D
Daguerre (rue): L. Jacques Daguerre (1788-1851) inventeur du Diorama, en 1822, l'est aussi du Daguerréotype (1839) réservé à une bien autre fortune grâce aux perfectionnements de la découverte. Le procédé, qui consistait d'abord à fixer les images sur la plaque métallique par la seule action de la lumière, est devenu surtout populaire par la Photographie qui, à l'aide du verre dépoli, reproduit l'empreinte sur le papier et tire autant d'épreuves que l'on désire.
L'engouement pour les cartes-portraits et les albums paraît cependant très-refroidi.
C'est une question de savoir si le peintre Daguerre, avec sa découverte qui donne trop aux procédés matériels, n'a pas nui à l'art plus qu'il ne l'a servi. Toppffer assez compétent est pour l'affirmative. J'inclinais, moi-même à cette opinion lorsque j'ai lu, d'un écrivain éminent, une page éloquente qui m'a fait réfléchir et m'a converti, peu s'en faut, à la photographie.
«Voici que, depuis peu de jours, dit le père Gratry dans les Sources (2e partie), l'art de fixer l'image de la figure humaine devient si populaire et si facile, que les peintres, aidés du soleil, parcourent dans toute l'Europe jusqu'aux moindres villages, et font si bien que fort souvent ils ne laissent pas dans la contrée une seule figure humaine sans la saisir. Eh bien! voilà les portraits des ancêtres. Ce qui n'était possible, il y a plusieurs siècles, qu'aux rois et aux seigneurs, sera bientôt réalisé pour tous; l'usage de ces collections s'étendra; on mettra les noms et les dates, puis quelques faits saillants: fonctions, honneurs, services, actes de dévouement. Les maires et les curés signeront les portraits, constateront les souvenirs. Voilà les parchemins, voilà les titres de noblesse! Ô mon frère qui que vous soyez, devenez fondateur ou bien régénérateur d'une race noble! Portez avec vigueur à son grand but, qui est la multiplication des justes et des enfants de Dieu, celles des lignées humaines, dont vous êtes un anneau: en cela seul, vous aurez été un bienfaiteur de la patrie et de l'humanité.»
Nous voilà bien loin de Daguerre et de sa plaque!
Davoust (rue): Davoust (Louis-Nicolas) maréchal de France et prince d'Eckmühl, joignait à de grands talents militaires, prouvés surtout par la victoire d'Auesterdæt, une honorable indépendance de caractère. Né en 1770, il est mort en 1823.
Dauphin (rue du): Relativement récente, car elle ne date que du XVIIe siècle. Elle s'appelait d'abord St-Vincent; mais vers 1744, le Dauphin (père de Louis XVI) prit l'habitude de suivre cette rue pour aller entendre la messe à St-Roch. Un matin, pendant qu'il priait, le peuple, à qui ce prince était cher par ses vertus, enleva l'ancienne inscription pour la remplacer par une nouvelle, celle de rue du Dauphin.
Dauphine (rue): Ce nom lui fut donné en l'honneur du Dauphin, depuis Louis XIII (1606).
Dauphine (place): Fut faite sous le règne de Henri IV, et à cette époque Paris ne comptait comme places publiques que la Grève, les Halles, le parvis Notre-Dame, la place Maubert, celle du Chevalier-du-Guet, de Sainte-Opportune et de la Croix-du-Tiroir.
