CHAPITRE XII.
Voici la relation des voyageurs, rédigée par notre frère Montalègre.
«Nous sommes descendus sur la terre, le 3 juillet 1729, une heure après le lever du soleil. Après avoir suivi à gauche un sentier ombragé d'arbustes et ensuite le ruisseau de la cascade, nous sommes arrivés à une vaste plaine semée de graviers et de débris de rochers. Notre dessein étoit de ne nous arrêter, dans cette première journée, qu'à Garringue, village natal d'Andossy. Quoiqu'il y eût plus de quarante ans qu'il en étoit sorti, il n'avoit pas oublié qu'il étoit situé sur une haute colline au-dessus du torrent. Ainsi nous étions sûrs de le trouver en ne perdant pas de vue le lit des eaux. Nous avons rencontré sur la route quelques pâtres qui ont rappelé à notre frère sa langue natale. Enfin, après trois heures de marche, nous avons découvert Garringue élevé sur un plateau. Nous y sommes montés par un sentier sinueux pratiqué dans le rocher. Mais quelle a été la surprise de notre frère en voyant son village abandonné et désert, toutes les maisons découvertes de leur chaume, et la plupart des murailles tombant en ruines! Il a cherché le toit paternel; l'intérieur étoit rempli de ronces et de monceaux de pierres écroulées qui servoient de retraite aux serpens et aux scorpions. La terre d'alentour, autrefois ornée de belles moissons de blé, étoit couverte de genets et de bruyères. On découvroit à peine la trace des anciens sillons. Ce n'est qu'à une demi-lieue plus loin que nous avons trouvé un commencement de culture; jusque-là, les montagnes rapprochées de chaque côté ne laissent de passage qu'au torrent. Le soleil se montre à peine pendant quelques heures dans cet étroit défilé où règnent presque constamment de froides vapeurs. Ici, l'escarpement devenant moins rapide présente quelque surface à la culture; mais cette culture est excessivement pénible sur un sol incliné de 75 degrés. Elle se fait avec des vaches qui, malgré leur petite taille et leur extrême légèreté, ne pourroient conserver leur à-plomb sur la pente du précipice, si elles n'étoient soutenues par le laboureur.
Nous nous sommes arrêtés à ce premier hameau; mon frère Andossy y a été aussitôt reconnu par quelques anciens voisins qui pleuroient de tendresse et de joie en le revoyant. Nous nous sommes assis à leur table frugale, et nous avons couché sous leur toit hospitalier. Ils nous ont fait en ces termes le récit de ce qui se passa après la fuite de nos frères du village de Garringue.
«Peu de tems après cet événement, le gouvernement mit en vente les propriétés des fugitifs. Quoique ces biens nous convinssent principalement, nous étions trop attachés à nos malheureux voisins pour nous revêtir de leurs dépouilles. Le même sentiment de fraternité unissoit tous les montagnards. Aussi, dans toutes les Pyrénées, on pensa comme nous, et aucun de ses habitans ne se présenta pour acheteur. Quelques étrangers furent les seuls qui vinrent visiter ces domaines dans le dessein de les acquérir; mais nous les frappâmes si vivement de la crainte du retour de nos amis, qu'ils renoncèrent tous à leurs projets. Nous reprîmes alors la culture de vos terres. Lorsqu'après plusieurs années de vaine attente, l'espoir de vous revoir s'est évanoui, nous avons cessé nos travaux; et vos champs incultes attestoient nos regrets ainsi que l'absence et les droits de leurs maîtres.»
Tel fut le discours de ces bons montagnards. Nous ne pouvions douter de leur sincérité; ils avoient tous le cœur sur les lèvres. Sur toute la route des montagnes, nous avons trouvé avec la même cordialité, les mœurs et à-peu-près les mêmes habitudes de notre Vallon. On nous a partout donné d'excellent laitage avec un pain très-savoureux fait de la farine de maïs qu'ils appellent mistra. C'étoient les dons de l'hospitalité la plus pure. La première fois, suivant l'instruction qu'on nous avoit donnée, nous avons voulu les payer; mais on a été étonné comme nous aurions pu l'être dans notre Vallon; en un mot, il nous sembloit être encore parmi nos frères; et nous ne nous appercevions de la différence de ce pays au nôtre, qu'à l'épaisseur de l'air que nous respirions. Cet air nous sembloit plus pesant à mesure que nous descendions vers la plaine. Nous n'étions plus animés de cette sensation délicieuse de l'existence qui, dans la région éthérée, suffit peut-être au bonheur des purs esprits. Ainsi le poisson qui nage plein de joie en descendant du haut d'un fleuve, a peine à pénétrer dans l'eau lourde et visqueuse de la mer.
Lorsque nous sommes arrivés dans la plaine, on nous a offert deux places dans une voiture publique qui partoit pour Toulouse. Nous avons préféré continuer la route à pied. Nous nous sommes apperçus sur cette route, que nous n'étions plus parmi nos frères, mais parmi des étrangers qui faisoient trafic des besoins des passans. Nos repas et nos gîtes payés ne valoient pas ceux qui nous avoient été donnés. La campagne de chaque côté étoit florissante d'une riche culture; mais nous n'avons pas été peu surpris de voir presqu'autant de femmes que d'hommes livrés aux travaux de la terre. Ce bouleversement dans l'ordre de la nature, qui a si bien marqué par la force, le caractère et le goût qu'elle a donnés à chaque sexe, le genre d'occupation qui lui convient, est évidemment un des plus déplorables effets des guerres précédentes. Plusieurs années consécutives, dépouillées de leur printems, ont attaqué la génération dans sa source; et les femmes ont été obligées de quitter leurs fuseaux, pour prendre la bêche et conduire la charrue abandonnée. Que doit-il résulter d'un pareil désordre? Si les femmes s'endurcissent, si elles perdent cette exquise sensibilité en quoi consiste la plus grande partie de leur esprit; si elles se font hommes, qui les remplacera dans les douces fonctions d'épouses et de mères? Les Amazones s'étoient faites guerriers, mais elles avoient renoncé au mariage. Ces paysannes, devenues hommes, ne garderont pas le célibat: elles seront épouses sans pudeur, mères sans tendresse, et auront ainsi perdu les avantages de leur sexe, sans acquérir ceux du nôtre.