement dans une expédition qui suivit celle-là?
Désespéré d'une aussi sanglante ingratitude, je cherchai la mort; et dans une affaire qui eut lieu peu de tems après, je me précipitai sur une batterie de six canons qui protégeoit un défilé. Mais par un bonheur inoui, la décharge se fit sans m'atteindre, et m'élançant sur la batterie, je m'en emparai avant une seconde décharge. Les plus beaux faits d'un soldat, s'ils n'ont pour témoin un chef digne de les apprécier, se perdent dans l'obscurité de son grade. Heureusement celui-ci fut remarqué par M. de Turenne, et je fus aussitôt nommé lieutenant. Dans la campagne suivante, j'enlevai un drapeau à l'ennemi, et je fus élevé au grade de capitaine. A moins d'un talent et d'un hasard extraordinaires, ce grade étoit le nec plus ultra des officiers de fortune; mais loin d'embitionner une place supérieure, je n'aspirois qu'à me retirer du service. Je n'avois embrassé cet état que par nécessité; il me devenoit de jour en jour plus odieux. Cette injuste et cruelle guerre de la Hollande me remplissoit d'horreur; mais je ne voulois quitter qu'avec honneur, et il me falloit pour cela attendre la paix. Elle étoit encore éloignée; et peu de tems après l'inondation de la Hollande, je fus obligé de marcher, toujours sous les ordres de M. de Turenne, à l'embrasement du Palatinat. Jugez de l'état de mon ame, lorsque rendu aux portes de ma ville natale que je n'avois pas vue depuis vingt ans, je fus commandé avec le régiment dont je faisois partie pour l'incendier. Je courus me jeter aux pieds de M. de Turenne en le conjurant d'épargner ma patrie, ou tout au moins, le toit où j'étois né et qu'habitoit ma famille. «Cela est impossible, me répondit-il froidement; mais je vous estime, et je vous dédommagerai de votre perte. Je vous recommande seulement de n'en rien dire; car je ne serois pas en état d'en faire autant pour tout le monde.» Moins touché de la générosité du maréchal que de son refus, je lui répondis brusquement que je ne voulois rien, et je précipitai mes pas dans l'enceinte de la ville. Je m'élance à travers le tumulte, le sang, l'incendie, le désordre le plus épouvantable et le plus effréné; je parviens jusqu'à la maison paternelle. Quel spectacle s'y présente à mes yeux! mes deux sœurs fuyant à travers les flammes, leurs enfans dans les bras, et la troisième s'efforçant avec mon vieux père d'arracher sa fille à la brutalité des soldats. Un de ces malheureux alloit lancer sa baïonnette dans le sein de mon père, d'un coup de sabre je l'étends à mes pieds, et je tâche en me faisant reconnoître d'arrêter la fureur des autres. Vain effort! l'ivresse et la rage étoient au comble, et ne connoissoient plus aucun frein. Réduit à défendre ma vie, je succombai sous le nombre, et je tombai percé de plusieurs coups de baïonnette. On me transporta sans connoissance au quartier-général. Les gens de l'art jugèrent mes blessures très-graves; ils m'ordonnèrent les eaux de Barrèges, et sur leur rapport que je ne serois jamais en état de reprendre le service, j'eus ma retraite avec la pension de mon grade. Mon père, déjà infirme et languissant, étoit mort des suites de cette horrible scène. Le reste de ma famille, ayant eu le bonheur de se sauver et de me rejoindre, ne m'avoit pas quitté. Je la recommandai au maréchal qui vint me visiter plusieurs fois; il me promit de réaliser en sa faveur les offres qu'il m'avoit faites; et aussitôt que je fus en état de supporter la fatigue du voyage, je partis pour les Pyrénées. J'y vivois depuis cet instant, l'été aux eaux, l'hiver dans le village voisin que j'avois préféré à tout autre asile. Le bon air, cette douce tranquillité pour laquelle je soupirois depuis si long-tems, l'assurance du retour de ma famille dans ses foyers, du rétablissement de ses propriétés et de son ancienne fortune, grace aux soins du bon M. de Turenne, tout cela avoit achevé ma guérison, et contribuoit à me rendre ma retraite délicieuse. J'étois résolu d'y finir ma vie, si la cruelle politique ne m'en avoit chassé avec les bons villageois qui formoient ma nouvelle famille. Quelques bons livres, une belle campagne et la paix, voilà le sort le plus heureux qui se présentoit à mes rêveries après les années tumultueuses du service militaire. Il manquoit encore quelque chose à ma félicité, que je ne connois que depuis que je suis avec vous, la société de personnes aimables et instruites.