«Lorsque le projet de bâtir le Pont-Neuf avait été conçu, dit Saint-Victor, on avait coupé l'île de la Gourdaine du côté du grand cours de l'eau, le moulin de la Monnaie avait été détruit, et sur les deux côtés du triangle qui forme ce terrain avaient été construits les deux quais que nous voyons aujourd'hui. Commencés en 1580, puis interrompus, ils furent repris vers le temps où l'on finissait le pont et achevés en 1611. Tout l'espace qui s'étendait depuis l'Éperon jusqu'au jardin du Palais était encore en prairies: «c'était, dit Sauval, une solitude stérile, déserte et abandonnée qui, tous les ans, était noyée et cachée sous l'eau.» Henri IV en fit don, en 1607, au premier président de Harlay, à la charge d'y bâtir, suivant les plans et devis qui lui seraient donnés par le grand voyer et sous la condition de quelques redevances. Ce magistrat fit construire d'abord, le long des murs du jardin, une rue de maisons uniformes qui aboutit aux deux quais du grand et du petit cours d'eau et qui fut nommée rue du Harlay. Sur le plateau triangulaire qui formait le reste de l'île, on ouvrit une place qui fut environnée de maisons à double corps de logis dont l'un a vue sur la place et l'autre sur les quais. Le plan en fut donné par le roi qui la nomma place Dauphine, en mémoire de la naissance de son fils Louis XIII.
Sous la Révolution, la place s'appela Place de Thionville, et garda ce nom jusqu'à la Restauration. C'est au milieu de cette place, à l'endroit à peu près où se voit le monument de Desaix, que furent brilles, sous Philippe IV dit le Bel, Jacques Molay, grand maître des Templiers et le maître de Normandie. L'île dite de la Gourdaine appartenait alors à l'abbaye de St-Germain des Prés et le roi crut devoir écrire aux religieux de l'abbaye que par cette exécution il n'avait aucunement prétendu porter atteinte à leurs droits de propriété. Le fait est assez curieux pour ne pas l'oublier.
David (rue): Louis David, né en 1748, mort en 1825. Très vraie nous paraît cette réflexion de Raczynski à propos de ce maître: «Dans les Sabines de David par exemple, il y a de très grandes beautés. Les enfants dans ce tableau sont dignes du Dominiquin.... Si au lieu de brûler de l'encens sur les autels du paganisme et de la Révolution, il avait élevé son âme aux inspirations chrétiennes, s'il avait été donné à ce cœur de connaître la charité, la piété et le calme religieux, il eut sans doute atteint le sublime de l'art.»
Dans la bouche du critique, ces observations ont plus de portée encore.
Delaroche (rue): Paul Delaroche, né en 1797, mort en 1856. Lenormant a dit de cet illustre peintre: «Tous les moyens employés par l'artiste sont pour ainsi dire sa création, et par un bonheur sans égal il trouve le secret de s'adresser à tout le monde; tandis que le peuple, dans le sens véritable et étendu du mot, est séduit et captivé par une réalité saisissante, l'homme de l'art reconnaît un talent original, des ressources étonnantes, et son suffrage, arraché peut-être, n'en est que plus sincère et plus profond.»
«... Après ce que j'ai dit, j'ai peu de chose à ajouter sur son caractère pour faire juger l'homme en même temps que le peintre. On s'arrange mieux aujourd'hui d'épines dorsales plus souples que la sienne: mais il s'inquiétait peu qu'on le trouvât raide pourvu que sa conscience lui dît qu'il était bon. Il était par-dessus tout l'homme du devoir et du travail; il avait à un degré supérieur le sentiment de la dignité de l'artiste: et ceux qui dépendaient de lui, enfants, élèves et domestiques, savaient seuls qu'il n'y avait pas de bornes à la douceur intime de son caractère.... Il laisse de beaux exemples et n'a donné que de bonnes leçons.»
Casimir Delavigne (rue): Né en 1793, mort en 1843, Casimir Delavigne a prouvé, (comme Racine avec Athalie), par sa tragédie des Enfants d'Édouard que, sans une intrigue amoureuse, un drame pouvait offrir l'intérêt le plus soutenu, le plus profond, tenir jusqu'à la fin le spectateur haletant sous le coup de son émotion croissant de scène en scène, et le conduire le cœur serré par l'angoisse, les yeux pleins de larmes, au dénouement des plus pathétiques. La plupart des autres pièces de l'auteur, les Vêpres siciliennes, le Paria, Marino Faliero, etc, ont vieilli, pour la forme comme pour le fond; la tragédie des Enfants d'Édouard, de beaucoup supérieure, vraiment remarquable même, a gardé tout son attrait restée à bon droit au théâtre. Beaucoup de vers sont devenus proverbe, celui-ci par exemple:
Quand ils ont tant d'esprit les enfants vivent peu.
