CONSEILS A UN JEUNE COLON DE L'ILE-DE-FRANCE.
La première année se passera dans des travaux continuels, et souvent au milieu des pluies journalières qui feront moisir tous les meubles de votre habitation. Vous verrez votre maïs croître avec rapidité, et s'élever à onze ou douze pieds de hauteur. Ses épis seront vides ; alors ne vous découragez pas. Augmentez la grandeur de vos carrés, et vous verrez les nuages, comme je les ai vus souvent, filer le long de vos bois en épaisses vapeurs ; et, par un phénomène assez étonnant le soleil brillera sur votre champ tandis que la pluie tombera dans vos bois.
Si votre habitation est située dans un fond, il faut vous résoudre à semer du riz qui croît dans l'eau, et la fataque qui sert de pâturage aux bestiaux ; car il faut préférer une riche prairie à un champ marécageux. Comme cette terre porte deux récoltes, au lieu de semer dans la saison pluvieuse, vous semerez dans la saison sèche. Cependant, une des meilleures nourritures et des plus abondantes est le manioc et la patate ; dès la première année faites bêcher votre terre et plantez-y vos racines, ce qui ne vous empêchera pas de semer du maïs et de recueillir deux récoltes.
Alors votre famille est augmentée, vos nègres ont des enfans, vos troupeaux sont multipliés. Ayez soin que vos enfans soient chaudement vêtus, de peur de les voir saisis de convulsions de nerfs occasionnées par le froid ; lorsqu'ils seront attaqués des vers, vous battrez de l'huile de palma-christi avec du vin blanc, et vous la leur ferez avaler.
Il sera temps dès-lors de songer à rendre votre habitation moins sauvage, car elle n'offre que des arbres sans fruits et une cabane couverte de feuilles. Vous ferez apporter des arbres équarris. Vous les poserez par assises les uns sur les autres. Vous tournerez votre bâtiment du côté du vent du sud-est. Une salle et quatre cabinets aux quatre coins feront votre maison. A quelque distance, deux autres pavillons sur la droite et sur la gauche sont destinés pour la cuisine et pour le magasin des provisions. Du côté de la cour, les toits de ces trois pavillons seront vos greniers.
Choisissez de préférence le bord du ruisseau qui doit borner votre cour ; c'est la disposition générale imaginée par les habitans. Mais voici ce qu'ils ne font pas, et que je vous conseille de faire. Votre maison sera entre cour et jardin ; votre cour sera sous le vent, et bordée des cases de vos nègres, de hangards pour loger les bestiaux, d'un poulailler, de votre magasin et de votre cuisine, avec assez d'intervalle des cases aux pavillons. Au lieu d'un mur de bambous, qui croissent à la hauteur des plus grands arbres et ne donnent que de bien faible bois, la cour sera plantée d'arbres fruitiers, de bananiers, de mangliers, que les nègres aiment beaucoup, et ce sera le jardin commun de vos noirs ; car il faut que vous inspiriez à vos nègres un intérêt commun, après leur avoir inspiré de l'attachement pour vous. Il arrivera encore qu'ils se surveilleront les uns les autres pour la sûreté de ce bien public. Au reste, ce sera dans cet enclos que, tous les dimanches, ils aimeront à s'assembler et à danser bien avant dans la nuit. Vous choisirez ce jour pour leur donner des récompenses et un bon repas au coucher du soleil ; ceux-là en seront exclus qui auront manqué à leurs devoirs, et vous les punirez par cette privation, à laquelle ils seront très-sensibles. On a vu un habitant, M. Harmand, ancien militaire, en faire des compagnies très-bien exercées, qui entendaient la manœuvre, et regardaient le dimanche comme un jour de grande fête. Mais comme ces fêtes militaires sont très-coûteuses, et dérangent l'ordre établi dans l'habitation, bornez-vous à inspirer à vos esclaves la joie et la gaîté.
Le terrain ordinaire d'une habitation a besoin de cinquante noirs pour être mis en valeur. Votre habitation ainsi disposée pour être un jour celle d'une famille considérable, vous diviserez le terrain en un carré coupé au centre par des avenues de bananiers. Vous laisserez de grands bouquets de bois alentour pour les abriter des vents, et en attendant que vous puissiez cultiver ce jardin avec les légumes nécessaires, vous le semerez de graines comme le reste de votre terre.
Si des noirs marrons, pressés par la faim, rôdent autour de votre habitation, ce que vos noirs affidés vous diront, ne souffrez pas que la nécessité les oblige à vous voler, mais engagez vos gens à leur donner d'abord à manger ; ensuite vous leur ferez proposer de venir à vous, ce qu'ils feront sur la foi de vos gens qui vous connaissent pour un homme juste. Alors vous leur proposerez de travailler à votre défriché moyennant une certaine nourriture, ce que très-probablement ils accepteront.
Croyez que ces conditions leur plairont ; car il est à ma connaissance que beaucoup de noirs marrons venaient à la ville se louer à nos soldats la nuit. Ils allaient leur chercher du bois de leur ajoupa moyennant quelques vivres ; ils passaient quelquefois des semaines entières avec eux, sans défiance, parce que c'étaient des malheureux comme eux, qu'ils appelaient quelquefois des nègres blancs.
Quand vous les aurez bien apprivoisés, ne les livrez jamais à leurs maîtres : votre honneur, non pas aux yeux des habitans, mais au jugement de votre conscience, y est intéressé. Alors, si leurs maîtres sont des hommes raisonnables, et que les fautes des noirs ne viennent que d'étourderie, tâchez d'arranger leur accord : que si vous voyez de la répugnance dans l'esclave, ne l'y forcez pas. Les Athéniens ne permettaient pas qu'on remît un esclave fugitif entre les mains d'un maître irrité. J'ai vu de ces infortunés, ramenés et cruellement punis, se livrer à des actes de fureur. Un jour une femme plaça l'enfant de son maître dans son lit et y mit le feu.
Sans doute que parmi ces malheureux vous en trouverez de laborieux, et que vous les gagnerez par de petits bienfaits. Vous leur ferez voir que vos noirs sont chaudement vêtus, bien nourris, jamais frappés ; qu'ils ont des femmes, qu'ils vivent tranquilles ; et vous leur proposerez d'en augmenter le nombre, puisqu'avec plus de travail ils sont beaucoup plus mal. Une fois que vous aurez bien éprouvé un esclave, proposez à son maître de vous le vendre ; certainement il vous le vendra à bon marché, et quoique vous n'ayez pas d'argent, il vous donnera des termes pour le payer même en grains, si vous l'aimez mieux. Voilà donc comment vous tirerez parti de vos ennemis, car la reconnaissance apprivoise le cœur humain. Les habitans disent que les nègres sont des ingrats, parce qu'ils fuient ceux mêmes qui leur accordent des secours passagers ; mais il ne faut point oublier les coups de fouet, les travaux forcés. Ces souvenirs sont restés dans leurs cœurs. Le parfum de la rose passe vite, mais la piqûre de son épine reste long-temps.
O hommes qui rêvez des républiques! voyez comme vos semblables abusent de l'autorité lorsque les lois la leur confient. Voyez la Pologne, dont les paysans sont si malheureux, la pauvre noblesse si humiliée. Voyez les colonies, où coule le sang humain, où l'on entend le bruit des fouets. Ce sont pourtant vos semblables, qui parlent d'humanité comme vous, qui lisent les livres des philosophes, qui crient contre le despotisme, et qui sont des bourreaux lorsqu'ils ont le pouvoir. Dans un pays où les mœurs sont corrompues, il faut un gouvernement absolu : la force d'un maître, aidée de la force de la loi, s'opposera à toutes les injustices du peuple et des grands : j'aime mieux les excès d'un seul que les crimes de tous.
