II
L'HOTEL-DIEU.
La fondation de cet hospice est attribuée à saint Landry d'après une légende insérée au Bréviaire de 1492, mais qui, paraît-il, ne s'appuie sur aucun document très-certain. Il y a plus.
«Saint Landry est mort vers l'an 656, et tout porte à croire, dit le judicieux Saint-Victor[79], qu'à cette époque l'Hôtel-Dieu n'existait point encore. On trouve même qu'en 690, il y avait sur l'emplacement où il est situé un monastère de filles dont Landetrude était abbesse. Alors c'était la maison de l'évêque qui était l'asile des malheureux, de la veuve et de l'orphelin. Le pauvre et le malade y trouvaient des secours et des consolations; elle servait encore de retraite aux pèlerins et aux voyageurs; et les annales de l'église, celles de la monarchie, les actes, les récits les plus authentiques nous représentent les évêques de Paris, dignes successeurs des apôtres, livrés par dessus tout à ces pieux devoirs. On les voyait, excitant le clergé par l'ardeur de leur zèle et de leur charité, se faire un plaisir et une gloire de recevoir tous ceux que leur affliction ou leurs besoins conduisaient vers eux, leur laver les pieds, les servir eux-mêmes à table, leur administrer les sacrements et leur prodiguer ainsi tous les secours de l'âme et du corps.»
Tel était saint Landry, qu'il ait ou non fondé l'hospice connu depuis sous le nom de l'Hôtel-Dieu qui certainement existait déjà sous le règne de Charlemagne puisque nous voyons, par un acte de l'an de grâce 829, que l'évêque Inchade assigne à cette maison les dîmes des biens dont il avait gratifié son chapitre, ce qui prouve que l'Hôtel-Dieu existait antérieurement et que l'évêque et son chapitre y avaient certains droits soit pour l'avoir fondé, soit pour avoir contribué à le doter.
Le nombre des pauvres et des malades allant en augmentant avec la population, l'établissement dut s'accroître en proportion. Nous voyons qu'en 1217, d'après les nouveaux statuts dressés par Étienne, doyen de Paris, de concert avec le chapitre, il est établi, pour l'administration de cette maison, quatre prêtres, quatre clercs laïques, et vingt-cinq sœurs; tous doivent garder la chasteté, vivre dans la pauvreté et en commun, soumis au Chapitre, aux proviseurs et à celui des prêtres que l'on qualifiait du titre de Maître de la maison de Dieu.
Au commencement du seizième siècle, l'hôpital ou l'hospice (car il fut longtemps l'un et l'autre) fut mis sous la direction des chanoines réguliers de saint Augustin et dès lors desservi par des sœurs dites augustines dont le nombre, dans le siècle suivant, s'élevait à plus de cent «occupées à soigner les malades de tout âge, de toute condition, de tout pays, de toute religion qui y étaient admis» dit un écrivain du temps; il s'en trouvait d'ordinaire plus de 3,000 sans les pauvres. Voici l'admirable portrait qu'un témoin oculaire (Helyot) nous fait de ces saintes filles:
«Le cardinal de Vitry a sans doute voulu parler des religieuses de l'Hôtel-Dieu lorsqu'il dit qu'il y en avait qui se faisaient violence, souffraient avec joie et sans répugnance l'aspect hideux de toutes les misères humaines et qu'il lui semblait qu'aucun genre de pénitence ne pouvait être comparé à cette espèce de martyre.
«Il n'y a personne qui, en voyant les religieuses de l'Hôtel-Dieu, non-seulement panser, nettoyer les malades, faire leurs lits, mais encore, au plus fort de l'hiver, casser la glace de la rivière qui passe au milieu de cet hôpital, et y entrer jusqu'à la moitié du corps pour laver leurs linges pleins d'ordures et de vilenies, ne les regarde comme autant de saintes victimes qui, par un excès d'amour et de charité pour secourir leur prochain, courent volontiers à la mort qu'elles affrontent, pour ainsi dire, au milieu de tant de puanteur et d'infection, causées par le grand nombre des malades.»
Grâce au ciel et à de continuelles améliorations, ce tableau dans certaines parties n'est plus exact et l'on ne respire aujourd'hui ni puanteur ni infection dans ces vastes salles de l'Hôtel de Dieu dont le visiteur ne se lasse pas d'admirer la merveilleuse propreté. Comme au siècle d'Helyot d'ailleurs, il voit au chevet des malades les bonnes religieuses augustines, vigilantes, empressées, souriantes, donner l'exemple de l'abnégation et du zèle, et, s'il le faut, comme dans les temps d'épidémie, l'exemple du plus héroïque dévoûment.