On y regrette seulement quelques hémistiches malveillants à l'adresse du clergé. Delavigne par malheur était imbu de préjugés rétrogrades et voltairiens, qui, dans le Don Juan d'Autriche, s'accentuent jusqu'à l'ineptie et au ridicule. Le caractère honorable du poète, qui n'était point un bohème comme tels autres de nos contemporains, rend plus extraordinaire le penchant à ces sottises peu dignes d'un esprit aussi élevé, penchant qui doit tenir à une première et fausse éducation. Mais il dépendait de Casimir Delavigne de s'éclairer par l'expérience, par l'étude, la réflexion aidées de la conscience; et précisément parce qu'il eut plus de lumières, il semble moins excusable d'avoir persévéré dans ces vulgaires errements.
Les Messéniennes, poésies lyriques, qui eurent naguère tant de retentissement et commencèrent la réputation de l'auteur, ne se lisent plus guère.
Saint-Denis (rue): Est l'une des plus anciennes de Paris. Elle existait comme rue avant la fin du XIe siècle, et avait pris tout naturellement son nom du chemin qui conduisait au village de St-Denis (ancienne Catalocum), où l'on vénérait le tombeau du saint martyr, et de ses compagnons. C'était et ce fut longtemps un pèlerinage des plus célèbres.
La rue à l'abbé de Saint-Denis
Sied assez près de Saint-Denis[44].
«À deux lieues est l'abbaye laquelle est d'excellent édifice, dit un vieil auteur[45]: là sont les corps de St-Denis et ses compagnons St-Ruth et St-Eleuthère, en grandes riches fiertes (châsses). Si y est une maisoncelle (petite maison) dessus appelée tégurion, toute d'argent, à riches pierres, laquelle fit saint Éloi. Si fut d'abord la couverture de l'église d'argent; mais puis, pour une grande guerre, fut découverte et fut pour ce baillé à l'église un des saints Clous, une partie de la sainte Couronne, une partie de la Lance, une partie de la sainte Croix, le Suaire de Notre-Seigneur, la destre de saint Siméon, une chemise de Notre-Dame et autres notables reliques. Illec (là) sont moult de riches sépultures de rois et de princes; là prend le roi l'oriflamme quand il va en guerre; c'est un gonfanon dont la hampe est dorée et la bannière vermeille à cinq franges où l'on met houppes de vert.»
C'était par la rue St-Denis que les rois et les reines de France faisaient leur entrée solennelle dans Paris. Toutes les rues sur leur passage étaient tendues d'étoffes magnifiques de soie et de drap. Voici ce que Froissard nous raconte à propos de l'entrée dans Paris de la trop fameuse Isabeau, femme de Charles VI: «À la Porte aux Peintres, rue St-Denis, on voyait un ciel nué et étoilé très richement, et Dieu par figure séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et dans ce ciel petits enfants de chœur chantaient moult doucement en forme d'anges; et lorsque la reine passa dans sa litière découverte sous la porte de ce paradis, deux anges descendirent d'en haut tenant en leur main une très riche couronne d'or, garnie de pierres précieuses et la mirent moult doucement sur le chef de la reine, chantant en vers:
Dame enclose entre fleurs de lys,
Reine êtes-vous de paradis,
De France et de tout pays.
Nous remontons au paradis.
