I
NOTRE DAME.
«Ce chef-d'œuvre d'architecture gothique, dit un judicieux historien, est situé dans l'île de la Cité, à la place d'une chapelle consacrée à la Vierge, à St-Denis et à St-Étienne, mais dont l'origine est inconnue. Un second temple, qui y avait été élevé au VIe siècle par les soins de Childebert, fut réduit en cendres par les Normands en 867. Robert dit le Pieux résolut la reconstruction de Notre-Dame; son fils, Henri, commença l'exécution de ce projet, et, en 1161, Maurice de Sully, évêque de Paris, aidé des fidèles, fit poursuivre les travaux avec diligence. Continuée par ses successeurs, l'église arriva enfin à son achèvement vers 1257 ou 1259: les constructions en étaient alors dirigées par l'architecte Jean de Chelles. On croit que le pape Alexandre III en a posé la première pierre. Bâtie en forme de croix latine, l'église Notre-Dame a 390 pieds de long dans œuvre, 144 pieds de large et 104 pieds de haut; 120 gros piliers soutiennent les voûtes principales. La nef et le chœur sont accompagnés de doubles bas-côtés écrasés par de spacieuses galeries qui règnent tout autour de l'édifice. La façade principale se fait remarquer par son imposante architecture, son élévation, sa sculpture pleine de détails. Elle est terminée par deux grosses tours carrées ayant 280 pieds de haut: on y monte par 380 degrés, et les deux tours sont liées entre elles par deux galeries hors d'œuvre que soutiennent des colonnes gothiques d'une délicatesse surprenante. Dans la tour du sud est la fameuse cloche nommée bourdon qui pèse près de 32 milliers. Fondue en 1682 et refondue en 1685, elle eut Louis XIV et la reine pour parrain et marraine. Son battant pèse 976 livres. Il faut 16 hommes pour la mettre en branle. La façade de l'église est percée de trois portes, pratiquées sous des voussures en ogives et chargées de sculptures[78]».
Quelques passages de cet article tendraient à faire croire que Maurice de Sully ne fit que donner une impulsion plus vive aux travaux tandis qu'en réalité c'est à lui que Paris doit sa cathédrale; car, pendant les 33 années de son épiscopat, il ne cessa de consacrer tous ses soins à cette grande entreprise. L'édifice sans doute ne s'acheva que sous Eudes ou Odon, son successeur, et même certaines parties ne furent construites que plus tard, mais ce qui ne paraît pas moins certain, c'est que déjà l'on couvrait le chœur lorsque Maurice de Sully mourut dans l'abbaye Saint-Victor qu'il habitait depuis quelques mois seulement.
Ce prélat se distinguait entre les plus pieux et les plus savants de son temps, et ses contemporains avaient en très grande estime ses vertus, encore qu'il n'ait pas joué un rôle important dans les affaires de l'époque et que la construction de la cathédrale ait surtout donné l'illustration à son nom. Voici un trait de sa vie qu'on nous saura gré de rappeler et qui est tiré d'un sermon attribué par quelques-uns à saint Bonaventure et par d'autres à un théologien du XVe siècle nommé Godescal Hollen:
Maurice était né de parents très pauvres dans le village de Sully (Solliaco) sur les bords de la Loire. Réduit dans son enfance et sa jeunesse à vivre d'aumônes, il trouva moyen, en mendiant, de gagner Paris où, d'abord étudiant émérite, il ne tarda pas à monter lui-même dans l'une des chaires comme professeur et ses éclatants succès dans l'enseignement lui valurent un canonicat à Bourges, puis à Paris même, où il fut promu également à la dignité d'archidiacre. C'est alors qu'eut lieu l'évènement auquel il est fait allusion plus haut.
Un matin, une femme âgée, vêtue d'une robe de bure usée et rapiécée, un bâton blanc à la main, arrive dans la capitale et s'informe où demeurait le docteur Maurice dont elle se déclare la mère. Sans doute elle en fournit la preuve; car de pieuses dames s'empressèrent de lui donner l'hospitalité, et, craignant que l'archidiacre ne fût humilié s'il voyait sa mère dans un si pauvre costume, ils habillèrent la voyageuse de vêtements neufs couverts d'un manteau également neuf, puis, dans cet état, la conduisirent à son fils. Mais à leur grande stupéfaction, celui-ci, quoiqu'il eût paru vivement ému d'abord, se remit vite et froidement il répondit:
—Que me voulez-vous et que prétend-on? Je ne connais point cette femme et je ne saurais l'avouer pour ma mère; car ma mère, qui se fait gloire de la pauvreté si chère à Notre-Seigneur, ne porta jamais que des vêtements grossiers et dédaigne tous les vains ornements du siècle.