[ [79] Tableau historique et pittoresque de Paris.
LES BOUES DE PARIS
«Tous les ans, il se lève cent mille francs, pour charrier les boues de Paris, cependant il n'y a point de ville au monde plus boueuse et plus sale; et quoique on ait assez fait de propositions pour le rendre net, jamais elles n'ont été écoutées, ou parce que la chose passait pour impossible, ou parce que c'est un revenu considérable pour quelques grands qui en profitent.
«Ces boues au reste sont noires, puantes, d'une odeur insupportable aux étrangers, qui pique et se fait sentir trois ou quatre lieues à la ronde. De plus cette boue, outre sa mauvaise odeur, quand on la laisse sécher sur de l'étoffe, y laisse de si fortes taches qu'on ne saurait les ôter sans emporter la pièce, et ce que je dis des étoffes doit s'entendre de tout le reste, parce qu'elle brûle tout ce qu'elle touche; ce qui a donné lieu au proverbe: Il tient comme boue de Paris.
«Pour découvrir la cause de cette tenacité et puanteur, il faut savoir que les salpêtriers, d'une part, y trouvent du soufre, ou du salpêtre et du sel fixé et que les hermétiques, d'autre part, y séparent beaucoup de sel volatil et nitreux; tellement qui si elle tache et brûle, c'est par le moyen du soufre qui est plein de feu, et sa grande puanteur lui vient du sel volatil qui est subtil et sent fort mauvais, et peut-être est-ce lui qui corrompt l'eau des puits: on l'appelle volatil à cause qu'il s'évapore, et se répand au loin: et de là vient aussi qu'on sent de si loin les boues de Paris.... Après tout, Paris serait moins sale si les rues avaient plus d'air, de largeur et de pente.»
Sauval, s'il revenait au monde aujourd'hui, aurait lieu de se montrer satisfait; car ce n'est ni l'air ni la largeur qui manquent à nos rues, non plus que le soleil, soit dit en passant. Quant aux boues, dont il se plaignait si fort, et avec raison, elles n'existent plus, sauf dans quelques rues étroites en petit nombre, que pour mémoire, alors que chaque matin, des voitures spéciales enlèvent les immondices déposées devant les maisons. Les eaux des ruisseaux entraînent le reste avec elles dans les égouts; ceux-ci, comme on sait, par de récents et immenses travaux, forment sous la ville elle-même une autre cité souterraine sillonnée en tous sens par des canaux qui ne se jettent plus comme autrefois çà et là dans la Seine souillée de leurs impuretés, mais vont se perdre dans le grand égout collecteur, situé au-dessous de Paris.
Combien cet état de choses est-il différent de celui que déplorait Sauval, et auquel il ne fut remédié d'abord que très-insuffisamment. Pendant longtemps, ce qu'on appelait à Paris le grand égout, n'était que le lit d'un grand ruisseau descendant de Ménilmontant, qui avec le temps n'avait plus fait qu'un fossé boueux et profond, serpentant à travers la ville, du faubourg du Temple jusqu'au Roule et à Chaillot, et recevant dans ce long parcours tous les embranchements d'égouts venant des autres quartiers, le tout à ciel ouvert. On imagine, dans la saison d'été, quelles odeurs répandait sur son passage ce fleuve immonde, pire que l'Achéron ou le Cocyte. Cet état de choses dura pourtant jusqu'au commencement du XVIIIe siècle où l'on chercha par des améliorations successives à remédier au mal. Les plus importantes furent dues à Turgot, prévôt des marchands en 1737; il conçut le projet de changer le cours du grand égout qui irait en ligne droite d'un point à un autre, ce qui fut exécuté sous la direction de l'architecte Beausire. Le nouvel égout fut creusé plus profondément, dallé en pierres taillées en caniveaux, avec des berges maçonnées. De plus, rue des Fossés du Temple, un vaste réservoir, solidement construit et alimenté par deux grandes machines hydrauliques, fournissant une masse d'eaux considérable, en quelques heures, permettait de laver le grand égout. Tout était terminé en 1740.
Vingt ans après seulement (1760), les propriétaires des terrains longeant le canal avisèrent à le faire couvrir d'une voûte en établissant partout des ventilateurs. Mais alors comme longtemps après, il n'existait pas d'autres égouts souterrains, et les ruisseaux continuaient de charrier à travers la ville, jusqu'au grand réceptacle, tout ce que les eaux d'évier et autres leur amenaient. Les immenses travaux dont nous avons parlé plus haut, et qui ont contribué si fort à l'assainissement de Paris, ne datent que du commencement du siècle, et les plus importants remontent seulement à quelques années. Il semble qu'il y ait peu de chose à faire pour que la capitale de la France soit, au point de vue de la propreté, la cité modèle. Elle a déjà tout à fait cessé de mériter son nom de Lutetia, ville de Boue.