On sait que saint Denis, apôtre des Gaules, qui fut le premier évêque de Paris, souffrit le martyre dans cette ville avec ses compagnons, Rustique, prêtre, et Eleuthère, diacre, et que tous trois eurent la tête tranchée. Les Actes nous apprennent de plus qu'après l'exécution, les corps des saints furent jetés dans la Seine par les bourreaux; mais une pieuse chrétienne du nom de Catulla, à la faveur des ténèbres et aidée de quelques serviteurs sans doute, put les retirer et les enterrer honorablement non loin du lieu où les confesseurs avaient été décapités. Sur cette tombe vénérée, les fidèles élevèrent une chapelle, comme on l'a dit plus haut, remplacée au cinquième siècle par une église. Puis, lorsque le roi Dagobert fonda la célèbre abbaye de St-Denis, il y fit transporter les précieuses reliques.
Mais à quelle date faut-il placer le martyre de saint Denis? «L'opinion la plus probable, dit Godescard, est qu'il souffrit durant la persécution de Valérien, en 272.» Mais une tradition fort ancienne et respectable autant que vraisemblable, d'après des hagiographes consciencieux, veut que saint Denis, premier évêque de Lutèce, fût celui-là même que saint Paul convertit à Athènes et qui est connu sous le nom de l'Aréopagite. Dès le temps des apôtres, et envoyé par eux, il avait porté l'Évangile dans les Gaules; son martyre remonterait donc au premier siècle de l'ère chrétienne. Il ne nous appartient pas, à nous trop peu versé dans ces matières, de décider à ce sujet; il nous semble toutefois, en ne consultant que les simples lumières du bon sens, que le triomphe définitif de cette opinion, s'appuyant de preuves sérieuses, ne pourrait qu'ajouter à la gloire de l'église gallicane puisque l'évêché de Paris remonterait ainsi à la plus haute antiquité.
St-Denis (porte): En 1671, le prévôt des marchands et les échevins décidèrent qu'on érigerait un arc de triomphe en mémoire des glorieux exploits de Louis XIV dans la Flandre et la Franche-Comté. La ville de Paris fit les frais de cette construction. Ils s'élevèrent à 500,122 f. Les sculptures, commencées par Girardon d'après les dessins donnés par François Blondel, furent achevées par Michel Anguier. L'arc de triomphe fut restauré en 1807 par M. Cellerier.
Descartes (rue): René Descartes, mathématicien et métaphysicien célèbre, né en 1596, mourut en 1650. Il a fait dire de lui: «Tout est tellement plein dans le système de Descartes que la pensée ne peut s'y faire jour et y trouver place. On est toujours tenté de crier comme au parterre: «De l'air! de l'air! On étouffe, on est moulu!» J'en crois plus volontiers ici Joubert que le poète quand il dit:
Descartes, ce mortel dont on eût fait un Dieu!
Desèze (rue): Romain ou Raymond, comte Desèze, né à Bordeaux en 1750, mort en 1828, l'un des défenseurs de Louis XVI.
Diamants (rue des cinq): Ce nom vient d'une enseigne.
St-Dominique St-Germain (rue): S'appelle ainsi depuis l'an 1643, que les Jacobins obtinrent la permission de lui donner ce nom au lieu de celui de Rue aux Vaches, Chemin aux Vaches, qu'elle portait parce que les vaches du faubourg St-Germain passaient par ce sentier pour aller paître au Pré aux Clercs. (Il y a longtemps de cela).
Dragon (rue et cour du): Ce nom vient d'un dragon sculpté au-dessus de l'une des portes de la Cour.
Draperie (rue de la Vieille): Après l'expulsion des Juifs, en 1183, Philippe-Auguste établit dans cette rue des drapiers auxquels il donna 24 maisons moyennant 100 livres de rentes. De là le nom de la draperie qui devint, en 1313, la Viez Draperie.
Du Sommerard (rue): Du Sommerard est le savant antiquaire à qui l'on doit la création du Musée de Cluny, par suite du don qu'il fit à la ville de Paris de sa précieuse collection. Né en 1779, il mourut en 1842.
[ [44] Le Dit des Rues.
[ [45] Guillebert de Metz.