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Éblé (rue): Engagé volontaire dès l'âge de 9 ans comme fils d'un officier, Éblé (Jean-Baptiste) était capitaine au moment de la Révolution qui lui ouvrit une plus large carrière. Général de brigade en septembre 1793, on lui dut une nouvelle et meilleure organisation de l'artillerie. Après avoir fait la plupart de nos grandes campagnes, il fut, lors de la guerre de Russie, nommé commandant en chef des équipages et rendit, en cette qualité, des services inappréciables.
Quand vinrent les désastres de la retraite, Éblé dirigea la construction des ponts qui permirent aux débris de l'armée de franchir la Bérésina et sauvèrent la vie à tant d'infortunés. Le brave général, pour hâter l'exécution du travail, et réparer, au besoin, les accidents, resta trois jours et trois nuits sur la rive du fleuve les pieds dans l'eau et dans la glace. Victime ou plutôt martyr de son dévouement, par suite de la fatigue et du froid, il s'éloigna malade. Quelques jours après, il expirait à Koenisberg au moment où l'Empereur le nommait inspecteur-général et commandant en chef de l'artillerie de l'armée.
Échaudé (rue de l'): On appelle échaudé un îlot de maisons en forme triangulaire qui donne sur trois rues.
Échelle (rue de l'): On nommait échelles autrefois certains lieux d'exécution à cause d'une espèce d'échelle sur laquelle on attachait les coupables.
École, (rue de l'): Voici ce que nous en apprend Le Dit des Rues de Paris:
En après est, rue de l'École,
La demeure à dame Nicole;
En cette rue, ce me semble,
Vend-on foin et fouarre (paille).
Le vieux poète Rutebœuf nous a laissé de l'écolier d'alors un portrait pris sur le vif et curieux aujourd'hui encore à reproduire:
Quand il est à Paris venuz
Por faire à quoi il est tenuz
Et por (pour) mener honeste vie,
Si bestorne (renverse) la prophétie.
Gaing de soc et d'arérure (labourage)
Nos convertit en arméure (armure);
Por chacune rue regarde
Où voie la belle musarde;
Partout regarde, partout muse;
Ses argenz faut (gaspille) et sa robe uze:
Or est tout au recoumancier (recommencer).
Ne fait or bien ce semancier
En carême que l'on doit faire,
Chose qui à Dieu doive plaire.
En lieu de haires haubers vestent,
Et boivent tant qu'ils s'entêtent.
École Polytechnique: Cette École célèbre, fondée, en 1794, sous le titre de: École centrale des Travaux publics, parce qu'elle était destinée surtout à former des ingénieurs, prit le nom d'École Polytechnique que lui donna la loi du 1er septembre 1795, modifiant son organisation. Les savants les plus illustres de l'époque, Lagrange, Laplace, Berthollet, Fourcroy, Monge, etc., tinrent à honneur d'y professer. Les élèves se réunissaient dans les amphithéâtres du Palais-Bourbon; mais, après le décret du 16 juillet 1804, qui déclara qu'à l'avenir ils seraient casernés, l'École fut transférée sur la montagne Sainte-Geneviève, dans le local qu'elle occupe aujourd'hui.
L'admission a toujours lieu par voie de concours, et des examinateurs spéciaux en décident. La durée des cours est de deux ans, suivis de nouveaux et rigoureux examens. Les élèves s'ils n'ont pas échoué, en sortant fruits-secs, ont le droit de choisir, d'après le rang qu'ils occupent sur la liste dressée par le jury, le service public (ponts-et-chaussées, mines, artillerie, état-major, etc.) dans lequel ils veulent entrer. Aux derniers nécessairement les moins bonnes places: tardè venientibus ossa.
Deux-Écus (rue des): Guillot, en 1300, la nomme des Écus seulement. C'est là que naquit, il y a pas mal d'années déjà, certain auteur assez de nos amis, et qui, nous l'espérons, n'est point tout à fait indifférent au lecteur. Pas n'est besoin de dire son nom. Avoir son berceau rue des Deux-Écus, pour un poète ou un littérateur, cela ne vous semble-t-il pas un présage et un indice assuré de la vocation?
Elzevir (rue): Ce nom fut rendu célèbre par plusieurs imprimeurs du XVIe et du XVIIe siècle établis à Amsterdam et à Leyde, et dont les bibliophiles recherchent curieusement aujourd'hui encore les belles éditions comme d'autres amateurs font des tableaux, dessins, sculptures etc.
Enfants-Rouges (rue des): Ce nom lui vient d'un hôpital qui se trouvait rue Portefoin et s'appelait ainsi au XVIe siècle. Par lettres patentes du mois de janvier 1536, François Ier se déclare fondateur de cet hospice spécialement destiné à recevoir les enfants orphelins natifs de Paris. Il est ordonné par les mêmes lettres que ces enfants seront perpétuellement appelés Enfants-Dieu et qu'on les vêtira d'étoffe rouge, «pour marquer que c'est la charité qui les fait subsister.» C'est ce qui leur fit donner par le peuple, en dépit de l'ordonnance royale, le nom d'Enfants-Rouges.