DIALOGUE PREMIER,
DES ARBRES.
UNE DAME ET UN VOYAGEUR.
LA DAME.
Vous m'avez donné, monsieur, des curiosités fort rares. Comment appelez-vous ces jolis arbres de pierre qui ont des racines, des tiges, des masses de feuilles, et même des fleurs couleur de pêcher, dites-vous? S'ils étaient verts, on les prendrait pour des plantes de nos jardins.
LE VOYAGEUR.
Madame, ce sont des madrépores. Rien n'est si commun dans les mers des Indes. Presque toutes les îles en sont environnées. Ils croissent sous l'eau, et y forment des forêts de plusieurs lieues. On y voit nager des poissons de toutes couleurs, comme les oiseaux volent dans nos bois.
LA DAME.
Ce doit être un spectacle charmant. Avez-vous apporté des fruits de ces arbres-là?
LE VOYAGEUR.
Ces plantes ne donnent point de fruits ; ce ne sont point des végétaux : ils sont l'ouvrage de petits animaux qui travaillent en société.
LA DAME.
Je ne m'en serais jamais doutée.
LE VOYAGEUR.
Il y a quelque chose de plus merveilleux. Vous voyez avec mes madrépores, des arbrisseaux qui ont de véritables feuilles, et dont les branches sont flexibles comme le bois : ce sont des lithophytes. Ces lithophytes et ces coraux sont également l'ouvrage de petits animaux marins.
LA DAME.
Mais enfin, quelle preuve en a-t-on?
LE VOYAGEUR.
On les a vus avec de bons microscopes. La chimie a fait sur eux quelques expériences toujours un peu douteuses, parce qu'elle ne raisonne que sur ce qu'elle détruit[7]. Enfin on a conclu que ces ouvrages si réguliers devaient appartenir à des êtres doués d'un esprit d'ordre et d'intelligence.
[7] Lorsque la chimie décompose une pêche ou un melon, elle trouve le même résultat. Une plante vénéneuse et une plante alimentaire, paraissent, dans ses opérations, formées des mêmes élémens. Il est vrai qu'en brûlant des matières animales, il s'en exhale une odeur alkaline, qui se retrouve dans la combustion des madrépores : mais nous avons des plantes végétales qui, même sans être détruites, ont le goût et l'odeur de la viande bouillie, de la morue sèche, etc. D'ailleurs, comment imaginer qu'il y ait une différence réelle entre les élémens du végétal et de l'animal, lorsqu'on voit un bœuf changer en sa substance l'herbe d'un pré?
Après tout, de petits arbrisseaux ne sont pas plus difficiles à faire que les cellules de cire à six pans que maçonnent nos abeilles. On a disputé quelque temps ; à la fin tout le monde est resté d'accord.
LA DAME.
Si tout le monde le dit, il faut bien le croire. Je ne serai pas seule d'un avis contraire.
LE VOYAGEUR.
Ah! si j'osais, j'aurais quelque chose de bien plus difficile à vous faire croire.
LA DAME.
Osez, monsieur. Il y a tant de choses incompréhensibles où il faut s'en rapporter à l'opinion publique!
LE VOYAGEUR.
Malheureusement mon opinion est à moi seul.
LA DAME.
Tant mieux ; j'aurai le plaisir de la combattre. Quand nous paraissons dans le monde, notre catéchisme est tout fait. Les hommes nous ont prescrit ce que nous devions penser, désirer et faire. J'aime à rencontrer des gens qui ne sont pas de l'avis des autres : on a le plaisir de détruire une erreur, ou d'adopter une vérité nouvelle. Voyons votre hérésie.
LE VOYAGEUR.
Madame, je crois que les fleurs de votre parterre et les arbres de votre parc sont habités.
LA DAME.
Vous croyez aux Hamadryades? Vraiment votre système est renouvelé des Grecs. Je suis fâchée qu'on ait quitté leur philosophie ; elle était plus touchante que la nôtre. J'aimerais à croire que mes lauriers sont autant de Daphnés.
LE VOYAGEUR.
Les anciens étaient peut-être aussi ignorans que nous ; mais je ne suis ni de leur avis ni de celui des modernes.
LA DAME.
Quels sont donc les habitans de nos forêts?
LE VOYAGEUR.
Ceux qu'ils logeaient dans les plantes étaient presque tous des infortunés ou des étourdis. L'un avait été tué au palet, l'autre était mort à force de s'aimer lui-même. Ils n'étaient pas plus heureux dans leur nouvelle condition. Un paysan coupait bras et jambes aux sœurs de Phaéton, pour faire un mauvais fagot de peuplier. Mes habitans sont très-sages, très-ingénieux, et n'ont rien à risquer.
LA DAME.
Je vous vois venir. Voilà une idée prise de vos arbres de mer. Mais, monsieur, je vous avertis que je ne croirai point à vos animaux, que vous ne me les ayez fait voir occupés de leur travail.
LE VOYAGEUR.
Madame, vous avez cru ce que je vous ai dit des madrépores, dont personne ne doute.
LA DAME.
La chose n'intéresse personne. On s'embarrasse peu de ce qui se passe au fond de l'eau ; mais des objets qui sont sous la main, dont tout le monde fait usage, sur lesquels on a une opinion reçue, sont bien différens. Faites-moi voir, et je croirai.
LE VOYAGEUR.
Si vous étiez sur le sommet d'une très-haute montagne, et que vous vissiez à vos pieds la ville de Paris, vous jugeriez que ses clochers, ses rues, ses places si régulières, sont l'ouvrage des hommes, quoique les habitans échappassent à votre vue?
LA DAME.
Oh! quand on sait une fois qu'une ville est l'ouvrage des hommes, la vue d'une autre ville rappelle la même idée.
LE VOYAGEUR.
Eh bien! puisque nos plantes ressemblent aux madrépores, leurs habitans se ressemblent aussi.
LA DAME.
Prouvez-moi qu'elles sont habitées, comme s'il n'y avait pas de mer dans le monde. Les gens qui raisonnent par analogie sont trop à craindre.
LE VOYAGEUR.
Vous m'avez invité au combat, et vous m'ôtez le choix des armes.
LA DAME.
C'est qu'elles sont trop dangereuses entre les mains des hommes. Quand ils n'ont pas de bonnes raisons à nous donner, ils nous citent des autorités, des exemples, et finissent par nous persuader quelque sottise.
LE VOYAGEUR.
Mes animaux sont si petits, qu'ils échappent à notre vue. Si j'avais un microscope, je vous ferais voir des animaux vivans, dans des feuilles : vous seriez persuadée tout d'un coup.
LA DAME.
Oh! non. J'en ai vu : j'ai vu même cette poussière si fine qui couvre les ailes des papillons ; c'étaient de fort belles plumes. Il ne s'agit pas de prouver qu'il y a des animaux dans le suc des plantes, mais qu'elles sont fabriquées par eux. Il faut prouver qu'un arbre n'est pas un assemblage ingénieux de pompes et de tuyaux, où la sève monte et descend. Vous m'obligez de me servir de toute ma science.
LE VOYAGEUR.
Madame, on a piqué dans vos prairies, des tronçons de saule, qui ont poussé des racines et des feuilles : si on y avait planté une des pompes de Marly, croyez-vous qu'il y serait venu une machine hydraulique?