Puis, non sans qu'il parût lui en coûter, baissant les yeux et détournant la tête, il s'éloigna pendant que l'étrangère, interdite, le regardait avec une stupeur douloureuse; bientôt de ses yeux on vit couler des larmes et les sanglots gonflaient sa poitrine.
—Ne pleurez pas ainsi, bonne et digne femme, reprit l'une des dames qui l'accompagnaient. Ne croyez pas surtout que le docteur rougit de vous, non, pas plus qu'il ne vous méconnaît. Son émotion d'abord en vous voyant a trahi son cœur de fils. Mais, par sa grande vertu et sa haute sagesse, dominant même les mouvements les plus vifs de la nature, il a voulu sans doute nous donner une leçon, à nous, mais non pas à vous, sa mère. Venez, nous lui prouverons que nous avons compris.»
La voyageuse suivit ses protectrices qui, après lui avoir fait reprendre ses premiers et humbles vêtements, en lui rendant son bâton, la ramenèrent vers Maurice qu'elles trouvèrent au milieu d'une nombreuse et brillante assemblée. La pauvre femme tremblait plus que jamais en approchant de ce cercle composé des personnages les plus importants de la ville; mais du plus loin que Maurice l'aperçut, quittant sa place et courant à elle à travers la foule, il la serra tendrement dans ses bras et s'écria avec l'accent d'une émotion profonde:
—Oh! cette fois, je la reconnais, c'est bien ma mère, ma chère bonne et vénérable mère!
D'après les auteurs qui croient authentique cette anecdote, elle contribua tout particulièrement à rendre populaire l'archidiacre et à lui mériter le plus grand nombre des suffrages lorsque le siége de Paris devint vacant par la mort de l'évêque Pierre Lombard (1160).
Un mot encore avant de terminer relatif aux constructions de l'église Notre-Dame. «L'évêque Maurice, dit Sauval, la rehaussa sur treize grandes marches qu'on fut contraint d'enterrer sous Louis XII et tout de même de rehausser la rue de la Juiverie sitôt que le Petit-Pontet le pont Notre-Dame qu'on rebâtissait eurent été achevés. Jusque-là Paris n'avait été qu'une ville fort basse et sujette en hiver à souffrir beaucoup de l'eau quand la rivière était haute.»
Corrozet, le bon vieil auteur, avait sans doute fourni ce renseignement à Sauval, car on lit dans sa Fleur des antiquités et singularités de la ville de Paris (1552): «On montait jadis treize degrés pour entrer dans cette église, lesquels sont sous le pavé à cause que les rues de la cité ont été haussées pour obvier à l'inondation de la Seine.»
Il nous dit de l'église: «Ce temple est la merveille de France pour sa grandeur et sa forme.... Au plus haut se présentent en vue deux hautes tours carrées, de grandeur merveilleuse, mieux ressemblantes à deux forteresses de défense sur un rocher qu'à des clochers lesquelles ont trente-quatre toises de hauteur. Les cloches sont si grosses qu'il faut dix-huit ou vingt hommes pour ébranler la plus matérielle appelée Marie, le son de laquelle en temps coi et de nuit se peut entendre de sept lieues loin de la ville.
«À l'entour des deux tours sont doubles galeries à deux étages dont la plus haute est soutenue de colonnes ayant leur piédestal dessus la première; tout au plus haut il y a une plate-forme le regard de laquelle en bas fait sembler les hommes aussi petits qu'un oiseau... Brief, c'est le spectacle le plus grand et le mieux bâti de la chrétienté.» Est-il besoin de rappeler, que pendant la Commune, ce monument des vieux âges n'a échappé que par miracle et grâce au dévoûment des internes de l'Hôtel-Dieu, à l'incendie allumé par des mains sacriléges.
[ [78] Louvet.