Enfer (rue d'): Ce n'était au XIIIe siècle qu'un chemin nommé de Vanves et d'Issy parce qu'il conduisait à ces deux villages. On le désigna ensuite sous la dénomination de Vauvert, parce qu'il se dirigeait vers le château de ce nom que remplaça plus tard le couvent des Chartreux. Cette voie publique prit successivement le nom de Porte-Gibard, de rue Saint-Michel, et faubourg Saint-Michel. Enfin on l'appela rue d'Enfer parce qu'elle devint, dit M. L. Lazare, «un lieu de débauches et de voleries, un enfer pour les pauvres bourgeois qui se hasardaient le soir dans ce quartier perdu.»
D'après Sainte-Foix, le château de Vauvert, bâti par le roi Robert, fut abandonné par ses successeurs. «Le hasard voulut que des esprits ou revenants s'avisèrent de s'emparer de ce vieux château. On y entendait des hurlements affreux. On y voyait des spectres traînant des chaînes, et entre autres un monstre vert, avec une grande barbe blanche, moitié homme et moitié serpent, armé d'une grosse massue et qui semblait toujours prêt à s'élancer sur les passants. Que faire d'un pareil château? Les Chartreux le demandèrent à saint Louis; il le leur donna avec toutes les appartenances et dépendances. Les revenants n'y revinrent plus; le nom d'Enfer resta seulement à la rue, en mémoire de tout le tapage que les diables y avaient fait.»
Dans la rue d'Enfer, au nº 74, se trouve, comme on sait, l'hospice des Enfants-Trouvés, dit aujourd'hui des Enfants-Assistés.
Épée de Bois (rue de l'): Ce nom vient d'une enseigne.
Deux-Ermites (rue des): Ce nom vient également d'une enseigne.
Vieille-Estrapade (rue de la): Autrefois rue des Fossés Saint-Marcel, nom qu'elle échangea contre celui de l'Estrapade parce que c'était l'endroit où s'infligeait ce supplice alors en usage dans l'armée. Voici en quoi il consistait: On soulevait au moyen d'une poulie le condamné jusqu'à une certaine hauteur d'où on le laissait retomber violemment à terre, ce qui lui disloquait les bras d'habitude liés sur la poitrine. Ce supplice barbare, a disparu depuis longtemps du code militaire; n'eut-il pas mieux valu n'en point perpétuer le souvenir par le nom donné à cette rue?
Étienne du Mont (église Saint): Il existait une chapelle de ce nom dès les premières années du XIIIe siècle (1221). Elle fit place plus tard à la basilique actuelle, commencée sous François Ier (1517), mais terminée bien des années après, et remarquable par son jubé, le seul qui se voie à Paris. Le tombeau de sainte Geneviève, resté dans cette église bien que les reliques aient été transportées au Panthéon (Sainte-Geneviève), attire tous les ans un grand concours de pèlerins.
Sur les murailles des inscriptions rappellent que dans cette paroisse reposaient les corps de plusieurs hommes illustres dans les lettres, les sciences et les arts: Eustache Lesueur, B. Pascal, Racine et Tournefort. Des vitraux remarquables qui datent du XVIe siècle, et plusieurs beaux tableaux dont un signé Largillière, ornent l'église.
Étoile (rue et place de l'): Ce nom vient de la disposition de la place où les rues viennent aboutir comme autant de rayons. Au milieu du périmètre s'élève l'Arc de Triomphe de l'Étoile. Un décret du 18 juillet 1806 ordonna la construction de ce monument gigantesque à la gloire des armées françaises. Le premier architecte fut M. Chalgrin auquel succédèrent MM. Goust et Blouet; le monument, par suite des vicissitudes politiques, n'ayant pu être terminé qu'après bien des années, fut inauguré le 29 juillet 1836. D'un aspect vraiment imposant, l'Arc de Triomphe a inspiré à Victor Hugo plusieurs odes qui sont assurément de ses meilleures.
Vieilles-Étuves (rue des): Une rue des plus anciennes et autrefois des plus curieuses du vieux Paris. «En sortant de la rue du Chastiau-fêtu, (nom que portait la partie de la rue Saint-Honoré située entre la rue Tirechape et celle de l'Arbre-Sec), on entrait, dit M. L. Lazare, en tournant à droite, dans la rue des Vieilles-Étuves. Le matin, une heure après l'ouverture des boutiques, on entendait le barbier étuviste qui vous criait:
Seignor, quar vous allez baingner;
Et estuver sans dilayer (tarder);
Li bains sont chaut, c'est sans mentir[46].»
«En ce moment, de joyeux étudiants, couverts de capes ou de mantes déchirées, entraient dans ces étuves en fredonnant l'acrostiche suivant composé sous le règne de Louis XII pour le blason de la ville de Paris:
Paisible domaine,
Amoureux vergier,
Repos sans dangier,
Iustice certaine
S'est Paris entier.