LA DAME.
Quelle folie! Chaque partie des arbres est une machine vivante et entière, que l'humidité et la chaleur mettent en mouvement. C'est un ouvrage de la nature, bien supérieur aux nôtres.
LE VOYAGEUR.
Toutes les machines de la nature ont une organisation intérieure, qui ne les rend propres qu'à produire un certain effet, et par un endroit particulier. Par exemple, on voit dans l'oreille un tympan élastique et concave, propre à rendre les sons ; et dans l'œil, des membranes transparentes et convexes, qui rassemblent les rayons de lumière sur la rétine. L'œil est évidemment construit pour voir, et l'oreille pour entendre. Jamais un aveugle ne verra par son ouïe, et un sourd n'entendra par sa vue.
LA DAME.
Vous vous donnez bien de la peine pour prouver ce qui est évident.
LE VOYAGEUR.
Si donc un arbre est une machine, il doit avoir un lieu destiné à donner des feuilles, et un autre pour les racines. Les premières viendront toujours à une extrémité, et les chevelus de la racine, à l'autre.
LA DAME.
Il faut que je vous aide. Vous pouvez ajouter qu'un bourgeon de feuilles ne donne point de fruits : je sais très-bien distinguer les bourgeons à feuilles des bourgeons à fruits.
LE VOYAGEUR.
Eh bien! madame, si vous faites replanter vos saules la tête en bas, leurs racines donneront des feuilles.
LA DAME.
J'imagine, monsieur, que vous ne seriez pas assez hardi pour me citer des faits douteux.
LE VOYAGEUR.
Celui-ci est très-certain. Croyez-vous que si on renversait la Samaritaine dans la rivière, il monterait beaucoup d'eau dans son réservoir?
LA DAME.
Je n'ai rien à dire : on ne s'attend pas à une expérience folle… Mais peut-être chaque partie change d'usage en changeant de position.
LE VOYAGEUR.
Toutes ces lois, composées et variables, ne ressemblent point à celles de la nature : elles sont simples et constantes. Dans toutes les machines que l'homme a examinées, chaque partie a son effet, qu'on ne peut changer en un autre. Qu'un animal reste couché toute la vie, il ne lui viendra point de pattes sur le dos.
LA DAME.
Si le fait du saule renversé est vrai, comment l'expliquez-vous? Voyons votre système : après tout, j'aime mieux l'attaquer que de défendre le mien. La défense n'est pas aisée, et les hommes nous chargent toujours du rôle le plus difficile.
LE VOYAGEUR.
Je pense, madame, qu'un arbre est une république. Lorsqu'on a planté le long de ce ruisseau des branches de saule, les petits animaux qui y étaient renfermés se sont portés au plus pressé. On a laissé tous les accessoires. Les feuilles ont été abandonnées et sont tombées. Les uns se sont occupés à clore la brèche qu'on avait faite à leur habitation, en la fermant par un bourrelet. Les autres ont poussé en terre des galeries souterraines, pour chercher des vivres et des matériaux propres à la communauté. S'ils ont rencontré un rocher, ils se sont détournés, ou ils l'ont environné de leur ouvrage, pour en faire un point d'appui. Dans quelques espèces, comme celles du chêne, ils ont coutume d'enfoncer un long pivot qui soutient toute l'habitation. Chaque nation a sa manière. L'une bâtit sur pilotis, comme les Vénitiens ; l'autre, sur la surface de la terre, comme les Sauvages élèvent leurs cabanes.
Quand le désordre a été réparé, on a cherché à multiplier les vivres. Il paraît que chez ces petits républicains, la population est fort prompte, parce que la subsistance est fort aisée. Ils vivent d'huiles et de sels volatils, dont l'air et la terre sont remplis. Pour saisir ceux qui sont dans l'air, ils ont imaginé de faire ce que font les matelots sur les vaisseaux où ils manquent d'eau douce ; quand il pleut, ils étendent des voiles : de même, ils se sont empressés de déployer les feuilles comme autant de surfaces. Pour empêcher le vent d'emporter leurs tentes, ils les ont attachées sur un seul point d'appui, à l'extrémité d'une queue souple et élastique, ce qui est très-bien imaginé.
Les uns montent par le tronc avec des gouttes de liqueur, les autres redescendent par l'écorce avec les alimens superflus. Vous jugez bien que si on renverse leur ouvrage comme dans l'expérience du saule, mes architectes ne perdront pas la tête : c'est comme si vous renversiez une ruche.
LA DAME.
On pourrait expliquer cela par une sève qui monte et descend d'elle-même, et qui prend dans les conduits de l'arbre une forme constante, comme l'or qui passe à la filière.
LE VOYAGEUR.
Si la sève formait les feuilles, elle formerait également les fleurs et les fruits. Mais dans un sauvageon enté, les fruits de l'ente sont bons, tandis que ceux du pied ne changent point de nature. Si la sève, qui a monté par le tronc de l'ente, et qui est redescendue par son écorce, avait acquis quelque qualité, elle se découvrirait dans les fruits du sauvageon. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas?
LA DAME.
C'est à vous à vous défendre.
LE VOYAGEUR.
Les animaux du sauvageon apportent des matériaux pour fermer la brèche ; ceux de l'ente les prennent à mesure qu'ils arrivent : ils en fabriquent des fruits excellens tandis que les autres n'en font rien qui vaille. La matière est la même, les conduits sont communs, mais les ouvriers sont différens.
LA DAME.
Si les arbres étaient peuplés d'animaux, l'hiver les ferait tous mourir ; car vous ne me persuaderez pas qu'ils ont des fourrures comme les castors.
LE VOYAGEUR.
Ils ont eu la précaution d'envelopper leurs maisons de plusieurs étoffes fort épaisses. Les unes sont souples comme des cuirs, les autres bien sèches, et semblables à une grosse croûte. Personne n'est assez malavisé pour se loger dans cette enceinte extérieure. Les arbres du nord, comme le sapin et le bouleau, ont jusqu'à trois écorces différentes.
LA DAME.
Selon vous, les arbres des pays chauds n'en ont donc point?
LE VOYAGEUR.
Ils n'ont que des pellicules par où la sève descend ; mais je n'y ai jamais vu de ces écorces raboteuses, insensibles et multipliées qui paraissent nécessaires aux arbres des pays froids. Comparez l'oranger au pommier, qui vient cependant dans les climats tempérés.
LA DAME.
Vous m'étonnez, mais vous ne me persuadez pas. Si un arbre n'était pas une machine, il n'aurait pas reçu toutes ses dimensions, comme les machines des bêtes qui ont, chacune, une grandeur fixe. Selon vous, un arbre croîtrait toujours. Vos petits animaux étant toujours en action, on verrait des chênes gros comme des montagnes ; un cerisier s'élèverait autant qu'un orme : ce seraient des travaux monstrueux et sans fin, et nous voyons le contraire.
LE VOYAGEUR.
A quoi sert l'élévation pour le bonheur? Ces petits animaux ont beaucoup de sagesse ; ils proportionnent toujours la hauteur de leur édifice à sa base.
En jetant les fondemens de leur habitation, ils trouvent de grands obstacles dans la terre. C'est le voisinage d'un autre arbre ; ce sont des rochers ; c'est, à quelques pieds de profondeur, un mauvais sol. En l'air, rien ne les arrête que la considération de leur propre sûreté. La preuve en est bien forte ; c'est que les plantes qui s'accrochent vont toujours en s'allongeant sans s'arrêter. Il y a des lianes aux îles, dont il ne serait pas facile de trouver les deux bouts. Voyez jusqu'où s'élèvent les haricots qui grimpent, tandis que la féve de marais acquiert à peine trois pieds de hauteur ; cependant, ces deux légumes naissent et meurent dans la même année. La fortune de ceux qui rampent paraît sûre ; ceux qui s'élèvent d'eux-mêmes sont plus circonspects. Les arbres qui croissent sur les montagnes sont peu élevés : ceux de la même espèce qui viennent dans des vallons resserrés et profonds, n'ayant rien à craindre des vents, s'élèvent avec plus de hardiesse ; ils sont beaucoup plus grands.
Je suis persuadé que si la tige d'un orme traversait, dans son élévation, plusieurs terrasses, ses habitans rassurés y enfonceraient des pivots et élèveraient sa tête à une hauteur prodigieuse.
LA DAME.
Vous m'assurez cela bien gratuitement. Vous devenez hardi.
LE VOYAGEUR.
J'ai vu, aux Indes, les lianes dont je vous parle. J'y ai vu de nos plantes potagères devenir vivaces, et de nos herbes devenir des arbrisseaux. Les Chinois font sur les arbres une expérience curieuse, qui prouve pour mon opinion. Ils choisissent, sur un oranger, une branche avec son fruit ; ils environnent cet étranglement de terre humide ; il s'y forme un bourrelet et des racines : on coupe ce petit arbre, et on le sert sur la table avec son gros fruit. Si on l'avait laissé sur pied, n'aurait-il pas formé un second étage d'oranger?
La preuve donc que les arbres ne sont pas des machines, c'est qu'ils peuvent toujours croître, et qu'ils n'ont pas une grandeur déterminée.
LA DAME.
Vous n'avez évité un mauvais pas que pour tomber dans un autre. Selon vous, les arbres ne devraient jamais mourir. Un arbre étant une espèce de ville, dont les familles se reperpétuent, on devrait voir des chênes aussi vieux que Paris.
LE VOYAGEUR.
Tout a son terme ; à la longue, les canaux s'obstruent. On prétend que les chênes vivent trois cents ans : trouvez-moi une ville dont les maisons aient duré si long-temps sans se renouveler. Les quartiers de Paris qui existaient il y a trois siècles, ne subsistent pas plus que les hommes qui les habitaient : il faut en excepter quelques édifices publics.
LA DAME.
Trois cents ans font une belle vieillesse : aussi je respecte beaucoup les vieux arbres. Je n'ai pas voulu faire abattre ceux de mon parc ; ils ont vu mes aïeux, et ils verront mes petits-enfans. Cette idée-là me touche. Demain nous continuerons : je vous donne rendez-vous au milieu de mes fleurs.
DIALOGUE SECOND.
DES FLEURS.
LA DAME.
J'ai fait des rêves charmans. Je me croyais une reine plus puissante que Sémiramis. Dans chaque plante de mon jardin, j'avais une nation laborieuse, tout occupée à travailler pour moi. Les peuples du nord et ceux du midi vivaient sous mon empire. Je voyais les habitans du sapin couvrir leur habitation d'épaisses fourrures, et ceux de l'oranger s'habiller à la légère, comme s'ils étaient sous les tropiques.
LE VOYAGEUR.
Je suis charmé que mon système vous plaise ; vous commencez à en être persuadée.
LA DAME.
Oh! je n'en crois pas un mot. Vos animaux ne ressemblent point à ceux que nous connaissons ; il paraît qu'ils n'ont aucun des sens les plus communs. Ont-ils le goût, la respiration, la vue, le toucher? Vous parlez bien de leurs actions, mais vous vous gardez de toucher à leurs personnes.
LE VOYAGEUR.
Madame, vous me faites une mauvaise querelle. Doutez-vous que les Romains qui ont bâti l'amphithéâtre de Nîmes, n'aient bu, mangé et dormi, quoique les historiens qui parlent de ce monument n'en fassent pas mention?
Il y a des choses qui sautent aux yeux. Vous faites arroser tous les jours votre parterre ; et vous demandez si ses habitants boivent? Vous savez que, quand les plantes manquent d'air, elles périssent ; et vous demandez s'ils respirent? Vous voyez beaucoup de fleurs se refermer pendant la nuit[8] ; il y a même des arbres, comme le tamarinier, dont toutes les feuilles se reclosent dans les ténèbres : ils sont donc sensibles à la lumière. N'avez-vous pas vu la sensitive se mouvoir et se resserrer dès qu'on la touche?
[8] Non seulement les fleurs se referment pendant la nuit, mais il y en a qui changent de couleurs.
LA DAME.
J'en ai été bien étonnée. On prétendait que c'était un effet produit par la chaleur de la main, mais je vous assure qu'elle faisait le même mouvement quand on la touchait avec une canne[9].
[9] Un bâton, une pierre jetée, et même le vent, font mouvoir la sensitive d'un mouvement intérieur et apparent.
LE VOYAGEUR.
On expliquait de même, par la chaleur, la contraction des fleurs ; comme si le même effet n'arrivait pas toutes les nuits, quelle que soit leur température. J'ai vérifié aussi la fausseté de ce raisonnement.
LA DAME.
Vous m'avez échappé ; mais je vous rattraperai. Répondez à cette objection. Il n'y a point d'animaux qui fassent des travaux inutiles pour eux : cependant les vôtres bâtissent des fleurs qui ne sont qu'un objet d'agrément pour les hommes, de grandes roses qui ne durent qu'un jour, et qui ne leur servent à rien.
LE VOYAGEUR.
Il faut reprendre le fil de leur histoire. Lorsque la nation est devenue nombreuse, elle songe à envoyer des colonies au dehors. On choisit les beaux jours du printemps pour travailler aux provisions des émigrans. On apporte le sucre, le lait et le miel. Ces riches denrées sont déposées dans des bâtimens construits avec un art admirable. L'action du soleil paraît ici de la plus grande importance, soit pour perfectionner les vivres, soit plutôt pour échauffer l'ardeur des mariages. Il paraît que chez ces peuples on ne fait point de détachement au dehors, sans unir chaque citoyen par le lien le plus puissant qui soit dans la nature. Nous faisions autrefois la même chose dans nos premiers établissemens au Mississipi. On y envoyait des vaisseaux tout chargés de nouveaux mariés.
Les mâles élèvent des pistils, au sommet desquels ils se logent dans des poussières dorées ; de là ils se laissent tomber au fond des fleurs, où les attendent leurs épouses.
Il paraît que la fleur est l'ouvrage des femmes. Elle est formée avec de riches tentures de pourpre, de bleu céleste, ou de satin blanc. C'est une chambre nuptiale, d'où s'exhalent les plus doux parfums. Souvent c'est un vaste temple, où se célèbrent à la fois plusieurs hymens ; alors chaque feuille est un lit, chaque étamine une épouse, et plusieurs familles viennent habiter sous le même toit.
Quelquefois les femelles paraissent seules sur un arbre, et les mâles sur un autre. Peut être, dans ces républiques, le sexe le plus fort subjugue le plus faible, et dédaigne de l'associer aux fêtes publiques, quoiqu'il s'en serve pour les besoins particuliers, à peu près comme les Amazones, qui avaient des esclaves mâles, mais qui ne s'alliaient qu'aux peuples libres.
Sur le palmier, la femelle dresse seule le lit conjugal ; si le mâle, dans une forêt éloignée, aperçoit le temple de l'amour, il se laisse aller au gré des vents, sur des poussières que les botanistes appellent fécondantes.
LA DAME.
En vérité, monsieur, vous vous laissez aller à votre imagination. De tout ce que vous avez dit, je n'ai fait attention qu'à la forme de la fleur. Vous la croyez propre à réunir la chaleur : c'est une idée nouvelle, et qui me plaît : j'aime à croire qu'une rose est un petit réverbère.
LE VOYAGEUR.
Observez, je vous prie, que le plan des fleurs est presque toujours circulaire, de quelque forme que soit le fruit. Leurs pétales sont disposés alentour, comme des miroirs plans, sphériques, ou elliptiques, propres à réfléchir la chaleur au foyer de leurs courbes : c'est là que doit se former l'embryon qui contient la graine. Les fleurs qui donnent des graines sont simples, parce qu'il eût été inutile de mettre des miroirs derrière d'autres miroirs.
Dans les végétaux dont le suc est visqueux et plus difficile à échauffer, comme les plantes bulbeuses et aquatiques, mes petits géomètres construisent des réverbères contournés en fourneaux ; ce sont des portions de cylindre, de larges entonnoirs, ou des cloches. C'est ce que vous pouvez voir dans les lis, les tulipes, les hyacinthes, les jonquilles, les muguets, les narcisses, etc… Ceux qui travaillent dès l'hiver adoptent aussi cette disposition avantageuse, comme on le voit dans les perce-neiges et les primevères.
Ceux qui bâtissent à une exposition découverte, et qui s'élèvent peu[10], comme dans la marguerite et le pissenlit, font des miroirs presque plans. Ceux qui sont un peu plus à l'ombre, comme dans les violettes et les fraises, se forment des miroirs plus concaves.
[10] Les plantes qui s'élèvent peu sont échauffées par le sol même. En beaucoup d'endroits, l'herbe conserve sa verdure toute l'année. Les mousses fleurissent en hiver.
Ceux qui travaillent à s'expatrier dans une saison chaude, découpent la circonférence de la fleur, afin de diminuer son effet, comme on le voit dans les cruciées, les bluets, les œillets, etc… D'autres en chiffonnent les pavillons, comme ceux de la grenade et du coquelicot ; où ils cessent d'en présenter le disque au soleil, et naissent à l'abri des feuilles, comme dans les papilionacées, dont la forme ne doit pas réunir les rayons directs du soleil, mais doit rassembler une chaleur reflétée.
Ils ont encore une industrie : c'est que les fleurs de l'été, qui ont de grands bassins, ne sont attachées qu'à des ligamens très-faibles ; elles défleurissent vite : par exemple, le coquelicot, le pavot, les roses de Provence, les fleurs de grenade.
Il y en a, comme les plantes appelées soleils, qui n'ont que des rayons autour de leur circonférence ; mais la fleur est posée sur un pivot flexible, et tous ses habitans sont attentifs à la tourner vers le soleil. Ne croiriez-vous pas voir des académiciens qui dirigent vers cet astre un grand miroir ou un long télescope?
LA DAME.
Mais la couleur des fleurs ne servirait-elle pas encore à l'effet des rayons réfléchis?
LE VOYAGEUR.
Je suis charmé, madame, que vous me fournissiez cette observation. Le blanc et le jaune sont, comme vous le savez, les plus favorables : aussi la plupart des fleurs du printemps et de l'automne ne sortent guère de ces teintes légères avec une chaleur faible, il fallait des miroirs fort actifs.
Les fleurs de ces deux saisons qui ont des réverbères d'un rouge foncé, comme les anémones, les pivoines et quelques tulipes, ont leur centre noir et propre à absorber directement les rayons. Les fleurs d'été ont des couleurs plus foncées et moins propres à réverbérer. On trouve dans cette saison beaucoup de bleu et de rouge ; mais le noir est très-rare, parce qu'il ne réfléchit rien du tout[11].
[11] Dans les pavots, dont la couleur est brune et très-foncée, on remarque que les corolles sont brûlées du soleil avant que la fleur soit tout-à-fait développée.
L'élévation des plantes, la grandeur, la couleur et la coupe de leurs fleurs, paraissent combinées entre elles. Cette manière nouvelle de les considérer peut exercer la plus sublime géométrie.
LA DAME.
Je suis bien aise que vous donniez à mes fleurs un air savant ; je croyais qu'elles n'étaient faites que pour plaire. Mais pourquoi les fleurs qui mûrissent des graines inutiles sont-elles si belles ; tandis que celles du blé, de l'olivier et de la vigne sont si petites?
LE VOYAGEUR.
La nature fait souvent des compensations. Elle a peut-être voulu nous donner le nécessaire avec simplicité, et le superflu avec magnificence.
LA DAME.
A vous entendre, dans les pays très-chauds, les fleurs doivent être fort rares.
LE VOYAGEUR.
Entre les tropiques, je n'ai vu aucune fleur apparente dans les prairies, quoiqu'on ait essayé d'y faire venir des marguerites, des trèfles, des bassinets, etc. La plupart même de celles d'Europe n'y réussissent pas dans les jardins. De grands réverbères donnent trop de chaleur.
LA DAME.
Aucun voyageur n'avait encore dit cela. Ces prairies doivent être bien tristes. Les arbres de ces pays ne doivent donc pas porter de fleurs?
LE VOYAGEUR.
Pardonnez-moi ; sans fleurs il n'y a pas de graines.
Quand les arbres des Indes sont bien feuillés, les fleurs naissent à l'abri des feuilles. Leur circonférence n'est jamais bien entière, comme vous pouvez le voir dans celle des fleurs d'oranger et de citronnier.
Quand les arbres ont peu de feuilles, comme une espèce appelée agati, et les feuilles des palmiers, telles que les dattiers, cocotiers, lataniers, palmistes, leurs fleurs naissent en grappes pendantes. Dans cette situation renversée, elles ne sauraient être brûlées par un soleil trop ardent ; il ne s'y rassemble qu'une chaleur réfléchie. Les arbres de nos climats qui donnent des grappes de fleurs les portent droites, comme le troêne, la vigne, le lilas, etc.
LA DAME.
Il me semble que les petits animaux des Indes ont plus d'esprit que ceux d'Europe.
LE VOYAGEUR.
Ils ont des besoins contraires. Dans nos climats, il leur faut de la chaleur : aussi les nôtres bâtissent les fleurs avant les feuilles, et les ouvrent à découvert aux premiers jours du printemps, comme on le voit dans les amandiers, pêchers, abricotiers, cerisiers, poiriers, pruniers, coudriers, et même dans les ormes et les saules. Leur forme est ordinairement en rose, ce qui donne des formes de miroir bien concaves et bien circulaires.
Dans les pays du nord, ils bâtissent des fleurs solides formées de chatons et d'écailles. Elles sont rangées sur des cônes comme sur des espaliers. Les fleurs et les parois qui les appuient sont échauffées à la fois par le soleil. Celles des sapins et des bouleaux en seraient brûlées dans les pays chauds : aussi ces arbres n'y peuvent-ils croître.
Enfin, une preuve bien forte que les pétales des fleurs servent à échauffer l'embryon où est la graine, c'est qu'on ne les trouve pas sur les fleurs mâles qui unissent sur des arbres séparés ; ces parties n'y seraient d'aucune utilité.
LA DAME.
Voilà qui est admirable, de quelque façon que cela arrive. Il me semble que je pourrais faire mûrir ici du café en mettant des réverbères autour des fleurs. Il me semble qu'à l'inspection de la fleur, on peut juger si l'arbre qui la donne résistera à un climat ardent. Je croirais bien que les papilionacées peuvent y réussir, parce qu'elles sont renversées.
LE VOYAGEUR.
Vous avez raison, madame ; les fleurs de beaucoup d'arbres et d'arbrisseaux de l'Inde ont cette forme ; beaucoup donnent des fruits légumineux, ce qui est très-rare en Europe. Ici les fruits semblent chercher le soleil ; là, ils semblent l'éviter. La plupart naissent au tronc, ou pendent à des grappes.
LA DAME.
Vous ne m'échapperez pas de tout le jour, vous viendrez dîner avec moi ; nous raisonnerons sur les fruits au dessert. Je ne puis pas fournir à votre système une meilleure bibliothèque. Vous tirerez parti des livres d'une manière ou d'autre.
DIALOGUE TROISIÈME.
DES FRUITS.
LA DAME.
Je trouve un grand défaut à votre système : vos animaux raisonnent trop conséquemment ; ils sont plus sages que les hommes.
LE VOYAGEUR.
C'est que l'homme acquiert son expérience, et que l'animal la reçoit : l'araignée file dès qu'elle sort de son œuf. La portion d'intelligence qui a été donnée à chaque espèce est toujours parfaite, et suffit à ses besoins. Je vous prie même d'observer que plus l'animal est petit, plus il est industrieux. Dans les oiseaux, l'hirondelle est plus adroite que l'autruche ; dans les insectes, c'est la fourmi. Il semble que l'adresse a été donnée aux plus faibles, comme une compensation de la force. Ainsi mes animaux étant très-petits, il y a apparence qu'ils sont très-prudens.
LA DAME.
J'ai bien envie de les voir partir pour les colonies.
LE VOYAGEUR.
Dès qu'une chaleur suffisante, rassemblée par la fleur, a réuni les familles au fond des calices, toute la nation est occupée à y porter du miel et du lait. Le lait est une substance qui paraît destinée à tous les jeunes animaux : le jaune d'un œuf même délayé dans l'eau, donne une substance laiteuse. La colonie réside d'abord dans le lieu qu'on appelle le germe ; les provisions sont alentour, sous la forme d'un lait qui se change ensuite, par l'action du soleil, en une substance solide et huileuse.
On enveloppe la colonie et ses provisions d'une coque fort dure, pour la mettre à l'abri des événemens. Cette couverture a quelquefois la dureté d'une pierre, comme dans les fruits à noyau, mais on a grande attention d'y ménager une suture, comme dans la noix, ou de petits trous à l'extrémité, fermés par une soupape ; c'est par cette porte que doit sortir la nouvelle famille. Il n'y a pas une graine qui n'ait l'équivalent de cette organisation.
LA DAME.
Ah! vous leur supposez trop d'industrie.
LE VOYAGEUR.
Je ne leur en donne pas plus qu'aux insectes les plus communs. L'araignée, qui met ses œufs dans un sac, y laisse une ouverture ; le ver à soie, qui s'enferme dans un cocon, en rend le tissu fort serré, excepté à l'endroit de la tête où il se ménage une sortie. C'est une précaution commune à tous les vers. Mais comme les animaux qui travaillent en société ont plus d'adresse que les autres, ceux-ci en ont une bien merveilleuse. Pendant qu'on travaille à construire le bâtiment et à rassembler le lait de la nouvelle colonie, de peur que les oiseaux ne détruisent l'ouvrage, on l'environne d'une substance désagréable au goût, comme le brou des noix qui est amer ; quelquefois aussi on fortifie la ville nouvelle de palissades pointues, comme celles qui hérissent la coque de la châtaigne.
LA DAME.
Vous leur accordez bien de l'expérience : qui leur a dit que les oiseaux viendraient les attaquer?
LE VOYAGEUR.
Celui qui a dit au lapin de se creuser des terriers, et à la huppe de suspendre son nid au bout de trois fils. Leur postérité agira toujours de même, comme les canards qui vont à l'eau sans avoir vu leurs pères nager.
LA DAME.
Je ne suis plus étonnée que la rose ait des épines ; ceux qui l'ont bâtie ont pris pour toute la plante les précautions que ceux du châtaignier ont prises pour le fruit. Je suis charmée de leur prévoyance, la fleur la mérite.
LE VOYAGEUR.
Cette défense est commune à plusieurs arbrisseaux qui naissent sur les lisières des bois, exposés aux insultes des animaux qui paissent ; le jonc marin, la ronce, les épines blanche et noire, les groseilliers, et même l'ortie et le chardon, qui croissent le long des chemins, sont garnis et hérissés de pointes très-aiguës. Ces plantes sont fortifiées comme des places frontières.
LA DAME.
Eh bien! quand la colonie a ses provisions, comment fait-elle pour s'établir ailleurs?
LE VOYAGEUR.
Si ces insectes avaient reçu des ailes, ils se seraient envolés ; mais il paraît qu'ils ne peuvent s'exposer à l'air sans danger. Ils ne vivent que dans les liqueurs. Ils s'enferment dans des vaisseaux bien carénés, bien pourvus, et voici comme ils entreprennent leur navigation.
Pour ceux qui sont suspendus en haut, toute la traversée ne consiste que dans une chute. Le fruit tombe et va en bondissant s'arrêter à trente pas de la métropole. Remarquez que les fruits qui tombent de haut sont arrondis, et que plus ils sont élevés, plus le fruit est dur. Le gland, la faîne, la châtaigne, la noix, la pomme de pin, résistent très-bien à la violence de la secousse. N'admirez-vous pas leur précaution d'avoir songé, en s'élevant si haut, à tomber avec sûreté?
LA DAME.
Ce serait quelquefois une leçon utile aux hommes. Mais cette manière de tomber est commune à tous les fruits…
LE VOYAGEUR.
Pardonnez-moi. Les animaux qui travaillent dans le tilleul, qui croît dans les terres humides et molles, savent bien que, s'ils avaient bâti des vaisseaux lourds, le poids les eût enfoncés dans le lieu même de leur chute. Ils ont construit des graines attachées à un long aileron. Elles tombent en pirouettant, et le vent les porte fort loin de là. Le saule, qui vient aux mêmes lieux, a des aigrettes ainsi que le roseau. L'orme a une graine placée au milieu d'une large follicule. Vous voyez qu'au moyen de ces voiles, on peut aller loin. Je suis porté à croire que l'orme est l'arbre des vallées par la construction de sa graine.
LA DAME.
Je ne suis plus étonnée de voir les cerisiers et les pêchers s'élever à une hauteur médiocre. Une pêche mûre qui tomberait de la hauteur d'un orme n'irait pas loin. Mais comment font ceux qui ne s'élèvent pas? Il ne leur est pas possible de rouler.
LE VOYAGEUR.
Les animaux des bluets, des artichauts, des chardons, etc., attachent leurs colonies à des volans ; le vent les emporte. Vous en voyez, en automne, l'air rempli. Ils sont suspendus avec beaucoup d'industrie, et quoiqu'ils voyagent fort loin, la graine tombe toujours perpendiculairement. Il y a des espèces de pois qui ont des coques élastiques ; en s'ouvrant, lorsqu'elles sont mûres, elles lancent leurs graines à dix pas de là. C'est aussi l'industrie de la balsamine. Croyez-vous à présent qu'une plante soit une machine hydraulique?
LA DAME.
Vous ne me citez que les exemples qui vous sont favorables ; vous ne me dites pas comment font ceux qui bâtissent des fruits mous et peu élevés ; ceux de la framboise et de la fraise ne volent ni ne roulent.
LE VOYAGEUR.
Vous avez vu que les habitans du noyer et du châtaignier se fortifiaient contre les oiseaux : ceux du fraisier et du framboisier font bien mieux, ils tirent parti de leurs ennemis. Ceux-là sont des guerriers ; ceux-ci sont des politiques. Ils s'entourent d'une substance agréable et d'une couleur éclatante. Les oiseaux s'en nourrissent, et les ressèment dans les bois, qui en sont remplis. Ils avalent les fruits sans faire tort à la graine ; elle est si dure, qu'elle échappe à leur digestion. Beaucoup de fruits mous, qui ont des noyaux, sont ressemés de la même manière. Cette ruse n'est pas réservée aux seuls animaux de notre hémisphère. La muscade est une espèce de pêche des Moluques ; sa noix est d'un grand revenu aux Hollandais : ils la détruisent dans toutes les îles éloignées de leurs comptoirs, pour s'en réserver la récolte à eux seuls ; mais elle repousse partout : c'est un oiseau marin qui la ressème après l'avoir avalée. Tant l'homme est faible quand il attaque la nature, une nation ne saurait détruire un végétal?
LA DAME.
Hélas! l'homme n'a pas été préservé avec tant de soin ; des nations entières ont été exterminées par d'autres nations, sans qu'il en soit réchappé un seul. Mais il faut adorer la Providence : je l'admire dans sa prévoyance, que je n'aurais pas soupçonnée. Je croyais qu'un arbre laissait tout simplement tomber ses graines : je vois bien qu'elles auraient manqué d'air et d'espace, et, pour me servir de vos termes, que la métropole, en vieillissant, aurait anéanti toutes les colonies sous ses ruines. Mais l'idée de vos animaux est-elle bien conforme à l'action de cette Providence?
LE VOYAGEUR.
Le roi de Prusse avait ordonné que l'on coupât des forêts pour donner des terrains à de nouvelles familles. La chambre du domaine de Berlin lui représenta que le bois allait devenir fort rare. Il lui répondit : J'aime mieux avoir des hommes que des arbres. Croyez-vous que le grand Roi de tous les êtres n'a pas mieux aimé régner sur des millions de peuples différens que sur des machines aveugles?
LA DAME.
Vous allez rendre aussi le bois fort rare. Votre système est séduisant, mais il me laisse des doutes : vous ne me montrez pas les animaux ; on ne croit qu'à moitié, quand on n'a pas vu.
LE VOYAGEUR.
Vous avez vu des animaux se mouvoir dans le suc des plantes.
LA DAME.
Mais je ne les ai pas vus travailler, agir de concert, et faire toutes les choses admirables que vous m'avez dites.
LE VOYAGEUR.
Regardez mes madrépores et mes lithophytes : il y en a qui ressemblent à des choux, d'autres à des gerbes de blé. Ce sont les plantes de la mer ; les nôtres sont les madrépores de l'air.
LA DAME.
Ce n'est plus la même chose : vous m'avez dit que les madrépores ne donnent pas de fruits.
LE VOYAGEUR.
Cela n'est pas bien prouvé. D'ailleurs, ils vivent dans un fluide où il n'y aurait eu pour leurs fruits, ni chute ni roulement : il était donc inutile d'environner la colonie d'un corps lourd, ou d'une substance légère comme les aigrettes des graines, qui serait venue à la surface de l'eau. Il est cependant certain qu'on a observé dans leurs fleurs, un suc laiteux semblable à celui des graines de nos fruits : cette laite se répand dans la mer, comme celle des poissons.
Les élémens changent les mœurs et les arts. Un matelot et un bourgeois sont des hommes, cependant un vaisseau n'est pas fait comme une maison.
Les petits animaux qui bâtissent les plantes de l'air, vivent au milieu d'un élément qui est pour eux dans un mouvement perpétuel. Ils sont si petits, qu'un zéphyr leur semble un ouragan. Ils ont pris les plus grandes précautions pour assurer les fondemens de leurs édifices, et pour transporter leurs familles sans risques. Ils les enclosent dans des bâtimens bien couverts, afin qu'elles ne soient pas dispersées.
Ceux qui bâtissent dans la mer, vivent au milieu d'un fluide dont les parties ne s'ébranlent pas aisément : elles ne sont remuées que par flots, et par grandes masses. Les gouttes n'en sont pas mobiles et pénétrantes comme les globules de l'air, que la chaleur dilate et resserre sans cesse. Il ne leur fallait donc pas des appartemens bien clos comme les graines, puisqu'ils ne couraient pas le risque d'être dissipés si facilement. Je crois au reste avoir observé que leur laite est enduite d'une glaire qui n'est pas aisée à dissoudre.
Si les animaux qui travaillent dans l'eau, eussent vécu dans un élément encore plus solide, par exemple dans la terre, ils n'auraient été exposés à aucune espèce d'agitation. Il est probable qu'alors ils n'auraient pas eu besoin d'enfoncer des racines, d'élever des tiges, d'étendre des feuilles, de façonner des fleurs, et de fabriquer des fruits, comme ceux de l'air.
LA DAME.
Vraiment vous avez raison : aussi la truffe n'a aucune de ces parties-là ; elles lui seraient inutiles. J'ai vu des gens bien embarrassés à deviner comment elle peut se reproduire. J'imagine que dans les sécheresses, les petits animaux se communiquent entre eux par les fentes intérieures du sol où ils vivent. Il règne là un calme éternel : ce sont des canaux d'un fluide tranquille, où la navigation est fort aisée : il n'y faut point de vaisseaux ; on peut y nager en sûreté. A quoi serviraient les fleurs à une plante qui ne voit pas le soleil, et les racines à un végétal qui n'éprouve aucune secousse? Cette découverte me fait grand plaisir : je suis fâchée cependant que les animaux d'un fruit que j'aime beaucoup, aient si peu d'industrie.
LE VOYAGEUR.
Elle est proportionnée à leurs besoins : c'est une loi commune à tous les êtres animés. L'homme, qui est le plus indigent de tous, en est aussi le plus intelligent.
LA DAME.
Il vaudrait mieux en être le plus heureux. Ceux qui habitent les truffes sont peut-être plus contens que ceux qui vivent dans des palais.
Je trouve dans votre système des idées neuves. Il me paraît très-vraisemblable que les fleurs sont des miroirs. On peut, ce me semble, en tirer des conséquences utiles, ainsi que des graines. Je crois qu'il ne faut pas trop les enfoncer lorsqu'on les sème, puisque la nature les répand à la surface de la terre, et qu'elle repeuple ainsi les prairies et les forêts. L'industrie des graines qui volent, qui roulent, et qui s'élancent, me paraît admirable : mais sans doute ces mouvemens peuvent s'attribuer à d'autres lois, il faudrait, pour que votre système eût une certaine force, qu'après avoir rendu raison des effets ordinaires de la végétation, il en expliquât les phénomènes.
LE VOYAGEUR.
Vous en agissez avec moi comme les dames des anciens chevaliers : quand ils sortaient du tournoi, elles les envoyaient combattre un Géant ou un Maure. N'êtes-vous pas contente de savoir que la truffe est un madrépore de terre? Il a toutes les parties qui lui conviennent, et il ne peut en avoir d'autres. S'il y a d'autres végétations dans la terre, elles n'auront de même aucune des parties de celles qui vivent dans l'air. Je connais une racine et une fleur qui sont pareillement isolées, et par des raisons semblables : mais il me suffit de vous avoir résolu un fait inexplicable, la reproduction de la truffe.
LA DAME.
Oh! c'est moi qui l'ai expliqué : mais en voici un dont toutes les lois de l'hydraulique ne sauraient me rendre raison. Lorsqu'un arbre est jeune et plein de suc, souvent il continue de pousser des branches et des feuilles, sans donner de fleurs. Un jardinier expérimenté déterre une partie de ses racines, et il devient fécond. Pourquoi ne donne-t-il des fruits que quand il perd sa nourriture?
LE VOYAGEUR.
Les animaux qui ont des vivres en abondance, ne songent point à s'expatrier ; ils cherchent à augmenter les logemens : ils ne fabriquent que du bois. Dès qu'on leur a coupé les vivres, ils voient qu'il est temps d'envoyer des colonies s'établir au loin : on ne peut plus fourrager aux environs de la place.
LA DAME.
Celui-là était trop aisé : en voici un plus difficile. Lorsqu'un arbre a reçu quelque dommage considérable : par exemple, lorsqu'on lui a enlevé une partie de son écorce, au printemps il se charge de fleurs, ensuite de fruits, après quoi il meurt. Pourquoi à la veille de sa ruine rapporte-t-il plus qu'à l'ordinaire?
LE VOYAGEUR.
Dans l'arbre écorcé, le conseil s'assemble ; et voici comme on raisonne : « On nous a fait une brèche irréparable ; nos remparts et nos chemins sont détruits : nous allons mourir de froid ou de faim, allons-nous-en. » Tout le monde se met à construire des fleurs ; on se retire dans les fruits ; la métropole est abandonnée, et l'arbre meurt l'année suivante.
LA DAME.
Je ne sais par où vous prendre. Il me semble que vous satisfaites à toutes les difficultés ; le système ordinaire en laisse de grandes. J'avais ouï expliquer le développement des plantes, par l'air qui monte en ligne droite dans les canaux de la végétation, et cependant j'avais vu les pivots des pois se recourber vers la terre qu'ils semblent chercher. J'avais ouï dire que dans les germes, la plante était tout entière avec ses graines à venir, qui contenaient encore les plantes futures, ainsi de suite à l'infini ; ce qui me paraissait tout-à-fait incompréhensible.
LE VOYAGEUR.
Il y a un degré en descendant où la matière n'est plus susceptible de forme ; car la forme n'est que les limites de la matière. Si cela n'était pas, il y aurait autant de matière dans un gland que dans un chêne, puisqu'il y aurait autant de formes, attendu qu'il y a, dit-on, un chêne tout entier renfermé dans le gland.
Si on me dit qu'il n'y a que les formes principales, je demanderai où sont les autres, qui sont toutes essentielles dans un chêne développé.
S'il n'y a que les formes principales, parce que l'espace est trop petit, celui des seconds glands étant beaucoup plus petit, le nombre des formes principales doit encore diminuer. Or, toute grandeur qui décroît vient nécessairement à rien. Dans ces glands imaginaires, qui vont toujours en diminuant, il y aurait un terme où la race des chênes devrait s'arrêter et finir.
Voilà, cependant, l'hypothèse dont on s'est servi pour raisonner sur la végétation. Je suis charmé que vous ayez adopté mes idées.
LA DAME.
Monsieur, point du tout, je vous assure.
LE VOYAGEUR.
Comment! madame, vous n'êtes pas persuadée! Y a-t-il encore quelque dragon à combattre?
LA DAME.
Un grand scrupule. Je ne saurais imaginer que, pour soutenir ma vie, je détruise celle d'une infinité d'êtres. Eussiez-vous raison, j'aime mieux me tromper que de croire une vérité cruelle.
LE VOYAGEUR.
On est sensible quand on est belle ; mais voilà la première fois qu'on rejette un système par compassion. Les anatomistes ont plus de courage ; quand ils en font un, ils tuent tout ce qui leur tombe sous la main. Il y eut un Anglais qui fit ouvrir toutes les biches pleines d'un grand parc, pour découvrir les lois de la génération, qu'il n'a point découvertes.
LA DAME.
Je ne veux point ressembler à ces savans-là. J'aime ceux d'aujourd'hui, qui recommandent la tolérance et l'humanité, qu'on devrait étendre jusqu'aux animaux. Je sais bien bon gré à M. de Voltaire d'avoir traité de barbares ceux qui éventrent un chien vivant pour nous montrer les veines lactées. Cette idée fait horreur.
LE VOYAGEUR.
Mes expériences n'ont coûté la vie à aucun animal. J'ai même de quoi vous rassurer ; ceux qui vivent dans les fruits échappent à votre digestion comme à votre vue : n'en avez-vous pas une preuve dans les oiseaux qui ressèment les graines des fraisiers?
LA DAME.
Je veux vous croire ; après tout, si je suis trompée, j'ai été amusée. Vous m'avez appris sur la nature, des faits plus piquans que les anecdotes de la société. Nous n'avons ni médit, ni joué ; et, ce qui est plus rare, vous ne m'avez point dit de fadeurs, suivant la coutume de ceux qui veulent instruire les dames. Le temps a été fort bien employé ; mais j'en dois faire encore un meilleur usage : je vais rejoindre mon mari et mes chers enfans. Adieu, monsieur le Voyageur.
LE VOYAGEUR lui fait une profonde révérence.
(En s'en allant.)
O le bon cœur! ah la digne femme! Quand en aurai-je une comme celle-là?
EXPLICATION
DE QUELQUES TERMES DE MARINE,
A L'USAGE
DES LECTEURS QUI NE SONT PAS MARINS.
J'ai joint à l'explication de quelques termes nautiques, employés dans ce Journal, des étymologies qui ne sont point savantes, mais conformes à l'esprit du peuple. Partout c'est le peuple qui donne le nom aux choses, et il le prend ordinairement de la partie la plus nécessaire de chaque objet : ainsi, le bord d'un vaisseau étant sa partie principale, puisqu'on n'est séparé de la mer que par un bord, les marins disent aller à bord, être sur le bord, pour dire aller, ou être sur le vaisseau.
Ne dit-on pas : La maison de Bourbon est très-ancienne? Comme la maison renferme la famille, le peuple a transporté ce nom à ceux qui l'habitent, à leurs ancêtres, et à leur postérité. Remarquez bien qu'il n'emploie que le nom des choses qui sont à son propre usage. Pour désigner la famille royale, il ne dit pas l'hôtel, le château, ou le palais de Bourbon, parce qu'il n'habite lui-même que dans des maisons.
Les Arabes, qui demeurèrent fort long-temps sous des tentes, trouvèrent, en se fixant dans des maisons, que la porte en était la partie la plus essentielle : c'était aussi pour ce peuple errant, le lieu le plus agréable de ce logement ; on sortait par-là quand on voulait. Ils ne donnèrent point le nom de maison à la famille de leurs souverains, mais celui de porte ottomane.
Je crois les étymologies d'autant plus vraies, qu'elles sont plus simples. J'en dois quelques-unes au chevalier Grenier, mon ami, officier de mérite de la marine du roi : je lui fais hommage des meilleures ; je prends les autres pour mon compte.