CHAPITRE XIII.

Nous sommes entrés à Toulouse par la porte de Muret, et nous avons traversé la Garonne sur un très-beau pont construit sous le règne de Louis XIV. Mais à peine avons-nous été dans l'enceinte de la ville, que tous nos sens ont été frappés du plus affreux bouleversement: l'air empesté des rues, le tumulte des voitures, les cris, le froissement d'une foule insensée, deux rangées de hautes maisons qui nous permettoient à peine de voir le ciel; tout redoubloit à chaque pas notre étonnement, notre embarras et notre frayeur. Nous marchions en silence en nous serrant la main de tems en tems avec les larmes aux yeux, et à chaque fois nous éprouvions le même désir de retourner sur nos pas; mais un regard de Dieu, toujours présent à notre pensée, a raffermi notre courage, et nous avons avancé jusqu'à l'auberge du Grand-Monarque que nos amis de la montagne nous avoient indiquée. Il nous a fallu quelque tems pour nous remettre dans notre assiette ordinaire. Que de fois un souvenir involontaire nous a reportés dans notre paisible retraite! ah! mes dignes amis! si nous avions eu quelque doute sur l'incomparable félicité de notre demeure, ce voyage l'auroit dissipé sans retour. Non, Dieu n'a rien créé de plus parfait que le Vallon aérien!

L'objet principal de notre mission étoit de nous instruire de l'état actuel de la France et de ses principes politiques et religieux. En cherchant cette instruction, il falloit bien prendre garde de nous faire connoître. Pour cet effet, nous nous sommes introduits dans quelques sociétés de quartier, d'état, de conditions, de rapports entièrement opposés; et dès que nous devenions dans une maison l'objet de la curiosité, nous n'y retournions plus. Un jour, en passant dans la rue Nazareth, je fus frappé de cette inscription sur le fronton d'une porte cochère: Hôtel de Montalègre. Comme j'étois arrêté à considérer l'hôtel qui portoit mon nom, et à réfléchir sur le jeu de la fortune qui me conduisoit, pour la première fois après cinquante ans, devant la maison de mes pères, je vois un vieillard accourir à moi, les bras tendus, en s'écriant: «C'est lui, c'est lui, c'est le fils de mon bon maître. Oui, voilà encore à son poignet la marque de la brûlure..... Ah! pardon, monsieur, pardon; mais je vous ai vu tout petit, je vous ai porté dans mes bras. Comme vous ressemblez à monsieur votre père! Ah! quel père! quel homme c'étoit que celui-là! Hélas! je suis le seul de sa maison qui ne l'ait pas accompagné dans sa fuite. Il me le défendit, il avoit ses raisons...» Aux exclamations du vieillard, au nom de Montalègre qu'il répétoit à chaque instant, les voisins, les passans s'étoient rassemblés; la cour se remplissoit de moment en moment. Mais à une fenêtre de l'hôtel paroît tout-à-coup un gros homme qui crie d'une voix furibonde: «François, François, qu'est-ce donc que toute cette canaille-là? chassez tout cela et fermez les portes.» Le bon François obéit, et me dit les larmes aux yeux: «Ah! monsieur, j'avois autrefois un père dans le vôtre; mais à présent... il se retint et me pria de lui permettre de me venir voir chez moi; j'y consentis avec plaisir. Cependant cette aventure se répandit dans la ville, et dès le lendemain je reçus la visite de plusieurs personnes et entr'autres d'un ancien ami de mon père qui étoit son collègue au parlement dont il étoit encore membre. Cette connoissance m'en fit faire d'autres dans la première classe de la société; car les parlemens, depuis la mort de Louis XIV, ont usurpé une portion de l'autorité souveraine. Il vous est sans doute indifférent de savoir comment est composé celui de Toulouse; et quand vous désireriez l'apprendre, me seroit-il possible de vous en donner une idée? Vous, mes amis, mes bons frères, qui vivez dans une égalité parfaite, comment pourriez-vous comprendre qu'il y a des sociétés où la richesse et le pouvoir sont d'un côté, la misère et la servitude de l'autre? La classe des despotes est peut-être plus malheureuse encore que celle des esclaves. Vous ne consentirez sûrement jamais qu'une partie de notre population aille un jour accroître le nombre des tyrans ou celui des victimes. D'ailleurs la liberté de conscience n'est pas plus assurée dans cette ville que la justice; et voici ce que me dit à ce sujet le vénérable vieillard, ami de mon père, que je rencontrai. «Mon ami, la religion est assujettie en France à toute l'instabilité du ministère. Lorsque votre père fut contraint de fuir, la bigotterie étoit sur le trône; les dépositaires de l'autorité déclarèrent la guerre à l'esprit qu'ils n'avoient pas et qu'ils redoutoient; la raison se cacha, la philosophie n'osa paroître, et l'hypocrisie fut une vertu. A cette triste époque succédèrent l'impiété et la licence la plus immorale et la plus abjecte. La persécution s'est déjà réveillée dans la dissolution générale qui a suivi ce désordre, et les bourreaux ont repris l'instrument des tortures. Maintenant, un sage ministre tient les rênes de l'empire; mais le monarque est sans force, et d'un moment à l'autre son autorité peut passer en d'autres mains et changer de principe.

J'avois appris à ce bon vieillard la mort de son ancien ami, de mon père; mais je lui ai caché, ainsi qu'à tous ceux qui m'en ont parlé, le lieu où il s'étoit retiré avec les habitans fugitifs du village de Garringue. Il faut que, semblable au séjour céleste, notre demeure soit non-seulement inaccessible, mais qu'on ignore quelle est sa situation, sa forme et sa nature. Au reste, après quelques tentatives infructueuses, on m'a laissé parfaitement tranquille à cet égard.