«D'autres clercs s'arrêtaient devant un homme portant un broc d'une main et tenant de l'autre un panier rempli de cornes semblables à celles des moissonneurs. Cet homme chantait à tue-tête:
Bon vin à bouche bien espicé.
«Puis des femmes de la Halle, aux larges épaules, aux manches retroussées, criaient de toute la force de leurs poumons:
J'ai chastaignes de Lombardie!
J'ai raisin d'outre mer—raisin!
J'ai porcés et j'ai naviaux (navets),
J'ai pois en cosse tout noviaux!
«Plus loin, on voyait une grosse et joyeuse commère qui portait sur le ventre tout l'attirail d'un restaurateur. Elle arrêtait les passants en leur débitant cette petite chanson:
Chaudes oublies renforcies,
Galettes chaudes, échaudés,
Roinsolles (sortes de gaufres), çà denrée aux dez.
«Parfois de jeunes et jolies filles de la campagne venaient offrir les plus belles fleurs et les meilleurs fruits de la saison, en murmurant d'une voix douce:
... Aiglantier,
Verjux de grain à faire allie!
Alies y a d'alisier.
«Souvent on voyait quelques fripiers de la rue Tirechape qui arrêtaient les clercs aux mantes rapées en leur disant:
Cotte et surcot je rafetorie (raccommode).
«Et comme ces écoliers avaient plus de trous aux genoux et aux coudes que de blancs d'angelots et de sous parisis dans leurs surcots, ils s'esquivaient tout honteux pour se soustraire à l'importunité de ces chevaliers de l'aiguille.
«Telle était, aux XIVe et XVe siècles, la physionomie de la rue des Vieilles-Étuves.»
Les bains auxquels elle devait son nom étaient en grand renom dans la ville où, ce dont nous ne nous doutons guère aujourd'hui, «les étuves, Sauval l'affirme, étaient si communes qu'on ne pouvait faire un pas sans en trouver.»
«L'usage des étuves, dit un plus ancien auteur, était aussi commun en France, même parmi le peuple, qu'il l'est et l'a toujours été dans la Grèce et l'Asie. On y allait presque tous les jours: saint Rigobert fit bâtir des bains pour ses chanoines et leur fournissait le bois pour chauffer leur eau. Il paraît que les personnes qu'on priait à dîner ou souper étaient en même temps invitées à se baigner, témoin ce passage de la Chronique de Louis XI: «Le mois suivant, le roi soupa à l'hôtel du sire Denis Hasselin, son panetier, où il fit grande chère, et y trouva trois beaux bains richement tendus pour y prendre son plaisir de se baigner ce qu'il ne fit pas parce qu'il était enrhumé.»
Par malheur ce n'était pas peut-être l'amour seul de la propreté chez nos aïeux qui avait fait se multiplier ainsi les bains; car ces établissements n'étaient pas des mieux famés dans la cité. Le chapitre LXXXIII du Livre des Métiers, d'Étienne Boileau, contient relativement aux Étuveurs des règlements fort sévères, celui-ci entre autres: «Que nuls ne crient, ne fassent crier leurs étuves jusques à temps qu'il soit jour.»
Un fait curieux et plus ignoré encore, c'est que le monopole des bains appartenait à la communauté des maîtres barbiers perruquiers. Aussi sur leur enseigne on lisait: «Céans, on fait le poil proprement et l'on tient bains et estuves.»
Eugène (Boulevard du Prince): Eugène Beauharnais, fils de l'Impératrice Joséphine, nommé vice-roi d'Italie en 1805 par Napoléon qui même l'avait désigné pour son successeur (et certes il pouvait plus mal choisir), fit preuve de talents militaires autant que d'honnêteté et de patriotisme à l'heure des suprêmes périls. On ne saurait donc que blâmer la décision récente, prise par un pouvoir intérimaire, n'ayant aucune autorité pour cela, et qui d'un trait de plume a substitué, pour le boulevard, au nom du Prince Eugène celui de Voltaire. On a fait plus sinon pis, et la statue, une laide effigie de l'insulteur de la Pucelle, a remplacé sur son propre socle, déshonoré et usurpé presque clandestinement, celle du brave soldat, français si loyal. Voilà certes de la réaction et puerile et misérable. N'était-ce pas d'ailleurs assez et trop qu'à Paris une grande voie portât le nom de cet Arouet naturalisé Prussien par l'abjection de ses flatteries envers Frédéric, et pour tout homme de cœur ne reste-t-il point à jamais infâme par le cynisme de son impiété comme par l'absence de tout patriotisme? Ces vérités nous les avons dites ailleurs, mais on ne saurait trop les répéter quand se reproduisent, avec obstination, les mêmes scandales qui prouvent une aberration si inconcevable.
[ [46] Les Crieries de Paris.