LA COLONNE DE LA GRANDE ARMÉE
Dans la rue de la Paix, au milieu de la place Vendôme qui la sépare en deux parties, s'élève la Colonne dite de la Grande Armée, érigée en l'honneur de celle-ci par l'ordre de Napoléon Ier. Elle n'est pas seulement une Colonne triomphale, mais un véritable trophée, puisque, de la basse au sommet, le bronze qui servit pour les nombreux bas-reliefs, est le bronze même des canons enlevés à l'ennemi: ce qui fait, comme on l'a dit, de cette colonne un monument tout à fait original encore que la forme soit imitée des colonnes triomphales antiques.
«On sait que la Colonne, écrit M. Miel, commencée en 1806 et achevée en 1810, fut un hommage de Napoléon à la Grande Armée. L'histoire de la campagne d'Allemagne en 1805, terminée par la bataille d'Austerlitz et la paix de Presbourg, au bout de deux mois, est écrite en bronze dans la série des bas-reliefs qui forment le revêtement du fût. Nous n'insisterons ni sur la grandeur homérique des images, ni sur le mérite de la statuaire confiée à l'élite de nos sculpteurs, ni sur l'art et l'habileté avec laquelle cette spirale se développe, ni sur l'intelligence qui en a combiné l'exécution de manière que les saillies et les renfoncements de la sculpture altérassent le moins possible la pureté du galbe, la première recommandation d'une colonne. Toutes ces qualités sont appréciées depuis longtemps. Nous nous bornerons à quelques détails relatifs à la construction.»
L'architecte du monument fut M. Le Père. Ce n'est pas lui qu'on avait choisi tout d'abord, mais M. Gondoin, qui, quoique homme de talent, hésitant devant les difficultés d'exécution, proposa l'essai d'une colonne provisoire sur laquelle on appliquerait les modèles devant servir au moulage des bronzes. Cette idée fut peu goûtée par M. Denon qui, se rappelant l'esprit inventif de M. Le Père, son collègue à l'Institut d'Égypte, voulut après l'avoir consulté, qu'il fût associé à l'entreprise. Le Père, repoussant vivement le projet d'une colonne provisoire, fit des dessins et des plans pour un monument définitif. «Il démontra, par des calculs rigoureux, la manière de placer les bronzes, sans aucun scellement dans la pierre; il détermina le nombre et la forme de toutes les pièces en tenant compte de la dilatation et de la condensation du métal.»
Le projet fut adopté, et ce qui fait le plus grand honneur à M. Gondoin, c'est qu'après l'avoir examiné dans tous ses détails, il dit à son collègue.
«Mon ami, votre travail est parfait; je ne vois rien à y ajouter: demeurez-en chargé; je m'en rapporte à vous.»
L'exécution réussit à souhait et à la complète satisfaction de l'Empereur qui, déjà préoccupé de la pensée d'un autre monument à ériger sur le terre-plein du Pont-Neuf, dit à plusieurs reprises:
«C'est Le Père qui fera l'obélisque.»
Mais de ce dernier monument le soubassement seul fut exécuté et même pas entièrement. Pour en revenir à la Colonne, la figure de l'Empereur se trouvant dans presque tous les bas-reliefs, Le Père n'était point d'avis que la statue du grand capitaine surmontât le monument, et il déclara qu'une figure de la Victoire serait préférable. Mais cette opinion ne prévalut point et M. Denon, qui sans doute recevait de haut ses inspirations, fit couler en bronze la statue de Napoléon, renversée en 1814 par les ennemis triomphants et dont le bronze servit ensuite pour la statue de Henri IV.
Aujourd'hui, une statue, faite sur le même modèle et drapée à l'antique par M. Dumont, surmonte de nouveau la colonne en remplacement du Napoléon moins académique, avec le petit chapeau et la redingote légendaires, qui s'y voyait depuis les premiers temps du règne de Louis-Philippe. À vrai dire, on peut douter que le changement soit heureux, et que le peuple reconnaisse aussi facilement le héros des temps modernes, dans ce personnage dont les traits à cette hauteur ne peuvent se distinguer, et qui nous apparaît affublé de son banal costume d'empereur romain. Je ne puis être sous ce rapport de l'avis de feu M. Hittorf, l'éminent architecte, qui écrivait, en 1836, dans l'Encyclopédie des gens du monde:
«En fait d'art, le costume consacré des héros convenait mieux que le vêtement ingrat de l'époque.... C'est surtout en voyant la belle tête de Napoléon, telle qu'elle existe sur nos monnaies, telle qu'elle est gravée dans la mémoire de ses contemporains, avec son front tout puissant disparaître sous ce chapeau à trois pointes, la coiffure la plus laide, comme elle est la plus insensée (oh! oh!); c'est surtout à cette vue que tout homme de goût s'afflige et regrette que l'application des principes les plus faux ait ainsi déparé le monument le plus populaire de la capitale.»
L'élévation totale du monument, compris la statue et le piédestal, est de 136 pieds. L'escalier intérieur compte 180 marches. Le poids total du bronze employé pour la construction et les différentes pièces au nombre de 378, est de 513,920 livres.
Victor Hugo a fait une Ode à la Colonne qui est assurément une de ses meilleures poésies lyriques[80]. Il était poète alors et poète national:
Ô monument vengeur! trophée indélébile!
Bronze qui, tournoyant sur ta base immobile,
Sembles porter au ciel ta gloire et ton néant,
...............
Débris du grand Empire et de la Grande Armée,
Colonne d'où si haut parle la renommée,
Je t'aime: l'étranger t'admire avec effroi.
J'aime les vieux héros sculptés par la Victoire,
Et tous ces fantômes de gloire Qui se pressent autour de toi.
Bravo! Et les autres vingt-sept strophes valent celle-ci.
Le poète n'avait que vingt-cinq ans! Oh! s'il fut resté fidèle à ses premières croyances religieuses et patriotiques, à quelles hauteurs il planerait aujourd'hui!
Voilà ce que nous écrivions en 1869 ou 1870, bien éloigné de prévoir ce que personne alors n'eut imaginé possible, ce crime de lèse-patriotisme qui souleva naguère d'indignation la France presque entière, trop tôt, faut-il le dire? trop tôt calmée, trop vite oublieuse!...
On sait pourtant comment, dans quelles circonstances, par quelles mains, des mains françaises! hélas! est tombé ce monument entre tous glorieux et qui, grâce au vote de l'Assemblée nationale, ne tardera pas à se relever. Seulement, d'après le décret, la statue de la France doit remplacer au sommet celle de Napoléon Ier.
[ [80] Odes et Ballades, Livre VII.
COUR DES MIRACLES
«De tant de Cour des Miracles, il n'y en a point de plus célèbre que celle qui conserve encore, comme par excellence, ce nom. Elle consiste en une place d'une grandeur très-considérable, et en un très-grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé; elle se trouve entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente de terre, tortueuse, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à demi-enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants, légitimes, naturels et dérobés. On m'assura que, dans ce petit logis et dans les autres, vivaient plus de cinq cents grosses familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'était autrefois bien davantage, bordée d'un côté par exemple aujourd'hui de jardins qui autrefois étaient des logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue et tout pleins de mauvais pauvres.
«.... Comme en la rue des Francs-Bourgeois, on ne savait ce que c'était en ce lieu que de payer taxes et impositions civiles; les commissaires et sergents n'y venaient que pour y recevoir des injures et des coups. On s'y nourrissait de brigandages, on s'y engraissait dans l'oisiveté, dans la gourmandise, et dans toutes sortes de vices et de crimes; là, sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissait à son aise du présent, et mangeait le soir avec plaisir ce qu'avec bien de la peine, et souvent avec bien des coups, il avait gagné tout le jour; car on y appelait gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober; et c'était une des lois fondamentales de la cour des miracles de ne rien garder pour le lendemain. Chacun y vivait, dans une grande licence; personne n'y avait ni foi ni loi; on n'y connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrements. Il est vrai qu'en apparence ils semblaient reconnaître un Dieu; pour cet effet, au bout de leur cour, ils avaient dressé, dans une grande niche, une image de Dieu le Père, qu'ils avaient volée dans quelque église, et où tous les jours, ils venaient adresser quelques prières; mais ce n'était en vérité qu'à cause que superstitieusement ils s'imaginaient que par là ils étaient dispensés des devoirs dus par les chrétiens à leur Pasteur et à leur Paroisse, même d'entrer dans l'église que pour gueuser (mendier) et couper les bourses.» (Sauval).
Les gueux se nommaient Argotiers de leur langage appelé Argot: «Ils sont tant qu'ils composent un gros royaume: ils ont un roi, des lois, des officiers, des états et un langage tout particulier.... Leurs officiers se nommaient Cagoux, Archisuppôts de l'Argot, Orphelins, Marcandiers, Rifodés, Malingreux, et Capons, Piètres, Francs-mitoux, Narquois, Calots, Sabouleux, Hubins, Coquillarts, Courteaux de Boutanche.» Tous ces noms leur venaient des différentes manières d'exercer la gueuserie. Les Narquois par exemple étaient des misérables qui, l'épée au côté, et vêtus de guenilles, contrefaisaient les soldats estropiés. Les Marcandiers «grands pendards qui d'ordinaire allaient deux à deux vêtus d'un bon pourpoint et de méchantes chausses», se disaient de pauvres marchands ruinés par la guerre, le feu ou tels autres accidents. De petits coquins, qu'on voyait mendier par troupes de trois ou quatre, s'appelaient les Orphelins. Les Rifodés accompagnés de femmes et d'enfants, exhibaient un certificat attestant qu'ils étaient des infortunés «brûlés avec tout leur bien du feu du ciel ou par fortune.» Les Malingreux contrefaisaient les hydropiques ou montraient leurs bras, leurs jambes couverts de faux ulcères; les Piètres, ne marchant qu'avec des potences (béquilles), simulaient d'autres infirmités, de même que les Francs-mitoux et les Sabouleux; ceux-ci contrefaisaient les épileptiques, etc.
Tous ils avaient pour roi un gueux nommé le Grand Coësre, quelquefois le roi de Thumes, «à cause d'un scélérat appelé de la sorte qui fut roi trois ans de suite, et qui se faisait traîner par deux grands chiens dans une petite charrette et mourut à Bordeaux sur une roue.»
N'est-il pas étrange de voir un pareil état de choses florissant encore en plein XVIIe siècle et qu'il ait pu se perpétuer si longtemps par la tolérance ou l'impuissance de l'administration? En 1630, les édiles du temps avaient imaginé de faire passer une rue tout au travers de la Cour des Miracles, ce qui eût forcé beaucoup de ses locataires à déloger et détruit en tout ou partie le quartier général de la gueuserie. Mais, quand les ouvriers arrivèrent armés de la pioche et du marteau, ils furent reçus de telle façon, à coups de pierre et de bâton, sans compter les injures, qu'ils prirent la fuite et ne revinrent plus. Les choses en restèrent là pour la plus grande gloire du roi de Thumes et de ses vassaux.
Certes il n'en pourrait plus être ainsi aujourd'hui et il faut bien convenir que la police est autrement faite. La Cour des Miracles en particulier n'abrite plus un peuple à part, pour qui toutes les lois divines et humaines sont lettre morte. On y paie la cote personnelle, comme l'impôt des portes et fenêtres et aussi les autres. Pas plus de vacarme là qu'ailleurs; le commissaire de police comme le sergent de ville et le gendarme peuvent s'y promener tranquillement sans le moindre risque d'être assommés. Plus d'un même leur tire en passant sa casquette.
Faut-il ajouter en terminant que le socialisme dont il se fait aujourd'hui tant et trop de bruit, est un mot, un grand mot, nouveau pour une chose qui ne l'est guère, vieille comme le monde et la paresse laquelle est née avec l'homme. Les braves Argotiers avaient résolu le problème dont force gens se tracassent la cervelle aujourd'hui: vivre et vivre joyeusement en travaillant le moins possible ou même pas du tout. Tous ces drôles, avec leurs industries si diverses et peu fatigantes, faisaient du socialisme pratique, comme M. Jourdain de la prose sans le savoir. Présentement au contraire, nos gens les uns charlatans et les autres dupes, prenant la chose au sérieux, font des programmes et des coalitions qui ruinent patrons et ouvriers; ils rédigent des journaux, s'enrôlent dans les sociétés secrètes, exploitent leurs adhérents au profit d'ambitions et de convoitises sournoises, qui, pour arriver à leurs fins et réaliser leurs chimères, s'inquiètent peu de bouleverser le monde. Et tout cela se fait avec des airs solennels de Carême-Prenant en deuil de Mardi-Gras, et des mots longs d'une aune, et des phrases qui sonnent creux pour le bon sens, mais font dresser des milliers d'oreilles d'autant plus charmées que la langue est plus inconnue. C'est une musique avec variations à laquelle chaque auditeur fait dire ce qui lui plaît.
Franchement l'autre système valait mieux, il semble plus gai et la langue des Argotiers plus intelligible et plus plaisante que celle de MM. les humanitaires. Mais les Argotiers, au dire des nouveaux adeptes, étaient des feignants, tandis qu'aujourd'hui les confrères, qui veulent au fond les mêmes choses, ne rien faire et joyeusement vivre, invoquent leurs droits et se qualifient travailleurs.
Je doute qu'entre ceux qu'en voit les plus zélés il soit beaucoup de millionnaires.