I

Dans les circonstances actuelles, il nous a paru qu'il était intéressant de rechercher et de montrer ce qu'était autrefois, et ce que fut pendant toute une longue suite de siècles, la Municipalité de Paris. Car, d'après la manière dont s'écrit l'histoire dans les journaux comme dans les livres d'un certain parti, que de gens aujourd'hui ne se doutent pas de ce qu'était l'institution sous cet ancien Régime trop calomnié ainsi que l'a prouvé éloquemment et victorieusement feu M. de Tocqueville dans un livre remarquable qui emprunte aux antécédents de l'auteur une singulière autorité! Combien d'autres, en plus grand nombre peut-être, dans leur naïve ignorance ne soupçonnent pas même qu'il existât, avant 89, une institution analogue à celle dont Paris vient d'être doté de nouveau récemment. Mais l'ancienne, sous plus d'un rapport préférable, s'appuyait sur des bases autrement solides et offrait à la cité comme au gouvernement de bien plus sérieuses garanties. En dépit des flagorneries à l'adresse des contemporains et de leurs prétentions au progrès, nous croyons, nous, fort de l'expérience du passé, que les deux organisations mises en présence et dans la balance, la comparaison ne serait pas toute à l'avantage du présent. Le lecteur en jugera.

«Lorsque Paris eut enfin été subjugué par les Romains et réduit au rang des villes tribulaires, dit un historien[81], on voit, sous la protection immédiate du proconsul, qui était seul chargé du gouvernement de la Gaule celtique, s'élever dans ses murs un corps d'officiers subalternes chargé de rendre la justice en son nom, et dans des cas peu importants, dont on pouvait même appeler encore devant ce magistrat suprême. Ces officiers, qui prenaient le nom de Défenseurs de la Cité, étaient tirés d'une société de Nautes ou commerçants par eaux, laquelle était elle-même composée des premiers citoyens de la ville. Ces nautes jouissaient d'une grande considération; on les retrouve dans toutes les principales villes de l'empire, et plusieurs étaient même décorés du titre de chevaliers romains.»

Ces nautes devinrent, dans les premiers siècles de la monarchie, les marchands d'eau, composés pareillement de notables de la cité et constituèrent une sorte d'organisation municipale ayant un chef qui prit le nom de Prévôt[82] des marchands. Philippe-Auguste, ainsi que nous l'apprend le savant Duchesne, contribua beaucoup à développer l'institution en lui accordant de grands priviléges et précisant les attributions du Prévôt: «Philippe-Auguste éleva cette dignité au plus haut étage de grandeur, et comme s'il l'eut nouvellement érigée, lui donna tant d'autorité que nulle autre, quoique grande et élevée, n'égale point aujourd'hui la grandeur de son lustre. Il enrichit ces magistrats de glorieux titres, le Président de celui de Prévôt des marchands, à la différence du Prévôt de justice qu'on qualifie simplement Prévôt de Paris, et ses quatre assesseurs s'appelèrent les Échevins.»

De son côté, Jaillot nous dit[83]: «Nos historiens font mention de quatre endroits où les officiers municipaux ont tenu leurs assemblées. Le premier était situé à la Vallée de Misère, et connu sous le nom de Maison de la Marchandise. Le second a été placé près de l'église St-Leufroi et du Grand-Châtelet, et était nommé le Parlouer aux Bourgeois. Le troisième, sous le même nom, était à la porte St-Michel. Enfin, en 1357, la ville acheta une grande maison située à la place de Grève. Elle s'appelait la Maison de Grève, lorsque, en 1212, Philippe-Auguste l'acquit de Philippe Cluin, chanoine de Notre-Dame. On la nomma ensuite la Maison aux piliers parce qu'elle était portée sur une suite de piliers. Enfin elle prit le nom de Maison aux Dauphins, parce qu'elle avait été donnée aux deux derniers Dauphins du Viennois. Charles de France, à qui elle appartenait en cette qualité, la donna à Jean d'Auxerre, receveur des gabelles de la prévôté de Paris, qui la vendit à la Ville par contrat du 7 juillet 1357, moyennant 2880 livres parisis. Cette maison n'était pas alors aussi considérable qu'elle l'est aujourd'hui; différentes acquisitions successives des maisons voisines mirent la ville en état de la faire rebâtir. La première pierre du nouvel édifice fut posée le 15 juillet 1533. Terminé sous le règne de Henri IV, l'Hôtel-de-Ville, par suite d'agrandissements récents et de plus en plus considérables, était devenu le magnifique palais que l'on sait, étonnant de ses splendeurs les nombreux visiteurs qui ne s'étonnent pas moins aujourd'hui devant l'immense ruine et les pans de murs noircis attestant les ravages de l'incendie allumé par les séides de la Commune. Revenons:

Les fonctions de Prévôt des marchands, d'Échevin et de Conseiller s'obtenaient par l'élection. Le Prévôt des marchands, les Échevins, au nombre de quatre, les Conseillers, étaient tous élus pour deux ans, et tous aussi rééligibles trois fois de suite, mais non plus. Pour prétendre à cet honneur, il fallait (notez ces conditions) qu'ils fussent nés à Paris, bourgeois de la ville, et membres d'une des confréries des marchands. Ajoutons que le père et le fils, les deux frères, l'oncle et le neveu, les deux cousins germains, soit par alliance, soit par consanguinité, ne pouvaient être élus ensemble, et siéger simultanément dans le Parloir aux Bourgeois.

Maintenant voici comment il était procédé à l'élection pour le Prévôt des marchands et les Échevins. Le scrutin avait lieu le lendemain de la Notre-Dame d'août. Quelques jours auparavant, le Prévôt des marchands et les Échevins enjoignaient aux Quartiniers[84] de réunir les Cinquanteniers[85] et Dizainiers[86] sous leurs ordres, avec six bourgeois notables du quartier. Ces électeurs désignaient parmi eux quatre personnes au scrutin secret, et les noms de ces quatre élus étaient remis par chaque Quartinier au Prévôt des marchands. Ce dernier choisissait, avec l'aide des Échevins et des vingt-quatre Conseillers, deux de ces élus; puis le Prévôt des marchands, les Échevins, les Conseillers de ville, les Quartiniers et les Bourgeois élus, formant un nombre total de soixante dix-sept personnes, procédaient à la nomination des nouveaux magistrats après avoir prêté serment d'agir dans l'intérêt de l'État et de la municipalité. Tous, aussi, avant de se rendre au bureau de l'Hôtel-de-Ville, assistaient à une messe solennelle du St-Esprit. Pour le dépouillement du scrutin secret, on choisissait, avant le vote, quatre scrutateurs, mais ceux-ci nommés de vive voix.

Les vingt-quatre conseillers étaient pareillement nommés à l'élection, entourée, comme la précédente, de toutes les garanties désirables. Les Quartiniers étaient nommés par les Cinquanteniers et Dizainiers, eux-mêmes élus par les Bourgeois. Ne pouvaient prendre part aux élections que les Parisiens de naissance et jouissant depuis trois années du droit de bourgeoisie.

Ce droit, d'après un édit de l'an 1286, s'acquérait de la manière suivante: «Si quelqu'un veut entrer en une bourgeoisie ou commune, il doit aller trouver le Prévôt en se faisant assister de deux ou trois bourgeois et s'engager à bâtir ou acheter, dans l'espace d'un an, une maison de la valeur de soixante sous parisis.»

Le Prévôt des marchands, dont les attributions se rapprochaient beaucoup de celles du préfet d'aujourd'hui, devenait noble (s'il ne l'était déjà) par le fait même de son élection et jouissait d'autres singulières et très-honorables prérogatives. Aussi l'on ne s'étonne pas qu'un illustre magistrat ait pu dire: «Que le plus beau rêve que puisse faire un enfant de Paris, c'est de songer qu'il est Prévôt des marchands.»

Il faut se garder de confondre, comme l'ont fait quelques historiens, le Prévôt de Paris avec le Prévôt des marchands élu par les notables, tandis que le premier (sorte de préfet de police), tenait du Roi seul toute son autorité.

[ [81] Saint-Victor. Tableau historique et pittoresque de Paris.

[ [82] Prévôt, de præpositus, préposé.

[ [83] Recherches sur Paris.

[ [84] Commandant un quartier de la ville.

[ [85] Cinquantenier: qui commandait à 50 hommes.

[ [86] Dizainier: qui commandait à 10 hommes.