CHAPITRE XIV.
Nous entendions souvent parler dans les sociétés d'un étranger réfugié à Toulouse depuis quelque tems, aussi étonnant par ses bienfaits que par le soin qu'il prenoit d'en cacher l'auteur. Ses richesses sembloient inépuisables comme sa générosité et sa modestie. Il prévenoit le besoin de tous les indigens de la ville, en mettant chaque année de grosses sommes à la disposition des curés de paroisse; et c'est le hasard qui avoit découvert la source de ces aumônes. Une affreuse disette auroit désolé le pays l'année dernière, s'il ne l'avoit fait approvisionner de l'étranger par un négociant honnête, mais peu fortuné, et qui, par les sacrifices considérables que coûta cette largesse, fit deviner la main qui la répandoit en secret. Cependant il se déroboit avec obstination à la reconnoissance publique; et lorsqu'on le pressoit sur ce sujet, il disoit que ce qu'il donnoit n'étoit pas à lui, et qu'il ne faisoit que rendre un dépôt confié.
Cet ami de l'humanité fuyoit les hommes. Quand il se promenoit, c'étoit loin des endroits publics, dans la campagne déserte ou le long du rivage solitaire de la Garonne. Un jour, en passant devant un jardin qu'il avoit hors la ville, nous nous arrêtâmes à regarder à la porte un grand nombre de ruches qu'il soignoit avec un merveilleux succès; car personne n'entendoit aussi bien que lui l'éducation des abeilles. Aussitôt qu'il nous eut apperçu, il vint à nous, et nous pria d'entrer.
Nous fûmes charmés d'avoir rencontré l'occasion de nous instruire de ce qui concerne le travail de ces précieuses mouches. Depuis que nous connoissions le miel qu'elles produisent, nous avions songé à en introduire l'usage dans notre Vallon; un rayon de miel que nous avons apporté vous mettra dans le cas de juger vous-mêmes si cette nouvelle production ne seroit pas aussi utile qu'agréable.
La conformité des goûts lie naturellement les hommes. Celui-ci vit en nous des espèces de Sauvages qui habitoient quelque désert écarté dans les Pyrénées, et c'est dans une pareille retraite qu'il désiroit s'ensevelir. Il nous offrit d'y transporter ses ruches si nous consentions à le recevoir avec elles.
En nous faisant cette proposition, la plus tendre affection brilloit dans ses yeux. Tout ce que nous avions d'ailleurs appris sur le compte de cet homme étoit à son avantage. Ses mœurs étoient pures, son caractère doux, ses connoissances étendues sur plusieurs objets, et profondes sur l'administration des abeilles qui nous intéressoit particulièrement. Cependant, avant de lui faire aucune réponse, nous désirâmes savoir ce qu'il étoit, et les motifs du mystère dans lequel il s'enveloppoit. Il parut d'abord ému à cette demande; mais un moment de réflexion le convainquit de l'innocence de notre curiosité, et il nous accorda sa confiance en ces termes: